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Dimanche dans un hikooki

Pensiez-vous qu’il n’y aurait pas de Dimanche avec Marcel juste parce que j’étais dans un avion (hikooki en japonais) ? Mais non — j’ai apporté « Le Côté de Guermantes » dans mon sac à cabine. Cette fois, je n’ai pas eu la VO avec moi, parce que je n’ai pas eu d’Internet, alors pas de citations directes. Mais j’ai avancé beaucoup plus loin que d’hab — 110 pages.

Le narrateur reçoit la visite d’un certain Charles Morel, fils de l’ancien valet de son oncle Adolphe, dont on a entendu la mort dans le premier tome.. M. Morel est là pour livrer certaines affaires de l’oncle, dont des photos d’actrices (comme celle de la Berma qu’il avait acheté). Comme tout le monde, Morel se montre un arriviste et demande d’être présente à un poète inconnu aux lecteurs. Ça ne mène nulle part.

Le narrateur se retrouve en compagnie de Mme Swann avec qui il’n’a pas parlé depuis longtemps. Mme Swann lui dit qu’elle a récemment vu M. de Norpois, qui a dit du narrateur qu’il était « un petit flatteur hystérique ». Ô, M. de Norpois, comme vous avez raison !

Naturellement, des moments après ça, de Norpois est encore une fois avec le prince Gesundheit (mot allemand utilisé en anglais quand un autre vient de tousser), et lui présente le narrateur comme un exemplaire distingué de la société française. Après ça, le narrateur rattrape M. de Charlus en train de quitter la soirée (interminable !) avec le chapeau du duc de Guermantes. La lettre G est visible à l’intérieur mais de Charlus insiste que c’est le sien.

Il y a une conversation bizarre entre Mme de Marsantes (la mère de Saint-Loup) et le narrateur en voyant Saint-Loup quitter la soirée — elle semble regretter son rôle en faisant de Saint-Loup ce qu’il est, surtout quand il s’agit de sa relation avec sa maîtresse, Rachel. Le narrateur pense que pour sa part, il serait content de les aider à mettre un terme à ladite relation, mais il sait que ça ne plairait pas à Saint-Loup.

Puis, le narrateur lui-même quitte la soirée (ALLÉLUIA !), et part avec M. de Charlus. Tout est très elliptique, mais disons que j’ai l’impression que M. de Charlus veut recruter le narrateur pour une relation autre que l’amitié. Il parle de tous les secrets qu’il pourrait révéler au narrateur, qu’il fait partie d’une « sorte de franc-maçonnerie » qui ne compte moins de 4 rois européens parmi son nombre, qu’en entrant dans une relation où les deux se voient tous les jours, il pourrait l’aider à avancer dans la société. Il prend le narrateur par le bras pour cette conversation, mais le laisse tomber dès que les deux rencontrent M. d’Argencourt dans la rue. Pour sa part, M. d’A réagit de façon dégoûtée. Le narrateur est perplexe. Je crois que j’ai raison.

Avant de partir, M. de Charlus exige du narrateur « un sacrifice » — de ne plus sortir en société, de frayer uniquement chez les hommes avec ceux choisis par M. de Charlus. Il ajoute qu’il s’en fiche si le narrateur prend une maîtresse; ses règles concernent uniquement les hommes. Il dit que le narrateur devrait passer plusieurs jours en y pensant avant de répondre ; avec ça, il part enfin.

La grand-mère du narrateur tombe malade et avec une température de 101 °F (c’est ce qui dit le roman en anglais ; je ne peux pas vérifier si l’original dit °C, mais ce serait 38.3 °C), la famille a peur qu’elle meure. Cependant, un autre docteur, un certain de Boulhon, qui est psychologue, vient à la maison, et il lui dit que tout est dans sa tête, exactement comme la tante Léonie à Combray.

Mais quand la grand-mère sort avec le narrateur aux Champs-Élysées, elle reste très longtemps dans les toilettes. Quand elle revient enfin, le narrateur nous dit qu’elle avait eu « un petit AVC ». Il n’y en a pas vraiment de « petit », non ?

Ça, c’est la fin de la « première partie » selon la version finale, mais on est toujours dans la « deuxième partie » selon la version de Gallimard, alors continuons.

Le narrateur, en cherchant de l’aide, tombe sur un certain Professeur E——- (c’est ce qui y est écrit, ne me regardez pas comme ça) dans la rue. Il est pressé, mais consente à voir la grand-mère chez lui avant qu’il ne parte pour un dîner avec un ministre. Là, il dit au narrateur qu’elle est en train de mourir d’un AVC suite à une « urémie » (je ne la connais pas).

Il suite des pages sur ses traitements aux mains du docteur Cottard. Plus de morphine veut apparemment dire plus d’albumine, et on est censés comprendre que c’est pour le pire.

De divers parents refusent de venir de Combray pour visiter la grand-mère. Mais devinez qui vient tous les jours ? Bergotte. Le narrateur nous dit qu’il est lui-même devenu aveugle et ne peut plus écrire, et qu’il mourra aussi bientôt, mais que sa réputation littéraire est en train de croître. Une comparaison est faite entre lui et Renoir à cet égard.

Où j’ai enfin quitté le livre, la grand-mère est toujours en vie, mais par tours sourd, aveugle, ou sénile, selon les effets des divers traitements. Le docteur Cottard utilise de la morphine, mais aussi des sangsues, et on sait à quel point elles ne servent à rien. La prochaine fois sera sans doute la fin pour elle, mais aïe, quel cauchemar cette scène de maladie prolongée.

Dimanche avec Mme de Marsantes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 20 pages.

Pouvons-nous dire que Proust a fait une blague belge ? (À vrai dire, même 6 ans après le début, je ne sais toujours pas s’il s’agit d’une blague sur les Belges ou par les Belges.)

— Vous parliez des Sept Princesses, duchesse, vous savez (je n’en suis pas plus fier pour ça) que l’auteur de ce… comment dirai-je, de ce factum, est un de mes compatriotes, dit M. d’Argencourt… Oui, il est belge de son état, ajouta-t-il.

