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Dimanche avec une pièce de dix centimes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 23 pages.

La dernière fois, on a quitté le narrateur, Saint-Loup et Rachel, la maîtresse de ce dernier, quand ils étaient sur le point de déjeuner ensemble. Au resto, M. de Charlus (l’oncle de Saint-Loup) vient chercher son neveu. Saint-Loup se plaint de lui :

N’est-ce pas tout de même dégoûtant qu’un vieux coureur de femmes comme lui, qui n’a pas dételé, me donne perpétuellement des leçons et vienne m’espionner !

Veuillez garder ça en tête pour le prochain tome.

Saint-Loup et sa maîtresse se mettent en colère car il pense qu’elle accorde trop d’attention à un autre homme au resto, et elle le lui reproche :

— Mais, Zézette, c’est pour moi que c’est désagréable. Tu nous rends ridicules aux yeux de ce monsieur, qui va être persuadé que tu lui fais des avances et qui m’a l’air tout ce qu’il y a de pis.

— Moi, au contraire, il me plaît beaucoup ; d’abord il a des yeux ravissants, et qui ont une manière de regarder les femmes ! on sent qu’il doit les aimer.

Les trois vont dans un théâtre où Rachel fait quelque chose de désagréable :

Une jeune femme que détestaient Rachel et plusieurs de ses amies devait y faire dans des chansons anciennes un début sur lequel elle avait fondé toutes ses espérances d’avenir et celles des siens. Cette jeune femme avait une croupe trop proéminente, presque ridicule, et une voix jolie mais trop menue, encore affaiblie par l’émotion et qui contrastait avec cette puissante musculature. Rachel avait aposté dans la salle un certain nombre d’amis et d’amies dont le rôle était de décontenancer par leurs sarcasmes la débutante…

Ça réussit suffisamment après deux chansons que « bien que le programme en comportât encore cinq, le régisseur fit baisser le rideau ». C’est un acte de cruauté. Mais ça provoque le narrateur à raconter comment Saint-Loup est tombé amoureux de Rachel, comment il l’avait regardé des années plus tôt dans un autre théâtre :

À une distance convenable, tout cela cessait d’être visible et, des joues effacées, résorbées, se levait, comme un croissant de lune, un nez si fin, si pur, qu’on aurait souhaité être l’objet de l’attention de Rachel, la revoir autant qu’on voudrait, la posséder auprès de soi, si jamais on ne l’avait vue autrement et de près. 

Dans les coulisses du théâtre, Saint-Loup se fâche contre Rachel à cause d’un autre gars :

Mais au même instant Saint-Loup s’imagina que sa maîtresse faisait attention à ce danseur en train de repasser une dernière fois une figure du divertissement dans lequel il allait paraître, et sa figure se rembrunit.

Il lui gronde, mais je vais sauter les détails. L’important… comment dire ça… c’est que si on souhaite ne pas être jaloux de sa copine, peut-être ne choisissez pas une ancienne prostituée ? Je sais, je suis la dernière personne à qui on devrait demander de telles astuces, mais c’est juste l’une de mes idées folles.

Après un échange tendu qui implique non seulement le danseur mais 3 journalistes qui voient tout, le narrateur réfléchit :

J’avais compris le matin, devant les poiriers en fleurs, l’illusion sur laquelle reposait son amour pour « Rachel quand du Seigneur », je ne me rendais pas moins compte de ce qu’avaient au contraire de réel les souffrances qui naissaient de cet amour. 

La jalousie de Saint-Loup est assez sincère, mais son jugement est bien remis en cause. Et des secondes plus tard, encore une fois, pour des raisons bien différentes :

je vis qu’un monsieur assez mal habillé avait l’air de lui parler d’assez près. J’en conclus que c’était un ami personnel de Robert… cette pièce d’artifice n’était qu’une roulée qu’administrait Saint-Loup… l’aspect du monsieur médiocrement habillé, lequel parut perdre à la fois toute contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang.

C’était un promeneur passionné qui, voyant le beau militaire qu’était Saint-Loup, lui avait fait des propositions.

Encore une fois, Proust met l’accent sur l’idée qu’un homosexuel qui se trompe des intérêts des autres risque d’être violemment battu.

Avec ceci, on atteint la fin de ce qui a été publié chez Gallimard comme la première partie de ce tome en 1921. Saint-Loup renvoie le narrateur à visiter sa tante, Mme de Villeparisis, qui nous avons rencontré à Balbec, mais vu que Proust voyait évidemment ce point comme un bon arrêt, je fais pareil. Disons que je considère que cette partie a parlé très mal du caractère de Saint-Loup — il se montrait jaloux, avec un tempérament irascible, et comme nous avons déjà remarqué avant, cette relation semble répéter celle entre Swann et Odette. Je suppose que c’est pour montrer que la différence entre la bourgeoisie et la noblesse ne vaut pas un clou (ou comme on dirait en anglais, ne vaut pas une « dîme », une pièce de dix centimes.)

Dimanche avec Mme Sazerat

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

Notre « héros » se plaint que Françoise a une famille et une vie privée et n’existe pas seulement pour lui :

Elle sortait infailliblement les jours où j’avais besoin d’elle. C’était toujours pour aller voir son frère, sa nièce, et surtout sa propre fille arrivée depuis peu à Paris. Déjà la nature familiale de ces visites que faisait Françoise ajoutait à mon agacement d’être privé de ses services…

Au moins il se reconnaît ordure :

Aussi je n’écoutais jamais ses excuses sans une mauvaise humeur fort injuste…

Son père voit M. de Norpois, absent depuis le séjour à Balbec, qui parle très chaleureusement de M. de Guermantes :

Il m’a parlé de M. de Guermantes comme d’un homme tout à fait distingué : je l’avais toujours pris pour une brute… Il paraît que l’empereur d’Autriche, l’empereur de Russie le traitent tout à fait en ami.

