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Dimanche avec Dinand

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 35 pages.

Proust offre des réflexions sur les surnoms, et je dois dire, je comprends. Un ami m’appelle « Juju » parfois et je ne l’aime pas du tout.

On se rendait moins compte des raisons qui faisaient remplacer Élisabeth tantôt par Lili, tantôt par Bebeth… On s’explique que des hommes… eussent adopté « Quiou » pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit moins ce qu’ils en gagnaient à prénommer un de leurs cousins Dinand au lieu de Ferdinand.

Si seulement Prous connaissait l’histoire derrière Fernandel ! Mais c’est comme ça que le duc présente le narrateur à un autre :

« Comment, vous ne connaissez pas cet excellent Gri-gri », s’écria M. de Guermantes, et il dit mon nom à M. d’Agrigente.

Il suit un long discours sur la politesse chez les aristocrates, où Proust lâche ce commentaire dont je ne sais rien de sa vérité historique :

Louis XIV (auquel les entichés de noblesse de son temps reprochent pourtant son peu de souci de l’étiquette, si bien, dit Saint-Simon, qu’il n’a été qu’un fort petit roi pour le rang en comparaison de Philippe de Valois, Charles V, etc.)

Plus tard je compris que les Guermantes me croyaient en effet d’une race autre, mais qui excitait leur envie, parce que je possédais des mérites que j’ignorais et qu’ils faisaient profession de tenir pour seuls importants. 

Et après un discours sur comment tout ça s’applique chez les Guermantes, on entend :

« Je possédais des mérites que j’ignorais ».

Nous le public aussi, mon gars, nous aussi.

Mais ces louanges deviennent trop affectées pour moi quand il dit :

Les théories de la duchesse de Guermantes… étaient en politique si socialistes qu’on se demandait où dans son hôtel se cachait le génie chargé d’assurer le maintien de la vie aristocratique, et qui… rappelait aux domestiques de cette femme qui ne croyait pas aux titres de lui dire « Madame la duchesse ».

Un siècle avant tout ça, à l’époque de la Révolution, on disait plutôt « Citoyenne » que « Madame la duchesse », non ? Ce génie semble être de la gauche caviar. Proust en dit autant en ajoutant d’un domestique :

Jamais elle n’avait pensé à le prier de lui dire « Madame » tout simplement.

Il suit un autre long récit pour établir les différences entre les Guermantes et les Courvoisier, leurs cousins (dont on n’a jamais entendu parler avant). Les Courvoisier n’estiment pas l’intelligence et soupçonnent les Swann du monde d’arrivisme (correctement). Ils méprisent même les autres nobles, si pas d’assez haut rang :

Dès le moment, par exemple, où la charmante comtesse G… entrait chez les Guermantes, le visage de Mme de Villebon prenait exactement l’expression qu’il eût dû prendre si elle avait eu à réciter le vers :

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là,

vers qui lui était du reste inconnu. Cette Courvoisier avait avalé presque tous les lundis un éclair chargé de crème à quelques pas de la comtesse G…, mais sans résultat. 

Je ne comprends pas la signification de l’éclair, mais il me semble que ça doit montrer un manque de respect. Mais tout ce dont on a vraiment besoin de savoir chez les Courvoisier, c’est qu’une duchesse de la famille dit d’Oriane de Guermantes

« Il paraît qu’elle récite de l’Aristote (elle voulait dire de l’Aristophane) dans le monde. Je ne tolère pas ça chez moi ! »

Moi non plus, madame.

Je dois dire qu’après ça suit au moins une quinzaine de pages qui parlent des jeux joués entre Mme la duchesse et la princesse de Parme, sur la question de qui inviter chez leurs salons pour leur donner l’idée d’être d’assez bon rang pour s’attendre à une relation plus proche. Je dis « au moins une quinzaine » car j’ai dû absolument quitter ce récit pour mon propre bien-être. C’était ennuyeux à souhaits et si plein d’hypocrisies et de n’importe quoi que je n’en pouvais plus. Les yeux menaçaient de quitter ma tête sans délais. Et on n’a pas encore fini ça !

Dimanche avec le comte de Bréauté

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 35 pages.

En parlant du propriétaire du café où dînent les 4 gigolos, Proust lâche une observation plutôt profonde. Je dois tout citer, car impossible de la couper :

En effet, il avait l’habitude de comparer toujours ce qu’il entendait ou lisait à un certain texte déjà connu et sentait s’éveiller son admiration s’il ne voyait pas de différences. Cet état d’esprit n’est pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture des journaux, il forme l’opinion publique, et par là rend possibles les plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la France, l’Angleterre et la Russie « cherchaient » l’Allemagne, ont rendu possible, au moment d’Agadir, une guerre qui d’ailleurs n’a pas éclaté.

Cet esprit d’agneau, de se conformer aux avis des autres, a certainement fait ses dégâts dans l’Histoire.

