On reprend enfin Langue de Molière, mais avec peut-être moins de matière en réserve que je n’aurais aimé. Mais on relance avec un sujet très cher au cœur de cette série, des faits étonnants (pour moi) sur la langue française.
Alors, la semaine dernière, cette paragraphe a paru dans une critique d’un roman sur La Bibliothèque Roz :
Aussi, et peut-être surtout, je me suis délectée de la plume de Jaenada, que je découvrais. Une plume naturellement malicieusement complexe, avec ses jeux de ponctuation, ses longues bifurcations amusantes à coups de parenthèses nous faisant glisser dans sa vie d’écrivain travaillant à ce roman en 2025, ses clins-d’œil au lecteur en même temps qu’il élabore les liens de son récit, sa fine auto-dérision qui m’a souvent fait rire.
L’inconnue du quai de Javel, de Philippe Jaenada
C’est ce mot « malicieusement » qui a attiré mon attention. On dirait que c’est une bonne chose, n’est-ce pas ? Pourtant, je pense qu’il n’y a pas deux mots français qui me font plus mal aux yeux que « malicieusement » et son cousin « malin ».
En général, où l’anglais emprunte des adverbes au français, on peut les reconnaître par deux choses : la racine sera grosso modo identique, mais le mot se terminera par « -ly » au lieu de « -ment ». Alors, à mes yeux, « malicieusement » veut dire « maliciously ». Qu’est-ce que ça veut dire en anglais ? Le dictionnaire Merriam-Webster nous dit :

Ça veut dire : « ayant ou montrant un désir de causer du tort à quelqu’un : marqué par ou venant de malice ». « Malice », c’est le nom en anglais pour — quelle surprise — malice. Le Bob Le Robert nous dit que malice veut dire :
1. vieux Méchanceté. locution, moderne Sans malice : sans songer à mal.
2. moderne Tournure d’esprit de la personne qui prend plaisir à s’amuser aux dépens d’autrui. Une pointe de malice.
Malice, Le Robert
Ces sens ne parlent vraiment pas de quelque chose de positif, exactement comme l’anglais. Et l’adjectif malicieux porte exactement ces deux mêmes sens. Pourtant, c’était clair que Roz ne parlait ni de méchanceté ni de « s’amuser aux dépens d’autrui ». Cependant, si on remonte au latin, le Trésor nous dit que malice vient enfin de malus :
Étymol. et Hist. Empr. au lat.malitia « nature mauvaise, méchanceté; ruse, finesse » lui-même dér. de malus, v. mal.
Malice, Trésor de la Langue française
Malin vient de cette même racine :
Étymol. et Hist. Empr. au lat. malignus « de nature mauvaise, perfide, méchant » dér. de malus, v. mal.
Malin, Trésor de la Langue française
Et malin porte certainement ce même sens de méchanceté :
A.1. Qui est enclin à faire du mal, du tort à autrui.
Mais il a aussi tout autre sens :
A.2. Qui fait preuve d’ingéniosité, de ruse, de roublardise.
C’était certainement ce dernier sens que Roz voulait évoquer. Cependant, alors que Merriam-Webster nous dit que l’étymologie en anglais de « malice » est exactement celle du mot français (je ne vais pas le traduire ; il suffit de noter que les mêmes mots latins sont cités) :
Middle English, from Anglo-French, from Latin malitia, from malus bad
il faut noter que selon le Trésor, ce sens d’ingéniosité ne date que d’après le moment de l’emprunt en anglais :
Étymol. et Hist. A.2. 1674 « qui a de la finesse, de la ruse, de l’habileté » (Boileau, Art. Poét., II, 182); 1854 faire le malin
Merriam-Webster nous dit que « malice » a apparu en anglais pendant le XIVe siècle. Alors, malgré l’origine identique, et malgré le fait que le sens principal de malice reste partagé entre les deux langues pendant sept siècles, l’usage pour dire « de génie » était complètement inconnu pour moi. Raison pour laquelle à chaque fois que je vois cet usage, il y a un moment de surprise, même si je suis bien au courant à ce point de sa signification en français.
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour expliquer le lien entre Louis XIV et le métier le plus cool de tous les jeux Final Fantasy.




