La mère de Robert de Saint-Loup, Mme de Marsantes, rejoint enfin cette soirée sans fin. Elle est la sœur du duc de Guermantes, alors la belle-sœur de la duchesse qui rend si fou le narrateur. Elle n’est donc pas lié par sang à Mme de Villeparisis, la hôtesse (les personnages se multiplient sans cesse). Alors que le narrateur nous dit qu’elle est une personne exceptionnelle, on n’a pas besoin d’attendre les 10 pages habituelles pour le rebondissement :

Mme de Marsantes était considérée dans le faubourg Saint-Germain comme un être supérieur, d’une bonté, d’une résignation angéliques…

Mme de Marsantes agaçait un peu dans la conversation parce que, chaque fois qu’il s’agissait d’un roturier, par exemple de Bergotte, d’Elstir, elle disait en détachant le mot, en le faisant valoir, et en le psalmodiant sur deux tons différents en une modulation qui était particulière aux Guermantes : « J’ai eu l’honneur, le grand hon-neur de rencontrer Monsieur Bergotte… » soit pour faire admirer son humilité, soit par le même goût qu’avait M. de Guermantes de revenir aux formes désuètes…

Je ne sais pas vous, cher lecteur — oups, mauvais blog ! — mais la fausse humilité ne m’impressionne pas trop. Il me semble que c’est donc avec le plus grand sarcasme qu’il nous dit que :

la pureté d’un sang où depuis plusieurs générations on ne rencontrait que ce qu’il y a de plus grand dans l’histoire de France avait ôté à sa manière d’être tout ce que les gens du peuple appellent « des manières » et lui avait donné la parfaite simplicité.

Si seulement « Les Aventures du docteur McNinja » (lien en français !) était toujours en ligne — j’aurais le dessin parfait pour ce moment.

On ne peut pas s’échapper à l’affaire Dreyfus, qui revient encore une fois. Mme de Villeparisis prévient à la duchesse que Mme Swann viendra bientôt, signe pour elle qu’il est temps de partir. On apprend que Mme Swann est particulièrement anti-Dreyfus, « craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle ». Pour sa part, Mme de Marsantes dit à la duchesse de Guermantes que : « Je ne fréquenterai plus personne de cette nation. »

On apprend aussi que parmi les qualités de Mme de Marsantes :

Chaque fois que le duc avait délaissé trop ouvertement sa femme, Mme de Marsantes avait pris avec éclat contre son propre frère le parti de sa belle-sœur.

Il y a un moment gênant où la duchesse doit s’asseoir à côté du narrateur. Si les mots étaient des glaçons…

Nous nous tûmes tous deux.

— Je vous aperçois quelquefois le matin, me dit-elle comme si ce fût une nouvelle qu’elle m’eût apprise, et comme si moi je ne la voyais pas. Ça fait beaucoup de bien à la santé.

Puis la soirée est gâchée par l’arrivée de l’une de ces personnes :

On vint annoncer que le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen faisait dire à M. de Norpois qu’il était là.

Le prince n’est pas alsacien, mais du Saint-Empire. Malgré ça, il est là pour demander à M. de Norpois de l’aider à être élu à l’Académie des Sciences morales et politiques. Il s’avère qu’il « avait fait avoir à M. de Norpois le cordon de Saint-André. » Cependant, cet honneur ne produit pas le résultat souhaité ; de Norpois lui dit :

Tant que les idées de mes collègues resteront aussi arriérées, j’estime que la sagesse est de s’abstenir.

C’est ça la diplomatie.

On apprend qu’en fait, la raison pour laquelle le prince est venu est qu’il y a tout un jeu d’échecs entre lui et M. de Norpois à propos de cette Académie. Il a offert plusieurs choses à de Norpois en échange de son soutien, à chaque fois sans succès. Mais quand il dit enfin :

Elles vont donner quelques dîners, notamment en l’honneur du roi et de la reine d’Angleterre, et leur rêve aurait été de pouvoir offrir à leurs convives une personne pour laquelle, sans la connaître, elles éprouventtoutes deux une grande admiration… Cette personne s’appelle la marquise de Villeparisis.

Ça intéresse assez de Norpois (j’ai du mal à comprendre pourquoi), et il arrange enfin l’élection du prince. De son tour, il est venu inviter Mme de Villeparisis au dîner.

C’est comme ça que le monde tourne, et si à votre avis, c’est ridicule de faire de si elliptique demandes pour tout, désolé, mais vous n’êtes pas assez snob pour accéder à ce monde. D’autre part, c’est pour le mieux, je vous rassure.

Dimanche avec une botte de radis

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 40 pages.

On apprend tout de suite le truc le plus intéressant sur Mme de Villeparisis et M. de Norpois :

Elle [Mme de V.] tenait, malgré la façon dont elle rudoyait M. de Norpois, à lui dire : « Monsieur l’Ambassadeur » par savoir-vivre, par considération exagérée du rang d’ambassadeur, considération que le marquis lui avait inculquée, et enfin pour appliquer ces manières moins familières, plus cérémonieuses à l’égard d’un certain homme, lesquelles dans le salon d’une femme distinguée, tranchant avec la liberté dont elle use avec ses autres habitués, désignent aussitôt son amant.

Il n’y avait aucun indice.

Vous souvenez-vous des mots très sévères de M. de Norpois à propos de Bergotte ? Il s’avère qu’il a tout autre avis quand c’est une duchesse qui demande son avis plutôt qu’un enfant :

— Ah ! ne dites pas de mal de Bergotte, s’écria la duchesse. — Je ne conteste pas son talent de peintre, nul ne s’en aviserait, duchesse… Mais il me semble que notre temps fait une confusion de genres et que le propre du romancier est plutôt de nouer une intrigue et d’élever les cœurs que de fignoler à la pointe sèche un frontispice ou un cul-de-lampe.

C’est ça la diplomatie. Quelle chance pour le Quai d’Orsay d’en employer un tel que lui !

C’est maintenant à Elstir de recevoir le mépris de M. de Norpois, quand le narrateur lui dit qu’il aimerait bien voir « cette admirable botte de radis que j’ai aperçue à l’Exposition et que j’aimerais tant revoir ». Il veut dire un tableau qui appartient à Mme de Guermantes — encore une fois, il est « à la recherche » d’une opportunité d’entrer chez elle.

— Un chef-d’œuvre ? s’écria M. de Norpois avec un air d’étonnement et de blâme. Ce n’a même pas la prétention d’être un tableau, mais une simple esquisse (il avait raison).