Le narrateur entend à une autre table une commande qu’il trouve bizarre. Je trouve sa réaction bizarre :

J’avais entendu au lieu des mots : « Aile de poulet, très bien, un peu de champagne, mais pas trop sec », ceux-ci : « J’aimerais mieux de la glycérine. Oui, chaude, très bien. »… C’était tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client, profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait une consultation. Les médecins comme les boursiers disent « je ».

C’est quoi le problème de dire « je » ?

Il y a un échange amusant avec le propriétaire, un homme plutôt oléagineux :

je demandai au patron du restaurant de me faire donner du pain. « Tout de suite, monsieur le baron. — Je ne suis pas baron, lui répondis-je. — Oh ! pardon, monsieur le comte ! » Je n’eus pas le temps de faire entendre une seconde protestation, après laquelle je fusse sûrement devenu « monsieur le marquis »

Je fréquente les mauvais restos.

Vous souvenez-vous de l’offre bizarre de M. de Charlus ? Où il voulait contrôler absolument la vie sociale du narrateur ? Ça revient pour la première fois :

— Dis-moi pendant que j’y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a quelque chose à te dire. Je lui ai promis que je t’enverrais chez lui demain soir.

— Justement j’allais te parler de lui. Mais demain soir je dîne chez ta tante Guermantes.

— Oui, il y a un gueuleton à tout casser, demain, chez Oriane. Je ne suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu n’y ailles pas.

Puis Saint-Loup offre des mots à regretter :

— Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu’à la guerre à propos de cela ?

— Non, cela les ennuie, et au fond c’est très juste. Mais l’empereur est pacifique.

HAHAHAHAHAHA !

La fête chez les Guermantes arrive et M. le duc est là ; il semblerait donc que le parler d’un divorce était faux. (Encore une fois, Proust défait en une phrase ce qu’il avait construit au fil d’une douzaine de pages. C’est moins drôle qu’il ne le pense dans un si long roman.)

Le narrateur demande de voir enfin ces fameux tableaux d’Elstir qui nous ont tant embêtés à travers deux tomes :

Seulement une fois en tête à tête avec les Elstir, j’oubliai tout à fait l’heure du dîner ; de nouveau comme à Balbec j’avais devant moi les fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n’était que la projection, la manière de voir particulière à ce grand peintre et que ne traduisaient nullement ses paroles.

Il regarde les tableaux plus longtemps qu’il ne le pense :

Je sus, en effet, plus tard, qu’on m’avait attendu près de trois quarts d’heure.

Insupportable, le manque d’attention de sa part.

Je m’inquiète parfois que j’ai des choses en commun avec le narrateur. Voici la pire :

Tout d’abord, d’ailleurs, se produisit un double petit imbroglio… M. de Guermantes… m’avait mené, comme pour faire une bonne surprise à cette personne à laquelle il semblait dire : « Voici votre ami, vous voyez je vous l’amène par la peau du cou », vers une dame assez petite… cette dame n’avait cessé de m’adresser avec… les mille sourires entendus que nous adressons à une vieille connaissance qui peut-être ne nous reconnaît pas. Comme c’était justement mon cas et que je ne parvenais pas à me rappeler qui elle était, je détournais la tête…

Il s’avère être la princesse de Parme, qu’il n’a jamais rencontré. Pourtant, il ne sait pas quoi faire quand il lui semble qu’il devrait reconnaître la personne en question. Je compatis.

Le dernier invité duquel on parlera est le comte Hannibal de Bréauté-Consalvi. Il est bien agité de voir le narrateur, ce qui semble montrer son bon jugement, mais pour les mauvaises raisons :

M. de Bréauté se demandant qui je pouvais bien être sentait un champ très vaste ouvert à ses investigations. Un instant le nom de M. Widor passa devant son esprit ; mais il jugea que j’étais bien jeune pour être organiste, et M. Widor trop peu marquant pour être « reçu ». Il lui parut plus vraisemblable de voir tout simplement en moi le nouvel attaché de la légation de Suède duquel on lui avait parlé ; et il se préparait à me demander des nouvelles du roi Oscar…

L’arrivisme ne connaît vraiment pas de classe sociale !

Dimanche avec le prince de Foix

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 40 pages.

Après avoir refusé plusieurs invitations de Mme de Guermantes, le narrateur accepte d’aller chez elle une fois qu’elle propose une soirée où il pourra rencontrer plus de comtes et de princesses. Pourtant il se dit :

L’amitié que me témoignaient « la tante Villeparisis » et Robert avait peut-être fait de moi pour Mme de Guermantes et ses amis, vivant toujours sur eux-mêmes et dans une même coterie, l’objet d’une attention curieuse que je ne soupçonnais pas.

Il se flatte comme seulement une autre personne que j’aie jamais connue.

Puisqu’il veut montrer que lui aussi, il peut laisser tomber des noms dans une conversation, il lui dit :

je connaissais aussi M. de Charlus, lequel « avait été très bon pour moi à Balbec et à Paris ».