C’est à un tel que le narrateur imagine qu’il va lui voler sa femme ?

C’est à mon tour de me plaindre. Le narrateur dit de son écriture :

ce qui finissait toujours par sortir de mes efforts, c’était une page blanche, vierge de toute écriture

Ça fait plus de 1520 pages à ce point ; je ne veux plus jamais entendre ça de sa part !

Vous souvenez-vous qu’à la fin du premier tome, j’ai déclaré Mme Sazerat la gagnante, car on en avait entendu parler, mais jamais un mauvais mot ? Désolé, madame, c’est à votre tour :

Il passa dans la rue près de Mme Sazerat, dont la pauvreté relative réduisait la vie à Paris à de rares séjours chez une amie…

Le lendemain ma mère rencontra Mme Sazerat dans un salon. Celle-ci ne lui tendit pas la main et lui sourit d’un air vague et triste comme à une personne avec qui on a joué dans son enfance, mais avec qui on a cessé depuis lors toutes relations parce qu’elle a mené une vie de débauches, épousé un forçat ou, qui pis est, un homme divorcé.

Vous allez payer cher ce dernier commentaire, Marcel.

Il s’avère que Mme Sazerat est mécontent de la famille du narrateur car elle est la seule dreyfusarde à Combray. Puis, cet épisode se termine sans que Mme Sazerat dise un mot, comme toujours. Il est très injuste envers elle, notre Proust.

Puis, pour aucune raison évidente, il croise M. Legrandin dans la rue, un autre personnage de Combray que l’on n’a pas vu depuis le premier tome. Legrandin le reproche :

Il est vrai que vous devez être un mondain, faire des visites !… Vous savez que j’estime la jolie qualité de votre âme ; c’est vous dire combien je regrette que vous alliez la renier parmi les Gentils… vous rendez contre votre avenir la condamnation, la damnation du Prophète… On doit me considérer dans votre groupe comme un vieux troupier ; j’ai le tort de mettre du cœur dans ce que j’écris, cela ne se porte plus ; et puis la vie du peuple ce n’est pas assez distingué pour intéresser vos snobinettes. 

J’attribue à M. Legrandin le plus haut honneur, le titre « Héros du blog ».

On a enfin la réponse à la question qui me dérangeait, pourquoi Saint-Loup n’a pas demandé sa maîtresse en mariage :

Si délicat pour tout le reste, il envisageait la perspective d’un brillant mariage, seulement pour pouvoir continuer à l’entretenir, à la garder… S’il ne l’épousait pas c’est parce qu’un instinct pratique lui faisait sentir que, dès qu’elle n’aurait plus rien à attendre de lui, elle le quitterait ou du moins vivrait à sa guise, et qu’il fallait la tenir par l’attente du lendemain. Car il supposait que peut-être elle ne l’aimait pas.

Car il ne veut pas finir par être divorcé, Marcel ? Dites-le moi en face, vous !

Mais dès que le narrateur rencontre enfin ladite maîtresse, il y reconnaît une autre Odette de Crécy — sauf qu’il la connaît d’ailleurs :

je reconnus à l’instant « Rachel quand du Seigneur », celle qui, il y a quelques années… disait à la maquerelle : « Alors, demain soir, si vous avez besoin de moi pour quelqu’un, vous me ferez chercher. »

La Rachel de qui il parle vient de l’opéra La Juive de Jacques Fromental Halévy ; c’est également le surnom qu’il avait donné à une prostituée du premier tome. C’est la même personne.

Je ne vous ennuierai pas avec plus de citations, mais c’est évident que Saint-Loup reprise de façon ironique la vie de Charles Swann. Les deux tombent amoureux de prostituées quand pour des raisons différentes, les deux devraient être l’envie de beaucoup de monde — Swann, le bourgeois prospère ; Saint-Loup, l’aristocrate. Ils ont des défauts aux yeux de leurs classes sociales — Swann est juif ; Saint-Loup, socialiste ou bien anarchiste — et ça les mène au même acte de mauvais jugement. Ah, les hommes — tous pareils !

Dimanche avec les standardistes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

Ayant établi que le capitaine-prince de Borodino doit ses titres à son patrimoine napoléonien, Proust nous explique qu’il en tire aussi ses habitudes :

Mais comme l’esprit d’un artiste continue à modeler bien des années après qu’il est éteint la statue qu’il sculpta…

C’est avec, dans la voix, la vivacité du premier Empereur qu’il adressait un reproche à un brigadier…

Quand il choisissait l’étoffe d’un pantalon pour son escadron, il fixait sur le brigadier tailleur un regard capable de déjouer Talleyrand et tromper Alexandre

On va parler une autre fois de comment Proust a anticipé un méchant de GI Joe avec ça. Vous pensez que je plaisante, mais on sait que plus je dis quelque chose de ridicule, plus il est probable que je sois sérieux.

Qui parle plus à la grand-mère qui a payé les vacances du narrateur à Balbec, lui ou Saint-Loup ? Poser la question est y répondre :

Un matin, Saint-Loup m’avoua qu’il avait écrit à ma grand’mère pour lui donner de mes nouvelles…

Bref, le même jour, elle devait me faire appeler à l’appareil et il me conseilla d’être vers quatre heures moins un quart à la poste. 

Ah oui, on a vu exactement ça avec le téléphone dans Le Tatoué. On a tous regardé Le Tatoué, non ? Mais Proust nous dit quelque chose d’intéressant à cet égard — on sait que l’on est juste avant la Première Guerre mondiale dans ce récit, et ce tome a été publié 2 ans après. Pourtant :

Le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui. 

