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Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec le duc de Châtellerault

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

Vraiment, aucun temps ne s’est passé entre le dernier tome et celui-ci. La deuxième partie ouvre sur :

Comme je n’étais pas pressé d’arriver à cette soirée des Guermantes où je n’étais pas certain d’être invité, je restais oisif dehors

Moi aussi, je traîne souvent devant les maisons de gens qui ne m’ont pas invité chez eux.

On n’a que commencé avec les rencontres clandestines et anonymes :

Devant l’hôtel de la princesse de Guermantes, je rencontrai le duc de Châtellerault…

Il y avait quelqu’un qui, ce soir-là comme les précédents, pensait beaucoup au duc de Châtellerault…c’était l’huissier de Mme de Guermantes. [Cette Mme est la princesse, pas la duchesse — Justin]

l’huissier de la princesse avait rencontré dans les Champs-Élysées un jeune homme qu’il avait trouvé charmant mais dont il n’avait pu arriver à établir l’identité… Toutes les faveurs que l’huissier s’était figuré avoir à accorder à un monsieur si jeune, il les avait au contraire reçues. Mais M. de Châtellerault… s’était borné à se faire passer pour un Anglais, et à toutes les questions passionnées de l’huissier, désireux de retrouver quelqu’un à qui il devait tant de plaisir et de largesses, le duc s’était borné à répondre, tout le long de l’avenue Gabriel : « I do not speak french. »

Pauvre M. le duc — l’huissier est responsable d’annoncer les invités en entrant dans la maison, et il reconnaît son sex-friend (Quoi ? C’est du français !) :

En demandant à son « Anglais » de l’avant-veille quel nom il devait annoncer, l’huissier n’était pas seulement ému, il se jugeait indiscret, indélicat… Le duc le regarda, le reconnut, se vit perdu…

Le narrateur n’est pas Dieu, alors je dois poser la question, même si rhétorique : comment sait-il tout ça ? Il a aperçu les ébats de Julien et de Charlus, mais il n’a rien vu chez M. de Châtellerault.

On apprend enfin que l’invitation était réelle :

Elle m’aperçut comme j’étais à quelques pas d’elle et, ce qui ne me laissa plus douter que j’avais été victime d’une machination, au lieu de rester assise comme pour les autres invités, elle se leva, vint à moi.

Est-ce que le cercle est sur le point de s’agrandir ?

De profession à profession, on se devine, et de vice à vice aussi. M. de Charlus et M. de Sidonia avaient chacun immédiatement flairé celui de l’autre…

Nan, et vous êtes tous des pervers pour avoir pensé autrement :

…et qui, pour tous les deux, était, dans le monde, d’être monologuistes, au point de ne pouvoir souffrir aucune interruption.

Vous ne vous souvenez certainement pas du professeur E…. Oui, c’est son nom dans le livre, points de suspension compris. C’était le médecin qui avait visité la grand-mère juste avant sa mort, après Cottard :

Je fus à ce moment arrêté par un homme assez vulgaire, le professeur E… Il avait été surpris de m’apercevoir chez les Guermantes. Je ne l’étais pas moins de l’y trouver, car jamais on n’avait vu, et on ne vit dans la suite, chez la princesse, un personnage de sa sorte. Il venait de guérir le prince, déjà administré, d’une pneumonie infectieuse…

C’est ça, la gratitude. Il ne reste qu’un serviteur aux yeux de cette classe.

Professeur E… aurait aimé rester dans la compagnie du narrateur, car il ne connaît personne, mais le narrateur aperçoit le marquis de Vaugoubert, de qui il désire un service. Il ajoute :

Les proportions de cet ouvrage ne me permettent pas d’expliquer ici à la suite de quels incidents de jeunesse M. de Vaugoubert était un des seuls hommes du monde (peut-être le seul) qui se trouvât ce qu’on appelle à Sodome être « en confidences » avec M. de Charlus. 

Si laconique, Proust !

Il passe des pages pour nous raconter la médiocrité de Vaugoubert en tant que diplomate, mais le narrateur voulait que monsieur lui présente au prince de Guermantes. Au lieu de ça, le narrateur se retrouve avec Mme la marquise de Vaugoubert, ce qui l’ennuie parce que :

j’avais convenu avec Albertine… qu’elle viendrait me voir un peu avant minuit.

Ne vous inquiétez pas, il a ses priorités :

on fût à cette époque torride de l’année où la sensualité libérée visite plus volontiers les organes du goût, recherche surtout la fraîcheur. Plus que du baiser d’une jeune fille elle a soif d’une orangeade, d’un bain, voire de contempler cette lune épluchée et juteuse qui désaltérait le ciel.

Quant à la relation entre le marquis et sa femme :

On disait au ministère… que… c’était le mari qui portait les jupes et la femme les culottes… Mme de Vaugoubert, c’était un homme. 

Il ne dit pas qu’elle est lesbienne, juste que :

la femme n’a d’abord pas les caractères masculins, elle les prend peu à peu, pour plaire à son mari

De sa part, son avis du narrateur :

je sentais qu’elle me considérait avec intérêt et curiosité comme un de ces jeunes hommes qui plaisaient à M. de Vaugoubert

Il ne vous étonnera pas à découvrir qu’elle ne présente pas le narrateur au prince !

Dimanche avec des orchidées

On reprend « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de seulement 20 pages, mais elles étaient parmi les plus dures à lire de tout le roman. Que l’on me cogne avec un manuel botanique plutôt que relire cette partie !

Pour les fans des restos américains, je dois citer cette pépite qui suggère qu’il était une fois, les choses étaient pareilles aux deux côtés de l’Atlantique :

il y a des extrémistes qui… sont servis, avec une politesse sous laquelle couve l’indignation, par un garçon qui, comme les soirs où il sert les dreyfusards, aurait plaisir à aller chercher la police s’il n’avait avantage à empocher les pourboires.

Je ne veux pas vous donner l’idée que l’on a fini avec l’homosexualité. Loin de ça :

Laissons pour le moment de côté ceux qui… méprisent les femmes, font de l’homosexualité le privilège des grands génies et des époques glorieuses…

Il continue son obsession avec son idée que les homosexuels sont en quelque sorte des femmes :

Sans doute le jeune homme qui a cette tête délicieuse ne dit pas : « Je suis une femme. » Même si… il vit avec une femme, il peut lui nier que lui en soit une, lui jurer qu’il n’a jamais eu de relations avec des hommes. Qu’elle le regarde comme nous venons de le montrer, couché dans un lit, en pyjama, les bras nus, le cou nu sous les cheveux noirs. Le pyjama est devenu une camisole de femme, la tête celle d’une jolie Espagnole… Du reste, même à son exigeante maîtresse, il a beau ne pas avouer (si elle n’est pas gomorrhéenne) : « Je suis une femme »

Il suit un passage que je ne peux pas comprendre du tout où il essaye d’expliquer les jalousies entre des hommes homosexuels quand l’un d’entre eux fait des amis avec une lesbienne. Au moins, c’est ce que j’en tire. Je dirais seulement que Proust croyait probablement qu’il épatait la bourgeoisie avec cette discussion, mais pour le lecteur moderne anglophone affronté par plusieurs milliers de genres (je ne plaisante même pas un peu, mais je vous préviens qu’il s’agit d’une culture très en ligne, et que très peu de ça est connu du grand public), c’est presque pittoresque.