Ça étonne madame, qui explique :

Avouez qu’il est drôle ! et, ce qui n’est pas très gentil de ma part à dire d’un beau-frère que j’adore et dont j’admire la rare valeur, par moments un peu fou.

Avec ça, Mme de Guermantes quitte la soirée et le narrateur réfléchit :

N’y avait-il pas eu un moment où je ne reprenais vie et force que si j’avais, échafaudant toujours de nouveaux projets, cherché quelqu’un qui me ferait recevoir par elle et, après ce premier bonheur, en procurerait bien d’autres à mon cœur de plus en plus exigeant ?

Avec ça, on atteint la fin de la deuxième partie selon l’édition originale de Gallimard, et commence la troisième et dernière partie. Naturellement, il revient immédiatement sur le sujet de Mme de Stermaria :

Les jours qui précédèrent mon dîner avec Mme de Stermaria me furent, non pas délicieux, mais insupportables. C’est qu’en général, plus le temps qui nous sépare de ce que nous nous proposons est court, plus il nous semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus brèves ou simplement parce que nous songeons à le mesurer. 

Moi aussi, je trouve l’attente insupportable. Ça fait plus de 800 pages depuis le moment où on a entendu parler de Mme S., et toujours pas un mot de sa part ! Le narrateur se met à la tâche de gâcher le Bois de Boulogne pour moi :

Posséder Mme de Stermaria dans l’île du Bois de Boulogne où je l’avais invitée à dîner, tel était le plaisir que j’imaginais à toute minute…l’île du Bois m’avait semblé faite pour le plaisir parce que je m’étais trouvé aller y goûter la tristesse de n’en avoir aucun à y abriter.

On saute 8 pages juste pour mentionner que ce cochon pense à inviter Albertine pour un rendez-vous après le rendez-vous, mais décide de ne pas le faire car :

Mme de Stermaria se donnerait dès le premier soir, je n’aurais donc pas besoin de convoquer Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soirée. 

Mais il convoque Albertine pour aller avec lui avant le rendez-vous, pour choisir le menu ! Je ne plaisante même pas un peu.

Cependant, après tout ça, quand il envoie une voiture pour la retrouver, le chauffeur revient avec cette note :

« Je suis désolée, un contretemps m’empêche de dîner ce soir avec vous à l’île du Bois. Je m’en faisais une fête. Je vous écrirai plus longuement de Stermaria. Regrets. Amitiés. »

HAHAHAHAHAHAHA !

Comme un autre con de ma connaissance, le narrateur se pense :

Elle me dit qu’elle ne peut dîner avec moi à l’île du Bois. On pourrait en conclure qu’elle pourrait dîner avec moi ailleurs. Je n’aurai pas l’indiscrétion d’aller la chercher, mais enfin cela pourrait se comprendre ainsi.

Ne retenez pas le souffle, mon gars. Et peu après, il s’avère que j’ai raison :

Plus tard, j’appris un absurde mariage d’amour qu’elle fit avec un jeune homme qu’elle devait déjà voir à ce moment-là et qui lui avait fait sans doute oublier mon invitation. 

Mais quelle surprise, qui frappe à la porte juste au moment de cette déception ? Saint-Loup, son auteur (avec sa lettre farfelue). Ce même Saint-Loup, après un moment, annonce qu’il a mis sa graine de sel là où aurait dû se taire :

« Tu sais, j’ai raconté à Bloch, me dit Saint-Loup, que tu ne l’aimais pas du tout tant que ça, que tu lui trouvais des vulgarités. Voilà comme je suis, j’aime les situations tranchées », conclut-il d’un air satisfait et sur un ton qui n’admettait pas de réplique. J’étais stupéfait. Non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie par ce qu’il avait dit à Bloch…

Je vous épargnerai les détails de leur dîner dans un café avec une foule de nobles qui font semblant d’avoir de l’argent. Mais là, il y a un certain prince de Foix, et on apprend que lui et Saint-Loup :

Mais le prince de Foix…appartenait non seulement à cette coterie élégante d’une quinzaine de jeunes gens, mais à un groupe plus fermé et inséparable de quatre, dont faisait partie Saint-Loup. On ne les invitait jamais l’un sans l’autre, on les appelait les quatre gigolos…

J’ai dû vérifier mon dictionnaire Oxford pour être sûr, mais c’est loin d’un compliment chez moi, ce surnom. C’est un curieux choix d’ami, Saint-Loup. Je ne suis pas sûr qu’il soit le chic type dont on a entendu parler au moment de sa présentation. Mais ils nous reste un peu plus de 3 tomes pour en savoir plus !

Dimanche avec un poisson

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, je n’ai avancé que de 17 pages.