Notre idée de la vitesse des changements doit être très différente de la sienne, mais dans un sens, son époque en a vu de plus grands. Et il parle des standardistes d’une façon qui nous paraît grandiose, même marrante — mais c’était magique à l’époque :

les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour… les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté… les Danaïdes de l’invisible… les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute »

Ne prends pas ça pour l’ironie ; j’ai un autre billet en cours sur Artemis-2 et la musique populaire, car nos ancêtres des années 60 ont compris l’espace d’exactement cette manière.

Je vous épargne les détails, mais il se passe que Mamie veut juste lui dire qu’il peut rester à Doncières avec Saint-Loup aussi longtemps que souhaité. Pourquoi est-ce que tout le monde a tant envie de tout payer pour ce type ? Mais pour des raisons mystérieuses, il décide de rentrer tout de suite à Paris.

Vous souvenez-vous que la maison familiale est désormais un appartement chez les Guermantes ? Le narrateur espérait voir les tableaux d’Elstir, ça vous parle ? Saint-Loup montre son bon sens :

À ma demande d’aller voir les Elstirs de Mme de Guermantes, Saint-Loup m’avait dit : « Je réponds pour elle. » Et malheureusement, en effet, pour elle ce n’était que lui qui avait répondu…

sa tante, à qui je ne doutai pas qu’il eût écrit pour la supplier de le faire, ne me demanda pas une fois de venir chez elle voir les tableaux d’Elstir.

Il pense autrement, mais je suis certain que Saint-Loup a agi pour protéger la duchesse de son ami. Mais, après un moment à Paris, il pense à reprendre les balades où il traquait Mme de Guermantes, et avec sa mauvaise foi typique se dit que :

je pensais tout le temps à ces sorties, ce qui me faisait trouver à chaque instant une raison nouvelle de les faire, laquelle n’avait aucun rapport avec Mme de Guermantes et me persuadait aisément que, n’eût-elle pas existé, je n’en eusse pas moins manqué de me promener à cette même heure.

Évidemment, c’est parti :

Elle avait maintenant des robes plus légères, ou du moins plus claires, et descendait la rue…

« Elle » est exactement la duchesse. Et on va finir cette fois avec une bêtise de la part de Saint-Loup à son égard. Il arrive à Paris (sans explication) et dit au narrateur :

« Elle n’est pas gentille du tout, Oriane, me dit-il, en se trahissant naïvement, ce n’est plus mon Oriane d’autrefois, on me l’a changée. Je t’assure qu’elle ne vaut pas la peine que tu t’occupes d’elle. Tu lui fais beaucoup trop d’honneur. Tu ne veux pas que je te présente à ma cousine Poictiers ?… Voilà une jeune femme intelligente et qui te plairait. Elle a épousé mon cousin, le duc de Poictiers, qui est un bon garçon, mais un peu simple pour elle. Je lui ai parlé de toi. Elle m’a demandé de t’amener. Elle est autrement jolie qu’Oriane et plus jeune. »

Je sais comment je lis tout ça. « Tu veux avoir une affaire avec une noble ? Ben, j’en ai plein dans ma famille mais laisse-moi choisir laquelle ! » Saint-Looooooooooooup ! Toi con !

Dimanche avec le prince de Borodino

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, c’est court car je suis allé à une soirée de jeu et était là jusqu’à très tard, mais j’ai avancé de 18 pages.

Après le discours de la dernière fois sur la Première Guerre mondiale à venir, on reprend le vrai sujet du livre — l’obsession éternelle du narrateur pour la dernière femme à croiser son chemin. On entend donc :

Il y avait des soirs où, en traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée, et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle

Je vous rappelle que l’on parle d’une dame assez vieille pour être sa mère. Et peut-être qu’on doit en tirer une conclusion horrifiante :

Sans doute de ce que je croyais reconnaître des tristesses que j’avais éprouvées à propos de Gilberte, ou bien quand le soir, à Combray, maman ne restait pas dans ma chambre

Je vous jure, je ne veux pas savoir quoi faire de cette comparaison. Il me semble que le pauvre ne comprend pas la différence entre l’amour maternel et l’amour romantique, et franchement, vu sa passion pour les nobles, j’ai envie de lui dire « Allez demander aux Habsbourg ce qui se passe quand on aime sa famille comme ça. » Si vous ne connaissez pas trop l’histoire de cette famille, disons que l’on parle moins de l’arbre familiale, plus de la vigne.

Mais quand Saint-Loup a enfin « des nouvelles de Paris », il s’avère que ça n’a rien à voir avec le narrateur ou la duchesse, et tout à voir avec sa maîtresse. (Peut-on m’expliquer, s’il n’avait pas de fiancée, pourquoi dirait-il qu’il a une maîtresse plutôt qu’une copine ? Je trouve ça bizarre.) Avec son empathie habituelle, le narrateur pense que :

Je respirai en comprenant que ce n’était que lui qui avait du chagrin et que les nouvelles étaient celles de sa maîtresse. Mais je vis bientôt qu’une de leurs conséquences serait d’empêcher Robert de me mener de longtemps chez sa tante.

Y a-t-il une personne — juste une personne, je ne demande pas beaucoup — qu’il ne traite pas d’instrument ? Juste une personne qu’il aime, bien ou autrement, sans chercher comment l’utiliser ?

Saint-Loup fait un cauchemar, où il imagine que sa maîtresse le trompe avec un certain lieutenant :

Il me dit qu’il venait de rêver qu’il était à la campagne chez le maréchal des logis chef… Saint-Loup avait deviné que le maréchal des logis avait chez lui un lieutenant très riche et très vicieux qu’il savait désirer beaucoup son amie. Et tout à coup dans son rêve il avait distinctement entendu les cris intermittents et réguliers qu’avait l’habitude de pousser sa maîtresse aux instants de volupté.

