On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 37 pages.
Vous souvenez-vous du moment dans « Du Côté de chez Swann » où le narrateur nous a dit qu’il rêvait juste de trouver une paysanne sur le chemin et la serrer dans ses bras sans consentement ? Il s’en souvient :
Sans doute rien ne rattachait d’une façon essentielle la femme de chambre de Mme Putbus au pays de Balbec ; elle n’y serait pas pour moi comme la paysanne que, seul sur la route de Méséglise, j’avais si souvent appelée en vain, de toute la force de mon désir.
Elle n’y serait pas ça pour vous car ses employeurs sont assez riches pour avoir de bons avocats, et pas genre guacamole ! D’accord, le mot consentement n’avait probablement pas la même importance à l’époque.
or on verra les circonstances faire non seulement que cette femme ne vint pas à Balbec, mais que je ne redoutai rien tant qu’elle y pût venir
HA HA ! (Façon Nelson Muntz des Simpson.)
Il nous a fallu 3 tomes et demi, mais on a enfin un vrai moment où la phrase « recherche du temps perdu » prend sens :
Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque… je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine… L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). Je venais d’apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand’mère…
On devait subir tout ça juste pour qu’il puisse enfin se souvenir de choses.
Mais ça devient vite flippant, car le narrateur s’endort, et un cauchemar digne d’Un violon sur le toit arrive :
Mais dès que je fus arrivé à m’endormir… le monde du sommeil… refléta, réfracta la douloureuse synthèse de la survivance et du néant…
je savais pourtant qu’elle existait encore, mais d’une vie diminuée, aussi pâle que celle du souvenir… Tout d’un coup… je venais de me rappeler que depuis de longues semaines j’avais oublié d’écrire à ma grand’mère. « Mon Dieu, me disais-je, comme elle doit être malheureuse dans cette petite chambre qu’on a louée pour elle… où elle est toute seule avec la garde qu’on a placée pour la soigner et où elle ne peut pas bouger… Elle doit croire que je l’oublie depuis qu’elle est morte ; comme elle doit se sentir seule et abandonnée ! »
Dans le cauchemar, il rencontre son père :
« Où est grand’mère ? dis-moi l’adresse. Est-elle bien ? Est-ce bien sûr qu’elle ne manque de rien ? — Mais non, me dit mon père, tu peux être tranquille. Sa garde est une personne ordonnée. On envoie de temps en temps une toute petite somme pour qu’on puisse lui acheter le peu qui lui est nécessaire. Elle demande quelquefois ce que tu es devenu. On lui a même dit que tu allais faire un livre. Elle a paru contente. Elle a essuyé une larme. »
Oui, il a certainement fait un livre ! Plusieurs kilos, en fait ! (Ne me reprochez pas que c’est une livre pour cette blague — j’ai déjà entendu les fous rires à travers l’écran.)
Il s’avère qu’Albertine est aux alentours de Balbec, mais le con nous dit :
Je m’informai si elle était venue elle-même, non pour la voir, mais pour m’arranger à ne pas la voir.
Malgré le fait qu’il est venu à Balbec pour draguer la camériste des Cambremer, quand ça arrive :
Sur la carte qu’on me remit, Mme de Cambremer avait griffonné qu’elle donnait une matinée le surlendemain.
il répond non, car tout à coup il déprime en pensant à sa grand-mère. On plonge donc dans des pages et des pages de pensées sur le chagrin, et il lâche enfin :
Toutefois ma pitié eût dans un élan nouveau dépassé les souffrances de ma grand’mère si j’avais su alors ce que j’ignorai longtemps, que ma grand’mère, la veille de sa mort, dans un moment de conscience et s’assurant que je n’étais pas là, avait pris la main de maman et, après y avoir collé ses lèvres fiévreuses, lui avait dit : « Adieu, ma fille, adieu pour toujours. »
Sans citer plus, il s’avère que la grand-mère était gravement malade pendant le séjour à Balbec, croyant même qu’elle y mourrait. Ça donne un caractère plus lourd au deuxième tome, mais venant dans le quatrième, sans le moindre signe au bon moment, ça me semble être de la triche. Et avec ça, on finit le premier chapitre de la deuxième partie de ce tome.



