À part le film de Steven Spielberg, dont je n’ai rien vu sauf les bandes-annonces, je ne connaissais pas Tintin avant d’apprendre le français. Mais impossible d’échapper aux mèmes avec ces personnages, et j’ai vite remarqué que le capitaine Haddock avait un vocabulaire… inépuisable :

Plus tard, j’ai joué à Final Fantasy V, et je me suis rendu compte que le jeu avait apparemment adapté l’une de ses citations à son univers, car un pirate crie « Tonnerre de Mysidia ! », Mysidia étant la ville mythique des sorciers dans ces jeux, et l’expression originale étant « Tonnerre de Brest ! ».

Mais en faisant d’autres recherches, j’ai appris qu’en fait, « Tonnerre de Brest » n’appartient pas au capitaine Haddock. Avec l’aide d’un article par Louis-Marie Brulé du Musée de l’Armée, j’ai découvert quel était le vrai tonnerre de Brest.
Il s’avère qu’il y a deux avis sur l’origine de cette expression. Tout le monde est d’accord qu’il ne s’agit ni de Quimper, ni de la météo. Il s’agit bien du bruit d’un canon à Brest. Mais quel canon, c’est moins certain. Dit M. Brulé :
Pour certains, ce « tonnerre » faisait référence au bruit du coup de canon tiré depuis l’Arsenal de Brest, annonçant quotidiennement l’ouverture et la fermeture des portes de l’Arsenal, à 6 heures et à 19 heures. Pour d’autres, ce serait celui du coup de canon que l’on tirait parfois depuis le bagne de Brest, en activité de 1749 à 1848, et qui signalait l’évasion d’un prisonnier.
Je ne sais pas vous, comme dirait un certain finistérien, mais il me semble que la première explication est plus probable. Après tout, c’est très régulier, alors que je serais bien surpris à apprendre que des prisonniers s’évadent tous les jours.
Mais l’article est une belle source d’autres renseignements. Afin de vous encourager de le lire, je ne partagerai qu’une autre chose, chère au cœur de ce blog, l’origine de « chauvin ». Après tout, j’ai écrit dans Je découvre la Drôme que « [N]ous sommes des chauvins français ici, alors on veut des spécialités régionales. » M. Brulé nous raconte :
Patriote convaincu, Nicolas Chauvin s’engage à 18 ans dans les armées révolutionnaires, puis combat vaillamment pour l’Empire. Blessé 17 fois, toujours en première ligne, il reçoit la Légion d’honneur pour ses nombreux coups d’éclat. Une carrière trop belle pour être vraie !
Ça me rappelle fortement l’histoire soviétique d’un certain Alekseï Stakhanov, un mineur qui existait vraiment, mais dont ses exploits sont exagérés pour la propagande. On dit de Stakhanov que :
Le 30 août 1935, on rapporte que Stakhanov et ses trois collègues ont extrait 102 tonnes de charbon, un record, en 5 h 45 min de travail, soit quatorze fois son quota. De ce fait, il gagne 200 roubles au lieu des 23 à 30 qu’il avait habituellement.
De ça, on dit qu’un « stakhanoviste » est une personne qui réussite du travail bien hors normes. Mais où ce nom est devenu quelque chose de positif, celui de M. Chauvin a connu un destin moins glorieux :
Inspiré du mythe antique du soldat-laboureur, le personnage apparaît dans les récits et chansons populaires post-révolutionnaires, avant d’être caricaturé comme un naïf enthousiaste et obtus, au patriotisme outrancier.
Je vous rassure, ce mot est bien connu en anglais, autant qu’en français, pour désigner non seulement quelqu’un avec un sens de « patriotisme outrancier », mais tout genre de personne qui croit à la supériorité de son groupe — on voit ce mot le plus souvent dans « male chauvinist », un homme qui croit que les hommes sont supérieurs aux femmes, au point où c’est le premier sens dans le dictionnaire Merriam-Webster.
Il y a beaucoup d’autres expressions intéressantes dans l’article de M. Brulé, mais vu que nous avons commencé avec le capitaine Haddock, c’est surprenant que « mille milliards de mille sabords ! » n’en fasse pas partie. C’est quoi un sabord ? Selon Europe 1, ce sont les ouvertures dans les côtés des bateaux, par lesquelles passent des rames — ou bien des canons. D’où, peut-être, l’expression au début de l’affiche en haut, « mille millions de mille sabords de tonnerre de Brest ! ».
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour revisiter un autre classique du début du blog, la crique.