Je ne vais même pas expliquer pourquoi il a écrit ça :

Méduse ! Orchidée !

Sachez juste que l’on est toujours dans son discours sur l’homosexualité. Mais il revient à l’orchidée qu’il était en train d’observer :

M. de Charlus m’avait distrait de regarder si le bourdon apportait à l’orchidée le pollen qu’elle attendait depuis si longtemps, qu’elle n’avait chance de recevoir que grâce à un hasard si improbable qu’on le pouvait appeler une espèce de miracle. Mais c’était un miracle aussi auquel je venais d’assister…

Je ne sais pas en quoi un rendez-vous anonyme est un miracle, mais Proust n’a jamais entendu parler du SIDA.

Je partage ça juste pour vous emmerder :

Par là les invertis, qui se rattachent volontiers à l’antique Orient ou à l’âge d’or de la Grèce, remonteraient plus haut encore, à ces époques d’essai où n’existaient ni les fleurs dioïques, ni les animaux unisexués, à cet hermaphrodisme initial dont quelques rudiments d’organes mâles dans l’anatomie de la femme et d’organes femelles dans l’anatomie de l’homme semblent conserver la trace. 

Vingt… pages… de ça. Que l’on revienne aux soirées interminables des Guermantes !

Ô Françoise, je meurs :

« Ah ! c’est un si bon homme que le baron, ajoutait-elle, si bien, si dévot, si comme il faut ! Si j’avais une fille à marier et que j’étais du monde riche, je la donnerais au baron les yeux fermés. »

Non, mais sérieusement, Françoise :

« Le baron et Jupien, c’est bien le même genre de personnes. »

(Elle ne sait rien de ça.)

Avec ces mots, on atteint la fin de la première partie, un point d’arrêt naturel :

En tout cas, ce jour-là, avant ma visite à la duchesse, je ne songeais pas si loin et j’étais désolé d’avoir, par attention à la conjonction Jupien-Charlus, manqué peut-être de voir la fécondation de la fleur par le bourdon.

Je ne peux que rejoindre le célèbre Nelson Muntz des Simpson, avec sa riposte immortelle :

HA HA.

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec un voyeur

On commence le 4e tome de Proust, Sodome et Gomorrhe. À noter, ce livre est réputé pour contenir la phrase la plus longue du roman, ce qui dépasse 900 mots. En fait, je l’ai rencontrée juste à la fin de cette première fois — elle prend presque 3 pages toute seule ! J’ai eu un jour et n’ai avancé que de 24 pages.

Voici le dernier pavé :

C'est la version anglaise, Sodom and Gomorrah, avec une photo de Proust en noir et blanc -- mais avec une teinte verte -- sur les 2/3 à gauche de la couverture.

Et voici nos nouvelles madeleines de Proust. La mérite en revient à La bibliothèque Roz ; vous aurez les détails avec la recette mardi.

Madeleines au citron et aux amandes

Le livre commence avec une citation :

« La femme aura Gomorrhe
et l’homme aura Sodome. »

Alfred de Vigny

Et le lecteur aura des ennuis.

J’ai déjà parlé plusieurs fois de mes soupçons que M. de Charlus cherchait une relation homosexuelle avec le narrateur. Juste après l’épigraphe, on lit :

On sait que bien avant d’aller… rendre au duc et à la duchesse la visite que je viens de raconter, j’avais épié leur retour et fait, pendant la durée de mon guet, une découverte, concernant particulièrement M. de Charlus, mais si importante en elle-même que j’ai jusqu’ici…différé de la rapporter. 

Il s’avère que le narrateur, avec ses habitudes typiques de se cacher pour espionner la duchesse, s’était caché en face de la rue, et avait aperçu M. de Charlus. Il croyait que de Charlus était là pour rendre visite à Mme de Villeparisis. Pourtant, il est caché tout près de Jupien. Il nous dit qu’il s’intéresse à une fleur et un insecte :

je me demandais si l’insecte improbable viendrait, par un hasard providentiel, visiter le pistil offert et délaissé.

Il voit la rencontre du baron et Jupien, ce qu’il croit est pour la première fois :

Face à face, dans cette cour où ils ne s’étaient certainement jamais rencontrés… le baron… regardait avec une attention extraordinaire l’ancien giletier… cependant que celui-ci… contemplait d’un air émerveillé l’embonpoint du baron vieillissant. 

Il s’avère que l’insecte et la fleur étaient là, comme toujours chez Proust, pour servir comme modèle :

Le baron… regardait dans le vague de la façon qu’il pensait mettre le plus en valeur la beauté de ses prunelles, prenait un air fat, négligent, ridicule. Or Jupien… redressé la tête, donnait à sa taille un port avantageux, posait avec une impertinence grotesque son poing sur la hanche, faisait saillir son derrière, prenait des poses avec la coquetterie qu’aurait pu avoir l’orchidée pour le bourdon providentiellement survenu. 

Allez chercher une chambre, vous deux. (Je consulte Wikipédia… ô. Ô.) Mais vraiment, même pas un mot dans cette affaire ? Le narrateur ajoute :

Mais justement la beauté des regards de M. de Charlus et de Jupien venait, au contraire, de ce que, provisoirement du moins, ces regards ne semblaient pas avoir pour but de conduire à quelque chose.

Pauvre con. Une page plus tard, il nous rappelle qu’il est voyeur depuis Combray :

Puis peut-être un obscur ressouvenir de la scène de Montjouvain, caché devant la fenêtre de Mlle Vinteuil. De fait, les choses de ce genre auxquelles j’assistai…

Et deux pages après ça :

Car d’après ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées.

J’ai besoin d’une vulgarité argotique anglophone : No shit, Sherlock. Wiktionnaire l’explique :

Réponse acerbe à une remarque perçue comme évidente

No shit, Sherlock

Une demi-heure plus tard, les deux sortent de l’atelier de Jupien, et le baron pose des questions sur le quartier, ce qui provoque une réponse énervée de Jupien :

il répondit : « Je vois que vous avez un cœur d’artichaut. » Proféré d’un ton douloureux, glacial et maniéré, ce reproche fut sans doute sensible à M. de Charlus…

Je ne me décrirai plus jamais avec cette métaphore. Je la croyais plus innocente !

Après plus de conversation, de Charlus laisse tomber ce qui lui plaît :

Pour les jeunes gens du monde par exemple, je ne désire aucune possession physique, mais je ne suis tranquille qu’une fois que je les ai touchés, je ne veux pas dire matériellement, mais touché leur corde sensible.