Ouais, cet avis a apparu dans le texte original.

De Norpois se révèle plutôt onctueux ailleurs. Quel ami du père du narrateur !

Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d’un air soupçonneux. Je me figurai qu’il avait peut-être tenu à M. Leroy-Beaulieu des propos désobligeants pour mon père, et qu’il craignait que l’économiste ne les lui eût répétés. Aussitôt, il parut animé d’une véritable affection pour mon père.

Mme de Guermantes dénonce la maîtresse de Robert à toute l’assemblée :

— Je ne peux pas comprendre, reprit la duchesse, comment Robert a jamais pu l’aimer… Je sais que n’importe qui peut aimer n’importe quoi.

Est-ce que, et je veux poser cette question en toute sincérité, est-ce qu’il y a même une personne dans ce milieu qui a un gentil mot non-intéressé à dire à propos d’autant qu’une personne d’autre ? Existe-t-elle ? J’en doute.

Je signe quand même son dernier mot sur le sujet :

Du reste, au fond, on ne sait pas pourquoi une personne en aime une autre ; ce n’est peut-être pas du tout pour ce que nous croyons, ajouta-t-elle en souriant, repoussant ainsi tout d’un coup par son interprétation l’idée qu’elle venait d’émettre. Du reste, au fond on ne sait jamais rien, conclut-elle d’un air sceptique et fatigué.

Ça passe à une dénonciation de Swann pour avoir épousé Odette, ce que je vois comme confirmation de ma théorie que Saint-Loup reprend la vie de Swann.

Le narrateur écoute une conversation entre Bloch et M. de Norpois sur l’affaire Dreyfus. Il remarque :

Comme cela signifiait probablement que M. de Norpois (à qui Bloch cependant avait dit croire à l’innocence de Dreyfus) était ardemment antidreyfusard, l’amabilité de l’Ambassadeur, l’air qu’il avait de donner raison à son interlocuteur… flattaient la vanité de Bloch et excitaient sa curiosité… Bloch était d’autant plus étonné de l’accord mystérieux qui semblait exister entre lui et M. de Norpois que cet accord ne portait pas que sur la politique

On voit encore une fois que de Norpois est un maître de parler sans rien dire.

Le duc de Guermantes offre son avis sur cette conversation à Mme de Villeparisis :

quand on s’appelle le marquis de Saint-Loup, on n’est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise !

Sa femme, pour sa part, dit :

— Évidemment, interrompit la duchesse, s’ils sont tous comme Gilbert qui a toujours soutenu qu’il fallait renvoyer tous les Juifs à Jérusalem…

J’aurais bien aimé entendre leur avis de Rabbi Jacob. Surtout parce que les Guermantes font un effort pour soutenir exactement le vrai traitre :

— En tout cas, si ce Dreyfus est innocent, interrompit la duchesse, il ne le prouve guère… Je ne sais pas si M. Esterhazy vaut mieux que lui, mais il a un autre chic dans la façon de tourner les phrases, une autre couleur. Cela ne doit pas faire plaisir aux partisans de M. Dreyfus. Quel malheur pour eux qu’ils ne puissent pas changer d’innocent.

À la fin de cette soirée, Mme de Villeparisis décide que Bloch ne sera plus le bienvenu chez elle. Mais tout ça n’était pas pour se moquer de la noblesse, mais pour nous montrer leur attitude vers la fin du siècle. Pas besoin d’aller loin pour trouver le bon sommaire : oups.

Dimanche avec les bas bleus

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 50 pages.

Notre narrateur rend visite chez Mme de Villeparisis, mais avant, il essaie de comprendre pourquoi elle ne fait pas partie des cercles les plus prestigieux comme Mme de Guermantes. Après des réflexions plutôt malpolies (où il spécule sur ses relations passées), il décide :

À la place du caractère qu’elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne servent pas à l’action… c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine.

On apprend que madame a écrit ses Mémoires, ce qui provoque une autre réflexion :

Combien de vies de femmes, vies peu connues d’ailleurs… ont été divisées ainsi en périodes contrastées, la dernière toute employée à reconquérir ce qui dans la deuxième avait été si gaiement jeté au vent.

Tout ça, c’est un château que le narrateur se construit dans les airs. Il ne sait rien de son passé, et je reproche Proust pour ça : ce sont ses personnages fictifs. Leurs histoires ne sont que ce qu’il nous raconte. Alors, des conjectures sur un passé qui n’a même pas existé dans son univers, ça ne nous parle que de celui qui les imagine, le narrateur. Le solipsisme ne vaut pas 3 000 pages.

Mais où il raconte son histoire, il dit quelque chose de troublant :

Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme de Villeparisis les eût pourtant volontiers troquées contre le pouvoir permanent d’être invitée que possédait Mme Leroi…

Ça a l’air faux à mes yeux. C’est de l’arrivisme, même si dans une meilleure classe que celle des Verdurin, les méchants du premier tome. Si elle a atteint un certain détachement intellectuel, ça doit être à cause d’avoir vu clairement les salons pour ce qu’ils sont — une partie sans fin de Monopoly.

Devinez qui se trouve dans ce cercle moins prestigieux — notre vieil ami Bloch :

visiteurs auxquels vint se joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique, sur qui elle comptait pour lui procurer à l’œil des artistes qui joueraient à ses prochaines matinées.

Mme n’est pas Dreyfusard (ou anti), mais :

un Israélite faisant son entrée comme s’il sortait du fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement inclinée et se répandant en grands « salams », contente parfaitement un goût d’orientalisme.

Je ne vais pas expliquer ce qui arrive après :

ces paroles, les mêmes qui venaient de sortir des lèvres de Bloch : « Qu’on fasse attention à mon chapeau haut de forme. »

Sachez juste qu’il s’agit de deux pages de digressions juste pour se terminer par l’histoire d’un ancien invité avec un tel chapeau.

Un rare bon mot qui ne prend pas une demi-page ?

« L’amour ? avait-elle répondu une fois à une dame prétentieuse qui lui avait demandé : « Que pensez-vous de l’amour ? » L’amour ? je le fais souvent mais je n’en parle jamais. »

Il s’avère que Mme a 3 autres invitées exactement comme elle, que Proust appelle les « bas bleus » — et elles se détestent toutes :

Je ne savais pas alors qu’elle était une des trois femmes… [qui] pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et qu’aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne recevoir qu’une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs…

La même origine brillante, la même déchéance actuelle entraient peut-être pour beaucoup dans telle nécessité qui les poussait, en même temps qu’à se haïr, à se fréquenter.