Où nous avions arrêté la dernière fois, notre héros était sur le point d’embrasser Albertine, puis s’est arrêté pour demander un « bon pour un baiser » plus tard. Et on dit que moi, je raconte des salades. Il réfléchit :

je n’avais pas songé que l’homme, créature évidemment moins rudimentaire que l’oursin ou même la baleine, manque cependant encore d’un certain nombre d’organes essentiels, et notamment n’en possède aucun qui serve au baiser. À cet organe absent il supplée par les lèvres

Je ne sais même pas où commencer avec lui. On n’a rien de bon à utiliser pour manger, alors on utilise plutôt la bouche, c’est ça ? Mais après deux pages de telles réflexions, il remarque :

tout d’un coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez s’écrasant ne perçut plus aucune odeur, et sans connaître pour cela davantage le goût du rose désiré, j’appris à ces détestables signes, qu’enfin j’étais en train d’embrasser la joue d’Albertine.

La pauvre.

Albertine était censée partir pour dîner avec une autre personne après cette visite, mais au lieu de ça, elle reste parce que :

Elle semblait gênée de se lever tout de suite après ce qu’elle venait de faire, gênée par bienséance

Le narrateur fait une comparaison entre elle et Françoise à cet égard, et laisse tomber cette pépite :

De Françoise, qui devait pourtant bientôt devenir sa mortelle ennemie…

Je suis certain qu’en fait, Françoise essaiera de sauver Albertine d’elle-même en lui disant de garder sa distance de ce type.

Naturellement, quand elle part enfin, le chien nous révèle que ses pensées sont déjà ailleurs :

— Puisque vous m’y autorisez, quand je pourrai je vous ferai chercher.

Je n’osai lui dire que je voulais tout subordonner à la possibilité de voir Mme de Stermaria…

Françoise m’apporta une lettre qui me remplit de joie, car elle était de Mme de Stermaria, laquelle acceptait à dîner.

Pour ceux qui comprennent l’anglais, il me faut recommander ce clip du Muppet Show, « Quand je ne suis pas près du poisson que j’aime, j’aime le poisson près duquel je suis. »

Ça dit, le narrateur, lui aussi, était censé être ailleurs, chez Mme de Villeparisis. Il y arrive juste à temps pour entendre des ragots à propos du duc et de la duchesse de Guermantes : qu’ils se sont séparés. Il pense aux mots de sa mère :

« Ne continue pas tes sorties pour rencontrer Mme de Guermantes, tu es la fable de la maison. D’ailleurs, vois comme ta grand’mère est souffrante, tu as vraiment des choses plus sérieuses à faire que de te poster sur le chemin d’une femme qui se moque de toi »

La sagesse est à portée.

Il s’avère qu’il avait abandonné ses balades matinales à cause de ça, mais vient de les reprendre, ce qui l’amène à une découverte :

Ce qui me faisait de la peine c’était d’apprendre que presque toutes les maisons étaient habitées par des gens malheureux. Ici la femme pleurait sans cesse parce que son mari la trompait. Là c’était l’inverse. 

Il nous dit ça parce qu’avec la nouvelle de la séparation des Guermantes, il ajoute :

Mais je n’avais pas songé que ma guérison, en me donnant à l’égard de Mme de Guermantes une attitude normale, accomplirait parallèlement la même œuvre en ce qui la concernait et rendrait possible une amabilité, une amitié qui ne m’importaient plus.

Pourtant, comme une dame de ma connaissance qui en se rompant avec son mari a fini par chercher un autre homme avec 10 ans de moins, Mme de Guermantes a tout à coup d’autres idées :

Mme de Guermantes m’aperçut sur ma bergère, véritable indifférent qui ne cherchais qu’à être aimable…

— Non, ne vous dérangez pas, vous permettez que je m’asseye un instant à côté de vous ? me dit-elle…

Mme de Villeparisis passa à ce moment-là.

— Mais je ne veux pas déranger votre conversation avec Oriane, ajouta-t-elle… Vous ne voulez pas venir dîner mercredi avec elle ?

C’était le jour où je devais dîner avec Mme de Stermaria, je refusai.

— Et samedi ?

Ma mère revenant le samedi ou le dimanche, c’eût été peu gentil de ne pas rester tous les soirs à dîner avec elle ; je refusai donc encore.

— Ah ! vous n’êtes pas un homme facile à avoir chez soi.

— Pourquoi ne venez-vous jamais me voir ? me dit Mme de Guermantes quand Mme de Villeparisis se fut éloignée…

— C’est ennuyeux de ne jamais se voir que chez les autres. Puisque vous ne voulez pas dîner avec moi chez ma tante, pourquoi ne viendriez-vous pas dîner chez moi ?

Je meurs. On a passé des centaines de pages où telle ou telle personne nous raconte que la duchesse déteste le narrateur, et maintenant, elle n’est qu’une de 3 balles qu’il jongle avec. De tous les rebondissements de La Recherche, celui-ci est de loin le dernier auquel je m’attendais !

