On commence le 4e tome de Proust, Sodome et Gomorrhe. À noter, ce livre est réputé pour contenir la phrase la plus longue du roman, ce qui dépasse 900 mots. En fait, je l’ai rencontrée juste à la fin de cette première fois — elle prend presque 3 pages toute seule ! J’ai eu un jour et n’ai avancé que de 24 pages.
Voici le dernier pavé :

Et voici nos nouvelles madeleines de Proust. La mérite en revient à La bibliothèque Roz ; vous aurez les détails avec la recette mardi.

Le livre commence avec une citation :
« La femme aura Gomorrhe
et l’homme aura Sodome. »Alfred de Vigny
Et le lecteur aura des ennuis.
J’ai déjà parlé plusieurs fois de mes soupçons que M. de Charlus cherchait une relation homosexuelle avec le narrateur. Juste après l’épigraphe, on lit :
On sait que bien avant d’aller… rendre au duc et à la duchesse la visite que je viens de raconter, j’avais épié leur retour et fait, pendant la durée de mon guet, une découverte, concernant particulièrement M. de Charlus, mais si importante en elle-même que j’ai jusqu’ici…différé de la rapporter.
Il s’avère que le narrateur, avec ses habitudes typiques de se cacher pour espionner la duchesse, s’était caché en face de la rue, et avait aperçu M. de Charlus. Il croyait que de Charlus était là pour rendre visite à Mme de Villeparisis. Pourtant, il est caché tout près de Jupien. Il nous dit qu’il s’intéresse à une fleur et un insecte :
je me demandais si l’insecte improbable viendrait, par un hasard providentiel, visiter le pistil offert et délaissé.
Il voit la rencontre du baron et Jupien, ce qu’il croit est pour la première fois :
Face à face, dans cette cour où ils ne s’étaient certainement jamais rencontrés… le baron… regardait avec une attention extraordinaire l’ancien giletier… cependant que celui-ci… contemplait d’un air émerveillé l’embonpoint du baron vieillissant.
Il s’avère que l’insecte et la fleur étaient là, comme toujours chez Proust, pour servir comme modèle :
Le baron… regardait dans le vague de la façon qu’il pensait mettre le plus en valeur la beauté de ses prunelles, prenait un air fat, négligent, ridicule. Or Jupien… redressé la tête, donnait à sa taille un port avantageux, posait avec une impertinence grotesque son poing sur la hanche, faisait saillir son derrière, prenait des poses avec la coquetterie qu’aurait pu avoir l’orchidée pour le bourdon providentiellement survenu.
Allez chercher une chambre, vous deux. (Je consulte Wikipédia… ô. Ô.) Mais vraiment, même pas un mot dans cette affaire ? Le narrateur ajoute :
Mais justement la beauté des regards de M. de Charlus et de Jupien venait, au contraire, de ce que, provisoirement du moins, ces regards ne semblaient pas avoir pour but de conduire à quelque chose.
Pauvre con. Une page plus tard, il nous rappelle qu’il est voyeur depuis Combray :
Puis peut-être un obscur ressouvenir de la scène de Montjouvain, caché devant la fenêtre de Mlle Vinteuil. De fait, les choses de ce genre auxquelles j’assistai…
Et deux pages après ça :
Car d’après ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées.
J’ai besoin d’une vulgarité argotique anglophone : No shit, Sherlock. Wiktionnaire l’explique :
Réponse acerbe à une remarque perçue comme évidente
No shit, Sherlock
Une demi-heure plus tard, les deux sortent de l’atelier de Jupien, et le baron pose des questions sur le quartier, ce qui provoque une réponse énervée de Jupien :
il répondit : « Je vois que vous avez un cœur d’artichaut. » Proféré d’un ton douloureux, glacial et maniéré, ce reproche fut sans doute sensible à M. de Charlus…
Je ne me décrirai plus jamais avec cette métaphore. Je la croyais plus innocente !
Après plus de conversation, de Charlus laisse tomber ce qui lui plaît :
Pour les jeunes gens du monde par exemple, je ne désire aucune possession physique, mais je ne suis tranquille qu’une fois que je les ai touchés, je ne veux pas dire matériellement, mais touché leur corde sensible.
Il donne un exemple qui apparemment le narrateur ne reconnaît pas :
« Pour revenir aux jeunes gens qui ne sont pas du peuple, reprit le baron, en ce moment j’ai la tête tournée par un étrange petit bonhomme, un intelligent petit bourgeois, qui montre à mon égard une incivilité prodigieuse. Il n’a aucunement la notion du prodigieux personnage que je suis et du microscopique vibrion qu’il figure. »
Sherlock réfléchit :
Jusqu’ici je m’étais trouvé, en face de M. de Charlus, de la même façon qu’un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n’a pas remarqué la taille alourdie, s’obstine, tandis qu’elle lui répète en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », à lui demander indiscrètement : « Qu’avez-vous donc ? » Mais que quelqu’un lui dise : « Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui.
La grossesse n’a rien à voir avec cette situation.
Proust a vraiment un problème chez les femmes :
De plus je comprenais maintenant pourquoi… j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une !
Euh, non.
La phrase géante est une tentative de faire la comparaison entre ses identités de juif et d’homosexuel. Juste une explication de ça suffirait pour deux billets. Soyons contents à dire que si les tomes précédents étaient pour revendiquer ses idées artistiques, celui-ci est là pour faire pareil avec son identité elle-même.



















