Archives pour la catégorie Dimanche avec Marcel

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec un cauchemar

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 37 pages.

Vous souvenez-vous du moment dans « Du Côté de chez Swann » où le narrateur nous a dit qu’il rêvait juste de trouver une paysanne sur le chemin et la serrer dans ses bras sans consentement ? Il s’en souvient :

Sans doute rien ne rattachait d’une façon essentielle la femme de chambre de Mme Putbus au pays de Balbec ; elle n’y serait pas pour moi comme la paysanne que, seul sur la route de Méséglise, j’avais si souvent appelée en vain, de toute la force de mon désir.

Elle n’y serait pas ça pour vous car ses employeurs sont assez riches pour avoir de bons avocats, et pas genre guacamole ! D’accord, le mot consentement n’avait probablement pas la même importance à l’époque.

or on verra les circonstances faire non seulement que cette femme ne vint pas à Balbec, mais que je ne redoutai rien tant qu’elle y pût venir

HA HA ! (Façon Nelson Muntz des Simpson.)

Il nous a fallu 3 tomes et demi, mais on a enfin un vrai moment où la phrase « recherche du temps perdu » prend sens :

Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque… je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine… L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). Je venais d’apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand’mère…

On devait subir tout ça juste pour qu’il puisse enfin se souvenir de choses.

Mais ça devient vite flippant, car le narrateur s’endort, et un cauchemar digne d’Un violon sur le toit arrive :

Mais dès que je fus arrivé à m’endormir… le monde du sommeil… refléta, réfracta la douloureuse synthèse de la survivance et du néant…

je savais pourtant qu’elle existait encore, mais d’une vie diminuée, aussi pâle que celle du souvenir… Tout d’un coup… je venais de me rappeler que depuis de longues semaines j’avais oublié d’écrire à ma grand’mère. « Mon Dieu, me disais-je, comme elle doit être malheureuse dans cette petite chambre qu’on a louée pour elle… où elle est toute seule avec la garde qu’on a placée pour la soigner et où elle ne peut pas bouger… Elle doit croire que je l’oublie depuis qu’elle est morte ; comme elle doit se sentir seule et abandonnée ! »

Dans le cauchemar, il rencontre son père :

« Où est grand’mère ? dis-moi l’adresse. Est-elle bien ? Est-ce bien sûr qu’elle ne manque de rien ? — Mais non, me dit mon père, tu peux être tranquille. Sa garde est une personne ordonnée. On envoie de temps en temps une toute petite somme pour qu’on puisse lui acheter le peu qui lui est nécessaire. Elle demande quelquefois ce que tu es devenu. On lui a même dit que tu allais faire un livre. Elle a paru contente. Elle a essuyé une larme. »

Oui, il a certainement fait un livre ! Plusieurs kilos, en fait ! (Ne me reprochez pas que c’est une livre pour cette blague — j’ai déjà entendu les fous rires à travers l’écran.)

Il s’avère qu’Albertine est aux alentours de Balbec, mais le con nous dit :

Je m’informai si elle était venue elle-même, non pour la voir, mais pour m’arranger à ne pas la voir.

Malgré le fait qu’il est venu à Balbec pour draguer la camériste des Cambremer, quand ça arrive :

Sur la carte qu’on me remit, Mme de Cambremer avait griffonné qu’elle donnait une matinée le surlendemain.

il répond non, car tout à coup il déprime en pensant à sa grand-mère. On plonge donc dans des pages et des pages de pensées sur le chagrin, et il lâche enfin :

Toutefois ma pitié eût dans un élan nouveau dépassé les souffrances de ma grand’mère si j’avais su alors ce que j’ignorai longtemps, que ma grand’mère, la veille de sa mort, dans un moment de conscience et s’assurant que je n’étais pas là, avait pris la main de maman et, après y avoir collé ses lèvres fiévreuses, lui avait dit : « Adieu, ma fille, adieu pour toujours. » 

Sans citer plus, il s’avère que la grand-mère était gravement malade pendant le séjour à Balbec, croyant même qu’elle y mourrait. Ça donne un caractère plus lourd au deuxième tome, mais venant dans le quatrième, sans le moindre signe au bon moment, ça me semble être de la triche. Et avec ça, on finit le premier chapitre de la deuxième partie de ce tome.

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec la camériste

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 18 pages.

Ayant quitté Albertine pour les semaines à venir, le narrateur nous menace avec un deuxième « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » :

Certes ces causes d’erreur étaient loin d’être les seules, mais je n’ai plus le temps, avant mon départ pour Balbec (où, pour mon malheur, je vais faire un second séjour qui sera aussi le dernier)…

Je rêve — sincèrement — de dîner chez Le Balbec au Grand Hôtel, mais seulement s’il y a une autre avec moi, et si cette personne est prête à quitter Cabourg tout de suite après. C’est trop traumatisant autrement.

Quelqu’un d’horrible va rentrer dans l’histoire :

quand, avec l’efflorescence prodigieuse des ballets russes, révélatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benoist, du génie de Stravinski, la princesse Yourbeletieff, jeune marraine de tous ces grands hommes nouveaux, apparut portant sur la tête une immense aigrette tremblante inconnue des Parisiennes… on put croire que cette merveilleuse créature avait été apportée dans leurs innombrables bagages, et comme leur plus précieux trésor, par les danseurs russes ; mais quand à côté d’elle… nous verrons Mme Verdurin, nous pourrons répondre aux gens du monde qui crurent aisément Mme Verdurin fraîchement débarquée… que cette dame avait déjà existé dans des temps différents, et passé par divers avatars dont celui-là ne différait qu’en ce qu’il était le premier qui amenait enfin… le succès si longtemps et si vainement attendu par la Patronne.

Je savais déjà qu’elle jouera un rôle très important ; je me demandais seulement sous quelle porte elle allait glisser comme un serpent. On lit, étonnés, que :

Certes, le petit clan des Verdurin avait actuellement un intérêt autrement vivant que le salon légèrement nationaliste, plus encore littéraire, et avant tout bergottique, de Mme Swann. 

Madame Swann, littéraire ? Je meurs ! Mais il s’avère que les Verdurin sont des dreyfusards, alors que :

Pour Mme Swann, les antidreyfusards lui savaient, au contraire, gré d’être « bien pensante », ce à quoi, mariée à un juif, elle avait un mérite double.

Même avec cette vue en arrière, je refuse de croire que les Verdurin auraient pris parti de quelqu’un condamné par le gratin de la société. C’est contre leur caractère. C’est une fausse note, Proust ; je ne le crois pas du tout.