Dimanche avec un bon

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

Quand nous avions quitté le livre la dernière fois, la grand-mère du narrateur était en train de mourir. Les Guermantes ont insisté sur faire un appel à un certain docteur Dieulafoy, qui arrive maintenant :

 Le docteur Dieulafoy a pu en effet être un grand médecin, un professeur merveilleux ; à ces rôles divers où il excella, il en joignait un autre… qui était de venir constater l’agonie ou la mort.

Il excelle surtout à reconnaître l’évident :

Après avoir regardé ma grand’mère sans la fatiguer, et avec un excès de réserve qui était une politesse au médecin traitant, il dit à voix basse quelques mots à mon père… Mais déjà celui-ci avait détourné la tête, ne voulant pas importuner, et sortit de la plus belle façon du monde, en prenant simplement le cachet qu’on lui remit.

Finalement, après des douzaines de pages, la grand-mère n’est plus :

Françoise ne put résister à cette vue et éclata en sanglots. Me rappelant ce que le médecin avait dit, je voulus la faire sortir de la chambre. À ce moment, ma grand’mère ouvrit les yeux… Ma grand’mère était morte.

On passe maintenant au deuxième chapitre, intitulé ainsi :

CHAPITRE DEUXIÈME

VISITE D’ALBERTINE. PERSPECTIVE D’UN RICHE MARIAGE POUR QUELQUES AMIS DE SAINT-LOUP. L’ESPRIT DES GUERMANTES DEVANT LA PRINCESSE DE PARME. ÉTRANGE VISITE À M. DE CHARLUS. JE COMPRENDS DE MOINS EN MOINS SON CARACTÈRE. LES SOULIERS ROUGES DE LA DUCHESSE.

Le narrateur décide de rendre visite encore une fois à Mme de Villeparisis :

je comptais ce soir même aller entendre une petite pièce qu’on jouait chez Mme de Villeparisis. 

Un détail qui parle de l’époque :

Depuis le matin on avait allumé le nouveau calorifère à eau.

Êtes-vous prêts pour une surprise ?

Il me pesait d’autant plus d’être seul ce dimanche-là que j’avais fait porter le matin une lettre à Mlle de Stermaria. 

Quoi ? Il avait quitté Balbec il y a un tome sans jamais lui parler ! Mais la raison est assez surprenante :

Robert de Saint-Loup, que sa mère avait réussi à faire rompre, après de douloureuses tentatives avortées, avec sa maîtresse, et qui depuis ce moment avait été envoyé au Maroc pour oublier celle qu’il n’aimait déjà plus depuis quelque temps… il avait rencontré à Tanger Mlle ou plutôt Mme de Stermaria, car elle avait divorcé après trois mois de mariage. Et Robert se souvenant de ce que je lui avais dit à Balbec avait demandé de ma part un rendez-vous à la jeune femme.

J’imagine que dans les coulisses, elle a dû faire quelque chose d’horrible à Saint-Loup pour mériter cette punition. Mais je ne comprends pas bien Saint-Loup, car :

La rupture de Saint-Loup avec Rachel lui était très vite devenue moins douloureuse, grâce au plaisir apaisant que lui apportaient les incessantes demandes d’argent de son amie.

Hein ? Le narrateur explique, mais je ne le trouve guère éclaircissant, que :

Aussi chaque demande est-elle accueillie avec la joie que produit une accalmie dans la souffrance du jaloux, et suivie immédiatement d’envois d’argent, car on veut qu’elle ne manque de rien, sauf d’amants…

Ça dit, ce n’est pas Mme de Stermaria qui rend visite au narrateur :

Tout d’un coup, sans que j’eusse entendu sonner, Françoise vint ouvrir la porte, introduisant Albertine qui entra souriante, silencieuse, replète, contenant dans la plénitude de son corps, préparés pour que je continuasse à les vivre, venus vers moi, les jours passés dans ce Balbec où je n’étais jamais retourné.

Notre génie des relations amoureuses nous dit que :

Certes, il est plus raisonnable de sacrifier sa vie aux femmes qu’aux timbres-poste, aux vieilles tabatières, même aux tableaux et aux statues. Seulement l’exemple des autres collections devrait nous avertir de changer, de n’avoir pas une seule femme, mais beaucoup. 

Les vieilles habitudes d’instrumentaliser les autres reviennent vite :

Voulant et n’osant m’assurer si maintenant elle se laisserait embrasser, chaque fois qu’elle se levait pour partir, je lui demandais de rester encore… Certes je n’aimais nullement Albertine… il me faisait rêver à la fois de mêler à ma chair une matière différente et chaude, et d’attacher par quelque point à mon corps étendu un corps divergent…

Mais après une intrusion de Françoise, on entend :

Quand Françoise fut sortie de la chambre et Albertine rassise sur mon lit :

— Savez-vous ce dont j’ai peur, lui dis-je, c’est que si nous continuons comme cela, je ne puisse pas m’empêcher de vous embrasser.

— Ce serait un beau malheur.