Il donne un exemple qui apparemment le narrateur ne reconnaît pas :

« Pour revenir aux jeunes gens qui ne sont pas du peuple, reprit le baron, en ce moment j’ai la tête tournée par un étrange petit bonhomme, un intelligent petit bourgeois, qui montre à mon égard une incivilité prodigieuse. Il n’a aucunement la notion du prodigieux personnage que je suis et du microscopique vibrion qu’il figure. »

Sherlock réfléchit :

Jusqu’ici je m’étais trouvé, en face de M. de Charlus, de la même façon qu’un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n’a pas remarqué la taille alourdie, s’obstine, tandis qu’elle lui répète en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », à lui demander indiscrètement : « Qu’avez-vous donc ? » Mais que quelqu’un lui dise : « Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. 

La grossesse n’a rien à voir avec cette situation.

Proust a vraiment un problème chez les femmes :

De plus je comprenais maintenant pourquoi… j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une !

Euh, non.

La phrase géante est une tentative de faire la comparaison entre ses identités de juif et d’homosexuel. Juste une explication de ça suffirait pour deux billets. Soyons contents à dire que si les tomes précédents étaient pour revendiquer ses idées artistiques, celui-ci est là pour faire pareil avec son identité elle-même.

Le bilan de Proust à mi-temps

Je l’entends déjà à toute cette distance : « Mais Justiiiiiiiin, Proust une fois par semaine, c’est pas assez ? » Et croyez-moi, je compatis, mais c’est la seule fois où on aura un bilan entre le début et la fin. Je veux simplement mettre certaines pensées en noir et blanc, car après 2 154 pages (j’ai vérifié), il y a certaines conclusions qui peuvent en être tirées déjà.

Les 6 tomes de Proust en anglais, debout sur une table.

Au fait, si vous avez aimé la croissance de ces tomes — 606 pages, puis 730, puis 818 — le quatrième tome sera presque des vacances, environ la mêmes longueur que le deuxième. Puis le cinquième, qui regroupe deux tomes dans le français original, sera le pire de tous, 950 pages. Le sixième, par contre, c’est presque comme la dernière étape du Tour de France, quelque chose de cérémonial, à seulement 532 pages. Il faut se demander s’il s’agit même du véritable Proust, ce dernier !

Vous avez ma promesse la plus sincère que je ferai mon tout pour finir d’ici le 31/12/27, avant le 3e anniversaire du début, tout comme j’ai fait mon tout pour finir le Tour avant le 4e anniversaire du blog. ([Ça vaut légèrement plus que sa promesse originale de finir le Tour en 2 années. Mais même moi, j’avoue que le format a évolué. — M. Descarottes])

Il faut commencer avec ce que je voulais dire en écrivant le dernier billet du 3e tome :

Mais ce qui me déplaît le plus chez ce dernier tome, c’est que par rapport aux 790 pages précédentes, les 30 dernières sont du véritable Franck Thilliez. Par rapport. Beaucoup plus se déroule dans cette petite partie que toute la soirée des 200 pages qui la précèdent. Et les phrases sont plus courtes.

Il y a un usage très sarcastique de caractères gras et italiques, là, mais en fait, j’étais vraiment en colère contre Proust en écrivant ces mots. Je ne sais jamais en ouvrant le presse-papier du moment combien de pages je vais lire, ou à quel niveau de détail je vais le citer. Si j’essaie largement de respecter mon but de ne pas dépasser 800 mots comme dans tous les autres billets, c’est aussi vrai qu’il n’y a jamais eu de situations où je me sentais obligé de couper des choses jusqu’à cette semaine.

C’est donc la plainte qui comprend (presque) toutes les autres. Dans ces 30 dernières pages-là, Proust raconte un argument entre le duc et la duchesse de Guermantes, et c’est plein de trucs sur leur ascendance — mais l’intrigue bouge. On a enfin le sens que des choses importantes arrivent, et c’est ce qui arrive — la maladie de Swann s’annonce, Swann se confie au narrateur sur l’affaire Dreyfus et le narrateur découvre qu’il n’est pas assez important aux Guermantes pour aller dans leur voiture à la soirée de la princesse (il y a un indice que l’invitation était réelle, mais ça reste pas clair). On attendait plus de 2 100 pages pour juste un peu d’urgence dans l’écriture.

Je ne vais pas compter combien de fois que j’ai dit « J’en ai assez de ce type ». Mais il faut dire que personne n’échappe au jugement sévère de Proust, dont lui-même. Si l’écrivain est le dieu de son livre, dans ce roman, personne n’est avec lui au ciel. J’ai remarqué, il y a des mois, que Mme Sazerat était la seule personne jamais critiquée — puis il a mis un terme à ça. On dit que ce roman est autant une critique de la société qu’une histoire, mais c’est une critique complètement sans pitié. Personne n’est vraiment apprécié pour ses qualités, et même quand un tel qu’Elstir semble être une exception, il y a plein de personnages prêts à le remettre dans sa place (notamment le duc de Guermantes pour celui-ci).

Peut-être que le seul défaut pour lequel le narrateur ne se reproche jamais, c’est la « chasse aux jupes », comme on dit en anglais. Il tombe amoureux de chaque femme qui n’est pas un parent. Mais quand il ne l’exprime de façon purement concupiscente (comme la fille qu’il voit du train pour Balbec), c’est abstrait de façon qui ne passe jamais par l’esprit de l’homme lambda :

Si le nom de duchesse de Guermantes était pour moi un nom collectif, ce n’était pas que dans l’histoire, par l’addition de toutes les femmes qui l’avaient porté, mais aussi au long de ma courte jeunesse qui avait déjà vu, en cette seule duchesse de Guermantes, tant de femmes différentes se superposer, chacune disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance.

Ici, il fait exactement comme notre introduction à la duchesse, dans le premier tome. Mais il a dit pareil d’Albertine. Et c’est l’un de pires problèmes du roman — tout se répète encore et encore. La longueur de La Recherche est en grande partie due au fait que certains choses ne sont que des brouillons pour plus tard — j’ai dit avant que toute la vie de Swann (avant sa maladie) semble être un brouillon de Saint-Loup. Ça me rappelle un peu la typologie biblique, où chaque personnage/événement de l’Ancien Testament est un modèle pour un autre dans le Nouveau.

Bien sûr, j’ai remarqué une centaine de fois, à commencer par sa première rencontre avec Gilberte, qu’il me rappelle moi-même en ne faisant rien quand il fallait saisir l’opportunité. Mais en fin du compte, ces ressemblances sont superficielles — je ne peux pas, après 3 tomes, citer même une fois où il a fait quelque chose pour quelqu’un d’autre, au moins de façon désintéressée.