L’hilarité augmente vite :

Pour Odette, au commencement, quelques hommes de la plus haute société, curieux de connaître Bergotte, avaient été dîner chez elle… Ils parlèrent d’elle à quelques femmes de leur monde capables de s’intéresser à tant de nouveauté. Elles étaient persuadées qu’Odette, intime de Bergotte, avait plus ou moins collaboré à ses œuvres, et la croyaient mille fois plus intelligente que les femmes les plus remarquables du faubourg…

Arrête, Marcel, JPP ! J’ai lu Du côté de chez Swann ; c’est trop ! Pourtant :

« Quand nous ne nous doutions pas même qu’elle avait commencé à monter, se dit-on d’Odette, au moment où on vit entrer la comtesse Molé dans la loge, elle a franchi le dernier échelon. »

Bonjour, c’est le SAMU américain. On a retrouvé M. Busch dans le coma chez lui. On l’a ressuscité en lui lisant le suivant :

De sorte que Mme Swann pouvait croire que c’était par snobisme que je me rapprochais de sa fille.

Ça, c’est La Recherche que je connais ! Et ça continue :

Mais même le dreyfusisme de Swann était utile à Odette… Swann… ne se gênait pas, s’il voyait Odette se faire présenter à quelque dame nationaliste, de dire : « Ce serait une platitude de votre part de vous faire présenter à des antisémites. Je vous le défends. »… Pour la première fois ils voyaient quelqu’un qui se croyait « plus » qu’eux…Les hommes distingués pensaient que le fait que Mme Swann connût peu de gens du grand monde tenait à ce qu’elle devait être une femme supérieure…

Cette comédie d’erreurs, c’est La Recherche telle que l’on la connaît !

On passe ici à quelque chose entre les premier deux chapitres, intitulé « LES INTERMITTENCES DU CŒUR ». On est maintenant à Balbec.

Le directeur était venu en personne m’attendre à Pont-à-Couleuvre… Du reste, au fur et à mesure qu’il apprenait de nouvelles langues, il parlait plus mal les anciennes.

Il procède à mal prononcer beaucoup de français, comme « fixures » pour « fissures ».Ce qui suit est un peu un chef-d’œuvre de traduction, car le traducteur devait inventer tous autres jeux de mots pour remplacer ce qui n’aurait aucun sens en anglais.

On a bel et bien le bon narrateur encore une fois. Il est à Balbec en partie parce que :

les Verdurin… y avaient invité Mme Putbus. Le soir où je l’avais appris (à Paris), j’envoyai, en véritable fou, notre jeune valet de pied s’informer si cette dame emmènerait à Balbec sa camériste… D’ailleurs elle aurait peut-être meilleure idée de moi encore en sachant que je connaissais, non seulement les bourgeois locataires de la Raspelière mais ses propriétaires, et surtout Saint-Loup qui, ne pouvant me recommander à distance à la femme de chambre (celle-ci ignorant le nom de Robert), avait écrit pour moi une lettre chaleureuse aux Cambremer.

Oui, il est là pour draguer la camériste, tout parce qu’il avait entendu parler à Paris que son employeuse serait à Balbec en compagnie des Verdurin. Il est exactement l’homme que l’on ne le pense.

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec trois italiennes

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 22 pages.

Il s’avère que je n’aurais pas écrit une Langue de Molière récente si j’avais lu plus de Proust :

Françoise était ennuyée aussi, mais pour une tout autre raison. Elle venait d’installer sa fille à table pour un succulent repas.

Ben, l’anecdote restait quand même drôle.

Ceci est le début d’une plainte que la fille de Françoise est venue pour vivre avec la famille du narrateur. J’en passe largement, mais le narrateur note que le français parisien de la fille est très différent que celui de la villageoise Françoise :

La fille de Françoise, au contraire, parlait, se croyant une femme d’aujourd’hui et sortie des sentiers trop anciens, l’argot parisien et ne manquait aucune des plaisanteries adjointes. Françoise lui ayant dit que je venais de chez une princesse : « Ah ! sans doute une princesse à la noix de coco. » 

Je ne comprends pas s’il y a un jeu de mots avec la noix de coco. Le traducteur le rend différemment en anglais : « Ah ! sans doute la princesse du Brésil, d’où viennent les noix du Brésil. » Le mot pour « noix » dans ce cas est « nuts », et « nut » veut dire aussi un fou.

Il y a une invention de sci-fi dans son immeuble :

Comme, chaque fois que la porte cochère s’ouvrait, la concierge appuyait sur un bouton électrique qui éclairait l’escalier

N’oubliez pas qu’il attend Albertine. Je ne sais pas à quoi pensait Proust, mais il me semble que si un homme veut recevoir une femme chez lui dont il est amoureux, il ne met pas de preuves d’une autre femme en évidence. D’autre part, c’est bien connu qu’il ne faut pas m’écouter sur le sujet non plus :

Pour embellir un peu ma chambre, si Albertine venait encore, et parce que c’était une des plus jolies choses que j’avais, je remis, pour la première fois depuis des années, sur la table qui était auprès de mon lit, ce portefeuille orné de turquoises que Gilberte m’avait fait faire pour envelopper la plaquette de Bergotte…

Ai-je dit sci-fi ? Je voulais dire roman d’anticipation :

C’est ainsi que la découverte d’Edison avait permis à Françoise d’acquérir un défaut de plus, qui était de se refuser, quelque utilité, quelque urgence qu’il y eût, à se servir du téléphone. Elle trouvait le moyen de s’enfuir quand on voulait le lui apprendre, comme d’autres au moment d’être vaccinés.

Au fait, la traduction corrige Edison à Bell.

En parlant du téléphone, Albertine téléphone le con :

j’entendis tout à coup, mécanique et sublime… le bruit de toupie du téléphone. Je m’élançai, c’était Albertine. « Je ne vous dérange pas en vous téléphonant à une pareille heure ? — Mais non… », dis-je… « Est-ce que vous venez ? demandai-je d’un ton indifférent. — Mais… non, si vous n’avez pas absolument besoin de moi. »

Notre manipulateur préféré manipule :

— …je viendrai demain ou après-demain, pour m’excuser. — Oh ! non, Albertine, je vous en prie, après m’avoir fait perdre une soirée… , laissez-moi au moins la paix les jours suivants. Je ne serai pas libre avant une quinzaine de jours ou trois semaines. Écoutez, si cela vous ennuie que nous restions sur une impression de colère… que vous veniez tout de suite…

Albertine dit qu’elle ne vient pas, et le narrateur remarque, sans charité :

Albertine, au reste, faisait… partie de ce genre de personnes à qui la concierge promet à votre porteur de faire remettre la lettre quand elle rentrera — jusqu’au jour où vous vous apercevez que c’est précisément elle, la personne rencontrée dehors et à laquelle vous vous êtes permis d’écrire, qui est la concierge.