Ah oui, est-ce que ça arrive enfin ?

— Si vraiment vous permettez que je vous embrasse, j’aimerais mieux remettre cela à plus tard et bien choisir mon moment. Seulement il ne faudrait pas que vous oubliiez alors que vous m’avez permis. Il me faut un « bon pour un baiser ».

C’est une façon de dire que « non ».

Dimanche dans un hikooki

Pensiez-vous qu’il n’y aurait pas de Dimanche avec Marcel juste parce que j’étais dans un avion (hikooki en japonais) ? Mais non — j’ai apporté « Le Côté de Guermantes » dans mon sac à cabine. Cette fois, je n’ai pas eu la VO avec moi, parce que je n’ai pas eu d’Internet, alors pas de citations directes. Mais j’ai avancé beaucoup plus loin que d’hab — 110 pages.

Le narrateur reçoit la visite d’un certain Charles Morel, fils de l’ancien valet de son oncle Adolphe, dont on a entendu la mort dans le premier tome.. M. Morel est là pour livrer certaines affaires de l’oncle, dont des photos d’actrices (comme celle de la Berma qu’il avait acheté). Comme tout le monde, Morel se montre un arriviste et demande d’être présente à un poète inconnu aux lecteurs. Ça ne mène nulle part.

Le narrateur se retrouve en compagnie de Mme Swann avec qui il’n’a pas parlé depuis longtemps. Mme Swann lui dit qu’elle a récemment vu M. de Norpois, qui a dit du narrateur qu’il était « un petit flatteur hystérique ». Ô, M. de Norpois, comme vous avez raison !

Naturellement, des moments après ça, de Norpois est encore une fois avec le prince Gesundheit (mot allemand utilisé en anglais quand un autre vient de tousser), et lui présente le narrateur comme un exemplaire distingué de la société française. Après ça, le narrateur rattrape M. de Charlus en train de quitter la soirée (interminable !) avec le chapeau du duc de Guermantes. La lettre G est visible à l’intérieur mais de Charlus insiste que c’est le sien.

Il y a une conversation bizarre entre Mme de Marsantes (la mère de Saint-Loup) et le narrateur en voyant Saint-Loup quitter la soirée — elle semble regretter son rôle en faisant de Saint-Loup ce qu’il est, surtout quand il s’agit de sa relation avec sa maîtresse, Rachel. Le narrateur pense que pour sa part, il serait content de les aider à mettre un terme à ladite relation, mais il sait que ça ne plairait pas à Saint-Loup.

Puis, le narrateur lui-même quitte la soirée (ALLÉLUIA !), et part avec M. de Charlus. Tout est très elliptique, mais disons que j’ai l’impression que M. de Charlus veut recruter le narrateur pour une relation autre que l’amitié. Il parle de tous les secrets qu’il pourrait révéler au narrateur, qu’il fait partie d’une « sorte de franc-maçonnerie » qui ne compte moins de 4 rois européens parmi son nombre, qu’en entrant dans une relation où les deux se voient tous les jours, il pourrait l’aider à avancer dans la société. Il prend le narrateur par le bras pour cette conversation, mais le laisse tomber dès que les deux rencontrent M. d’Argencourt dans la rue. Pour sa part, M. d’A réagit de façon dégoûtée. Le narrateur est perplexe. Je crois que j’ai raison.

Avant de partir, M. de Charlus exige du narrateur « un sacrifice » — de ne plus sortir en société, de frayer uniquement chez les hommes avec ceux choisis par M. de Charlus. Il ajoute qu’il s’en fiche si le narrateur prend une maîtresse; ses règles concernent uniquement les hommes. Il dit que le narrateur devrait passer plusieurs jours en y pensant avant de répondre ; avec ça, il part enfin.

La grand-mère du narrateur tombe malade et avec une température de 101 °F (c’est ce qui dit le roman en anglais ; je ne peux pas vérifier si l’original dit °C, mais ce serait 38.3 °C), la famille a peur qu’elle meure. Cependant, un autre docteur, un certain de Boulhon, qui est psychologue, vient à la maison, et il lui dit que tout est dans sa tête, exactement comme la tante Léonie à Combray.

Mais quand la grand-mère sort avec le narrateur aux Champs-Élysées, elle reste très longtemps dans les toilettes. Quand elle revient enfin, le narrateur nous dit qu’elle avait eu « un petit AVC ». Il n’y en a pas vraiment de « petit », non ?

Ça, c’est la fin de la « première partie » selon la version finale, mais on est toujours dans la « deuxième partie » selon la version de Gallimard, alors continuons.

Le narrateur, en cherchant de l’aide, tombe sur un certain Professeur E——- (c’est ce qui y est écrit, ne me regardez pas comme ça) dans la rue. Il est pressé, mais consente à voir la grand-mère chez lui avant qu’il ne parte pour un dîner avec un ministre. Là, il dit au narrateur qu’elle est en train de mourir d’un AVC suite à une « urémie » (je ne la connais pas).

