Y a-t-il une page sur Facebook que j’aime plus que Complots faciles pour briller en société ? Nous sachons que non, même si vous croivez que Métabrouteur prend la première place. (Et ça, c’est le meilleur hommage que je puisse rendre à son auteur.) En juin, pour le Jour de la Catastrophe, cette page a donné un cadeau à Langue de Molière, une expression qui doit être la plus bizarre que je connaisse — si elle existe. C’est ça le sujet du jour (notre gros titre étant un clin d’œil à Indochine).
Voici la photo publiée par Complots faciles :

La phrase entière en question est :
Ilyaz a voulu profiter du badge du facteur pour, lui aussi, entrer dans l’immeuble et ainsi rejoindre l’appartement de sa compagne. Le facteur, qui ne le connaissait ni des lèvres, ni des dents, lui a purement refusé l’accès en lui expliquant la raison. [Accent ajouté par moi.]
L’auteur de Complots faciles a ajouté la légende : « Quand le stagiaire complote contre toi. » Cependant, il y avait une polémique dans les commentaires sur l’existence de « ni des lèvres, ni des dents ». L’argument pour est résumé par ce commentaire :
Et pourtant… C’est bien une expression originale : ni des lèvres (je ne l’ai jamais embrassé), ni des dents (je ne l’ai jamais mordu) – pour signifier n’avoir rien à partie avec une personne en particulier, ni amicalité ni animosité. Elle est ainsi utilisé dans la littérature depuis le premier tiers du 19e siècle (Jacques Collin de Plancy, « Le Docteur Peperkouk », 1850 ; Jules Lecomte, « Les Pontons anglais » 1850 ; Arsène Houssaye, « Le violon voilé », 1883…)
Source
L’argument contre vient de plusieurs réponses, qui disent que c’est un détournement d’une autre expression, peut-être « ni d’Ève ni d’Adam ».
Naturellement, vu qu’il s’agit d’une page satirique, il faut d’abord établir que ces sources existent. Jacques Collin de Plancy était occultiste ; la Bibliothèque nationale a des données pour Le Docteur Péperkouk, mais je n’ai pas réussi à trouver un texte numérique. Les pontons anglais ou le mort vivant de Jules Lecomte a été publié en 1858 ; voici le texte complet sur Google Books. « Le violon voilé » d’Arsène Houssaye est apparu dans un recueil, Les douze nouvelles nouvelles, en 1883 ; voici le texte complet sur Google Books.
Il faut dire qu’il n’y a aucune preuve de cette expression dans Les pontons anglais. Le mot « lèvres » apparaît douze fois, mais aucune n’est la bonne. Puisqu’il s’agit d’un scan de qualité douteuse, j’ai vérifié les 89 exemples de « dents », ainsi que tous les exemples de « conna » (pour éviter la question de conjugaison). Je suis satisfait que ce n’est pas un exemple.
Le livre de M. Houssaye contient exactement la citation :
Elle vint me voir un jour, quand elle jouait la comédie au théâtre Beaumarchais. Je ne la connaissais ni des lèvres ni des dents, pour parler comme elle .[Accent ajouté par moi]
Page 123
Mais il s’avère que l’on aura le témoignage du docteur Péperkouk après tout. Ayant trouvé au moins une citation authentique, j’ai recherché l’expression, et voici la citation gracieuseté du site La langue française :
— Docteur Peperkouk, le duc d’Aumont, que je ne connais ni des lèvres ni des dents (il voulait dire ni d’Ève, ni d’Adam), vous demande au camp du roi de France, dressé entre Tournai et Courtrai. Il est malade. — (Jacques Collin de Plancy, « Le Docteur Peperkouk », dans Légendes des origines, Liège : chez H. Dessain, 1850, p. 310) [Accent ajouté par moi]
Ne connaître ni des lèvres ni des dents
Le site Orthodidacte ajoute le sens de l’expression originale :
L’expression ne connaître ni d’Ève ni d’Adam fait référence à la Bible. L’idée, dans cette formule, c’est de dire qu’on ne connaît vraiment pas une personne, ni même son ascendance, aussi loin qu’on remonte.
Que veut dire ne connaître ni des lèvres ni des dents ?
Mais quant à l’idée d’une déformation selon la prononciation, là j’ai du mal à l’entendre. Je suppose que « lèvres » contient « Ève » dans sa prononciation ; « dents » et « Adam » sont plus loin, l’un de l’autre, mais bon. Cependant, « des » fait une syllabe entière, pas comme « d’ », et je trouve en conséquence que le rythme est trop différent pour me convaincre.
Ça dit, il y a plusieurs exemples, séparés par des décennies, et c’est plus que suffisant pour établir que ça existe — et plus important — que c’est connu. Mais quelle façon extravagante de dire que l’on ne se connaît pas — il y a plein de gens que je n’ai jamais essayé d’embrasser ou de mordre. Sept milliards, on en dirait.
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour partir à nouveau d’un vieux point de départ.


