C’est-à-dire qu’il ne connaîtra jamais la vérité sur sa vie. Mais il la convainc enfin, et quand Françoise l’annonce, elle ajoute :

elle devait être dans des endroits qu’elle s’amusait bien car elle ne m’a pas seulement dit qu’elle était contrariée d’avoir fait attendre monsieur, elle m’a répondu d’un air de se fiche du monde : « Mieux vaut tard que jamais ! »

Françoise est un bon juge de caractère. Le narrateur est fâché et la critique vivement. Elle mérite un meilleur employeur. De toute façon, il avoue dans sa tête qu’elle a raison qu’Albertine ne rend jamais rien, ce qui lui rappelle un dicton de Combray :

« Mangeons mon pain,
— Je le veux bien.
— Mangeons le tien.
— Je n’ai plus faim. »

Albertine entre et remarque le portefeuille de Gilberte :

« Oh ! le joli portefeuille que vous avez là ! — Prenez-le, je vous le donne en souvenir. — Vous êtes trop gentil… »

Naturellement, dès qu’Albertine part, il écrit une courte lettre à Gilberte, sans mentionner le portefeuille.

On finit avec le duc de Guermantes en train de devenir une parodie de lui-même. Vous souvenez-vous qu’il est infidèle à la duchesse et aussi antidreyfusard ?

le duc de Guermantes avait connu aux eaux trois charmantes dames (une princesse italienne et ses deux belles-sœurs)… il avait affaire à des femmes d’une intellectualité supérieure et avec lesquelles, comme il le disait, il n’était pas de force… Chaque fois qu’un fait « écrasant » contre Dreyfus se produisait et que le duc, croyant que cela allait convertir les trois dames charmantes, venait le leur annoncer, elles riaient beaucoup et n’avaient pas de peine, avec une grande finesse de dialectique, à lui montrer que l’argument était sans valeur et tout à fait ridicule. Le duc était rentré à Paris dreyfusard enragé…

Mais il est à remarquer que tous les dix ans, quand on a laissé un homme rempli d’une conviction véritable, il arrive qu’un couple intelligent, ou une seule dame charmante, entrent dans sa société et qu’au bout de quelques mois on l’amène à des opinions contraires.

Mesdames ? J’écoute !

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec un sigisbée

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 35 pages.

Le narrateur est parti dans une pièce avec M. de Charlus et les fils de Mme de Surgis, quand Mme de Saint-Euverte passe devant eux. Le baron, voulant insulter cette dernière, lâche :

— Croyez-vous que cet impertinent jeune homme, dit-il en me désignant à Mme de Surgis, vient de me demander… si j’allais chez Mme de Saint-Euverte, c’est-à-dire, je pense, si j’avais la colique.

Dans la version anglaise, il dit plutôt la diarrhée. Il poursuit cette ligne :

Je tâcherais en tout cas de m’en soulager dans un endroit plus confortable que chez une personne qui, si j’ai bonne mémoire, célébrait son centenaire quand je commençai à aller dans le monde, c’est-à-dire pas chez elle.

Il y en a beaucoup plus, mais ça donne l’idée. Elle a son côté arriviste, comme tous les personnages, mais vraiment, c’est indécent. Pour une fois, le narrateur est d’accord :

Pour ma part, j’étais indigné de l’abominable petit discours que venait de tenir M. de Charlus.

Puis, le narrateur parle de l’une de mes bêtes noires, car Mme de Saint-Euverte ri de sa propre réponse :

Je restai sérieux… D’autre part, les gens qui rient si fort de ce qu’ils disent, et qui n’est pas drôle, nous dispensent par là, en prenant à leur charge l’hilarité, d’y participer.

Le narrateur reprend avec Swann avant de quitter enfin cette soirée interminable. Swann confie sa version de sa conversation avec le prince de Guermantes :

« Mon cher Swann, m’a dit le prince de Guermantes, vous m’excuserez si j’ai paru vous éviter depuis quelque temps… j’avais entendu dire… que vous aviez, dans la malheureuse affaire qui divise le pays, des opinions entièrement opposées aux miennes. Or, mon cher Swann, il y a environ un an et demi, une conversation que j’eus avec le général de Beauserfeuil me donna le soupçon que, non pas une erreur, mais de graves illégalités, avaient été commises dans la conduite du procès. »

Le narrateur interrompt Swann pour demander si les rumeurs sur Charlus sont vrais, nous disant que « je mentais doublement… je savais fort bien… que ce que je voulais dire était vrai. » Swann montre sa naïveté :

il ne va jamais très loin avec les femmes, cela a donné une espèce de crédit aux bruits insensés dont vous voulez parler.

Non, moi, je ne vais jamais très loin, Swann ; Charlus va dans l’autre sens. C’est pas la même chose ! Ça dit, Swann reprend sur le prince :

Mais par cette idée d’illégalité, je me mis à étudier ce que je n’avais pas voulu lire, et voici que des doutes, cette fois non plus sur l’illégalité mais sur l’innocence, vinrent me hanter… Mais je suis d’une famille de militaires, je ne voulais pas croire que des officiers pussent se tromper… Dès lors, en cachette de la Princesse, je me mis à lire tous les jours le Siècle, l’Aurore ; bientôt je n’eus plus aucun doute…

Il demande donc à son prêtre de dire une messe pour Dreyfus. Mais il y a un problème — quelqu’un d’autre l’a déjà demandé :

Comment, lui dis-je, il y a un autre catholique que moi qui est convaincu de son innocence ? — Il faut le croire. — Mais la conviction de cet autre partisan doit être moins ancienne que la mienne. — Pourtant, ce partisan me faisait déjà dire des messes quand vous croyiez encore Dreyfus coupable. — Ah ! je vois bien que ce n’est pas quelqu’un de notre milieu. — Au contraire ! — Vraiment, il y a parmi nous des dreyfusistes ? Vous m’intriguez ; j’aimerais m’épancher avec lui, si je le connais, cet oiseau rare. — Vous le connaissez. — Il s’appelle ? — La princesse de Guermantes.

Vraiment, c’est le moment le plus hilarant de tout Proust jusqu’ici !

Swann évoque Gilberte avec le narrateur, et les vieilles bêtises reviennent :

Je n’avais plus envie de la voir ni même cette envie de lui montrer que je ne tenais pas à la voir et que chaque jour, quand je l’aimais, je me promettais de lui témoigner quand je ne l’aimerais plus.

Le narrateur parle avec la princesse de Guermantes sur M. de Charlus et décide qu’elle est tombée amoureuse de lui. Ceci, c’est choquant :

Mais ce qui me révéla tout d’un coup l’amour de la Princesse, ce fut un fait particulier et sur lequel je n’insisterai pas ici, car il fait partie du récit tout autre où M. de Charlus laissa mourir une reine plutôt que de manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur d’omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé.

