Pour cette Langue de Molière, il faut d’abord remonter le temps, jusqu’au XVIe siècle. C’est pendant ce siècle que pour la première fois, des corps de troupes sont réputés pour avoir adopté la créature de légende — un lézard avec des ailes énormes, qui crache du feu partout — sur son étendard. Ces troupes se déplaçaient par cheval, pour lutter à pied, et étaient connus sous le nom de dragons à cause de leur étendard. Mais bien que cette origine soit attestée par plusieurs sources historiques, il n’y a pas d’accord sur qui.
Selon Voltaire, dans son « Poème sur la Bataille de Fontenoy », c’était à cause du style de combat :
Bien-tôt vole après eux ce Corps fier & rapide,
Poème sur la Bataille de Fontenoy
Qui semblable au Dragon qu’il eut jadis pour guide,
Il a expliqué ça dans une lettre au roi Louis XV, gagnant de la bataille nommée :
D’ailleurs le petit nombre de ceux qui connaissent notre Poësie, savent qu’il est bien plus aisé d’intéresser le Ciel, les Enfers & la Terre à une Bataille, que de faire reconnaître & de distinguer, par des images propres & sensibles, des Carabiniers qui ont de gros Fusils raïés, des Grenadiers, des Dragons qui combattent à pied & à cheval…
Les rédacteurs du projet Athena à l’Université de Genève, où le lien ci-dessus est hébergé, ajoutent dans une note :
On envoïa quelques Dragons à la poursuite: Ce Corps étoit commandé par M. le Duc de Chévreuse, qui s’étoit distingué au combat de Sahy, où il avoit reçu trois blessures. L’opinion la plus vraisemblable sur l’origine du mot Dragon, est qu’ils portérent un Dragon dans leurs Etendarts sous le Maréchal de Brissac, qui institua ce Corps dans les guerres du Piémont.
Note
Cette théorie parle du Maréchal de Brissac et les guerres du Piémont — mais il n’y a aucune preuve d’un tel étendard porté par de Brissac et ses troupes. Une autre théorie dit qu’il s’agissait des arquebuses portées par des soldats français — seul problème, le seul mousquet à porter ce nom était anglais (lien en anglais), pas français.
Ce qui est certain, c’est que pendant la règne de Louis XIV, les dragons ont prêté leur nom aux dragonnades, les persécutions des protestants après la révocation de l’édit de Nantes. Leur réputation de férocité était si forte que même avant les dragonnades, en 1681, le Royaume-Uni a organisé six compagnies d’infanterie montée, équipées de fusils et de sabres, sous le nom « The Royal Regiment of Scots Dragoons » (« régiment royal de dragons écossais »). À noter que c’est ici où le nom change en anglais avec l’addition d’un deuxième « o » pour devenir « dragoon », le nom dragon étant réservé au lézard volant. Merriam-Webster date « dragoon » en anglais à cette époque, mais attribue faussement l’histoire des arquebuses aux dragonnades.
Pour sa part, le Trésor est très conservateur sur l’apparition du nom « dragon » pour des soldats. Il note des dragons comme « soldats de cavalerie » à partir de 1594, mais ses exemples pour le premier sens, « Soldat de cavalerie de ligne » viennent du XIXe siècle. Il y a un autre sens qui m’amuse :
− Loc. Jurer comme un dragon. Jurer abondamment.
Il jurait comme un dragon et buvait comme un templier (Sand, Hist. vie,t. 2, 1855, p. 354).
Maintenant, avançons jusqu’en 1991 et la sortie de mon jeu préféré de tous les temps, Final Fantasy IV. Quand le jeu a été refait en 2007 pour fêter les 20 ans de la série, on a enfin vu l’introduction du chevalier dragon Kain comme tous les joueurs avaient rêvé :
À noter, Kain — comme tous les chevaliers dragons qui le suivaient — utilisait une lance plutôt qu’un fusil ou un sabre. Et pas comme les dragons historiques, les dragons des jeux sautent si haut qu’ils quittent l’écran avant de frapper leur cible. Le développeur, Square, a choisi le nom de « dragoon » non pour son choix d’armes mais plutôt pour son armure qui rappelle la créature de légende. Mais de son tour, le nom en japonais était originalement ryukishi, chevalier dragon, et c’était seulement en cherchant des dictionnaires anglais que le nom est passé à « dragoon ». Alors, avec mes plus fortes excuses aux Huguenots, c’est la férocité de ses dragons qui a mené au nom de ce métier incontournable de Final Fantasy.
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec l’histoire scandaleuse de comment la Révolution a failli supprimer ce que j’aime le plus dans la langue française.











