Super, je ne sais pas si j’avouerais une telle chose à un tel que le narrateur. Ça sent le chantage. Mais ça ne va nulle part, car on a autre chose à faire en ce qui concerne son idée fixe :

Je cherchai pendant tout le dîner un prétexte qui permît à Saint-Loup de demander à sa tante de me recevoir sans attendre qu’il vînt à Paris. Or, ce prétexte me fut fourni par le désir que j’avais de revoir des tableaux d’Elstir…

Elstir est le peintre dont les deux ont fait la connaissance à Balbec. Et il s’avère que :

trois œuvres importantes de mon peintre préféré étaient désignées, dans l’une de ces revues, comme appartenant à Mme de Guermantes.

On finira cette fois avec une observation sur les nobles. On apprend enfin que le capitaine que Robert n’aime pas trop s’appelle de Borodino, mais en particulier le prince de Borodino. On apprend un fait important sur pourquoi ils ne s’entendent pas.

C’est que le prince, dont le grand-père avait été fait maréchal et prince-duc par l’Empereur, à la famille de qui il s’était ensuite allié par son mariage, puis dont le père avait épousé une cousine de Napoléon III et avait été deux fois ministre après le coup d’État, sentait que malgré cela il n’était pas grand’chose pour Saint-Loup et la société des Guermantes, lesquels à leur tour, comme il ne se plaçait pas au même point de vue qu’eux, ne comptaient guère pour lui.

…[il] en revanche, considérait Saint-Loup comme le fils d’un homme dont le comté avait été confirmé par l’Empereur

Alors, pour les familles qui ont hérité leurs titres de l’ancien régime, ceux qui doivent leur titres à Napoléon et ses héritiers ne sont que des arrivistes. Et dans l’autre sens, ces derniers considèrent les nobles de l’ancien régime comme des hypocrites.

Toutes ces jalousies doivent être super pour le moral et le fonctionnement de l’armée !

Samedi avec le capitaine Dreyfus

C’est un autre de ces moments où plusieurs choses habituelles arrivent en même temps. Le 29 est mon « anniversaire français », alors pour ne pas avoir un conflit avec Dimanche avec Marcel, je lis Proust un jour à l’avance cette semaine. L’année prochaine, je devrais être dans le 5e tome, et j’aurai un conflit avec la balado. Je brûlerai ce pont-là quand j’y arriverai (la citation habituelle en anglais est « on croisera ce pont-là quand on y arrivera » ; c’est mon détournement).

On reprend donc Le Côté de Guermantes. Cette fois, j’ai avancé de 35 pages.

Je m’ennuie de parler du comportement inapproprié du narrateur envers les femmes, mais encore une fois il réussit à me choquer :

Je reprenais mon chemin, et souvent dans la ruelle noire qui passe devant la cathédrale, comme jadis dans le chemin de Méséglise, la force de mon désir m’arrêtait ; il me semblait qu’une femme allait surgir pour le satisfaire ; si dans l’obscurité je sentais tout d’un coup passer une robe, la violence même du plaisir que j’éprouvais m’empêchait de croire que ce frôlement fût fortuit et j’essayais d’enfermer dans mes bras une passante effrayée.

Le monde a certainement changé à cet égard ; comme j’ai raconté il y a 3 ans, je n’oserais même pas dire bonjour dans une telle rencontre en plein jour. Mais ce n’est pas la première fois où il nous a dit qu’il prendrait des libertés rien qu’en croisant le chemin d’une dame, et je dois vraiment me demander si c’était l’époque où s’il avait un sens du bon comportement très mal formé. ([Croyez au pouvoir de « et ». — M. Descarottes])

Cette pensée nous a été donnée sur la route vers un dîner avec Saint-Loup. Il y arrive pour voir que :

des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le « feu éternel »

Et vous vous demandez pourquoi je n’achète que des queues.

Il évoque finalement Mme de Guermantes à Saint-Loup. On apprend un point de grammaire proustien de ça :

— Vous la connaissez, cette brave Oriane ? 

Cette « brave Oriane », comme il eût dit cette « bonne Oriane », ne signifiait pas que Saint-Loup considérât Mme de Guermantes comme particulièrement bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de simples renforcements de « cette », désignant une personne qu’on connaît…

Le narrateur dit ce que j’avais envie d’entendre :

— C’est que je vais vous dire, on m’a assuré qu’elle me croit tout à fait idiot.

— Cela, je ne le crois pas : Oriane n’est pas un aigle, mais elle n’est tout de même pas stupide.

Ô, Saint-Loup, vous ne connaissez pas votre tante comme nous la connaissons ! Tout de même, le narrateur fait une demande :

Mais pour Mme de Guermantes, si vous pouviez lui faire savoir, même avec un peu d’exagération, ce que vous pensez de moi, vous me feriez un grand plaisir.

En quelque sorte, ça nous amène à la conversation. Non, pas celle-là. Non, celle-là non plus.

— Mais voilà qu’il faut rejoindre les autres et je ne vous ai demandé que l’une des deux choses, la moins importante, l’autre l’est plus pour moi, mais je crains que vous ne me la refusiez ; cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ?

— Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue !

Ça fait, il demande la photo, mais Saint-Loup lui répond :

— Non, il faudrait que je lui demande la permission d’abord, me répondit-il.

Vous souvenez-vous que Saint-Loup était censé épouser une certaine Mlle d’Ambresac ? Le narrateur lui pose cette question, d’après ce qu’il avait entendu de la bande d’Albertine :

Je ne pus me tenir de demander à Robert, comme il me parlait de Balbec, s’il était vraiment décidé qu’il épousât Mlle d’Ambresac. Il me déclara que non seulement ce n’était pas décidé, mais qu’il n’en avait jamais été question, qu’il ne l’avait jamais vue, qu’il ne savait pas qui c’était.

Je ne sais pas s’il ment.

La conversation saut à l’affaire Dreyfus (Saint-Loup est pour ; le narrateur… plus sceptique que contre), puis à une comparaison de Balzac et Stendhal. Saint-Loup dit au narrateur :

Ah ! bien, je vois que tu es de mon avis, Bloch déteste Stendhal, je trouve cela idiot de sa part.