Le narrateur quitte enfin la soirée en compagnie du duc et de la duchesse de Guermantes. Il veut rentrer (car Albertine est censée lui rendre visite), mais le duc essaie de le convaincre de venir avec eux à encore une autre soirée où il y aura la princesse de Parme. On finit avec son boniment :

Elle chante tout le temps vos louanges, elle ne jure que par vous. Vous avez la chance — comme elle est un peu mûre — qu’elle soit d’une pudicité absolue. Sans cela elle vous aurait certainement pris comme sigisbée, comme on disait dans ma jeunesse, une espèce de cavalier servant. 

Pour info :

Un sigisbée… est un homme qui, dans la noblesse de l’Italie du xviiie siècle, accompagnait officiellement et au grand jour une dame mariée.

Sigisbée

Mme Lemoine, si vous en cherchez un, je connais un type !

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec la marquise de Surgis

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

On écoutait aux portes d’une conversation où Swann avait été dénoncé pour être dreyfusard la dernière fois. Je ne sais pas si l’on disait « Français de souche » à l’époque, mais quelque part, Charles Maurras sourit en écoutant le duc de Guermantes :

Mais jusqu’à ce jour — excusez-moi, Froberville — j’avais eu la faiblesse de croire qu’un juif peut être Français, j’entends un juif honorable, homme du monde. Or Swann était cela dans toute la force du terme. Hé bien ! il me force à reconnaître que je me suis trompé, puisqu’il prend parti pour ce Dreyfus (qui, coupable ou non, ne fait nullement partie de son milieu, qu’il n’aurait jamais rencontré)

Ce « coupable ou non » met le sujet complètement au-delà des faits, non ? C’est désormais une question de « s’il ne le connaissait pas personnellement, il fallait prendre parti contre ». Mais après ça, il critique Swann pour son mariage, disant que le choix d’Odette a blessé Oriane (comment ça ? Elle avait déjà épousé le duc !). Il se plaint :

Que voulez-vous, l’amour est l’amour quoique, à mon avis, il doive rester dans certaines bornes. J’excuserais encore un jeune homme, un petit morveux, se laissant emballer par les utopies.

Si j’étais là, j’aurais rétorqué : « Vous auriez pu le présenter à quelqu’un d’autre, vous ! » J’ai exactement la même plainte contre des américains de ma connaissance qui me critiquent pour être single cinglé célibataire.

Je veux désespérément quitter le sujet, mais le duc dit quelque chose qui pourrait être dans les journaux de nos jours :

[M]ême au point de vue de ses chers juifs, puisqu’il tient absolument à les soutenir, Swann a fait une boulette d’une portée incalculable. Il prouve qu’ils sont en quelque sorte forcés de prêter appui à quelqu’un de leur race, même s’ils ne le connaissent pas. C’est un danger public.

Ces « ils » sinistres. Comme j’aurais aimé lire l’avis de Proust sur notre époque racisée !

Pour sa part, la duchesse se plainte au narrateur qu’elle ne veut pas faire la connaissance de Gilberte et Odette, car :

ces deux créatures… m’ont privée du plus agréable de mes amis pendant quinze ans

Mme la duchesse s’excuse de la soirée en disant que demain, elle part de Paris :

Je vous dirai… que je suis arrivée à mon âge sans connaître les vitraux de Montfort-l’Amaury. C’est honteux, mais c’est ainsi. Alors pour réparer cette coupable ignorance, je me suis promis d’aller demain les voir.

Il s’agit de l’église Saint-Pierre, dont sa forme présente date du XVe siècle et la reine Anne de Bretagne. Voici un album avec les vitraux. Cependant, le village se trouve à 30 km de Versailles, à seulement 45 km de la Tour Eiffel.

Ayant passé un agréable 300 pages sans avoir vu Saint-Loup, il revient, étant à la soirée du prince de Guermantes. La première chose qu’il fait, c’est de se plaindre au narrateur :

Ne nous mettons pas près de mon oncle Palamède, sans cela nous allons être happés… Je n’en veux pas à mon oncle, seulement je trouve drôle que mon conseil de famille, qui s’est toujours montré si sévère pour moi, soit composé précisément des parents qui ont le plus fait la bombe, à commencer par le plus noceur de tous, mon oncle Charlus… qui a eu autant de femmes que don Juan, et qui à son âge ne dételle pas.

Nan, mais sérieusement ! Qui lui raconte ces salades à la sauce don Juan ?

En aparté, le narrateur se pense :

Robert avait bien tort de trouver extraordinaire que des leçons de sagesse fussent données à un jeune homme par des parents qui ont fait les fous, ou le font encore.

Le narrateur lui pose la question :

« Mais es-tu sûr que M. de Charlus ait eu tant de maîtresses ? » demandai-je, non certes dans l’intention diabolique de révéler à Robert le secret que j’avais surpris, mais agacé cependant de l’entendre soutenir une erreur avec tant de certitude et de suffisance.

Ça ne mène nulle part. Il fallait essayer.

Pour sa part, de Charlus taquine une certaine marquise de Surgis, dans le but de lui faire le présenter à ses deux fils :

« Comme ces deux jeunes gens ont un air étrange ! Regardez cette curieuse passion du jeu, marquise », dit M. de Charlus, en désignant à Mme de Surgis ses deux fils… « ce sont peut-être des Turcs »…

Celle à qui il pouvait tenir indéfiniment les propos les plus complimenteurs aurait pu être jalouse du regard que, tout en causant avec elle, il lançait à un homme qu’il feignait ensuite de n’avoir pas remarqué.

Mme de Surgis lui présente ainsi Arnulphe et Victurnien. Un Saint-Louo dégouté et naïf aura le dernier mot :

C’est à mourir de rire. Jusqu’au chien du logis, il s’efforce de complaire. C’est d’autant plus drôle que mon oncle déteste les gigolos.

Un véritable inspecteur Clouseau, celui-ci !-

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec l’ambassadrice turque

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 35 pages.

Ayant échoué dans la tâche de recruter quelqu’un — vraiment, n’importe qui ! — pour le présenter au prince de Guermantes, le narrateur revient vers (roulement de tambour)… vous le saviez déjà :

Je n’avais plus recours qu’auprès de M. de Charlus, rentré dans une pièce du bas

J’ai lu des trucs sur ce livre au-delà du texte lui-même, et je sais que les critiques considèrent M. de Charlus d’être quelqu’un de dégoûtant, mais pas pourquoi. J’ai tout à coup une idée :

« Mon cousin, dit Mme de Gallardon, permettez-moi de vous présenter mon neveu Adalbert… »

il ajouta sans même regarder le jeune homme : « Bonsoir, Monsieur », d’un air bourru et d’une voix si violemment impolie, que tout le monde en fut stupéfait…

peut-être, désireux de pousser plus tard sa pointe avec un aussi agréable cousin, voulait-il se donner les avantages d’une agression préalable, comme les souverains qui, avant d’engager une action diplomatique, l’appuient d’une action militaire.

