On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.
On écoutait aux portes d’une conversation où Swann avait été dénoncé pour être dreyfusard la dernière fois. Je ne sais pas si l’on disait « Français de souche » à l’époque, mais quelque part, Charles Maurras sourit en écoutant le duc de Guermantes :
Mais jusqu’à ce jour — excusez-moi, Froberville — j’avais eu la faiblesse de croire qu’un juif peut être Français, j’entends un juif honorable, homme du monde. Or Swann était cela dans toute la force du terme. Hé bien ! il me force à reconnaître que je me suis trompé, puisqu’il prend parti pour ce Dreyfus (qui, coupable ou non, ne fait nullement partie de son milieu, qu’il n’aurait jamais rencontré)
Ce « coupable ou non » met le sujet complètement au-delà des faits, non ? C’est désormais une question de « s’il ne le connaissait pas personnellement, il fallait prendre parti contre ». Mais après ça, il critique Swann pour son mariage, disant que le choix d’Odette a blessé Oriane (comment ça ? Elle avait déjà épousé le duc !). Il se plaint :
Que voulez-vous, l’amour est l’amour quoique, à mon avis, il doive rester dans certaines bornes. J’excuserais encore un jeune homme, un petit morveux, se laissant emballer par les utopies.
Si j’étais là, j’aurais rétorqué : « Vous auriez pu le présenter à quelqu’un d’autre, vous ! » J’ai exactement la même plainte contre des américains de ma connaissance qui me critiquent pour être single cinglé célibataire.
Je veux désespérément quitter le sujet, mais le duc dit quelque chose qui pourrait être dans les journaux de nos jours :
[M]ême au point de vue de ses chers juifs, puisqu’il tient absolument à les soutenir, Swann a fait une boulette d’une portée incalculable. Il prouve qu’ils sont en quelque sorte forcés de prêter appui à quelqu’un de leur race, même s’ils ne le connaissent pas. C’est un danger public.
Ces « ils » sinistres. Comme j’aurais aimé lire l’avis de Proust sur notre époque racisée !
Pour sa part, la duchesse se plainte au narrateur qu’elle ne veut pas faire la connaissance de Gilberte et Odette, car :
ces deux créatures… m’ont privée du plus agréable de mes amis pendant quinze ans
Mme la duchesse s’excuse de la soirée en disant que demain, elle part de Paris :
Je vous dirai… que je suis arrivée à mon âge sans connaître les vitraux de Montfort-l’Amaury. C’est honteux, mais c’est ainsi. Alors pour réparer cette coupable ignorance, je me suis promis d’aller demain les voir.
Il s’agit de l’église Saint-Pierre, dont sa forme présente date du XVe siècle et la reine Anne de Bretagne. Voici un album avec les vitraux. Cependant, le village se trouve à 30 km de Versailles, à seulement 45 km de la Tour Eiffel.
Ayant passé un agréable 300 pages sans avoir vu Saint-Loup, il revient, étant à la soirée du prince de Guermantes. La première chose qu’il fait, c’est de se plaindre au narrateur :
Ne nous mettons pas près de mon oncle Palamède, sans cela nous allons être happés… Je n’en veux pas à mon oncle, seulement je trouve drôle que mon conseil de famille, qui s’est toujours montré si sévère pour moi, soit composé précisément des parents qui ont le plus fait la bombe, à commencer par le plus noceur de tous, mon oncle Charlus… qui a eu autant de femmes que don Juan, et qui à son âge ne dételle pas.
Nan, mais sérieusement ! Qui lui raconte ces salades à la sauce don Juan ?
En aparté, le narrateur se pense :
Robert avait bien tort de trouver extraordinaire que des leçons de sagesse fussent données à un jeune homme par des parents qui ont fait les fous, ou le font encore.
Le narrateur lui pose la question :
« Mais es-tu sûr que M. de Charlus ait eu tant de maîtresses ? » demandai-je, non certes dans l’intention diabolique de révéler à Robert le secret que j’avais surpris, mais agacé cependant de l’entendre soutenir une erreur avec tant de certitude et de suffisance.
Ça ne mène nulle part. Il fallait essayer.
Pour sa part, de Charlus taquine une certaine marquise de Surgis, dans le but de lui faire le présenter à ses deux fils :
« Comme ces deux jeunes gens ont un air étrange ! Regardez cette curieuse passion du jeu, marquise », dit M. de Charlus, en désignant à Mme de Surgis ses deux fils… « ce sont peut-être des Turcs »…
Celle à qui il pouvait tenir indéfiniment les propos les plus complimenteurs aurait pu être jalouse du regard que, tout en causant avec elle, il lançait à un homme qu’il feignait ensuite de n’avoir pas remarqué.
Mme de Surgis lui présente ainsi Arnulphe et Victurnien. Un Saint-Louo dégouté et naïf aura le dernier mot :
C’est à mourir de rire. Jusqu’au chien du logis, il s’efforce de complaire. C’est d’autant plus drôle que mon oncle déteste les gigolos.
Un véritable inspecteur Clouseau, celui-ci !-






