Il y a une partie de moi qui veut tout finir juste pour dire, « J’ai lu tout Proust, gnagnagna. » Ça et 5 $ me vaudront un café chez Starbucks, comme on dit en anglais. Mais meme si je le trouve très prévisible, et beaucoup trop souvent ivre d’amour-propre, quand on regarde l’œuvre d’un peu plus loin, et ne se concentre pas sur le fait de la répétition sans cesse, on reconnaît qu’en fait, le roman entier est plus valable que les tomes individuels, qu’il a bien compris la difficulté d’échapper à sa classe, à sa condition dans la société. Si j’ai fini ces 3 tomes heureux de n’être ni un Guermantes ni un Verdurin — ni le narrateur — il faut aussi dire que l’on comprend ça en reconnaissant à quel point tout se ressemble, peu importe les différences superficielles. C’est la conclusion paradoxale de ce bilan — si Proust avait écrit un roman plus court, cette brève leçon aurait eu moins d’impact.

Dimanche avec Philippe-Égalité

On reprend pour la dernière fois « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 92 pages. Ayant terminé le tome précédent le 27 janvier (c’était exceptionnellement un mardi à cause d’autres choses), il m’a fallu 7 mois pour ce tome. C’est moins grave que je le croyais, mais je sais que pour beaucoup de monde, on dirait plutôt une décennie.

Proust présente les Guermantes comme descendants de Jean Poton de Saintrailles, compagnon d’armes de Jeanne d’Arc :

Et comme Saintrailles, ce compagnon de Jeanne d’Arc, avait en épousant une Guermantes fait entrer dans cette famille le comté de Combray…

Mais selon Wikipédia :

Il meurt au château Trompette Bordeaux le 7 octobre 1461, sans postérité.

Jean Poton de Xaintrailles

Ne connaissant pas bien les fables de La Fontaine, cette pépite était choquante une fois expliquée :

celui-ci avait refusé en faisant mettre sur l’enveloppe : « M. de ***, meunier », à quoi le grand-père avait répondu : « Je suis d’autant plus désolé que vous n’ayez pas pu venir, mon cher ami… il n’y aurait eu au repas que le meunier, son fils et vous. »

Le narrateur dit que c’est un mensonge par une ambassadrice turque. Cette même ambassadrice prévient le narrateur de se méfier du duc de Guermantes :

« Vous avez l’air d’être très bien dans les papiers du duc de Guermantes, prenez garde », et comme je demandais l’explication : « Je veux dire, vous comprendrez à demi-mot, que c’est un homme à qui on pourrait confier sans danger sa fille, mais non son fils. »

Lui qui change de maîtresse tous les six mois ! J’en doute. Elle dit en plus que :

Son frère Mémé… a un vrai chagrin des mœurs du duc.

Attendons le 4e tome pour ça ! Plus sérieusement, tout ce parler d’ancêtres et d’homosexualité est pour un aparté qui prendra un aspect plus sérieux plus tard :

Un jour prochain le voyageur qui, au fond de la Bourgogne, s’arrêtera dans le petit village de Charlus pour visiter son église… ignorera que ce nom de Charlus fut celui d’un homme qui allait de pair avec les plus grands.

Je me demande si Proust connaissait bien Shelley.

Le narrateur arrive enfin à quitter le dîner des deux-cents dernières pages, en faisant un faux pas — mais la Princesse de Parme le sauve :

Dans le vestibule où je demandai à un valet de pied mes snow-boots… ne me rendant pas compte que c’était peu élégant, j’éprouvai, du sourire dédaigneux de tous… je vis que Mme de Parme n’était pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs américains. La princesse revint vers moi. « Oh ! quelle bonne idée, s’écria-t-elle, comme c’est pratique ! voilà un homme intelligent. »… les invités s’empressaient autour de moi pour s’enquérir où j’avais pu trouver ces merveilles.

En quoi sont les aristocrates différents des lycéens populaires ? Rien.

Le narrateur part chez M. de Charlus. Il est très tard quand il voit enfin le baron, qui est mécontent :

« Monsieur, me dit-il… l’entretien que j’ai condescendu à vous accorder, à la prière d’une personne qui désire que je ne la nomme pas, marquera pour nos relations le point final. Je ne vous cacherai pas que j’avais espéré mieux… »

Parmi d’autres choses, il est en colère que le narrateur ne reconnaît pas de messages codés :

Pareillement, vous n’avez même pas reconnu dans la reliure du livre de Bergotte le linteau de myosotis de l’église de Balbec. Y avait-il une manière plus limpide de vous dire : « Ne m’oubliez pas ! »

De Charlus sait faire des crises comme seulement une autre personne de ma connaissance :

— Non, que vous ayez dit que vous me connaissiez quand c’était vrai — car maintenant cela va cesser de l’être — je ne puis trouver cela que naturel et je le tiens pour un hommage, c’est-à-dire pour agréable…

— Monsieur, je vous jure que je n’ai rien dit qui pût vous offenser.

— Et qui vous dit que j’en suis offensé ? s’écria-t-il avec fureur en se redressant violemment sur la chaise longue… Vous ne savez donc pas à qui vous parlez ? Croyez-vous que la salive envenimée de cinq cents petits bonshommes de vos amis, juchés les uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu’à mes augustes orteils ?

Le narrateur en a assez :

je me précipitai sur le chapeau haut de forme neuf du baron, je le jetai par terre, je le piétinai

Mais c’est un peu de théâtre de la part du baron :

Si la sympathie de M. de Charlus n’avait pas été détruite, il n’aurait pourtant pas pu agir autrement, puisque, tout en me disant que nous étions brouillés, il me faisait rester, boire, me demandait de coucher et allait me faire reconduire.

De Charlus accompagne le narrateur dans la voiture à sa maison en ajoutant :

Un autre vous offrira peut-être un jour sa sympathie comme j’ai fait. Que l’exemple actuel vous serve d’enseignement. 

Je suis ravi de me débrouiller sans.

Dans des réflexions sur la variété de personnalités qu’il vient de rencontrer chez les Guermantes, il laisse tomber :

Les formes d’esprit sont si variées, si opposées, non seulement dans la littérature, mais dans le monde, qu’il n’y a pas que Baudelaire et Mérimée qui ont le droit de se mépriser réciproquement.

De Charlus avait menacé que sans son aide, le narrateur ne se fasse jamais invité chez la princesse de Guermantes (cousine de la duchesse). Mais le narrateur reçoit une invitation, ce qu’il croit une farce. Le jour de cette soirée, il passe par chez le duc et duchesse, où le duc se plaint d’un visiteur dont on n’a pas entendu le nom depuis longtemps :

En revanche, il a suffi que les recherches de Swann sur les Templiers (car c’est inouï la rage des gens d’une religion à étudier celle des autres) l’aient conduit à l’Histoire des Chevaliers de Rhodes, héritiers des Templiers, pour qu’aussitôt Oriane veuille voir les têtes de ces chevaliers. 

Le duc a hâte d’assister à la soirée, et quand d’autres cousines essayent de le reprocher car ils ont tous un cousin gravement malade, il les renvoie :

Aussi, bien que descendues des hauteurs de l’hôtel de Bréquigny pour voir la duchesse… ne restèrent-elles pas longtemps, et, munies de leur bâton d’alpiniste, Walpurge et Dorothée (tels étaient les prénoms des deux sœurs) reprirent la route escarpée de leur faîte. 