J’ai abrégé une discussion de l’avis de Mme de Gallardon sur les mœurs de de Charlus, mais cette dernière partie est dégueulasse, peu importe son avis de l’homosexualité. Les réunions de famille ne sont pas de sites de rencontres ! (La première personne qui évoque soit le nord de la France soit le sud-est des États-Unis aura des problèmes.)

De Charlus est quand même sur le point de rendre le service souhaité au narrateur, qui fait un Justin :

si je n’avais pas eu la malheureuse idée d’ajouter par scrupule… « Vous savez que je les connais très bien, la Princesse a été très gentille pour moi. — Hé bien, si vous les connaissez, en quoi avez-vous besoin de moi pour vous présenter »

Bravo, chapeau. Je n’aurais pas pu faire pire.

C’est enfin M. de Breauté qui fait l’affaire, et le prince semble connaître un peu la famille, en répondant :

« Est-ce que vous comptez suivre la carrière de monsieur votre père », me dit-il d’un air distant, mais d’intérêt.

Mais la conversation est interrompue car le prince voit Swann, pas invité, et :

l’avait aussitôt, avec la puissance d’une pompe aspirante, entraîné avec lui au fond du jardin, même, dirent certaines personnes, « afin de le mettre à la porte ».

L’ambassadrice turque fait son retour :

« Ah ! quelle femme délicieuse que la Princesse ! Quel être supérieur à tous ! »

Il n’y avait pas si longtemps que chez « Oriane » cette même personnalité diplomatique m’avait dit, d’un air motivé et sérieux, que la princesse de Guermantes lui était franchement antipathique. 

Charmant, ce comportement.

Le duc et duchesse arrivent enfin. Vous souvenez-vous que le narrateur croyait que l’invitation était une farce ? La duchesse s’en moque :

« Cette idée de croire que vous n’étiez pas invité ! Et puis, il y avait moi. Croyez-vous que je n’aurais pas pu vous faire inviter chez ma cousine ? »

La traduction anglaise ajoute « On est toujours invité ! » après la première phrase, ce que je trouve franchement impossible à croire dans la bouche d’Oriane. Le narrateur ajoute :

Je dois dire qu’elle fit souvent, dans la suite, des choses bien plus difficiles pour moi…

Je suis sur le point d’espérer qu’elle trompe le duc avec le narrateur. Les trois le mériteraient, tous pour des raisons différentes.

Je m’ennuie du sujet, mais le narrateur écoute M. de Charlus en train de parler à M. de Vaugoubert sur certains employés du Quai d’Orsay :

comme chaque sens perd de sa force et de sa vivacité, s’atrophie quand il n’est plus mis en usage, M. de Vaugoubert… avait perdu la perspicacité spéciale qui se trouvait rarement en défaut chez M. de Charlus… à reconnaître ceux qui, sous le déguisement de l’uniforme, étaient au fond ses pareils.

C’est-à-dire qu’il n’a plus son « gaydar », comme on dit en anglais (et apparemment, en argot français). Encore une fois, Proust en fait un parallèle avec le judaïsme, en rappelant Racine :

Mais ces révélations rapides, pareilles à celles qui dans les tragédies de Racine apprennent à Athalie et à Abner que Joas est de la race de David, qu’Esther assise dans la pourpre a des parents youpins…

Wiktionnaire ajoute que ce dernier mot est « nettement raciste et antisémite » ; il ne m’est pas clair que ces sentiments sont donc attribués à Charlus ou Vaugoubert.

On passe une douzaine de pages avec les mésaventures d’une certaine Mme de Saint-Euverte, qui assiste à ces soirées pour recruter des invités pour ses propres salons. Mais on finit cette fois avec quelque chose qui met la lumière sur l’hypocrisie des Guermantes à la fin du dernier tome. On voyait qu’Oriane ressentait clairement de l’amitié envers Swann, et était mal à l’aise face aux bêtises de son mari. Cependant, quand un invité, le colonel de Froberville lâche :

Le Prince a purement et simplement fait une algarade à Swann et lui a fait assavoir, comme disaient nos pères, de ne plus avoir à se montrer chez lui, étant donné les opinions qu’il affiche… [il] aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré.

le duc de Guermantes répond que :

rien que pour Oriane, il n’aurait pas dû faire cela, il aurait dû désavouer ouvertement les Juifs et les sectateurs du condamné.

Oriane trahit l’amitié dont on a entendu parler au fil des trois tomes précédents en répondant :

« Mais c’est vrai, je n’ai aucune raison de cacher que j’avais une sincère affection pour Charles ! »

Aussi récemment que plus tôt dans la même soirée. Dante l’aurait mis dans le Cocyte pour ça. Ou peut-être pas, vu que Swann ne compte pas comme être humain.

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec le duc de Châtellerault

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

Vraiment, aucun temps ne s’est passé entre le dernier tome et celui-ci. La deuxième partie ouvre sur :

Comme je n’étais pas pressé d’arriver à cette soirée des Guermantes où je n’étais pas certain d’être invité, je restais oisif dehors

Moi aussi, je traîne souvent devant les maisons de gens qui ne m’ont pas invité chez eux.

On n’a que commencé avec les rencontres clandestines et anonymes :

Devant l’hôtel de la princesse de Guermantes, je rencontrai le duc de Châtellerault…

Il y avait quelqu’un qui, ce soir-là comme les précédents, pensait beaucoup au duc de Châtellerault…c’était l’huissier de Mme de Guermantes. [Cette Mme est la princesse, pas la duchesse — Justin]

l’huissier de la princesse avait rencontré dans les Champs-Élysées un jeune homme qu’il avait trouvé charmant mais dont il n’avait pu arriver à établir l’identité… Toutes les faveurs que l’huissier s’était figuré avoir à accorder à un monsieur si jeune, il les avait au contraire reçues. Mais M. de Châtellerault… s’était borné à se faire passer pour un Anglais, et à toutes les questions passionnées de l’huissier, désireux de retrouver quelqu’un à qui il devait tant de plaisir et de largesses, le duc s’était borné à répondre, tout le long de l’avenue Gabriel : « I do not speak french. »

Pauvre M. le duc — l’huissier est responsable d’annoncer les invités en entrant dans la maison, et il reconnaît son sex-friend (Quoi ? C’est du français !) :

En demandant à son « Anglais » de l’avant-veille quel nom il devait annoncer, l’huissier n’était pas seulement ému, il se jugeait indiscret, indélicat… Le duc le regarda, le reconnut, se vit perdu…

Le narrateur n’est pas Dieu, alors je dois poser la question, même si rhétorique : comment sait-il tout ça ? Il a aperçu les ébats de Julien et de Charlus, mais il n’a rien vu chez M. de Châtellerault.