#JeSuisBloch.

On finit sur un long discours par Saint-Loup sur ses études militaires. Je vous rappelle que puisque l’on est dans l’affaire Dreyfus, on est avant la Première Guerre mondiale. Ce tome est apparu en 1920, alors Proust peut mettre dans sa bouche certaines choses qui pourraient être plus évidentes rétrospectivement :

Je ne sais s’il y aura encore des guerres ni entre quels peuples ; mais s’il y en a, sois sûr qu’il y aura (et sciemment de la part du chef) un Cannes, un Austerlitz, un Rosbach, un Waterloo, sans parler des autres, quelques-uns ne se gênent pas pour le dire. Le maréchal von Schieffer [sic] et le général de Falkenhausen ont d’avance préparé contre la France une bataille de Cannes, genre Annibal, avec fixation de l’adversaire sur tout le front et avance par les deux ailes, surtout par la droite en Belgique…

Il parlait du plan Schlieffen, mais se trompait de nom. Que la France ait eu Saint-Loup au pouvoir en 1914 !

Dimanche avec M. Sanson

On reprend maintenant Le côté de Guermantes. Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

Le narrateur rend visite à Saint-Loup à Doncières, son quartier militaire pas loin de Balbec. Dans la chambre de Saint-Loup, il remarque :

Saint-Loup y semblait presque présent grâce aux livres de travail qui étaient sur sa table à côté des photographies parmi lesquelles je reconnus la mienne et celle de Mme de Guermantes

Pourquoi est-ce que Saint-Loup a une photo de Mme de Guermantes ? Tout le monde, est-il aussi obsédé que le narrateur ? (Ah non, j’avais oublié — c’est sa tante.)

Le son de la montre de Saint-Loup sur la table provoque des réflexions sur les sens, mais surtout l’ouïe.

Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas faire chauffer auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil à celui d’une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel il est sage d’obéir en retirant… les prises électriques…

Et pour ce sourd total, comme la perte d’un sens ajoute autant de beauté au monde que ne fait son acquisition, c’est avec délices qu’il se promène maintenant sur une Terre presque édénique où le son n’a pas encore été créé.

Je ne suis pas sûr qu’il ait parlé à une personne sourde pour apprendre son avis sur cette « Terre presque édénique ». Je dirais simplement que même à son époque je crois que j’aurais hésité à idéaliser une situation que je ne connaissais pas personnellement. En anglais, je lui dirais en argot « you do you » ; après des recherches, l’expression la plus proche reste « Faites comme vous voulez. » Je suis profondément mal à l’aise avec ce morceau.

Le narrateur décide qu’il préférerait rester dans la chambre de Saint-Loup plutôt qu’à son hôtel. Il s’avère que Saint-Loup avait prédit ça et l’a déjà demandé à son capitaine. Mais quand le narrateur chante ses louanges, Saint-Loup répond :

l’homme que vous « adorez » pour peu de chose est le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté.

J’ai l’impression que Proust ne connaissait pas beaucoup de militaires non plus. Ils se diraient de telles choses les uns aux autres sans question — mais même là, uniquement aux autres de même grade ; à un civil, c’est tout autre chose.

Le narrateur pense à demander à Saint-Loup de lui donner la photo de Mme de Guermantes, mais ne le fait pas à haute voix. Dommage, d’un point de vue. On serait presque terminés avec la lecture :

Un jour Saint-Loup téléphona la duchesse pour lui passer le bonjour. Il lui mentionna qu’il avait donné sa photo à un certain garçon dont la famille vivait dans un appartement dans son hôtel particulier. Des jours plus tard, le jeune se retrouva dans une gendarmerie, et personne n’en entendit plus jamais parler.

Fin

La Recherche si Justin l’avait achevé après la mort de Proust

Je sais, je sais, c’est beaucoup trop court pour avoir l’air authentique.

Après une nuit à la caserne, le narrateur est obligé de se rendre à son hôtel. Ça provoque des réflexions sur le sommeil :

Malgré tout, le monde dans lequel on vit pendant le sommeil est tellement différent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sortir du nôtre…

Non loin de là est le jardin réservé où croissent comme des fleurs inconnues les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du datura, du chanvre indien…

Près de la grille est la carrière où les sommeils profonds viennent chercher des substances qui imprègnent la tête d’enduits si durs que, pour éveiller le dormeur, sa propre volonté est obligée, même dans un matin d’or, de frapper à grands coups de hache, comme un jeune Siegfried…

Quelquefois je n’avais rien entendu, étant dans un de ces sommeils où l’on tombe comme dans un trou duquel on est tout heureux d’être tiré un peu plus tard

Je n’ai pas la moindre idée de quoi il parle, faisant partie de « ceux qui ont de la peine à s’endormir ». Je suis jaloux de savoir qu’il y ait des gens pour qui il existe des genres de sommeil différents !

Il se passe que le narrateur décide qu’il pose trop de problèmes pour Saint-Loup de quitter la caserne pour lui rendre visite à l’hôtel, alors il commence à traîner autour des militaires. Essayez ça dans une base militaire de nos jours ! De toute façon, c’est comment :

il m’arrivait d’entendre parler de lui ; et je pus bien vite me rendre compte combien il était aimé et populaire.

Absolument étonnant qu’un civil puisse juste faire n’importe quoi dans ce contexte. D’autre part, peut-être que c’est plus réaliste que je ne le pense — dans Les Combattantes, qui s’est déroulé pendant la Première Guerre mondiale, des civils faisaient pareil.

J’arrête en notant que dans le deuxième tome, les vacances à Balbec ont été censées durer une semaine, mais ont fini par durer tout l’été ; dans ce même tome-là, Saint-Loup demandait au narrateur de lui rendre visite pendant un week-end. On a déjà passé plus de temps que ça à Doncières — je crains que ce soit le week-end le plus long de l’histoire !

