Je vais vous dire exactement ce qui s’est passé dimanche soir chez moi. Je crains que ce qui suit soit mal accueilli, car le sujet de race aux États-Unis est souvent perçu à l’étranger comme si on est uniquement fous à cet égard. Mais lundi après-midi, j’ai passé 20 minutes avec un policier au téléphone, et il m’a dit d’appeler 911, le 17 américain, plutôt qu’attendre s’il y a un autre incident comme ce que je vais raconter.

Je vous ai dit de nombreuses fois que je ne connais aucun de mes voisins depuis une décennie déjà. Et que j’ai essayé de me présenter aux nouveaux voisins après notre déménagement l’année dernière, ce qui a été très mal accueilli à l’époque. Ben, laissez tomber, ils ne veulent avoir rien à voir avec moi, je comprends le sous-entendu ([Les filles de votre lycée et fac auraient été bien surprises à l’entendre. — M. Descarottes])
Le problème des voisins de merde n’est pas unique à la Californie. Il y a une histoire très bien connue dans le pays, de Kitty Genovese, une new-yorkaise de 29 ans poignardée dans la rue. Beaucoup de monde a entendu ses cris mais personne ne voulait s’en renseigner ou appeler la police. Il y avait pourtant de nombreux témoins. J’ai toujours été horrifié par cette histoire, raison pour laquelle quand j’entends des cris, je cherche toujours la source, au cas où on aurait besoin d’une ambulance ou de la police.
Ce que j’ai entendu à partir de 20h45 dimanche soir, c’était très évidemment de la violence domestique. J’ai entendu une ou plusieurs femmes criant, et des bruits effrayants, comme une porte qui claque sans cesse. Pourtant, il m’a fallu 20 minutes pour décider de faire l’enquête, parce que je croyais qu’il s’agissait d’un film.
J’ai fait le tour de mon immeuble, un petit bâtiment de 16 appartements sur 2 étages, en forme d’un « L » majuscule. J’ai trouvé la source venant d’un appartement au rez-de-chaussée, le voisin d’à côté de celui directement au-dessous du mien. J’ai sorti mon portable pour enregistrer juste un peu de la bagarre, afin de servir comme preuve avant d’appeler la police, mais la lumière s’est allumée et j’ai arrêté après 2 secondes, afin de ne pas attirer l’attention des habitants.
En revenant à l’escalier pour monter à chez moi, j’ai vu un homme noir d’environ 20 ans, torse nu et sans chaussures, évidemment sorti du bon appartement. Il avait l’air épuisé. Je lui ai demandé s’il allait bien. Il ne voulait rien dire, et j’ai compris — moi étant blanc, il risquait d’énerver les autres s’il me parlait. Si vous croyez que j’exagère ou que c’est paranoïaque, attendez.
J’ai essayé autre chose : « Dis-donc, je ne veux pas me mêler dans tes affaires, mais si tu es en danger, je veux t’aider. » Je l’ai vu se détendre juste un peu, en pensant à quoi dire — mais ça a attiré l’attention des personnes dans l’appartement. Le père, la mère et leur fille (18-20 ans, je crois, mais je suis nul avec les âges), sont sortis, tous en criant fortement. Le père m’a dit : « On n’a pas besoin de « whitey » pour mettre son grain de sel dans nos affaires. » « Whitey », c’est une version insultante de « blanc » — je ne sais pas comment traduire ça exactement en français, mais il voulait me faire comprendre qu’il me détestait à cause de ma couleur. Je ne peux pas citer la mère exactement — elle hurlait, mais je crois que c’était juste de gros mots. Elle était trop agitée pour bien la comprendre.
Mais la fille, elle est montée l’escalier vers moi en disant : « I’m gonna fuck you up. » Google le rend : « Je vais te défoncer. » Ça sous-estime la violence de ses propos. Je lui ai répondu qu’elle n’allait pas faire ça, et je suis revenu dans mon appartement pendant que le père continuait d’hurler des insultes racistes.
J’ai fait appel à mon père, un avocat, qui m’a conseillé de ne pas appeler la police. Si une voiture est arrivée, les sirènes klaxonnant, les lumières bleues et rouges allumées, et quelque chose de mauvais est arrivé à cette famille, je serais le nouveau visage du racisme aux États-Unis — bien que tous les délits, même le crime d’assaut, aient été commis par la famille. C’est pour ça que j’ai essayé de faire un rapport au poste de police ce soir-même. Cependant, il s’est avéré qu’ils ne travaillaient pas le week-end, ni après 17h. Je ne le savais pas.
J’ai donc fait un appel téléphonique au numéro non urgent de la police lundi après-midi. J’ai quitté le lotissement pour le faire, afin que personne n’entende rien. Une heure plus tard, j’ai parlé avec un officier, ce qui a duré 20 minutes.
Il m’a posé la question de pourquoi j’avais attendu si je me sentais menacé. J’ai répondu avec le cas d’Amy Cooper (lien en anglais), une blanche qui promenait son chien — sans laisse, ce qui est un délit, mais rarement appliqué — dans Central Park à New York, qui a rencontré Christian Cooper (aucune relation), un homme noir qui était là pour observer les oiseaux. Il a menacé d’empoisonner le chien en l’offrant une croquette (c’est toujours pas clair si c’était vraiment empoisonné). Elle a fait appel à 911 pour dire que ce monsieur menaçait son chien.
Ce cas a eu lieu en mai 2020. Vous souvenez-vous d’un autre incident racial qui a eu lieu en même temps ? Bien que Mme Cooper ait décrit la situation honnêtement — et M. Cooper l’ait enregistrée — le procureur a porté plainte contre elle pour un faux rapport, plus tard classé sans suite. Elle a été virée par son employeur et a fini par quitter les États-Unis (elle était canadienne). Pour M. Cooper, la récompense pour avoir menacé de tuer le chien, c’était de recevoir un poste d’animateur sur une émission créée pour lui (lien en anglais), sur l’observation des oiseaux. Pour traiter M. Cooper de façon juste, il avait dit qu’elle ne devrait pas être poursuivie.
Il est absolument inacceptable de se comporter de la manière de mes voisins. Peu importe ce qui s’est passé chez eux — et n’oublions pas que je suis sorti en croyant qu’une femme était en train d’être battue, sans penser à race — je parlais à un inconnu en détresse devant mon immeuble. Il n’y avait pas d’excuse pour me menacer, point barré. Si j’avais hurlé un mot raciste, je vous écrirais de prison en ce moment, accusé d’un crime de haine. Ils le savent, je le sais, et le policier le savait aussi quand on a parlé. Et maintenant, ils savent qu’ils pouvaient commettre de l’assaut (ici : une menace de violence sans effet physique) sans conséquences. Pensez-vous que ça améliorera leur comportement ? Moi, non.





