On apprend enfin que l’invitation était réelle :

Elle m’aperçut comme j’étais à quelques pas d’elle et, ce qui ne me laissa plus douter que j’avais été victime d’une machination, au lieu de rester assise comme pour les autres invités, elle se leva, vint à moi.

Est-ce que le cercle est sur le point de s’agrandir ?

De profession à profession, on se devine, et de vice à vice aussi. M. de Charlus et M. de Sidonia avaient chacun immédiatement flairé celui de l’autre…

Nan, et vous êtes tous des pervers pour avoir pensé autrement :

…et qui, pour tous les deux, était, dans le monde, d’être monologuistes, au point de ne pouvoir souffrir aucune interruption.

Vous ne vous souvenez certainement pas du professeur E…. Oui, c’est son nom dans le livre, points de suspension compris. C’était le médecin qui avait visité la grand-mère juste avant sa mort, après Cottard :

Je fus à ce moment arrêté par un homme assez vulgaire, le professeur E… Il avait été surpris de m’apercevoir chez les Guermantes. Je ne l’étais pas moins de l’y trouver, car jamais on n’avait vu, et on ne vit dans la suite, chez la princesse, un personnage de sa sorte. Il venait de guérir le prince, déjà administré, d’une pneumonie infectieuse…

C’est ça, la gratitude. Il ne reste qu’un serviteur aux yeux de cette classe.

Professeur E… aurait aimé rester dans la compagnie du narrateur, car il ne connaît personne, mais le narrateur aperçoit le marquis de Vaugoubert, de qui il désire un service. Il ajoute :

Les proportions de cet ouvrage ne me permettent pas d’expliquer ici à la suite de quels incidents de jeunesse M. de Vaugoubert était un des seuls hommes du monde (peut-être le seul) qui se trouvât ce qu’on appelle à Sodome être « en confidences » avec M. de Charlus. 

Si laconique, Proust !

Il passe des pages pour nous raconter la médiocrité de Vaugoubert en tant que diplomate, mais le narrateur voulait que monsieur lui présente au prince de Guermantes. Au lieu de ça, le narrateur se retrouve avec Mme la marquise de Vaugoubert, ce qui l’ennuie parce que :

j’avais convenu avec Albertine… qu’elle viendrait me voir un peu avant minuit.

Ne vous inquiétez pas, il a ses priorités :

on fût à cette époque torride de l’année où la sensualité libérée visite plus volontiers les organes du goût, recherche surtout la fraîcheur. Plus que du baiser d’une jeune fille elle a soif d’une orangeade, d’un bain, voire de contempler cette lune épluchée et juteuse qui désaltérait le ciel.

Quant à la relation entre le marquis et sa femme :

On disait au ministère… que… c’était le mari qui portait les jupes et la femme les culottes… Mme de Vaugoubert, c’était un homme. 

Il ne dit pas qu’elle est lesbienne, juste que :

la femme n’a d’abord pas les caractères masculins, elle les prend peu à peu, pour plaire à son mari

De sa part, son avis du narrateur :

je sentais qu’elle me considérait avec intérêt et curiosité comme un de ces jeunes hommes qui plaisaient à M. de Vaugoubert

Il ne vous étonnera pas à découvrir qu’elle ne présente pas le narrateur au prince !

Dimanche avec des orchidées

On reprend « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de seulement 20 pages, mais elles étaient parmi les plus dures à lire de tout le roman. Que l’on me cogne avec un manuel botanique plutôt que relire cette partie !

Pour les fans des restos américains, je dois citer cette pépite qui suggère qu’il était une fois, les choses étaient pareilles aux deux côtés de l’Atlantique :

il y a des extrémistes qui… sont servis, avec une politesse sous laquelle couve l’indignation, par un garçon qui, comme les soirs où il sert les dreyfusards, aurait plaisir à aller chercher la police s’il n’avait avantage à empocher les pourboires.

Je ne veux pas vous donner l’idée que l’on a fini avec l’homosexualité. Loin de ça :

Laissons pour le moment de côté ceux qui… méprisent les femmes, font de l’homosexualité le privilège des grands génies et des époques glorieuses…

Il continue son obsession avec son idée que les homosexuels sont en quelque sorte des femmes :

Sans doute le jeune homme qui a cette tête délicieuse ne dit pas : « Je suis une femme. » Même si… il vit avec une femme, il peut lui nier que lui en soit une, lui jurer qu’il n’a jamais eu de relations avec des hommes. Qu’elle le regarde comme nous venons de le montrer, couché dans un lit, en pyjama, les bras nus, le cou nu sous les cheveux noirs. Le pyjama est devenu une camisole de femme, la tête celle d’une jolie Espagnole… Du reste, même à son exigeante maîtresse, il a beau ne pas avouer (si elle n’est pas gomorrhéenne) : « Je suis une femme »

Il suit un passage que je ne peux pas comprendre du tout où il essaye d’expliquer les jalousies entre des hommes homosexuels quand l’un d’entre eux fait des amis avec une lesbienne. Au moins, c’est ce que j’en tire. Je dirais seulement que Proust croyait probablement qu’il épatait la bourgeoisie avec cette discussion, mais pour le lecteur moderne anglophone affronté par plusieurs milliers de genres (je ne plaisante même pas un peu, mais je vous préviens qu’il s’agit d’une culture très en ligne, et que très peu de ça est connu du grand public), c’est presque pittoresque.

Je ne vais même pas expliquer pourquoi il a écrit ça :

Méduse ! Orchidée !

Sachez juste que l’on est toujours dans son discours sur l’homosexualité. Mais il revient à l’orchidée qu’il était en train d’observer :

M. de Charlus m’avait distrait de regarder si le bourdon apportait à l’orchidée le pollen qu’elle attendait depuis si longtemps, qu’elle n’avait chance de recevoir que grâce à un hasard si improbable qu’on le pouvait appeler une espèce de miracle. Mais c’était un miracle aussi auquel je venais d’assister…

Je ne sais pas en quoi un rendez-vous anonyme est un miracle, mais Proust n’a jamais entendu parler du SIDA.