Dimanche avec une laitière inconnue

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 20 pages.

Puisque vous n’avez pas habité à Los Angeles, où il y a des bus qui passent exprès par les maisons des stars quotidiennement, il y a une chance que vous ne compreniez ceci de la même façon que moi :

Maintenant tous les matins, bien avant l’heure où elle sortait, j’allais par un long détour me poster à l’angle de la rue qu’elle descendait d’habitude… Et chaque fois que la porte cochère s’ouvrait (laissant passer successivement tant de personnes qui n’étaient pas celle que j’attendais)…

J’ai très peu de gentils mots pour les acteurs, mais j’ai vu plein de stalkers (harceleurs) comme ça pendant mes visites à Beverly Hills et à Hollywood. Laissez la duchesse tranquille, mon gars !

Mais ne vous inquiétez pas, il n’a même pas changé d’un iota :

j’apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon cœur qui s’élançait déjà vers une vie étrangère ; je tâchais de me rappeler la rue, l’heure, la porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir.

On sait à quoi il est vraiment à la recherche ! Mais enfin, pas complètement. Au contraire des aventures de la jupe du moment, il mentionne que :

le souvenir de Mme de Guermantes à l’Opéra était bien peu de chose… il était doux seulement comme un premier rendez-vous de Mme de Guermantes en moi-même, il était la première esquisse, la seule vraie, la seule faite d’après la vie, la seule qui fût réellement Mme de Guermantes

Et c’est ici où je dois faire une pause pour demander sincèrement : c’est quoi son but ? Gilberte, Mlle de Stermaria, Albertine — elles sont toutes des filles de sa génération, et on sait assez bien ce qu’il veut chez elles. Mais ce qu’il cherche chez Mme de Guermantes, c’est quoi ? Une liaison romantique avec une dame qui a peut-être 25 ans de plus que lui (Le Point suggère autant que 38 ans), et qui est mariée en plus ? Il me mentionne pas d’introduction attendue comme Bergotte, alors pas ça. L’intérêt m’échappe complètement.

Après des pages où il parle du fait que cette rencontre quotidienne dans la rue n’est pas bien accueillie, il lâche que :

Ce que j’aimais, c’était la personne invisible qui mettait en mouvement tout cela, c’était elle, dont l’hostilité me chagrinait, dont l’approche me bouleversait, dont j’eusse voulu capter la vie et chasser les amis.

C’est donc plus de cette « vie partagée » bêtise qu’on entend souvent de sa part avec chaque autre rencontre du moment. Disons que je ne le crois pas.

C’est Françoise qui reçoit la tâche désagréable de le convaincre d’arrêter :

je l’aurais indirectement appris du visage plein de froideur, de réprobation et de pitié qui était celui de Françoise quand elle m’aidait à m’apprêter pour ces sorties matinales…

peut-être les domestiques de Mme de Guermantes avaient-ils entendu leur maîtresse exprimer sa lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin et avaient-ils répété ces propos à Françoise.

Mais c’est ici où je reçois sans question la pire surprise de La Recherche jusqu’à ce point :

Mais Jupien, lequel avait des parties d’indiscrétion que je ne connus que plus tard, révéla depuis qu’elle disait que je ne valais pas la corde pour me pendre et que j’avais cherché à lui faire tout le mal possible.

Telle qu’elle fut, cette brusque échappée que m’ouvrit une fois Jupien sur le monde réel m’épouvanta. Encore ne s’agissait-il que de Françoise dont je ne me souciais guère. En était-il ainsi dans tous les rapports sociaux ?

Jusqu’ici, à part l’épisode des asperges, j’avais un très haut avis de Françoise. Autant que je partage cet avis sur la valeur du narrateur, je croyais que sa fidélité envers la famille était sincère, et je suis tellement déçu d’entendre ce qui est un mensonge : « tout le mal possible ». On n’a rien entendu qui peut justifier une telle plainte. D’autre part, « Françoise dont je ne me souciais guère » ? Ça fait des décennies où elle travaille pour sa famille, et il n’éprouve rien à son égard ? Sincèrement, je ne sais pas qui me choque le plus.

Certes, son avis du narrateur est justifié. Il répond enfin à ma question, comme seulement il le peut :

J’aimais vraiment Mme de Guermantes. Le plus grand bonheur que j’eusse pu demander à Dieu eût été de faire fondre sur elle toutes les calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les privilèges qui me séparaient d’elle… elle vînt me demander asile. 

Pour autant que je raconte des bêtises sur telle ou telle célébrité, pour autant que je souhaite qu’Audrey Fleurot sache qu’elle aura toujours une place chez moi si elle la veut, je ne pourrais jamais dire une telle chose. L’amour doit d’abord être centré sur les souhaits de l’autre. Autrement, il ne s’agit que de traître l’autre comme une marionnette dans son spectacle personnel.

Je râle souvent sur La Recherche, surtout de son narrateur, mais je n’ai jamais fermé un tome avec un cœur si brisé que cette fois. Y en -t-il un pour qui les choses tournent rond ?

Dimanche avec Sébastien le crabe

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 31 pages.

Le narrateur se plaint que d’autres personnes ont acheté des billets pour côtoyer les riches, pas comme lui, bien sûr :

Un certain nombre de fauteuils d’orchestre avaient été mis en vente au bureau et achetés par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler des gens qu’ils n’auraient pas d’autre occasion de voir de près.

Il y a un mot dans la traduction qui m’échappe complètement. C’est pareil dans le français original. Je ne vais même pas le chercher :

des tritons barbus pendus aux anfractuosités de l’abîme

Je soupçonne que le traducteur ne le connaissait pas non plus. Quel m’as-tu-vu, notre Marcel.