Swann arrive et parle au narrateur de l’affaire Dreyfus, ce qui mène à :

— Pour le prince de Guermantes, dis-je, il est vrai, on m’avait dit qu’il était antisémite.

— Oh ! celui-là, je n’en parle même pas. C’est au point que, quand il était officier, ayant une rage de dents épouvantable, il a préféré rester à souffrir plutôt que de consulter le seul dentiste de la région, qui était juif, et que plus tard il a laissé brûler une aile de son château, où le feu avait pris, parce qu’il aurait fallu demander des pompes au château voisin qui est aux Rothschild.

Il s’avère que Swann n’a pas été invité à la soirée. Le duc et duchesse commencent à se disputer sur le caractère du prince devant lui. Certaines choses ne sont jamais oubliées :

Mme de Guermantes… a cru devoir aller mettre une carte dans la semaine à l’Élysée. Gilbert a peut-être été un peu loin en voyant là comme une tache sur notre nom. Mais il ne faut pas oublier que… M. Carnot… était le petit-fils d’un membre du tribunal révolutionnaire qui a fait périr en un jour onze des nôtres. »

— Alors, Basin, pourquoi alliez-vous dîner toutes les semaines à Chantilly ? Le duc d’Aumale n’était pas moins petit-fils d’un membre du tribunal révolutionnaire, avec cette différence que Carnot était un brave homme et Philippe-Égalité une affreuse canaille.

Vu le contexte des pages précédentes, je dois imaginer que Philippe-Guillotiné était évoqué comme rappel que l’on peut changer de nom, mais ça ne va pas le sauver de ce que l’on est.

Vous souvenez-vous de Poullein, le domestique qu’Oriane avait empêché de voir sa fiancée ?

Il allait enfin pouvoir passer de longues heures avec sa promise qu’il ne pouvait quasiment plus voir, depuis qu’à la suite d’une nouvelle scène avec le concierge, la duchesse lui avait gentiment expliqué qu’il valait mieux ne plus sortir pour éviter de nouveaux conflits. Il nageait, à la pensée d’avoir enfin sa soirée libre, dans un bonheur que la duchesse remarqua et comprit. Elle éprouva comme un serrement de cœur et une démangeaison de tous les membres à la vue de ce bonheur qu’on prenait à son insu, en se cachant d’elle, duquel elle était irritée et jalouse. « Non, Basin, qu’il reste ici, qu’il ne bouge pas de la maison, au contraire. »

Les 30 dernières pages sont un tourbillon pour attacher tous ces fils. Les Guermantes ne veulent rien entendre qui les détourneront de la fête. Pourtant :

— Ce sont les médecins qui ont dit qu’il ne passerait pas la soirée. 

— Taisez-vous, espèce d’idiot, cria le duc au comble de la colère.

Et la nouvelle la plus choquante :

— Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n’avez pas bonne mine du tout…

— Mais, ma chère amie, c’est que je serai mort depuis plusieurs mois. D’après les médecins que j’ai consultés, à la fin de l’année le mal que j’ai… ne me laissera pas en tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c’est un grand maximum, répondit Swann en souriant…

Oriane ne sait plus quoi faire :

Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre…

Sur quoi finit ce tome ? Quel est son choix ? Vous le savez déjà. Le dernier mot est au duc :

— Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous !

Avez-vous compris ces 7 derniers mois ? Ces bonhommes, ces monstres de la société, ces piliers du Faubourg Saint-Germain… ne sont en rien de meilleurs gens que vous. Que moi, oui, absolument. Mais vous n’avez absolument aucune raison de les envier.

Dimanche avec Orangina

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 40 pages. Il nous en reste 90, et on finira dimanche prochain.

Vous souvenez-vous que le narrateur avait voulu voir des tableaux d’Elstir chez les Guermantes ? Naturellement, ça veut dire que les deux méprisent le peintre, malgré avoir acheté plusieurs de ses tableaux. M. le duc :

Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d’Asperges… Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une botte d’asperges ! 

Et Mme la duchesse :

— Est-ce qu’il n’avait pas commencé un portrait de vous, Oriane ? demanda la princesse de Parme. 

— Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n’est pas cela qui fera passer son nom à la postérité. C’est une horreur, Basin voulait le détruire…

— Il me voit probablement comme je me vois, c’est-à-dire dépourvue d’agrément, dit Mme de Guermantes…

Qui suis-je pour dire le contraire ?

Mais c’est, selon le narrateur, son esprit et ses choix de mots à la base de son obsession :

Là encore l’esprit de Mme de Guermantes me plaisait justement par ce qu’il excluait (et qui composait précisément la matière de ma propre pensée) et tout ce qu’à cause de cela même il avait pu conserver, cette séduisante vigueur des corps souples qu’aucune épuisante réflexion, nul souci moral ou trouble nerveux n’ont altérée. Son esprit d’une formation si antérieure au mien, était pour moi l’équivalent de ce que m’avait offert la démarche des jeunes filles de la petite bande au bord de la mer.

Ô, Marcel. C’est beaucoup de mots pour dire « Elle est folle, mais pas comme moi » (veuillez consulter la blague de 23/3/26).

Un aparté sur M. Breauté mérite d’être cité :

Sa haine des snobs découlait de son snobisme, mais faisait croire aux naïfs, c’est-à-dire à tout le monde, qu’il en était exempt.

Puis la conversation tourne vers Bloch :

Mme de Villeparisis avait présenté Bloch à Mme Alphonse de Rothschild, mais mon camarade n’avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire à une vieille Anglaise un peu folle, n’avait répondu que par monosyllabes aux prolixes paroles de l’ancienne Beauté quand Mme de Villeparisis, la présentant à quelqu’un d’autre, avait prononcé, très distinctement cette fois : « la baronne Alphonse de Rothschild »… il avait eu comme un coup au cœur, un transport au cerveau et s’était écrié en présence de l’aimable vieille dame : « Si j’avais su ! » exclamation dont la stupidité l’avait empêché de dormir pendant huit jours.

Il n’y a vraiment pas un centime de différence entre l’arriviste Bloch et les Guermantes, juste une question des idées des autres.

Veuillez vous souvenir de ceci pour le prochain tome :

Remarquez que ce sont quelquefois les plus sincères, il y a en somme plus d’amants que de maris inconsolables. »

— Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frère Palamède dont vous êtes en train de parler ; il n’y a pas de maîtresse qui puisse rêver d’être pleurée comme l’a été cette pauvre Mme de Charlus.

de Charlus s’était marié à une femme, J’omets les détails, mais il la visitait tous les jours au cimetière. Un indice du futur par la duchesse :

«…il est délicieux, il a une délicatesse, un cœur comme les hommes n’en ont pas généralement. C’est un cœur de femme, Mémé ! »

Il s’avère que les Guermantes ont inventé Orangina (ce que Proust n’a jamais connu) :

On n’avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin, que l’orangeade… ce jus de fruit n’est jamais en assez grande quantité pour qu’il désaltère. Rien ne lasse moins que cette transposition en saveur, de la couleur d’un fruit, lequel cuit semble rétrograder vers la saison des fleurs.