Je partage ça juste pour vous emmerder :

Par là les invertis, qui se rattachent volontiers à l’antique Orient ou à l’âge d’or de la Grèce, remonteraient plus haut encore, à ces époques d’essai où n’existaient ni les fleurs dioïques, ni les animaux unisexués, à cet hermaphrodisme initial dont quelques rudiments d’organes mâles dans l’anatomie de la femme et d’organes femelles dans l’anatomie de l’homme semblent conserver la trace. 

Vingt… pages… de ça. Que l’on revienne aux soirées interminables des Guermantes !

Ô Françoise, je meurs :

« Ah ! c’est un si bon homme que le baron, ajoutait-elle, si bien, si dévot, si comme il faut ! Si j’avais une fille à marier et que j’étais du monde riche, je la donnerais au baron les yeux fermés. »

Non, mais sérieusement, Françoise :

« Le baron et Jupien, c’est bien le même genre de personnes. »

(Elle ne sait rien de ça.)

Avec ces mots, on atteint la fin de la première partie, un point d’arrêt naturel :

En tout cas, ce jour-là, avant ma visite à la duchesse, je ne songeais pas si loin et j’étais désolé d’avoir, par attention à la conjonction Jupien-Charlus, manqué peut-être de voir la fécondation de la fleur par le bourdon.

Je ne peux que rejoindre le célèbre Nelson Muntz des Simpson, avec sa riposte immortelle :

HA HA.

Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec un voyeur

On commence le 4e tome de Proust, Sodome et Gomorrhe. À noter, ce livre est réputé pour contenir la phrase la plus longue du roman, ce qui dépasse 900 mots. En fait, je l’ai rencontrée juste à la fin de cette première fois — elle prend presque 3 pages toute seule ! J’ai eu un jour et n’ai avancé que de 24 pages.

Voici le dernier pavé :

C'est la version anglaise, Sodom and Gomorrah, avec une photo de Proust en noir et blanc -- mais avec une teinte verte -- sur les 2/3 à gauche de la couverture.

Et voici nos nouvelles madeleines de Proust. La mérite en revient à La bibliothèque Roz ; vous aurez les détails avec la recette mardi.

Madeleines au citron et aux amandes

Le livre commence avec une citation :

« La femme aura Gomorrhe
et l’homme aura Sodome. »

Alfred de Vigny

Et le lecteur aura des ennuis.

J’ai déjà parlé plusieurs fois de mes soupçons que M. de Charlus cherchait une relation homosexuelle avec le narrateur. Juste après l’épigraphe, on lit :

On sait que bien avant d’aller… rendre au duc et à la duchesse la visite que je viens de raconter, j’avais épié leur retour et fait, pendant la durée de mon guet, une découverte, concernant particulièrement M. de Charlus, mais si importante en elle-même que j’ai jusqu’ici…différé de la rapporter. 

Il s’avère que le narrateur, avec ses habitudes typiques de se cacher pour espionner la duchesse, s’était caché en face de la rue, et avait aperçu M. de Charlus. Il croyait que de Charlus était là pour rendre visite à Mme de Villeparisis. Pourtant, il est caché tout près de Jupien. Il nous dit qu’il s’intéresse à une fleur et un insecte :

je me demandais si l’insecte improbable viendrait, par un hasard providentiel, visiter le pistil offert et délaissé.

Il voit la rencontre du baron et Jupien, ce qu’il croit est pour la première fois :

Face à face, dans cette cour où ils ne s’étaient certainement jamais rencontrés… le baron… regardait avec une attention extraordinaire l’ancien giletier… cependant que celui-ci… contemplait d’un air émerveillé l’embonpoint du baron vieillissant. 

Il s’avère que l’insecte et la fleur étaient là, comme toujours chez Proust, pour servir comme modèle :

Le baron… regardait dans le vague de la façon qu’il pensait mettre le plus en valeur la beauté de ses prunelles, prenait un air fat, négligent, ridicule. Or Jupien… redressé la tête, donnait à sa taille un port avantageux, posait avec une impertinence grotesque son poing sur la hanche, faisait saillir son derrière, prenait des poses avec la coquetterie qu’aurait pu avoir l’orchidée pour le bourdon providentiellement survenu. 

Allez chercher une chambre, vous deux. (Je consulte Wikipédia… ô. Ô.) Mais vraiment, même pas un mot dans cette affaire ? Le narrateur ajoute :

Mais justement la beauté des regards de M. de Charlus et de Jupien venait, au contraire, de ce que, provisoirement du moins, ces regards ne semblaient pas avoir pour but de conduire à quelque chose.

Pauvre con. Une page plus tard, il nous rappelle qu’il est voyeur depuis Combray :

Puis peut-être un obscur ressouvenir de la scène de Montjouvain, caché devant la fenêtre de Mlle Vinteuil. De fait, les choses de ce genre auxquelles j’assistai…

Et deux pages après ça :

Car d’après ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées.

J’ai besoin d’une vulgarité argotique anglophone : No shit, Sherlock. Wiktionnaire l’explique :

Réponse acerbe à une remarque perçue comme évidente

No shit, Sherlock

Une demi-heure plus tard, les deux sortent de l’atelier de Jupien, et le baron pose des questions sur le quartier, ce qui provoque une réponse énervée de Jupien :

il répondit : « Je vois que vous avez un cœur d’artichaut. » Proféré d’un ton douloureux, glacial et maniéré, ce reproche fut sans doute sensible à M. de Charlus…

Je ne me décrirai plus jamais avec cette métaphore. Je la croyais plus innocente !

Après plus de conversation, de Charlus laisse tomber ce qui lui plaît :

Pour les jeunes gens du monde par exemple, je ne désire aucune possession physique, mais je ne suis tranquille qu’une fois que je les ai touchés, je ne veux pas dire matériellement, mais touché leur corde sensible.

Il donne un exemple qui apparemment le narrateur ne reconnaît pas :

« Pour revenir aux jeunes gens qui ne sont pas du peuple, reprit le baron, en ce moment j’ai la tête tournée par un étrange petit bonhomme, un intelligent petit bourgeois, qui montre à mon égard une incivilité prodigieuse. Il n’a aucunement la notion du prodigieux personnage que je suis et du microscopique vibrion qu’il figure. »

Sherlock réfléchit :

Jusqu’ici je m’étais trouvé, en face de M. de Charlus, de la même façon qu’un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n’a pas remarqué la taille alourdie, s’obstine, tandis qu’elle lui répète en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », à lui demander indiscrètement : « Qu’avez-vous donc ? » Mais que quelqu’un lui dise : « Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. 

La grossesse n’a rien à voir avec cette situation.

Proust a vraiment un problème chez les femmes :

De plus je comprenais maintenant pourquoi… j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une !

Euh, non.

