Ça ne fait que deux jours depuis la livraison du livre de Métabrouteur, Coucou Bonjour ! (lien non-rémunéré). Pourtant, je suis déjà prêt à livrer ma critique. Malheureusement, ce n’est pas l’article que j’espérais écrire.

Beaucoup d’entre vous connaissent déjà au moins un peu de ma propre histoire avec les brouteurs. Moins de trois mois après ma toute première leçon de français, j’ai failli me faire avoir par un brouteur, et la réalité brutale, c’était que ce qui m’a sauvé était la haine de soi et la croyance invincible que si une femme s’intéressait à moi, c’était sans doute une arnaque. Peu après, j’ai découvert un groupe sur Facebook consacré au sujet, et c’était comme ça que j’ai découvert Métabrouteur, un vrai héros d’Internet qui fait des escroqueries contre les escrocs. Je lui ai rendu hommage en 2023, et c’était sous son influence que j’ai tenté ma propre farce contre un brouteur, ce qui reste l’un des points forts de ce blog, même si c’est moi qui le dis. L’année dernière, j’ai découvert le Collectif AVI, une association d’aide aux victimes des brouteurs avec laquelle il travaille — ça n’a que monté mon niveau d’admiration pour Métabrouteur.
Il y a une introduction de 4 pages où Métabrouteur explique un peu son histoire et ses objectifs. Je ne savais ni qu’il avait commencé son projet comme loisir en 2012, ni qu’il n’avait créé son pseudonyme qu’en 2020 — je le croyais au moins un peu célèbre sous ce nom le temps que je l’ai trouvé. Il rend hommage à une communauté anglophone (inconnue pour moi !) dite « scambaiters » qui l’a inspiré — qui luttait contre « l’arnaque à la nigériane » avant lui — ainsi qu’à ses compagnons « croque-escrocs ». Il éclaircit bien le fait qu’il ne fait pas partie du système justicier. Il touche brièvement à un autre genre d’escroquerie, lié étroitement aux soi-disant cryptomonnaies, dit « pig butchering » (dépeçage de cochon), dont les victimes comprennent des esclaves en Asie contraints à aussi jouer sur les sentiments — juste assez longtemps pour préciser que les brouteurs font leur travail volontiers, et ne sont pas de victimes.
Après l’introduction, le reste du livre est organisé comme si c’était une série de captures d’écran de ses posts sur les réseaux sociaux, où il partage ses conversations loufoques. Il précise que ce sont édités selon plusieurs règles : éliminer des passages trop longs sans intérêt, protéger les identités des innocents dont leurs photos ont été volées par les brouteurs pour créer de fausses identités, et corriger un certain nombre de fautes de grammaire pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit de se moquer du niveau d’éducation en Côte d’Ivoire et ailleurs. Je trouve ces buts tous louables.
Cependant, le livre se lit quand même largement comme une série de captures d’écran de ses comptes. Voici une page typique :

Ce sont 31 messages échangés entre lui (dans la peau d’une voyante nommée Marie-Claire) et un brouteur. On a fait des efforts pour les donner exactement l’aspect de l’appli Facebook Messenger. Cependant, les dégradés de couleurs derrière le texte blanc (du côté de Métabrouteur) rend le texte extrêmement difficile à lire. Cette mise en page est là pour faire plaisir aux graphistes, mais fait mal aux yeux.
Je dois noter qu’il a ajouté de courtes notes ici et là dans les récits, intitulées « Alerte arnaque brouteur ». Ce sont toutes 1-2 phrases pour remarquer une technique. Voici un exemple :

Il y a 8 double pages intitulées « Broutologie » où il parle — trop brièvement — de détails du métier, comme « les formates » : les scénarios écrits à l’avance avec des questions et des réponses modelés pour copier-coller dans Messenger. J’ai parlé de ça dans plusieurs liens ci-dessus. Mais moi, je suis amateur, et lui, il est l’expert. J’aurais tellement aimé lire plus d’exemples avec ses pensées sur pourquoi les brouteurs choisissent leurs stratégies. C’est bien connu, par exemple, qu’ils disent souvent qu’ils aimeraient « faire ample connaissance » — si bien connu que cette phrase apparaît sur la couverture. Pourtant, les Français de l’Hexagone ne parlent jamais comme ça. On aurait pensé qu’après une décennie et plus de commentaires sur Internet pour remarquer ce phénomène, ils auraient abandonné cette preuve inratable de fausseté.
Métabrouteur est bien connu pour se présenter aux brouteurs avec des métiers farfelus. Il fait un clin d’œil envers ça avec plusieurs double pages intitulées « Les métiers du futur ». On y lit de petits bijoux comme « Je suis guacamole dans un cabinet d’avocats » et « Je suis contrôleur de qualité dans une chaîne de fast food : je compte les graines de sésame sur les pains à Burger. Il doit y en avoir 67 + ou – 4. » J’aurais bien aimé en lire plus : est-ce qu’il écrit ces choses sur un coup de tête ? Sont-elles planifiées ?
Peut-être que mes attentes sont le problème, et je voulais simplement un livre plus intellectuel que ce que les acheteurs ne chercheraient. J’espérais que ce livre serait à moitié comme l’introduction et les double pages ; il a plutôt livré exactement le livre auquel on s’attendrait en lisant son compte sur Twitter. Si on lit mes petites contributions à la littérature, on remarque que j’ajoute des détails tels que « les brouteurs précisent souvent de fausses infos géographiques, comme ‘Je viens de Nice, en Savoie’. » Il doit avoir trouvé des centaines d’indicateurs comme ça, mais il ne les partage pas. Il y a un portrait intéressant à écrire sur la psychologie des brouteurs et pourquoi ils font de tels choix. Métabrouteur compte parmi les experts les plus qualifiés pour le faire. On attend toujours à ce livre-là. Pour l’instant, on a ce recueil « best-of » de ses farces pour nous amuser, mais j’ai l’impression d’une opportunité ratée.



