L’histoire réunionnaise de mon livre fait une apparition :

Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu’au jour où un jeune nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, entre parenthèses, est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l’idée, à l’aide d’une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés.

C’était Albius.

Un peu plus tard, on entend peut-être la vraie leçon de ce tome :

Après avoir gravi les hauteurs inaccessibles du nom de Guermantes, en descendant le versant interne de la vie de la duchesse, j’éprouvais à y trouver les noms, familiers ailleurs, de Victor Hugo, de Frans Hals et, hélas, de Vibert, le même étonnement qu’un voyageur, après avoir tenu compte, pour imaginer la singularité des mœurs dans un vallon sauvage de l’Amérique Centrale ou de l’Afrique du Nord… éprouve à découvrir… des habitants qui… sont en train de lire Mérope ou Alzire.

C’est-à-dire, malgré les titres et la richesse, ces gens ne sont pas si différents de vous et moi après tout. (Sauf que je n’ai pas lu ces œuvres de Voltaire.)

Dimanche avec Poullein

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 40 pages. Il nous reste 130 dans ce tome, et je vais le finir avant septembre à tout prix. C’est plus long que les deux précédents, mais j’en ai assez des Guermantes, même s’ils sont moins insupportables que les Verdurin !

Vous vous demandez pourquoi cette tâche passe si lentement ? Parce qu’il faut souvent déchiffrer des pages comme ça :

Quant aux actions mondaines, c’était encore un autre plaisir arbitrairement théâtral que Mme de Guermantes éprouvait à émettre sur elles de ces jugements imprévus qui fouettaient de surprises incessantes et délicieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la duchesse, ce fut moins à l’aide de la critique littéraire que d’après la vie politique et la chronique parlementaire…

(200 mots de rien)

…On sait que quand un ministre explique à la Chambre qu’il a cru bien faire en suivant une ligne de conduite qui semble en effet toute simple à l’homme de bon sens… ce lecteur de bon sens se sent pourtant remué tout d’un coup, et commence à douter d’avoir eu raison d’approuver le ministre, en voyant que le discours de celui-ci a été écouté au milieu d’une vive agitation et ponctué par des expressions de blâme telles que : « C’est très grave », prononcées par un député dont le nom et les titres sont si longs et suivis de mouvements si accentués que, dans l’interruption tout entière, les mots « c’est très grave ! » tiennent moins de place qu’un hémistiche dans un alexandrin. 

Il suit des exemples d’un tel texte, dignes du Journal officiel de la République. Si seulement Proust avait vu ce site, le docteur Cottard l’aurait ordonné pour la grand-mère du narrateur, pour l’aider à dormir !

Incroyablement, il y a une raison pour ça — c’est pour avoir une métaphore pour madame :

Pour en revenir à ces décisions artificielles et émouvantes comme celles des politiciens, Mme de Guermantes ne déconcertait pas moins les Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la princesse de Parme, par des décrets inattendus sous lesquels on sentait des principes qui frappaient d’autant plus qu’on s’en était moins avisé.

C’est pour établir que comme certains qui vivent pour surprendre (toux, mon frère, toux toux):

Et de la « dernière d’Oriane », comme du dernier « mot » d’Oriane, on répétait : « C’est bien d’Oriane » ; « c’est de l’Oriane tout pur. »

Proust fait une digression pour se vanter d’avoir visité le Louvre :

le duc avait le goût des femmes grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d’un genre intermédiaire entre la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace

On dirait que le duc avait le goût des femmes dépourvues de bras, à juger par ces éléments !

Pourquoi est-ce que l’on apprend ça ? Car Mme de Guermantes a l’habitude d’inviter les anciennes amantes du duc à ses salons ! (Raison pour laquelle il fallait savoir qu’elle ne faisait pas comme le reste du monde, je suppose.)

Il s’avère que j’ai lu ces trois tomes juste pour cette phrase :

cet Hercule en « smoking » (puisqu’en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre)

HAHAHAHAHAHAHAHA !

Au cas où vous commenceriez à éprouver de la sympathie envers la duchesse, elle est aussi cruelle que son mari :

— Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et vous les rapporterez de suite…

Poullein était devenu blanc ; son rendez-vous avec sa fiancée était manqué. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui tenait à ce que tout gardât un air humain.

— Je sais que c’est votre jour de sortie, dit-elle à Poullein, vous n’aurez qu’à changer avec Georges…

Mais le lendemain la fiancée de Poullein ne serait pas libre. Il lui était bien égal de sortir. Dès que Poullein eut quitté la pièce, chacun complimenta la duchesse de sa bonté avec ses gens.

On passe à une conversation où Mme de Guermantes méprise sa cousine Mme d’Heudicourt :

c’est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de pathologique, c’est une espèce d’« innocente », de crétine, de « demeurée »

Elle a comme invitée à sa table une Mme d’Arpajon, amante récente de son mari. Après une conversation sur Hugo en tant que poète, elle en parle à la princesse de Parme :

— Mais… pardon de vous dire cela à vous… cependant elle l’aime vraiment !

— Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu’elle l’aime comme elle croit en ce moment qu’elle cite du Victor Hugo parce qu’elle dit un vers de Musset. 

Je ne sais pas vous, mais Mme de Guermantes a un mot critique à dire sur tout le monde derrière son dos, et je trouve ça loin d’être admirable.

Dimanche avec Tarquin

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 22 pages.

On continue avec toutes ces digressions sur le caractère de la famille Guermantes avec peut-être la phrase la plus Justin jamais écrit par un autre :

L’esprit des Guermantes — entité aussi inexistante que la quadrature du cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes à le posséder — était une réputation comme les rillettes de Tours ou les biscuits de Reims. 

Au fait, la traduction rend « rillettes » comme « porc ». Pas trop connues chez les anglophones.

Vraiment, ça fait une trentaine de pages sur ce que l’on peut résumer dans juste cette phrase :

ce que la duchesse de Guermantes plaçait au-dessus de tout, ce n’était pas l’intelligence, c’était, selon elle, cette forme supérieure, plus exquise, de l’intelligence élevée jusqu’à une variété verbale de talent — l’esprit.

Les Guermantes ne sont vraiment pas intéressants que tout ça, et Proust trouve un moyen après un autre pour répéter ce thème. Sérieusement, si dois souffrir de cette bêtise répétitive, qui ne fait que le tiers d’une phrase, vous aussi :

Or, ces Guermantes-là (sans même aller jusqu’à ceux tout à fait remarquables qui, lorsque la duchesse imitait le duc de Limoges, disaient avec admiration : « Ah ! on peut dire que vous le tenez » ou « que tu le tiens ») avaient beau ne pas avoir d’esprit, selon Mme de Guermantes (en quoi elle était dans le vrai)

J’ai l’idée, je promets.