La phrase géante est une tentative de faire la comparaison entre ses identités de juif et d’homosexuel. Juste une explication de ça suffirait pour deux billets. Soyons contents à dire que si les tomes précédents étaient pour revendiquer ses idées artistiques, celui-ci est là pour faire pareil avec son identité elle-même.

Le bilan de Proust à mi-temps

Je l’entends déjà à toute cette distance : « Mais Justiiiiiiiin, Proust une fois par semaine, c’est pas assez ? » Et croyez-moi, je compatis, mais c’est la seule fois où on aura un bilan entre le début et la fin. Je veux simplement mettre certaines pensées en noir et blanc, car après 2 154 pages (j’ai vérifié), il y a certaines conclusions qui peuvent en être tirées déjà.

Les 6 tomes de Proust en anglais, debout sur une table.

Au fait, si vous avez aimé la croissance de ces tomes — 606 pages, puis 730, puis 818 — le quatrième tome sera presque des vacances, environ la mêmes longueur que le deuxième. Puis le cinquième, qui regroupe deux tomes dans le français original, sera le pire de tous, 950 pages. Le sixième, par contre, c’est presque comme la dernière étape du Tour de France, quelque chose de cérémonial, à seulement 532 pages. Il faut se demander s’il s’agit même du véritable Proust, ce dernier !

Vous avez ma promesse la plus sincère que je ferai mon tout pour finir d’ici le 31/12/27, avant le 3e anniversaire du début, tout comme j’ai fait mon tout pour finir le Tour avant le 4e anniversaire du blog. ([Ça vaut légèrement plus que sa promesse originale de finir le Tour en 2 années. Mais même moi, j’avoue que le format a évolué. — M. Descarottes])

Il faut commencer avec ce que je voulais dire en écrivant le dernier billet du 3e tome :

Mais ce qui me déplaît le plus chez ce dernier tome, c’est que par rapport aux 790 pages précédentes, les 30 dernières sont du véritable Franck Thilliez. Par rapport. Beaucoup plus se déroule dans cette petite partie que toute la soirée des 200 pages qui la précèdent. Et les phrases sont plus courtes.

Il y a un usage très sarcastique de caractères gras et italiques, là, mais en fait, j’étais vraiment en colère contre Proust en écrivant ces mots. Je ne sais jamais en ouvrant le presse-papier du moment combien de pages je vais lire, ou à quel niveau de détail je vais le citer. Si j’essaie largement de respecter mon but de ne pas dépasser 800 mots comme dans tous les autres billets, c’est aussi vrai qu’il n’y a jamais eu de situations où je me sentais obligé de couper des choses jusqu’à cette semaine.

C’est donc la plainte qui comprend (presque) toutes les autres. Dans ces 30 dernières pages-là, Proust raconte un argument entre le duc et la duchesse de Guermantes, et c’est plein de trucs sur leur ascendance — mais l’intrigue bouge. On a enfin le sens que des choses importantes arrivent, et c’est ce qui arrive — la maladie de Swann s’annonce, Swann se confie au narrateur sur l’affaire Dreyfus et le narrateur découvre qu’il n’est pas assez important aux Guermantes pour aller dans leur voiture à la soirée de la princesse (il y a un indice que l’invitation était réelle, mais ça reste pas clair). On attendait plus de 2 100 pages pour juste un peu d’urgence dans l’écriture.

Je ne vais pas compter combien de fois que j’ai dit « J’en ai assez de ce type ». Mais il faut dire que personne n’échappe au jugement sévère de Proust, dont lui-même. Si l’écrivain est le dieu de son livre, dans ce roman, personne n’est avec lui au ciel. J’ai remarqué, il y a des mois, que Mme Sazerat était la seule personne jamais critiquée — puis il a mis un terme à ça. On dit que ce roman est autant une critique de la société qu’une histoire, mais c’est une critique complètement sans pitié. Personne n’est vraiment apprécié pour ses qualités, et même quand un tel qu’Elstir semble être une exception, il y a plein de personnages prêts à le remettre dans sa place (notamment le duc de Guermantes pour celui-ci).

Peut-être que le seul défaut pour lequel le narrateur ne se reproche jamais, c’est la « chasse aux jupes », comme on dit en anglais. Il tombe amoureux de chaque femme qui n’est pas un parent. Mais quand il ne l’exprime de façon purement concupiscente (comme la fille qu’il voit du train pour Balbec), c’est abstrait de façon qui ne passe jamais par l’esprit de l’homme lambda :

Si le nom de duchesse de Guermantes était pour moi un nom collectif, ce n’était pas que dans l’histoire, par l’addition de toutes les femmes qui l’avaient porté, mais aussi au long de ma courte jeunesse qui avait déjà vu, en cette seule duchesse de Guermantes, tant de femmes différentes se superposer, chacune disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance.

Ici, il fait exactement comme notre introduction à la duchesse, dans le premier tome. Mais il a dit pareil d’Albertine. Et c’est l’un de pires problèmes du roman — tout se répète encore et encore. La longueur de La Recherche est en grande partie due au fait que certains choses ne sont que des brouillons pour plus tard — j’ai dit avant que toute la vie de Swann (avant sa maladie) semble être un brouillon de Saint-Loup. Ça me rappelle un peu la typologie biblique, où chaque personnage/événement de l’Ancien Testament est un modèle pour un autre dans le Nouveau.

Bien sûr, j’ai remarqué une centaine de fois, à commencer par sa première rencontre avec Gilberte, qu’il me rappelle moi-même en ne faisant rien quand il fallait saisir l’opportunité. Mais en fin du compte, ces ressemblances sont superficielles — je ne peux pas, après 3 tomes, citer même une fois où il a fait quelque chose pour quelqu’un d’autre, au moins de façon désintéressée.

Il y a une partie de moi qui veut tout finir juste pour dire, « J’ai lu tout Proust, gnagnagna. » Ça et 5 $ me vaudront un café chez Starbucks, comme on dit en anglais. Mais meme si je le trouve très prévisible, et beaucoup trop souvent ivre d’amour-propre, quand on regarde l’œuvre d’un peu plus loin, et ne se concentre pas sur le fait de la répétition sans cesse, on reconnaît qu’en fait, le roman entier est plus valable que les tomes individuels, qu’il a bien compris la difficulté d’échapper à sa classe, à sa condition dans la société. Si j’ai fini ces 3 tomes heureux de n’être ni un Guermantes ni un Verdurin — ni le narrateur — il faut aussi dire que l’on comprend ça en reconnaissant à quel point tout se ressemble, peu importe les différences superficielles. C’est la conclusion paradoxale de ce bilan — si Proust avait écrit un roman plus court, cette brève leçon aurait eu moins d’impact.