Il y a des semaines, la lectrice Vanadze m’a envoyé un post d’Instagram avec une règle de grammaire déroutante :
Au passé, on a discuté l’idée de supprimer l’accord du participe passé. Ce que je n’ai pas mentionné à l’époque, car je ne le savais pas, c’est que c’est impossible de faire ça sans supprimer des sens différents. J’explique :
L’exemple donné par le compte « sayitinfrench2.0 » (j’adore qu’un compte consacré à la grammaire française se nomme en anglais) vient du verbe « acquérir ». Le participe, c’est « acquis ». Mais ce verbe a une propriété surprenante — les deux phrases suivantes sont également correctes, mais ne veulent pas dire la même chose :
Le peu de connaissances qu’il a acquis…
Le peu de connaissances qu’il a acquises…
La différence expliquée par le post est incroyablement subtil, au point où j’ai franchement du mal à la garder en tête. L’idée, c’est que sans l’accord, l’accent est sur « il », que la phrase veut dire « C’est un con, lui, il n’a acquis que quelques connaissances. » Mais avec l’accord, l’accent est plutôt sur les connaissances, et la phrase veut dire plutôt quelque chose comme : « Après une décennie où il n’a suivi que des cours de maths à la fac, il n’a acquis que des connaissances du calcul, mais il connaît le calcul mieux que n’importe qui. »
J’ai tardé à publier ceci, parce que j’essayais de faire l’enquête — s’agit-il d’une règle générale sur les participes, ou est-ce plutôt quelque chose de particulier sur le verbe acquérir ? Ou pire, s’agit-il de l’interaction entre « le peu » et « acquis », tel qu’il ne sert à rien à connaître cette règle ?
Le post original cite le Dictionnaire de l’Académie française, alors j’y ai jeté un œil. Il y a deux entrées qui nous intéressent. D’abord celle d’acquis dans son usage en tant qu’adjectif. Ça n’a rien à voir avec l’accord en tant que verbe, mais nous donne une idée plus précise de la gamme de significations. Là, on voit :
1. Obtenu par l’action, l’habitude, l’éducation, l’influence du milieu. Des connaissances difficilement acquises, mais solides.
3. Gagné de façon ferme et sûre. Il vous est acquis et absolument fidèle. Je vous suis tout acquis, tout dévoué.
Tout ça semble parler du sens censé aller avec l’accord, « les connaissances qu’il a acquises. » Mais quant au verbe ? Voici l’entrée. Je dois vous dire très franchement que j’ai lu et relu cette page de nombreuses fois, mais je ne vois pas d’exemple de ce dont le post original parle. Il y a un sens marqué vieilli qui semble correspondre à la version sans accord, qui met l’accent sur la personne :
3. Absolument. Vieilli. S’améliorer. Cet enfant a beaucoup acquis, depuis quelque temps.
Mais il n’y a pas d’exemple qui oppose les deux sens. Et je n’y vois pas d’exemple où le COD est placé devant le verbe, ce qui pourrait éclaircir la situation.
Il faut noter un commentaire sous le post original :
En quoi est-ce une règle spéciale ? C’est juste l’application élémentaire de l’accord du participe passé…
Ah oui ? Si je dis :
La collection de bêtises qu’il a raconté
La collection de bêtises qu’il a racontée
il y a donc une différence entre ces deux ? Non, pour autant que je sache, le premier est simplement une erreur. Mais peut-être que je rate quelque chose.
J’ai fouillé dans le Trésor, mais n’a rien trouvé. Sauf que tout au fond de l’entrée, il y a :
12. Non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie (…), mais il me semblait que, de plus, il eût dû être empêché de le faire (…) par cet extraordinaire acquis d’éducation qui pouvait pousser la politesse jusqu’à un certain manque de franchise.M. Proust, À la recherche du temps perdu,Le Côté de Guermantes 2, 1921, p. 399.
Acquis
Punaise, on m’avait promis qu’il n’y aurait pas de Proust ici hors le dimanche !
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine au milieu de nulle part.
