Il suit des pages sur ses traitements aux mains du docteur Cottard. Plus de morphine veut apparemment dire plus d’albumine, et on est censés comprendre que c’est pour le pire.

De divers parents refusent de venir de Combray pour visiter la grand-mère. Mais devinez qui vient tous les jours ? Bergotte. Le narrateur nous dit qu’il est lui-même devenu aveugle et ne peut plus écrire, et qu’il mourra aussi bientôt, mais que sa réputation littéraire est en train de croître. Une comparaison est faite entre lui et Renoir à cet égard.

Où j’ai enfin quitté le livre, la grand-mère est toujours en vie, mais par tours sourd, aveugle, ou sénile, selon les effets des divers traitements. Le docteur Cottard utilise de la morphine, mais aussi des sangsues, et on sait à quel point elles ne servent à rien. La prochaine fois sera sans doute la fin pour elle, mais aïe, quel cauchemar cette scène de maladie prolongée.

Dimanche avec Mme de Marsantes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 20 pages.

Pouvons-nous dire que Proust a fait une blague belge ? (À vrai dire, même 6 ans après le début, je ne sais toujours pas s’il s’agit d’une blague sur les Belges ou par les Belges.)

— Vous parliez des Sept Princesses, duchesse, vous savez (je n’en suis pas plus fier pour ça) que l’auteur de ce… comment dirai-je, de ce factum, est un de mes compatriotes, dit M. d’Argencourt… Oui, il est belge de son état, ajouta-t-il.

La mère de Robert de Saint-Loup, Mme de Marsantes, rejoint enfin cette soirée sans fin. Elle est la sœur du duc de Guermantes, alors la belle-sœur de la duchesse qui rend si fou le narrateur. Elle n’est donc pas lié par sang à Mme de Villeparisis, la hôtesse (les personnages se multiplient sans cesse). Alors que le narrateur nous dit qu’elle est une personne exceptionnelle, on n’a pas besoin d’attendre les 10 pages habituelles pour le rebondissement :

Mme de Marsantes était considérée dans le faubourg Saint-Germain comme un être supérieur, d’une bonté, d’une résignation angéliques…

Mme de Marsantes agaçait un peu dans la conversation parce que, chaque fois qu’il s’agissait d’un roturier, par exemple de Bergotte, d’Elstir, elle disait en détachant le mot, en le faisant valoir, et en le psalmodiant sur deux tons différents en une modulation qui était particulière aux Guermantes : « J’ai eu l’honneur, le grand hon-neur de rencontrer Monsieur Bergotte… » soit pour faire admirer son humilité, soit par le même goût qu’avait M. de Guermantes de revenir aux formes désuètes…

Je ne sais pas vous, cher lecteur — oups, mauvais blog ! — mais la fausse humilité ne m’impressionne pas trop. Il me semble que c’est donc avec le plus grand sarcasme qu’il nous dit que :

la pureté d’un sang où depuis plusieurs générations on ne rencontrait que ce qu’il y a de plus grand dans l’histoire de France avait ôté à sa manière d’être tout ce que les gens du peuple appellent « des manières » et lui avait donné la parfaite simplicité.

Si seulement « Les Aventures du docteur McNinja » (lien en français !) était toujours en ligne — j’aurais le dessin parfait pour ce moment.

On ne peut pas s’échapper à l’affaire Dreyfus, qui revient encore une fois. Mme de Villeparisis prévient à la duchesse que Mme Swann viendra bientôt, signe pour elle qu’il est temps de partir. On apprend que Mme Swann est particulièrement anti-Dreyfus, « craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle ». Pour sa part, Mme de Marsantes dit à la duchesse de Guermantes que : « Je ne fréquenterai plus personne de cette nation. »

On apprend aussi que parmi les qualités de Mme de Marsantes :

Chaque fois que le duc avait délaissé trop ouvertement sa femme, Mme de Marsantes avait pris avec éclat contre son propre frère le parti de sa belle-sœur.

Il y a un moment gênant où la duchesse doit s’asseoir à côté du narrateur. Si les mots étaient des glaçons…

Nous nous tûmes tous deux.

— Je vous aperçois quelquefois le matin, me dit-elle comme si ce fût une nouvelle qu’elle m’eût apprise, et comme si moi je ne la voyais pas. Ça fait beaucoup de bien à la santé.

Puis la soirée est gâchée par l’arrivée de l’une de ces personnes :

On vint annoncer que le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen faisait dire à M. de Norpois qu’il était là.

Le prince n’est pas alsacien, mais du Saint-Empire. Malgré ça, il est là pour demander à M. de Norpois de l’aider à être élu à l’Académie des Sciences morales et politiques. Il s’avère qu’il « avait fait avoir à M. de Norpois le cordon de Saint-André. » Cependant, cet honneur ne produit pas le résultat souhaité ; de Norpois lui dit :

Tant que les idées de mes collègues resteront aussi arriérées, j’estime que la sagesse est de s’abstenir.