Voici un exemple de cet soi-disant esprit après tout ça :

Aussi en entendant ce mot de taquin appliqué à Charlus parce qu’il donnait un si beau château, Oriane n’a pu s’empêcher de s’écrier, involontairement, je dois le confesser, elle n’y a pas mis de méchanceté, car c’est venu vite comme l’éclair, « Taquin… taquin… Alors c’est Taquin le Superbe ! »

La référence est à Tarquin le Superbe, dernier roi de Rome avant la République. Puisque ce calembour ne marche pas en anglais, le traducteur l’a remplacé avec « Teaser Augustus », César étant « Caesar » en anglais. La référence est donc à Auguste, 4 siècles plus tard, connu en anglais comme « Caesar Augustus ». Je suis un peu impressionné — la traduction est très loin d’être littérale, la référence est complètement différente, pourtant je suis 100 % d’accord que ça garde l’esprit de ce que Proust voulait dire. On apprend parfois quelque chose en lisant ce roman dans deux langues en même temps.

Tout ça, 6 pages de ce calembour maudit, est là juste pour nous dire que :

D’ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils restés que les mots les eussent laissés d’autant plus insensibles que les incidents qui les faisaient généralement naître auraient été considérés par eux d’un point de vue tout à fait différent.

D’accord, les Courvoisier ne trouvent pas leur cousine drôle. J’en ai entendu parler.

On apprend en plus que la duchesse a un loisir énervant quant à la société :

Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait épousé un timide butor qu’on voyait rarement et qu’on n’entendait jamais, Mme de Guermantes s’inventait un beau jour une volupté spirituelle non pas seulement en décrivant la femme, mais en « découvrant » le mari. 

Ah super, elle élève les médiocres. Ça parle bien de son jugement. Ou pas.

Enfin, on voit un peu le vrai but — Proust utilise tout ça comme point de départ pour critiquer les critiques littéraires et artistiques de son époque :

Sans doute certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des scènes les plus célèbres du Cid ou de Polyeucte telle tirade du Menteur qui donne, comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de l’époque, mais leur prédilection, justifiée sinon par des motifs de beauté, du moins par un intérêt documentaire, est encore trop rationnelle pour la critique folle.

Proust ne saura jamais à quel point il me rappelle l’un de mes parents (pas mon père ou ma mère), qui passe aussi de folles quantités du temps en construisant des châteaux dans les airs juste pour lâcher un tel commentaire.

Mais ça revient enfin à un jugement ironique sur la duchesse :

Les variations de jugement de la duchesse n’épargnaient personne, excepté son mari. Lui seul ne l’avait jamais aimée…

D’autre part M. de Guermantes poursuivant un même type de beauté féminine, mais le cherchant dans des maîtresses souvent renouvelées, n’avait, une fois qu’il les avait quittées, et pour se moquer d’elles, qu’une associée durable, identique, qui l’irritait souvent par son bavardage, mais dont il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l’aristocratie

HAHAHAHAHAHAHAHA ! Après les deux dernières semaines, surtout les 40 dernières pages, j’apprécie que les deux sont dans leur propre Enfer, l’un face à l’autre, car franchement, les deux le méritent bien. Ni le duc ni la duchesse ne sont à la hauteur des avis des autres, et ça, c’est la réalité brutale derrière tout ce panégyrique.

Dimanche avec Dinand

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 35 pages.

Proust offre des réflexions sur les surnoms, et je dois dire, je comprends. Un ami m’appelle « Juju » parfois et je ne l’aime pas du tout.

On se rendait moins compte des raisons qui faisaient remplacer Élisabeth tantôt par Lili, tantôt par Bebeth… On s’explique que des hommes… eussent adopté « Quiou » pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit moins ce qu’ils en gagnaient à prénommer un de leurs cousins Dinand au lieu de Ferdinand.

Si seulement Prous connaissait l’histoire derrière Fernandel ! Mais c’est comme ça que le duc présente le narrateur à un autre :

« Comment, vous ne connaissez pas cet excellent Gri-gri », s’écria M. de Guermantes, et il dit mon nom à M. d’Agrigente.

Il suit un long discours sur la politesse chez les aristocrates, où Proust lâche ce commentaire dont je ne sais rien de sa vérité historique :

Louis XIV (auquel les entichés de noblesse de son temps reprochent pourtant son peu de souci de l’étiquette, si bien, dit Saint-Simon, qu’il n’a été qu’un fort petit roi pour le rang en comparaison de Philippe de Valois, Charles V, etc.)

Plus tard je compris que les Guermantes me croyaient en effet d’une race autre, mais qui excitait leur envie, parce que je possédais des mérites que j’ignorais et qu’ils faisaient profession de tenir pour seuls importants. 

Et après un discours sur comment tout ça s’applique chez les Guermantes, on entend :

« Je possédais des mérites que j’ignorais ».

Nous le public aussi, mon gars, nous aussi.

Mais ces louanges deviennent trop affectées pour moi quand il dit :

Les théories de la duchesse de Guermantes… étaient en politique si socialistes qu’on se demandait où dans son hôtel se cachait le génie chargé d’assurer le maintien de la vie aristocratique, et qui… rappelait aux domestiques de cette femme qui ne croyait pas aux titres de lui dire « Madame la duchesse ».

Un siècle avant tout ça, à l’époque de la Révolution, on disait plutôt « Citoyenne » que « Madame la duchesse », non ? Ce génie semble être de la gauche caviar. Proust en dit autant en ajoutant d’un domestique :

Jamais elle n’avait pensé à le prier de lui dire « Madame » tout simplement.

Il suit un autre long récit pour établir les différences entre les Guermantes et les Courvoisier, leurs cousins (dont on n’a jamais entendu parler avant). Les Courvoisier n’estiment pas l’intelligence et soupçonnent les Swann du monde d’arrivisme (correctement). Ils méprisent même les autres nobles, si pas d’assez haut rang :

Dès le moment, par exemple, où la charmante comtesse G… entrait chez les Guermantes, le visage de Mme de Villebon prenait exactement l’expression qu’il eût dû prendre si elle avait eu à réciter le vers :

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là,

vers qui lui était du reste inconnu. Cette Courvoisier avait avalé presque tous les lundis un éclair chargé de crème à quelques pas de la comtesse G…, mais sans résultat. 

Je ne comprends pas la signification de l’éclair, mais il me semble que ça doit montrer un manque de respect. Mais tout ce dont on a vraiment besoin de savoir chez les Courvoisier, c’est qu’une duchesse de la famille dit d’Oriane de Guermantes

« Il paraît qu’elle récite de l’Aristote (elle voulait dire de l’Aristophane) dans le monde. Je ne tolère pas ça chez moi ! »

Moi non plus, madame.