Proust suggère enfin que ses conjectures d’avant venaient de quelque part — mais il les avait présentées comme les fruits de réflexion. Je n’aime pas ça :

L’inconduite de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait, dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais imaginer…

Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses, avaient filé le mauvais coton d’un nombre incalculable de  messieurs.

Un visiteur inattendu apparaît :

Le visiteur importun entra, marchant droit vers Mme de Villeparisis, d’un air ingénu et fervent, c’était Legrandin.

Oui, le même Legrandin récemment vu juste assez longtemps pour critiquer l’arrivisme du narrateur. Ce villageois de Combray, que fait-il ici ?

Les choses ne vont pas bien entre les deux :

je lui dis sans songer combien j’allais à la fois le blesser et lui faire croire à l’intention de le blesser : « Eh bien, monsieur, je suis presque excusé d’être dans un salon puisque je vous y trouve. »…

« Vous pourriez avoir la politesse de commencer par me dire bonjour », me répondit-il, sans me donner la main et d’une voix rageuse et vulgaire que je ne lui soupçonnais pas…

Le narrateur me rappelle moi-même : plus drôle dans sa tête qu’ailleurs.

Le déjeuner n’est pas particulièrement intéressant en soi, mais on chante les louanges de la duchesse en faisant des liens entre elle et des personnages réels :

Dès qu’il y a un homme en vue dans un salon, il est toujours à côté d’elle. Évidemment cela ne peut être que le grand pontife qui se trouve là. Cela ne peut pas être tous les jours M. de Borelli, Schlumberger ou d’Avenel. Mais alors ce sera M. Pierre Loti ou Edmond Rostand. 

J’ai arrêté après encore un autre faux pas de Bloch, après lequel il aurait pris son congé, mais Mme de Villeparisis lui a dit de rester, afin de le présenter à M. de Norpois, un autre que l’on n’a pas vu depuis longtemps. Le déjeuner n’était qu’une longue série de remarques blessantes ou énervantes entre les invités, mais j’ai l’impression que cette rencontre sera différente.

Dimanche avec une pièce de dix centimes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 23 pages.

La dernière fois, on a quitté le narrateur, Saint-Loup et Rachel, la maîtresse de ce dernier, quand ils étaient sur le point de déjeuner ensemble. Au resto, M. de Charlus (l’oncle de Saint-Loup) vient chercher son neveu. Saint-Loup se plaint de lui :

N’est-ce pas tout de même dégoûtant qu’un vieux coureur de femmes comme lui, qui n’a pas dételé, me donne perpétuellement des leçons et vienne m’espionner !

Veuillez garder ça en tête pour le prochain tome.

Saint-Loup et sa maîtresse se mettent en colère car il pense qu’elle accorde trop d’attention à un autre homme au resto, et elle le lui reproche :

— Mais, Zézette, c’est pour moi que c’est désagréable. Tu nous rends ridicules aux yeux de ce monsieur, qui va être persuadé que tu lui fais des avances et qui m’a l’air tout ce qu’il y a de pis.

— Moi, au contraire, il me plaît beaucoup ; d’abord il a des yeux ravissants, et qui ont une manière de regarder les femmes ! on sent qu’il doit les aimer.

Les trois vont dans un théâtre où Rachel fait quelque chose de désagréable :

Une jeune femme que détestaient Rachel et plusieurs de ses amies devait y faire dans des chansons anciennes un début sur lequel elle avait fondé toutes ses espérances d’avenir et celles des siens. Cette jeune femme avait une croupe trop proéminente, presque ridicule, et une voix jolie mais trop menue, encore affaiblie par l’émotion et qui contrastait avec cette puissante musculature. Rachel avait aposté dans la salle un certain nombre d’amis et d’amies dont le rôle était de décontenancer par leurs sarcasmes la débutante…

Ça réussit suffisamment après deux chansons que « bien que le programme en comportât encore cinq, le régisseur fit baisser le rideau ». C’est un acte de cruauté. Mais ça provoque le narrateur à raconter comment Saint-Loup est tombé amoureux de Rachel, comment il l’avait regardé des années plus tôt dans un autre théâtre :

À une distance convenable, tout cela cessait d’être visible et, des joues effacées, résorbées, se levait, comme un croissant de lune, un nez si fin, si pur, qu’on aurait souhaité être l’objet de l’attention de Rachel, la revoir autant qu’on voudrait, la posséder auprès de soi, si jamais on ne l’avait vue autrement et de près. 

Dans les coulisses du théâtre, Saint-Loup se fâche contre Rachel à cause d’un autre gars :

Mais au même instant Saint-Loup s’imagina que sa maîtresse faisait attention à ce danseur en train de repasser une dernière fois une figure du divertissement dans lequel il allait paraître, et sa figure se rembrunit.

Il lui gronde, mais je vais sauter les détails. L’important… comment dire ça… c’est que si on souhaite ne pas être jaloux de sa copine, peut-être ne choisissez pas une ancienne prostituée ? Je sais, je suis la dernière personne à qui on devrait demander de telles astuces, mais c’est juste l’une de mes idées folles.

Après un échange tendu qui implique non seulement le danseur mais 3 journalistes qui voient tout, le narrateur réfléchit :

J’avais compris le matin, devant les poiriers en fleurs, l’illusion sur laquelle reposait son amour pour « Rachel quand du Seigneur », je ne me rendais pas moins compte de ce qu’avaient au contraire de réel les souffrances qui naissaient de cet amour. 

La jalousie de Saint-Loup est assez sincère, mais son jugement est bien remis en cause. Et des secondes plus tard, encore une fois, pour des raisons bien différentes :

je vis qu’un monsieur assez mal habillé avait l’air de lui parler d’assez près. J’en conclus que c’était un ami personnel de Robert… cette pièce d’artifice n’était qu’une roulée qu’administrait Saint-Loup… l’aspect du monsieur médiocrement habillé, lequel parut perdre à la fois toute contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang.

C’était un promeneur passionné qui, voyant le beau militaire qu’était Saint-Loup, lui avait fait des propositions.

