On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 22 pages.
On continue avec toutes ces digressions sur le caractère de la famille Guermantes avec peut-être la phrase la plus Justin jamais écrit par un autre :
L’esprit des Guermantes — entité aussi inexistante que la quadrature du cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes à le posséder — était une réputation comme les rillettes de Tours ou les biscuits de Reims.
Au fait, la traduction rend « rillettes » comme « porc ». Pas trop connues chez les anglophones.
Vraiment, ça fait une trentaine de pages sur ce que l’on peut résumer dans juste cette phrase :
ce que la duchesse de Guermantes plaçait au-dessus de tout, ce n’était pas l’intelligence, c’était, selon elle, cette forme supérieure, plus exquise, de l’intelligence élevée jusqu’à une variété verbale de talent — l’esprit.
Les Guermantes ne sont vraiment pas intéressants que tout ça, et Proust trouve un moyen après un autre pour répéter ce thème. Sérieusement, si dois souffrir de cette bêtise répétitive, qui ne fait que le tiers d’une phrase, vous aussi :
Or, ces Guermantes-là (sans même aller jusqu’à ceux tout à fait remarquables qui, lorsque la duchesse imitait le duc de Limoges, disaient avec admiration : « Ah ! on peut dire que vous le tenez » ou « que tu le tiens ») avaient beau ne pas avoir d’esprit, selon Mme de Guermantes (en quoi elle était dans le vrai)
J’ai l’idée, je promets.
Voici un exemple de cet soi-disant esprit après tout ça :
Aussi en entendant ce mot de taquin appliqué à Charlus parce qu’il donnait un si beau château, Oriane n’a pu s’empêcher de s’écrier, involontairement, je dois le confesser, elle n’y a pas mis de méchanceté, car c’est venu vite comme l’éclair, « Taquin… taquin… Alors c’est Taquin le Superbe ! »
La référence est à Tarquin le Superbe, dernier roi de Rome avant la République. Puisque ce calembour ne marche pas en anglais, le traducteur l’a remplacé avec « Teaser Augustus », César étant « Caesar » en anglais. La référence est donc à Auguste, 4 siècles plus tard, connu en anglais comme « Caesar Augustus ». Je suis un peu impressionné — la traduction est très loin d’être littérale, la référence est complètement différente, pourtant je suis 100 % d’accord que ça garde l’esprit de ce que Proust voulait dire. On apprend parfois quelque chose en lisant ce roman dans deux langues en même temps.
Tout ça, 6 pages de ce calembour maudit, est là juste pour nous dire que :
D’ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils restés que les mots les eussent laissés d’autant plus insensibles que les incidents qui les faisaient généralement naître auraient été considérés par eux d’un point de vue tout à fait différent.
D’accord, les Courvoisier ne trouvent pas leur cousine drôle. J’en ai entendu parler.
On apprend en plus que la duchesse a un loisir énervant quant à la société :
Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait épousé un timide butor qu’on voyait rarement et qu’on n’entendait jamais, Mme de Guermantes s’inventait un beau jour une volupté spirituelle non pas seulement en décrivant la femme, mais en « découvrant » le mari.
Ah super, elle élève les médiocres. Ça parle bien de son jugement. Ou pas.
Enfin, on voit un peu le vrai but — Proust utilise tout ça comme point de départ pour critiquer les critiques littéraires et artistiques de son époque :
Sans doute certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des scènes les plus célèbres du Cid ou de Polyeucte telle tirade du Menteur qui donne, comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de l’époque, mais leur prédilection, justifiée sinon par des motifs de beauté, du moins par un intérêt documentaire, est encore trop rationnelle pour la critique folle.
Proust ne saura jamais à quel point il me rappelle l’un de mes parents (pas mon père ou ma mère), qui passe aussi de folles quantités du temps en construisant des châteaux dans les airs juste pour lâcher un tel commentaire.
Mais ça revient enfin à un jugement ironique sur la duchesse :
Les variations de jugement de la duchesse n’épargnaient personne, excepté son mari. Lui seul ne l’avait jamais aimée…
D’autre part M. de Guermantes poursuivant un même type de beauté féminine, mais le cherchant dans des maîtresses souvent renouvelées, n’avait, une fois qu’il les avait quittées, et pour se moquer d’elles, qu’une associée durable, identique, qui l’irritait souvent par son bavardage, mais dont il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l’aristocratie
HAHAHAHAHAHAHAHA ! Après les deux dernières semaines, surtout les 40 dernières pages, j’apprécie que les deux sont dans leur propre Enfer, l’un face à l’autre, car franchement, les deux le méritent bien. Ni le duc ni la duchesse ne sont à la hauteur des avis des autres, et ça, c’est la réalité brutale derrière tout ce panégyrique.
