Il me faudrait citer deux pages entière pour le prouver, mais tout ce parler du public comme si c’est une grotte sous-marine me semble un brouillon pour la maquette préparatoire de La Petite Sirène. Je m’attends à ce que La Berma chante « Sous l’océan ».

Heureusement pour nous, le spectacle commence enfin, et il suite de nombreuses réflexions où le narrateur semble être déçu par le fait que les comédiens sont des êtres humains, et non des abstractions. Heureusement pour lui, une personne fait exception. :

Leurs intonations commandaient à cette voix : « Sois douce, chante comme un rossignol, caresse » ; ou au contraire : « Fais-toi furieuse », et alors se précipitaient sur elle pour tâcher de l’emporter dans leur frénésie. Mais elle, rebelle, extérieure à leur diction, restait irréductiblement leur voix naturelle, avec ses défauts ou ses charmes matériels…

le talent de la Berma qui m’avait fui quand je cherchais si avidement à en saisir l’essence, maintenant, après ces années d’oubli, dans cette heure d’indifférence, s’imposait avec la force de l’évidence à mon admiration.

Puis il se pose la question :

Ce génie dont l’interprétation de la Berma n’était seulement que la révélation, était-ce bien seulement le génie de Racine ?

(C’est ici où j’avoue que pendant longtemps, j’ai confondu Racine le dramaturge avec la seule autre Racine de ma connaissance, l’ancien joueur de hockey sur glace.)

Mais il reconnaît finalement que le talent vaut quelque chose :

Je compris alors que l’œuvre de l’écrivain n’était pour la tragédienne qu’une matière, à peu près indifférente en soi-même, pour la création de son chef-d’œuvre d’interprétation, comme le grand peintre que j’avais connu à Balbec, Elstir…

Naturellement, ça se relie à ses autres erreurs de jugement :

c’est quand j’admirais trop pour ne pas être déçu par l’objet de mon admiration, que cet objet fût Gilberte ou la Berma, que je demandais d’avance à l’impression du lendemain le plaisir que m’avait refusé l’impression de la veille. 

Tout ça dit, j’ai eu tort la dernière fois. Je croyais que l’opéra ne serait que l’excuse pour une rencontre entre le narrateur et la duchesse de Guermantes. Mais à la fin de 31 pages, on apprend que :

la duchesse m’avait bien vu une fois avec son mari, mais ne devait certainement pas s’en souvenir…

la duchesse, de déesse devenue femme et me semblant tout d’un coup mille fois plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu’elle tenait appuyée sur le rebord de la loge, l’agita en signe d’amitié…

celle-ci, qui m’avait reconnu, fit pleuvoir sur moi l’averse étincelante et céleste de son sourire.

Tout ça pour ça, comme on dit. Incroyable.

Dimanche avec le Duc de Guermantes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 20 pages.

Les mésaventures de Françoise avec les noms continuent, mais de façon hilarante :

« Mais on peut bien dire que c’est un vrai feignant que cet Antoine, et son « Antoinesse » ne vaut pas mieux que lui », ajoutait Françoise qui, pour trouver au nom d’Antoine un féminin qui désignât la femme du maître d’hôtel…

Je meurs — c’est comme Paul et Paula des années 60, ou « Jean » par Jeanne Cherhal ! (La Fille fait des blagues sans cesse que je suis en fait une « Justine », à cause de la façon de certains expatriés français de prononcer mon prénom. Je peux bien imaginer sa réaction à cette partie.)

Il s’avère que la famille du narrateur a un nouveau valet (pas digne de son propre nom), et Françoise lui parle de sa nostalgie pour Combray, dont un avis plutôt élevé de la disparue Tante Léonie que ce que j’aurais cru ;

— Oui, chez Mme Octave [Léonie], ah ! une bien sainte femme, mes pauvres enfants, et où il y avait toujours de quoi, et du beau et du bon, une bonne femme… Tout était toujours à ses dépens, même si la famille, elle restait des mois et an-nées. (Cette réflexion n’avait rien de désobligeant pour nous, car Françoise était d’un temps où « dépens » n’était pas réservé au style judiciaire et signifiait seulement dépense.)

Je note que cette note sur « dépens » par Proust ne se comporte pas très bien avec mon dictionnaire bilingue, où le premier sens est juste « dépense » (le sens légal en est le 3e).

Notre petit arriviste blâme maintenant d’autres personnes pour son obsession avec Mme de Guermantes :

je me disais que si j’avais été reçu chez Mme de Guermantes, si j’étais de ses amis, si je pénétrais dans son existence, je connaîtrais ce que sous son enveloppe orangée et brillante son nom enfermait réellement, objectivement, pour les autres, puisque enfin l’ami de mon père avait dit que le milieu des Guermantes était quelque chose d’à part dans le faubourg Saint-Germain.

Apparemment, quoi qu’on pense de la duchesse, M. le duc de Guermantes est une belle ordure :

Mais si l’hôtel de Guermantes commençait pour moi à la porte de son vestibule, ses dépendances devaient s’étendre beaucoup plus loin au jugement du duc qui, tenant tous les locataires pour fermiers, manants, acquéreurs de biens nationaux, dont l’opinion ne compte pas…

Plus d’une fois même le cheval [du duc] abîma la devanture de Jupien, lequel indigna le duc en demandant une indemnité. « Quand ce ne serait qu’en considération de tout le bien que madame la Duchesse fait dans la maison et dans la paroisse, disait M. de Guermantes, c’est une infamie de la part de ce quidam de nous réclamer quelque chose. »

Il y avait, je ne sais pas, on dirait… une Révolution, ça vous parle ?… pour établir l’égalité des nobles aux paysans, non ?

Naturellement, qu’est-ce que l’opportuniste voit en M. le duc ? Si vous disait « un moyen d’approcher sa femme », ayez un Bon Point pour avoir bien compris son caractère !

il avait dû lui dire mon nom, mais quelle chance y avait-il pour qu’elle se le fût rappelé, ni mon visage ? Et puis quelle piètre recommandation que d’être désigné seulement comme étant un de ses locataires !