Encore une fois, Proust met l’accent sur l’idée qu’un homosexuel qui se trompe des intérêts des autres risque d’être violemment battu.

Avec ceci, on atteint la fin de ce qui a été publié chez Gallimard comme la première partie de ce tome en 1921. Saint-Loup renvoie le narrateur à visiter sa tante, Mme de Villeparisis, qui nous avons rencontré à Balbec, mais vu que Proust voyait évidemment ce point comme un bon arrêt, je fais pareil. Disons que je considère que cette partie a parlé très mal du caractère de Saint-Loup — il se montrait jaloux, avec un tempérament irascible, et comme nous avons déjà remarqué avant, cette relation semble répéter celle entre Swann et Odette. Je suppose que c’est pour montrer que la différence entre la bourgeoisie et la noblesse ne vaut pas un clou (ou comme on dirait en anglais, ne vaut pas une « dîme », une pièce de dix centimes.)

Dimanche avec Mme Sazerat

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

Notre « héros » se plaint que Françoise a une famille et une vie privée et n’existe pas seulement pour lui :

Elle sortait infailliblement les jours où j’avais besoin d’elle. C’était toujours pour aller voir son frère, sa nièce, et surtout sa propre fille arrivée depuis peu à Paris. Déjà la nature familiale de ces visites que faisait Françoise ajoutait à mon agacement d’être privé de ses services…

Au moins il se reconnaît ordure :

Aussi je n’écoutais jamais ses excuses sans une mauvaise humeur fort injuste…

Son père voit M. de Norpois, absent depuis le séjour à Balbec, qui parle très chaleureusement de M. de Guermantes :

Il m’a parlé de M. de Guermantes comme d’un homme tout à fait distingué : je l’avais toujours pris pour une brute… Il paraît que l’empereur d’Autriche, l’empereur de Russie le traitent tout à fait en ami.

C’est à un tel que le narrateur imagine qu’il va lui voler sa femme ?

C’est à mon tour de me plaindre. Le narrateur dit de son écriture :

ce qui finissait toujours par sortir de mes efforts, c’était une page blanche, vierge de toute écriture

Ça fait plus de 1520 pages à ce point ; je ne veux plus jamais entendre ça de sa part !

Vous souvenez-vous qu’à la fin du premier tome, j’ai déclaré Mme Sazerat la gagnante, car on en avait entendu parler, mais jamais un mauvais mot ? Désolé, madame, c’est à votre tour :

Il passa dans la rue près de Mme Sazerat, dont la pauvreté relative réduisait la vie à Paris à de rares séjours chez une amie…

Le lendemain ma mère rencontra Mme Sazerat dans un salon. Celle-ci ne lui tendit pas la main et lui sourit d’un air vague et triste comme à une personne avec qui on a joué dans son enfance, mais avec qui on a cessé depuis lors toutes relations parce qu’elle a mené une vie de débauches, épousé un forçat ou, qui pis est, un homme divorcé.

Vous allez payer cher ce dernier commentaire, Marcel.

Il s’avère que Mme Sazerat est mécontent de la famille du narrateur car elle est la seule dreyfusarde à Combray. Puis, cet épisode se termine sans que Mme Sazerat dise un mot, comme toujours. Il est très injuste envers elle, notre Proust.

Puis, pour aucune raison évidente, il croise M. Legrandin dans la rue, un autre personnage de Combray que l’on n’a pas vu depuis le premier tome. Legrandin le reproche :

Il est vrai que vous devez être un mondain, faire des visites !… Vous savez que j’estime la jolie qualité de votre âme ; c’est vous dire combien je regrette que vous alliez la renier parmi les Gentils… vous rendez contre votre avenir la condamnation, la damnation du Prophète… On doit me considérer dans votre groupe comme un vieux troupier ; j’ai le tort de mettre du cœur dans ce que j’écris, cela ne se porte plus ; et puis la vie du peuple ce n’est pas assez distingué pour intéresser vos snobinettes. 

J’attribue à M. Legrandin le plus haut honneur, le titre « Héros du blog ».

On a enfin la réponse à la question qui me dérangeait, pourquoi Saint-Loup n’a pas demandé sa maîtresse en mariage :

Si délicat pour tout le reste, il envisageait la perspective d’un brillant mariage, seulement pour pouvoir continuer à l’entretenir, à la garder… S’il ne l’épousait pas c’est parce qu’un instinct pratique lui faisait sentir que, dès qu’elle n’aurait plus rien à attendre de lui, elle le quitterait ou du moins vivrait à sa guise, et qu’il fallait la tenir par l’attente du lendemain. Car il supposait que peut-être elle ne l’aimait pas.

Car il ne veut pas finir par être divorcé, Marcel ? Dites-le moi en face, vous !

Mais dès que le narrateur rencontre enfin ladite maîtresse, il y reconnaît une autre Odette de Crécy — sauf qu’il la connaît d’ailleurs :

je reconnus à l’instant « Rachel quand du Seigneur », celle qui, il y a quelques années… disait à la maquerelle : « Alors, demain soir, si vous avez besoin de moi pour quelqu’un, vous me ferez chercher. »

La Rachel de qui il parle vient de l’opéra La Juive de Jacques Fromental Halévy ; c’est également le surnom qu’il avait donné à une prostituée du premier tome. C’est la même personne.

Je ne vous ennuierai pas avec plus de citations, mais c’est évident que Saint-Loup reprise de façon ironique la vie de Charles Swann. Les deux tombent amoureux de prostituées quand pour des raisons différentes, les deux devraient être l’envie de beaucoup de monde — Swann, le bourgeois prospère ; Saint-Loup, l’aristocrate. Ils ont des défauts aux yeux de leurs classes sociales — Swann est juif ; Saint-Loup, socialiste ou bien anarchiste — et ça les mène au même acte de mauvais jugement. Ah, les hommes — tous pareils !

Dimanche avec les standardistes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

Ayant établi que le capitaine-prince de Borodino doit ses titres à son patrimoine napoléonien, Proust nous explique qu’il en tire aussi ses habitudes :

Mais comme l’esprit d’un artiste continue à modeler bien des années après qu’il est éteint la statue qu’il sculpta…

C’est avec, dans la voix, la vivacité du premier Empereur qu’il adressait un reproche à un brigadier…

Quand il choisissait l’étoffe d’un pantalon pour son escadron, il fixait sur le brigadier tailleur un regard capable de déjouer Talleyrand et tromper Alexandre

On va parler une autre fois de comment Proust a anticipé un méchant de GI Joe avec ça. Vous pensez que je plaisante, mais on sait que plus je dis quelque chose de ridicule, plus il est probable que je sois sérieux.