Je dois dire qu’après ça suit au moins une quinzaine de pages qui parlent des jeux joués entre Mme la duchesse et la princesse de Parme, sur la question de qui inviter chez leurs salons pour leur donner l’idée d’être d’assez bon rang pour s’attendre à une relation plus proche. Je dis « au moins une quinzaine » car j’ai dû absolument quitter ce récit pour mon propre bien-être. C’était ennuyeux à souhaits et si plein d’hypocrisies et de n’importe quoi que je n’en pouvais plus. Les yeux menaçaient de quitter ma tête sans délais. Et on n’a pas encore fini ça !

Coucou Bonjour !

Ça ne fait que deux jours depuis la livraison du livre de Métabrouteur, Coucou Bonjour ! (lien non-rémunéré). Pourtant, je suis déjà prêt à livrer ma critique. Malheureusement, ce n’est pas l’article que j’espérais écrire.

Couverture de Coucou Bonjour ! Il y a un dessin d'un portable avec une photo de l'acteur Brad Pitt, d'après un célèbre exemple où une veuve a perdu des centaines de milliers d'euros à un brouteur qu'elle croyait M. Pitt.

Beaucoup d’entre vous connaissent déjà au moins un peu de ma propre histoire avec les brouteurs. Moins de trois mois après ma toute première leçon de français, j’ai failli me faire avoir par un brouteur, et la réalité brutale, c’était que ce qui m’a sauvé était la haine de soi et la croyance invincible que si une femme s’intéressait à moi, c’était sans doute une arnaque. Peu après, j’ai découvert un groupe sur Facebook consacré au sujet, et c’était comme ça que j’ai découvert Métabrouteur, un vrai héros d’Internet qui fait des escroqueries contre les escrocs. Je lui ai rendu hommage en 2023, et c’était sous son influence que j’ai tenté ma propre farce contre un brouteur, ce qui reste l’un des points forts de ce blog, même si c’est moi qui le dis. L’année dernière, j’ai découvert le Collectif AVI, une association d’aide aux victimes des brouteurs avec laquelle il travaille — ça n’a que monté mon niveau d’admiration pour Métabrouteur.

Il y a une introduction de 4 pages où Métabrouteur explique un peu son histoire et ses objectifs. Je ne savais ni qu’il avait commencé son projet comme loisir en 2012, ni qu’il n’avait créé son pseudonyme qu’en 2020 — je le croyais au moins un peu célèbre sous ce nom le temps que je l’ai trouvé. Il rend hommage à une communauté anglophone (inconnue pour moi !) dite « scambaiters » qui l’a inspiré — qui luttait contre « l’arnaque à la nigériane » avant lui — ainsi qu’à ses compagnons « croque-escrocs ». Il éclaircit bien le fait qu’il ne fait pas partie du système justicier. Il touche brièvement à un autre genre d’escroquerie, lié étroitement aux soi-disant cryptomonnaies, dit « pig butchering » (dépeçage de cochon), dont les victimes comprennent des esclaves en Asie contraints à aussi jouer sur les sentiments — juste assez longtemps pour préciser que les brouteurs font leur travail volontiers, et ne sont pas de victimes.

Après l’introduction, le reste du livre est organisé comme si c’était une série de captures d’écran de ses posts sur les réseaux sociaux, où il partage ses conversations loufoques. Il précise que ce sont édités selon plusieurs règles : éliminer des passages trop longs sans intérêt, protéger les identités des innocents dont leurs photos ont été volées par les brouteurs pour créer de fausses identités, et corriger un certain nombre de fautes de grammaire pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit de se moquer du niveau d’éducation en Côte d’Ivoire et ailleurs. Je trouve ces buts tous louables.

Cependant, le livre se lit quand même largement comme une série de captures d’écran de ses comptes. Voici une page typique :

Une conversation entre l'auteur et un brouteur : il serait trop de travail de reproduire tous les changements de voix.
Haute résolution en cliquant

Ce sont 31 messages échangés entre lui (dans la peau d’une voyante nommée Marie-Claire) et un brouteur. On a fait des efforts pour les donner exactement l’aspect de l’appli Facebook Messenger. Cependant, les dégradés de couleurs derrière le texte blanc (du côté de Métabrouteur) rend le texte extrêmement difficile à lire. Cette mise en page est là pour faire plaisir aux graphistes, mais fait mal aux yeux.

Je dois noter qu’il a ajouté de courtes notes ici et là dans les récits, intitulées « Alerte arnaque brouteur ». Ce sont toutes 1-2 phrases pour remarquer une technique. Voici un exemple :

Alerte arnaque brouteur : Vous ai-je déjà dit que les brouteurs disent toujours qu'ils sont séparés de leur ex infidèle ?
Haute résolution en cliquant

Il y a 8 double pages intitulées « Broutologie » où il parle — trop brièvement — de détails du métier, comme « les formates » : les scénarios écrits à l’avance avec des questions et des réponses modelés pour copier-coller dans Messenger. J’ai parlé de ça dans plusieurs liens ci-dessus. Mais moi, je suis amateur, et lui, il est l’expert. J’aurais tellement aimé lire plus d’exemples avec ses pensées sur pourquoi les brouteurs choisissent leurs stratégies. C’est bien connu, par exemple, qu’ils disent souvent qu’ils aimeraient « faire ample connaissance » — si bien connu que cette phrase apparaît sur la couverture. Pourtant, les Français de l’Hexagone ne parlent jamais comme ça. On aurait pensé qu’après une décennie et plus de commentaires sur Internet pour remarquer ce phénomène, ils auraient abandonné cette preuve inratable de fausseté.

Métabrouteur est bien connu pour se présenter aux brouteurs avec des métiers farfelus. Il fait un clin d’œil envers ça avec plusieurs double pages intitulées « Les métiers du futur ». On y lit de petits bijoux comme « Je suis guacamole dans un cabinet d’avocats » et « Je suis contrôleur de qualité dans une chaîne de fast food : je compte les graines de sésame sur les pains à Burger. Il doit y en avoir 67 + ou – 4. » J’aurais bien aimé en lire plus : est-ce qu’il écrit ces choses sur un coup de tête ? Sont-elles planifiées ?

Peut-être que mes attentes sont le problème, et je voulais simplement un livre plus intellectuel que ce que les acheteurs ne chercheraient. J’espérais que ce livre serait à moitié comme l’introduction et les double pages ; il a plutôt livré exactement le livre auquel on s’attendrait en lisant son compte sur Twitter. Si on lit mes petites contributions à la littérature, on remarque que j’ajoute des détails tels que « les brouteurs précisent souvent de fausses infos géographiques, comme ‘Je viens de Nice, en Savoie’. » Il doit avoir trouvé des centaines d’indicateurs comme ça, mais il ne les partage pas. Il y a un portrait intéressant à écrire sur la psychologie des brouteurs et pourquoi ils font de tels choix. Métabrouteur compte parmi les experts les plus qualifiés pour le faire. On attend toujours à ce livre-là. Pour l’instant, on a ce recueil « best-of » de ses farces pour nous amuser, mais j’ai l’impression d’une opportunité ratée.