Le récit tourne évidemment vers les complots du narrateur pour rencontrer Mme de Guermantes — qu’il avait connu jeune à Combray. C’est donc comment on apprend que :

Mon père avait au ministère un ami, un certain A. J. Moreau, lequel, pour se distinguer des autres Moreau, avait soin de toujours faire précéder son nom de ces deux initiales, de sorte qu’on l’appelait, pour abréger, A. J. Or, je ne sais comment cet A. J. se trouva possesseur d’un fauteuil pour une soirée de gala à l’Opéra ; il l’envoya à mon père et, comme la Berma que je n’avais plus vue jouer depuis ma première déception devait jouer un acte de Phèdre, ma grand’mère obtint que mon père me donnât cette place.

C’est ici où on arrête, car c’est évident que la suite sera, comme aurait dit les Frères Marx, Une nuit à l’opéra, mais probablement moins drôle. Mais la Berma ? Encore ? Vraiment ? Ce monde est en quelque sorte trop petit — il ne contient qu’une actrice (Berma), un peintre (Elstir), un compositeur (M. Vinteuil), etc. Il y a trop de coïncidences ! Je suis prêt à voir le narrateur rencontrer une deuxième personne qui exerce même l’un de ces métiers !

Dimanche avec M. Jupien

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes » (dites-donc, pourquoi est-ce que c’est « de », non « des » ? Il y a beaucoup de Guermantes.). J’aurais aimé plus avancer, mais je suis horriblement malade à ce point, et j’ai les yeux qui piquent. J’ai quand même atteint la page 21.

Le narrateur nous dit quelque chose qui me rend perplexe :

Dans la maison que nous étions venus habiter, la grande dame du fond de la cour était une duchesse, élégante et encore jeune. C’était Mme de Guermantes…

Attendez, s’agit-il de la même duchesse du premier tome, celle de qui sa mère avait dit que ce même narrateur avait été obsédé pendant les bons vieux jours à Combray ? Il ne la connaît déjà ? (Ce ne serait pas la première erreur de la Recherche. La mal-aimé Tante Léonie était parfois sa tante, parfois sa grand-tante.)

En parlant de Combray, ça manque à Françoise :

— Ah ! Combray, Combray, s’écriait-elle. (Et le ton presque chanté sur lequel elle déclamait cette invocation eût pu, chez Françoise, autant que l’arlésienne pureté de son visage, faire soupçonner une origine méridionale et que la patrie perdue qu’elle pleurait n’était qu’une patrie d’adoption… Ah ! Combray, quand est-ce que je te reverrai, pauvre terre !

Le 30 février, peut-être. Mais pour elle, j’espère que non, car ça devient sombre :

Hélas ! pauvre Combray ! peut-être que je ne te reverrai que morte, quand on me jettera comme une pierre dans le trou de la tombe.

Vous savez que vous pouvez le visiter, oui ? C’est en Eure-et-Loir. De Versailles, on est à 102 km ; oups, j’aurais dû passer par là pour voir la maison de tante Léonie. Sans déconner !

Le traducteur a inventé quelque chose de bizarre qui n’apparaît pas dans le texte français. L’original dit :

« Du bien bon monde, ces Jupien, de bien braves gens et ils le portent sur la figure. »

M. Jupien est giletier, et visite souvent l Hôtel de Guermantes. Dans la version anglaise, il dit « Julien », avec une note entre parenthèses que Françoise confonde souvent les noms avec d’autres qu’elle connaît plus. La version anglaise réunit plusieurs éditions ; peut-être que Proust avait fait ce changement dans un autre brouillon.

Moi aussi, j’ai des connaissances françaises qui m’appellent Julien pour la même raison.

M. Jupien aime taquiner Françoise, et pour sa part :

La coquetterie de la jeune fille qu’avait été Françoise affinait alors pour M. Jupien le visage ronchonneur de notre vieille cuisinière alourdie par l’âge, par la mauvaise humeur et par la chaleur du fourneau, et c’est avec un mélange charmant de réserve, de familiarité et de pudeur qu’elle adressait au giletier un gracieux salut

Le narrateur étant toujours lui-même, on n’avance pas loin sans qu’il s’en plaigne :

D’ailleurs, sans méconnaître l’utilité qu’il eut ainsi pour Françoise à titre de « médicament de transition », je dois reconnaître que Jupien ne m’avait pas plu beaucoup au premier abord… dès qu’il parlait, parfaitement bien d’ailleurs, il était plutôt froid et railleur.

J’ai l’impression qu’il ne va pas faire grande partie de ce tome, car ça arrive une page plus tard :

Son rôle dans la vie de Françoise avait vite cessé d’être indispensable. Elle avait appris à le doubler.

Quelque chose a certainement changé chez Françoise, car le parler à table tourne vers les Guermantes, et on apprend que :

« Je me demande si ce serait pas euss qui ont leur château à Guermantes, à dix lieues de Combray, alors ça doit être parent aussi à leur cousine d’Alger. (Nous nous demandâmes longtemps ma mère et moi qui pouvait être cette cousine d’Alger, mais nous comprîmes enfin que Françoise entendait par le nom d’Alger la ville d’Angers. Ce qui est lointain peut nous être plus connu que ce qui est proche. Françoise, qui savait le nom d’Alger à cause d’affreuses dattes que nous recevions au jour de l’an, ignorait celui d’Angers. Son langage, comme la langue française elle-même, et surtout la toponymie, était parsemé d’erreurs.)

Honnêtement, je doute que la Françoise du premier tome ne fasse une telle erreur. Mais avec ça, les yeux piquent trop pour lire plus loin. Ça dit, sérieusement, Marcel ? Je connais Angers depuis le lycée, même si je trompais gravement de la prononciation !