Qui parle plus à la grand-mère qui a payé les vacances du narrateur à Balbec, lui ou Saint-Loup ? Poser la question est y répondre :

Un matin, Saint-Loup m’avoua qu’il avait écrit à ma grand’mère pour lui donner de mes nouvelles…

Bref, le même jour, elle devait me faire appeler à l’appareil et il me conseilla d’être vers quatre heures moins un quart à la poste. 

Ah oui, on a vu exactement ça avec le téléphone dans Le Tatoué. On a tous regardé Le Tatoué, non ? Mais Proust nous dit quelque chose d’intéressant à cet égard — on sait que l’on est juste avant la Première Guerre mondiale dans ce récit, et ce tome a été publié 2 ans après. Pourtant :

Le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui. 

Notre idée de la vitesse des changements doit être très différente de la sienne, mais dans un sens, son époque en a vu de plus grands. Et il parle des standardistes d’une façon qui nous paraît grandiose, même marrante — mais c’était magique à l’époque :

les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour… les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté… les Danaïdes de l’invisible… les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute »

Ne prends pas ça pour l’ironie ; j’ai un autre billet en cours sur Artemis-2 et la musique populaire, car nos ancêtres des années 60 ont compris l’espace d’exactement cette manière.

Je vous épargne les détails, mais il se passe que Mamie veut juste lui dire qu’il peut rester à Doncières avec Saint-Loup aussi longtemps que souhaité. Pourquoi est-ce que tout le monde a tant envie de tout payer pour ce type ? Mais pour des raisons mystérieuses, il décide de rentrer tout de suite à Paris.

Vous souvenez-vous que la maison familiale est désormais un appartement chez les Guermantes ? Le narrateur espérait voir les tableaux d’Elstir, ça vous parle ? Saint-Loup montre son bon sens :

À ma demande d’aller voir les Elstirs de Mme de Guermantes, Saint-Loup m’avait dit : « Je réponds pour elle. » Et malheureusement, en effet, pour elle ce n’était que lui qui avait répondu…

sa tante, à qui je ne doutai pas qu’il eût écrit pour la supplier de le faire, ne me demanda pas une fois de venir chez elle voir les tableaux d’Elstir.

Il pense autrement, mais je suis certain que Saint-Loup a agi pour protéger la duchesse de son ami. Mais, après un moment à Paris, il pense à reprendre les balades où il traquait Mme de Guermantes, et avec sa mauvaise foi typique se dit que :

je pensais tout le temps à ces sorties, ce qui me faisait trouver à chaque instant une raison nouvelle de les faire, laquelle n’avait aucun rapport avec Mme de Guermantes et me persuadait aisément que, n’eût-elle pas existé, je n’en eusse pas moins manqué de me promener à cette même heure.

Évidemment, c’est parti :

Elle avait maintenant des robes plus légères, ou du moins plus claires, et descendait la rue…

« Elle » est exactement la duchesse. Et on va finir cette fois avec une bêtise de la part de Saint-Loup à son égard. Il arrive à Paris (sans explication) et dit au narrateur :

« Elle n’est pas gentille du tout, Oriane, me dit-il, en se trahissant naïvement, ce n’est plus mon Oriane d’autrefois, on me l’a changée. Je t’assure qu’elle ne vaut pas la peine que tu t’occupes d’elle. Tu lui fais beaucoup trop d’honneur. Tu ne veux pas que je te présente à ma cousine Poictiers ?… Voilà une jeune femme intelligente et qui te plairait. Elle a épousé mon cousin, le duc de Poictiers, qui est un bon garçon, mais un peu simple pour elle. Je lui ai parlé de toi. Elle m’a demandé de t’amener. Elle est autrement jolie qu’Oriane et plus jeune. »

Je sais comment je lis tout ça. « Tu veux avoir une affaire avec une noble ? Ben, j’en ai plein dans ma famille mais laisse-moi choisir laquelle ! » Saint-Looooooooooooup ! Toi con !

Dimanche avec le prince de Borodino

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, c’est court car je suis allé à une soirée de jeu et était là jusqu’à très tard, mais j’ai avancé de 18 pages.

Après le discours de la dernière fois sur la Première Guerre mondiale à venir, on reprend le vrai sujet du livre — l’obsession éternelle du narrateur pour la dernière femme à croiser son chemin. On entend donc :

Il y avait des soirs où, en traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée, et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle

Je vous rappelle que l’on parle d’une dame assez vieille pour être sa mère. Et peut-être qu’on doit en tirer une conclusion horrifiante :

Sans doute de ce que je croyais reconnaître des tristesses que j’avais éprouvées à propos de Gilberte, ou bien quand le soir, à Combray, maman ne restait pas dans ma chambre

Je vous jure, je ne veux pas savoir quoi faire de cette comparaison. Il me semble que le pauvre ne comprend pas la différence entre l’amour maternel et l’amour romantique, et franchement, vu sa passion pour les nobles, j’ai envie de lui dire « Allez demander aux Habsbourg ce qui se passe quand on aime sa famille comme ça. » Si vous ne connaissez pas trop l’histoire de cette famille, disons que l’on parle moins de l’arbre familiale, plus de la vigne.

Mais quand Saint-Loup a enfin « des nouvelles de Paris », il s’avère que ça n’a rien à voir avec le narrateur ou la duchesse, et tout à voir avec sa maîtresse. (Peut-on m’expliquer, s’il n’avait pas de fiancée, pourquoi dirait-il qu’il a une maîtresse plutôt qu’une copine ? Je trouve ça bizarre.) Avec son empathie habituelle, le narrateur pense que :

Je respirai en comprenant que ce n’était que lui qui avait du chagrin et que les nouvelles étaient celles de sa maîtresse. Mais je vis bientôt qu’une de leurs conséquences serait d’empêcher Robert de me mener de longtemps chez sa tante.

Y a-t-il une personne — juste une personne, je ne demande pas beaucoup — qu’il ne traite pas d’instrument ? Juste une personne qu’il aime, bien ou autrement, sans chercher comment l’utiliser ?

