On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 50 pages.
Notre narrateur rend visite chez Mme de Villeparisis, mais avant, il essaie de comprendre pourquoi elle ne fait pas partie des cercles les plus prestigieux comme Mme de Guermantes. Après des réflexions plutôt malpolies (où il spécule sur ses relations passées), il décide :
À la place du caractère qu’elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne servent pas à l’action… c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine.
On apprend que madame a écrit ses Mémoires, ce qui provoque une autre réflexion :
Combien de vies de femmes, vies peu connues d’ailleurs… ont été divisées ainsi en périodes contrastées, la dernière toute employée à reconquérir ce qui dans la deuxième avait été si gaiement jeté au vent.
Tout ça, c’est un château que le narrateur se construit dans les airs. Il ne sait rien de son passé, et je reproche Proust pour ça : ce sont ses personnages fictifs. Leurs histoires ne sont que ce qu’il nous raconte. Alors, des conjectures sur un passé qui n’a même pas existé dans son univers, ça ne nous parle que de celui qui les imagine, le narrateur. Le solipsisme ne vaut pas 3 000 pages.
Mais où il raconte son histoire, il dit quelque chose de troublant :
Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme de Villeparisis les eût pourtant volontiers troquées contre le pouvoir permanent d’être invitée que possédait Mme Leroi…
Ça a l’air faux à mes yeux. C’est de l’arrivisme, même si dans une meilleure classe que celle des Verdurin, les méchants du premier tome. Si elle a atteint un certain détachement intellectuel, ça doit être à cause d’avoir vu clairement les salons pour ce qu’ils sont — une partie sans fin de Monopoly.
Devinez qui se trouve dans ce cercle moins prestigieux — notre vieil ami Bloch :
visiteurs auxquels vint se joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique, sur qui elle comptait pour lui procurer à l’œil des artistes qui joueraient à ses prochaines matinées.
Mme n’est pas Dreyfusard (ou anti), mais :
un Israélite faisant son entrée comme s’il sortait du fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement inclinée et se répandant en grands « salams », contente parfaitement un goût d’orientalisme.
Je ne vais pas expliquer ce qui arrive après :
ces paroles, les mêmes qui venaient de sortir des lèvres de Bloch : « Qu’on fasse attention à mon chapeau haut de forme. »
Sachez juste qu’ils s’agit de deux pages de digressions juste pour se terminer par l’histoire d’un ancien invité avec un tel chapeau.
Un rare bon mot qui ne prend pas une demi-page ?
« L’amour ? avait-elle répondu une fois à une dame prétentieuse qui lui avait demandé : « Que pensez-vous de l’amour ? » L’amour ? je le fais souvent mais je n’en parle jamais. »
Il s’avère que Mme a 3 autres invitées exactement comme elle, que Proust appelle les « bas bleus » — et elles se détestent toutes :
Je ne savais pas alors qu’elle était une des trois femmes… [qui] pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et qu’aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne recevoir qu’une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs…
La même origine brillante, la même déchéance actuelle entraient peut-être pour beaucoup dans telle nécessité qui les poussait, en même temps qu’à se haïr, à se fréquenter.
Proust suggère enfin que ses conjectures d’avant venaient de quelque part — mais il les avait présentées comme les fruits de réflexion. Je n’aime pas ça :
L’inconduite de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait, dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais imaginer…
Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses, avaient filé le mauvais coton d’un nombre incalculable de messieurs.
Un visiteur inattendu apparaît :
Le visiteur importun entra, marchant droit vers Mme de Villeparisis, d’un air ingénu et fervent, c’était Legrandin.
Oui, le même Legrandin récemment vu juste assez longtemps pour critiquer l’arrivisme du narrateur. Ce villageois de Combray, que fait-il ici ?
Les choses ne vont pas bien entre les deux :
je lui dis sans songer combien j’allais à la fois le blesser et lui faire croire à l’intention de le blesser : « Eh bien, monsieur, je suis presque excusé d’être dans un salon puisque je vous y trouve. »…
« Vous pourriez avoir la politesse de commencer par me dire bonjour », me répondit-il, sans me donner la main et d’une voix rageuse et vulgaire que je ne lui soupçonnais pas…
Le narrateur me rappelle moi-même : plus drôle dans sa tête qu’ailleurs.
Le déjeuner n’est par particulièrement intéressant en soi, mais on chante les louanges de la duchesse en faisant des liens entre elle et des personnages réels :
Dès qu’il y a un homme en vue dans un salon, il est toujours à côté d’elle. Évidemment cela ne peut être que le grand pontife qui se trouve là. Cela ne peut pas être tous les jours M. de Borelli, Schlumberger ou d’Avenel. Mais alors ce sera M. Pierre Loti ou Edmond Rostand.
J’ai arrêté après encore un autre faux pas de Bloch, après lequel il aurait pris son congé, mais Mme de Villeparisis lui a dit de rester, afin de le présenter à M. de Norpois, un autre que l’on n’a pas vu depuis longtemps. Le déjeuner n’était qu’une longue série de remarques blessantes ou énervantes entre les invités, mais j’ai l’impression que cette rencontre sera différente.





















