Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec la princesse de Luxembourg

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’avancé de 36 pages.

La dernière fois, notre narrateur avait soudainement conçu, sans l’expliquer, un plan pour utiliser la marquise de Villeparisis pour s’approcher de Mlle de Stermaria. Vous vous attendez donc à entendre comment ce plan s’est déroulé, la suite logique de cette déclaration. Avez-vous oublié de qui on parle ?

Car la toute première chose qu’il fait, c’est de se plaindre de sa grand-mère pour ne pas s’être lancée dans une conversation avec la marquise :

Malheureusement, s’il y avait quelqu’un qui, plus que quiconque, vécût enfermé dans son univers particulier, c’était ma grand’mère… je n’osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l’avaient vue causer avec Mme de Villeparisis, j’en aurais eu un grand plaisir, parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l’hôtel et que son amitié nous eût posés aux yeux de M. de Stermaria.

Proust évoque souvent une idée comme ça juste pour faire une comparaison avec une autre chose qui suit, alors peu après, c’est l’un des habitués de Balbec qui utilise le maître d’hôtel pour établir sa place auprès des Stermaria :

— Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu’il n’est pas le seul noble qu’il y ait dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin ?… Eh bien, c’est le marquis de Cambremer.

Le lendemain, monsieur a hâte de se présenter audit habitué. Le narrateur voit ça, et maintenant qu’il est dans la même pièce avec mademoiselle et son père est distrait, il en profite pour se présenter à elle. Hahaha, non. Ce serait logique. Au lieu de ça, il construit des fantasmes sur une vie avec mademoiselle :

je croyais sentir qu’elle eût facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie si poétique qu’elle menait en Bretagne… Et, un mois où elle serait restée seule sans ses parents dans son château romanesque, peut-être aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous deux… il me semblait que je ne l’aurais vraiment possédée que là…

Tout ça en pensant à une fille qu’il a vu pour la première fois pas plus que deux jours plus tôt, avec qui il n’a même jamais dit bonjour. Au moins on sait qu’il n’a pas été kidnappé par les profanateurs de sépultures.

Proust remarque un parallèle avec la vie des domestiques. Françoise est enfin arrivée, et a vite fait des amitiés avec le personnel de l’hôtel, et ne veut pas les déranger, ce qui a pour conséquence :

De sorte qu’en somme nous ne pouvions plus avoir d’eau chaude parce que Françoise était devenue l’amie de celui qui la faisait chauffer.

Les hiérarchies et les protocoles se reproduisent peu importe le niveau !

Naturellement, après tout ce drame, la grand-mère et la marquise se rencontrent et deviennent amies. Ça énerve Françoise, qui :

trouvait à tout moment qu’on nous avait « manqué », conclusion à laquelle l’amenait facilement, d’ailleurs, autant que son amour excessif pour nous, le plaisir qu’elle avait à nous être désagréable.

Est-ce que je suis le seul qui se souvient des louanges pour Françoise au début du premier tome ? Qui veut une domestique qui aime être désagréable envers ses clients ? De toute façon, elle change d’avis car la marquise est sympa envers elle.

Je pause pour noter que Proust et moi partageons autre chose en commun :

la chair vivante des huîtres me répugnait encore plus que la viscosité des méduses ne me ternissait la plage de Balbec

D’accord, Marcel. Les moules sont délicieux, et les palourdes aussi, mais les huîtres, beurk.

Après l’obsession du narrateur pour Mme Guermantes dans le premier tome, la grand-mère dit un jour :

— Il faudra que je pense une fois à lui demander si je me trompe et si elle n’a pas quelque parenté avec les Guermantes

Comme dit une loi des jeux vidéo, « Toutes les rumeurs sont des faits. » Le fait d’être mentionné suffit pour l’établir. Nous parlerons de la source de cette loi la semaine prochaine, car une fois évoquée, il faut en parler.

Il suit un autre épisode tout comme celui de la marquise avec son amie, la princesse de Luxembourg. Sauf qu’elle est apparemment une arnaque. Ou pas. C’est ce qui croient les « habitués » :

— Si, j’ai fait semblant de me tromper, j’ai pris la carte, elle a comme nom de guerre la princesse de Luxembourg ! Avais-je raison de me méfier !

Mais Proust nous rassure qu’il ne s’agit que de la jalousie de la bourgeoisie, qui ne comprend pas que l’aristocratie n’est pas toujours aussi riche que les bourgeois, mais a d’autres façons de reconnaître ceux de sa classe.

Le narrateur tombe malade — encore, je le sais — et c’est le prétexte pour arrêter d’aller à la plage et partir en balade avec la marquise autour du paysage. Au-delà de ses avis particulièrement républicains, étonnant pour une marquise aux yeux du narrateur, nous pouvons en passer. Mais je conclus avec un autre exemple du narrateur en train d’être lui-même :

alors nous croisions, la montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu’une de ces créatures — fleurs de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des champs… quelque fille de ferme poussant sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque fille de boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le strapontin d’un landau, en face de ses parents. 

Restez dans la voiture de la marquise, Marcel. Sans même connaître leurs prénoms, je sais déjà que chacune d’entre elles ne mérite pas vos drôles de jeux d’esprit !

10 réflexions au sujet de « Dimanche avec la princesse de Luxembourg »

  1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Une société de « m’as-tu vu »… Plus superficielle… C’est impossible !
    Quel mérite tu as de suivre cet égocentrique écrivain… Heureusement que nous, nous disposons de tes réactions sans quoi ce serait assez ennuyeux, comme un bon nombre d’oeuvres classiques !
    Tu te rends compte du fait que tu vas pouvoir affirmer avoir conversé avec Marcel ! ( J’adore quand tu t’adresses directement à lui !)
    Tiens, il ne faudra pas que tes interlocuteurs confondent avec Albert, le nouveau lave-vaisselle breton que l’on ne cesse de nous vanter dans les infos, ces derniers jours ! Les prénoms du XIXème siècle reviennent à la mode.

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