Saint-Loup fait un cauchemar, où il imagine que sa maîtresse le trompe avec un certain lieutenant :

Il me dit qu’il venait de rêver qu’il était à la campagne chez le maréchal des logis chef… Saint-Loup avait deviné que le maréchal des logis avait chez lui un lieutenant très riche et très vicieux qu’il savait désirer beaucoup son amie. Et tout à coup dans son rêve il avait distinctement entendu les cris intermittents et réguliers qu’avait l’habitude de pousser sa maîtresse aux instants de volupté.

Super, je ne sais pas si j’avouerais une telle chose à un tel que le narrateur. Ça sent le chantage. Mais ça ne va nulle part, car on a autre chose à faire en ce qui concerne son idée fixe :

Je cherchai pendant tout le dîner un prétexte qui permît à Saint-Loup de demander à sa tante de me recevoir sans attendre qu’il vînt à Paris. Or, ce prétexte me fut fourni par le désir que j’avais de revoir des tableaux d’Elstir…

Elstir est le peintre dont les deux ont fait la connaissance à Balbec. Et il s’avère que :

trois œuvres importantes de mon peintre préféré étaient désignées, dans l’une de ces revues, comme appartenant à Mme de Guermantes.

On finira cette fois avec une observation sur les nobles. On apprend enfin que le capitaine que Robert n’aime pas trop s’appelle de Borodino, mais en particulier le prince de Borodino. On apprend un fait important sur pourquoi ils ne s’entendent pas.

C’est que le prince, dont le grand-père avait été fait maréchal et prince-duc par l’Empereur, à la famille de qui il s’était ensuite allié par son mariage, puis dont le père avait épousé une cousine de Napoléon III et avait été deux fois ministre après le coup d’État, sentait que malgré cela il n’était pas grand’chose pour Saint-Loup et la société des Guermantes, lesquels à leur tour, comme il ne se plaçait pas au même point de vue qu’eux, ne comptaient guère pour lui.

…[il] en revanche, considérait Saint-Loup comme le fils d’un homme dont le comté avait été confirmé par l’Empereur

Alors, pour les familles qui ont hérité leurs titres de l’ancien régime, ceux qui doivent leur titres à Napoléon et ses héritiers ne sont que des arrivistes. Et dans l’autre sens, ces derniers considèrent les nobles de l’ancien régime comme des hypocrites.

Toutes ces jalousies doivent être super pour le moral et le fonctionnement de l’armée !

Samedi avec le capitaine Dreyfus

C’est un autre de ces moments où plusieurs choses habituelles arrivent en même temps. Le 29 est mon « anniversaire français », alors pour ne pas avoir un conflit avec Dimanche avec Marcel, je lis Proust un jour à l’avance cette semaine. L’année prochaine, je devrais être dans le 5e tome, et j’aurai un conflit avec la balado. Je brûlerai ce pont-là quand j’y arriverai (la citation habituelle en anglais est « on croisera ce pont-là quand on y arrivera » ; c’est mon détournement).

On reprend donc Le Côté de Guermantes. Cette fois, j’ai avancé de 35 pages.

Je m’ennuie de parler du comportement inapproprié du narrateur envers les femmes, mais encore une fois il réussit à me choquer :

Je reprenais mon chemin, et souvent dans la ruelle noire qui passe devant la cathédrale, comme jadis dans le chemin de Méséglise, la force de mon désir m’arrêtait ; il me semblait qu’une femme allait surgir pour le satisfaire ; si dans l’obscurité je sentais tout d’un coup passer une robe, la violence même du plaisir que j’éprouvais m’empêchait de croire que ce frôlement fût fortuit et j’essayais d’enfermer dans mes bras une passante effrayée.

Le monde a certainement changé à cet égard ; comme j’ai raconté il y a 3 ans, je n’oserais même pas dire bonjour dans une telle rencontre en plein jour. Mais ce n’est pas la première fois où il nous a dit qu’il prendrait des libertés rien qu’en croisant le chemin d’une dame, et je dois vraiment me demander si c’était l’époque où s’il avait un sens du bon comportement très mal formé. ([Croyez au pouvoir de « et ». — M. Descarottes])

Cette pensée nous a été donnée sur la route vers un dîner avec Saint-Loup. Il y arrive pour voir que :

des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le « feu éternel »

Et vous vous demandez pourquoi je n’achète que des queues.

Il évoque finalement Mme de Guermantes à Saint-Loup. On apprend un point de grammaire proustien de ça :

— Vous la connaissez, cette brave Oriane ? 

Cette « brave Oriane », comme il eût dit cette « bonne Oriane », ne signifiait pas que Saint-Loup considérât Mme de Guermantes comme particulièrement bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de simples renforcements de « cette », désignant une personne qu’on connaît…

Le narrateur dit ce que j’avais envie d’entendre :

— C’est que je vais vous dire, on m’a assuré qu’elle me croit tout à fait idiot.

— Cela, je ne le crois pas : Oriane n’est pas un aigle, mais elle n’est tout de même pas stupide.

Ô, Saint-Loup, vous ne connaissez pas votre tante comme nous la connaissons ! Tout de même, le narrateur fait une demande :

Mais pour Mme de Guermantes, si vous pouviez lui faire savoir, même avec un peu d’exagération, ce que vous pensez de moi, vous me feriez un grand plaisir.

En quelque sorte, ça nous amène à la conversation. Non, pas celle-là. Non, celle-là non plus.

— Mais voilà qu’il faut rejoindre les autres et je ne vous ai demandé que l’une des deux choses, la moins importante, l’autre l’est plus pour moi, mais je crains que vous ne me la refusiez ; cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ?

— Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue !

Ça fait, il demande la photo, mais Saint-Loup lui répond :

— Non, il faudrait que je lui demande la permission d’abord, me répondit-il.

Vous souvenez-vous que Saint-Loup était censé épouser une certaine Mlle d’Ambresac ? Le narrateur lui pose cette question, d’après ce qu’il avait entendu de la bande d’Albertine :

Je ne pus me tenir de demander à Robert, comme il me parlait de Balbec, s’il était vraiment décidé qu’il épousât Mlle d’Ambresac. Il me déclara que non seulement ce n’était pas décidé, mais qu’il n’en avait jamais été question, qu’il ne l’avait jamais vue, qu’il ne savait pas qui c’était.

Je ne sais pas s’il ment.

La conversation saut à l’affaire Dreyfus (Saint-Loup est pour ; le narrateur… plus sceptique que contre), puis à une comparaison de Balzac et Stendhal. Saint-Loup dit au narrateur :

Ah ! bien, je vois que tu es de mon avis, Bloch déteste Stendhal, je trouve cela idiot de sa part.

#JeSuisBloch.

On finit sur un long discours par Saint-Loup sur ses études militaires. Je vous rappelle que puisque l’on est dans l’affaire Dreyfus, on est avant la Première Guerre mondiale. Ce tome est apparu en 1920, alors Proust peut mettre dans sa bouche certaines choses qui pourraient être plus évidentes rétrospectivement :

Je ne sais s’il y aura encore des guerres ni entre quels peuples ; mais s’il y en a, sois sûr qu’il y aura (et sciemment de la part du chef) un Cannes, un Austerlitz, un Rosbach, un Waterloo, sans parler des autres, quelques-uns ne se gênent pas pour le dire. Le maréchal von Schieffer [sic] et le général de Falkenhausen ont d’avance préparé contre la France une bataille de Cannes, genre Annibal, avec fixation de l’adversaire sur tout le front et avance par les deux ailes, surtout par la droite en Belgique…

Il parlait du plan Schlieffen, mais se trompait de nom. Que la France ait eu Saint-Loup au pouvoir en 1914 !

Dimanche avec M. Sanson

On reprend maintenant Le côté de Guermantes. Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

Le narrateur rend visite à Saint-Loup à Doncières, son quartier militaire pas loin de Balbec. Dans la chambre de Saint-Loup, il remarque :

Saint-Loup y semblait presque présent grâce aux livres de travail qui étaient sur sa table à côté des photographies parmi lesquelles je reconnus la mienne et celle de Mme de Guermantes

Pourquoi est-ce que Saint-Loup a une photo de Mme de Guermantes ? Tout le monde, est-il aussi obsédé que le narrateur ? (Ah non, j’avais oublié — c’est sa tante.)

Le son de la montre de Saint-Loup sur la table provoque des réflexions sur les sens, mais surtout l’ouïe.

Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas faire chauffer auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil à celui d’une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel il est sage d’obéir en retirant… les prises électriques…

Et pour ce sourd total, comme la perte d’un sens ajoute autant de beauté au monde que ne fait son acquisition, c’est avec délices qu’il se promène maintenant sur une Terre presque édénique où le son n’a pas encore été créé.

Je ne suis pas sûr qu’il ait parlé à une personne sourde pour apprendre son avis sur cette « Terre presque édénique ». Je dirais simplement que même à son époque je crois que j’aurais hésité à idéaliser une situation que je ne connaissais pas personnellement. En anglais, je lui dirais en argot « you do you » ; après des recherches, l’expression la plus proche reste « Faites comme vous voulez. » Je suis profondément mal à l’aise avec ce morceau.

Le narrateur décide qu’il préférerait rester dans la chambre de Saint-Loup plutôt qu’à son hôtel. Il s’avère que Saint-Loup avait prédit ça et l’a déjà demandé à son capitaine. Mais quand le narrateur chante ses louanges, Saint-Loup répond :

l’homme que vous « adorez » pour peu de chose est le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté.

J’ai l’impression que Proust ne connaissait pas beaucoup de militaires non plus. Ils se diraient de telles choses les uns aux autres sans question — mais même là, uniquement aux autres de même grade ; à un civil, c’est tout autre chose.

Le narrateur pense à demander à Saint-Loup de lui donner la photo de Mme de Guermantes, mais ne le fait pas à haute voix. Dommage, d’un point de vue. On serait presque terminés avec la lecture :

Un jour Saint-Loup téléphona la duchesse pour lui passer le bonjour. Il lui mentionna qu’il avait donné sa photo à un certain garçon dont la famille vivait dans un appartement dans son hôtel particulier. Des jours plus tard, le jeune se retrouva dans une gendarmerie, et personne n’en entendit plus jamais parler.

Fin

La Recherche si Justin l’avait achevé après la mort de Proust

Je sais, je sais, c’est beaucoup trop court pour avoir l’air authentique.

Après une nuit à la caserne, le narrateur est obligé de se rendre à son hôtel. Ça provoque des réflexions sur le sommeil :

Malgré tout, le monde dans lequel on vit pendant le sommeil est tellement différent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sortir du nôtre…

Non loin de là est le jardin réservé où croissent comme des fleurs inconnues les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du datura, du chanvre indien…

Près de la grille est la carrière où les sommeils profonds viennent chercher des substances qui imprègnent la tête d’enduits si durs que, pour éveiller le dormeur, sa propre volonté est obligée, même dans un matin d’or, de frapper à grands coups de hache, comme un jeune Siegfried…

Quelquefois je n’avais rien entendu, étant dans un de ces sommeils où l’on tombe comme dans un trou duquel on est tout heureux d’être tiré un peu plus tard

Je n’ai pas la moindre idée de quoi il parle, faisant partie de « ceux qui ont de la peine à s’endormir ». Je suis jaloux de savoir qu’il y ait des gens pour qui il existe des genres de sommeil différents !

Il se passe que le narrateur décide qu’il pose trop de problèmes pour Saint-Loup de quitter la caserne pour lui rendre visite à l’hôtel, alors il commence à traîner autour des militaires. Essayez ça dans une base militaire de nos jours ! De toute façon, c’est comment :

il m’arrivait d’entendre parler de lui ; et je pus bien vite me rendre compte combien il était aimé et populaire.

Absolument étonnant qu’un civil puisse juste faire n’importe quoi dans ce contexte. D’autre part, peut-être que c’est plus réaliste que je ne le pense — dans Les Combattantes, qui s’est déroulé pendant la Première Guerre mondiale, des civils faisaient pareil.

J’arrête en notant que dans le deuxième tome, les vacances à Balbec ont été censées durer une semaine, mais ont fini par durer tout l’été ; dans ce même tome-là, Saint-Loup demandait au narrateur de lui rendre visite pendant un week-end. On a déjà passé plus de temps que ça à Doncières — je crains que ce soit le week-end le plus long de l’histoire !