C’est ça la diplomatie.

On apprend qu’en fait, la raison pour laquelle le prince est venu est qu’il y a tout un jeu d’échecs entre lui et M. de Norpois à propos de cette Académie. Il a offert plusieurs choses à de Norpois en échange de son soutien, à chaque fois sans succès. Mais quand il dit enfin :

Elles vont donner quelques dîners, notamment en l’honneur du roi et de la reine d’Angleterre, et leur rêve aurait été de pouvoir offrir à leurs convives une personne pour laquelle, sans la connaître, elles éprouventtoutes deux une grande admiration… Cette personne s’appelle la marquise de Villeparisis.

Ça intéresse assez de Norpois (j’ai du mal à comprendre pourquoi), et il arrange enfin l’élection du prince. De son tour, il est venu inviter Mme de Villeparisis au dîner.

C’est comme ça que le monde tourne, et si à votre avis, c’est ridicule de faire de si elliptique demandes pour tout, désolé, mais vous n’êtes pas assez snob pour accéder à ce monde. D’autre part, c’est pour le mieux, je vous rassure.

Dimanche avec une botte de radis

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 40 pages.

On apprend tout de suite le truc le plus intéressant sur Mme de Villeparisis et M. de Norpois :

Elle [Mme de V.] tenait, malgré la façon dont elle rudoyait M. de Norpois, à lui dire : « Monsieur l’Ambassadeur » par savoir-vivre, par considération exagérée du rang d’ambassadeur, considération que le marquis lui avait inculquée, et enfin pour appliquer ces manières moins familières, plus cérémonieuses à l’égard d’un certain homme, lesquelles dans le salon d’une femme distinguée, tranchant avec la liberté dont elle use avec ses autres habitués, désignent aussitôt son amant.

Il n’y avait aucun indice.

Vous souvenez-vous des mots très sévères de M. de Norpois à propos de Bergotte ? Il s’avère qu’il a tout autre avis quand c’est une duchesse qui demande son avis plutôt qu’un enfant :

— Ah ! ne dites pas de mal de Bergotte, s’écria la duchesse. — Je ne conteste pas son talent de peintre, nul ne s’en aviserait, duchesse… Mais il me semble que notre temps fait une confusion de genres et que le propre du romancier est plutôt de nouer une intrigue et d’élever les cœurs que de fignoler à la pointe sèche un frontispice ou un cul-de-lampe.

C’est ça la diplomatie. Quelle chance pour le Quai d’Orsay d’en employer un tel que lui !

C’est maintenant à Elstir de recevoir le mépris de M. de Norpois, quand le narrateur lui dit qu’il aimerait bien voir « cette admirable botte de radis que j’ai aperçue à l’Exposition et que j’aimerais tant revoir ». Il veut dire un tableau qui appartient à Mme de Guermantes — encore une fois, il est « à la recherche » d’une opportunité d’entrer chez elle.

— Un chef-d’œuvre ? s’écria M. de Norpois avec un air d’étonnement et de blâme. Ce n’a même pas la prétention d’être un tableau, mais une simple esquisse (il avait raison).

Ouais, cet avis a apparu dans le texte original.

De Norpois se révèle plutôt onctueux ailleurs. Quel ami du père du narrateur !

Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d’un air soupçonneux. Je me figurai qu’il avait peut-être tenu à M. Leroy-Beaulieu des propos désobligeants pour mon père, et qu’il craignait que l’économiste ne les lui eût répétés. Aussitôt, il parut animé d’une véritable affection pour mon père.

Mme de Guermantes dénonce la maîtresse de Robert à toute l’assemblée :

— Je ne peux pas comprendre, reprit la duchesse, comment Robert a jamais pu l’aimer… Je sais que n’importe qui peut aimer n’importe quoi.

Est-ce que, et je veux poser cette question en toute sincérité, est-ce qu’il y a même une personne dans ce milieu qui a un gentil mot non-intéressé à dire à propos d’autant qu’une personne d’autre ? Existe-t-elle ? J’en doute.

Je signe quand même son dernier mot sur le sujet :

Du reste, au fond, on ne sait pas pourquoi une personne en aime une autre ; ce n’est peut-être pas du tout pour ce que nous croyons, ajouta-t-elle en souriant, repoussant ainsi tout d’un coup par son interprétation l’idée qu’elle venait d’émettre. Du reste, au fond on ne sait jamais rien, conclut-elle d’un air sceptique et fatigué.

Ça passe à une dénonciation de Swann pour avoir épousé Odette, ce que je vois comme confirmation de ma théorie que Saint-Loup reprend la vie de Swann.

Le narrateur écoute une conversation entre Bloch et M. de Norpois sur l’affaire Dreyfus. Il remarque :

Comme cela signifiait probablement que M. de Norpois (à qui Bloch cependant avait dit croire à l’innocence de Dreyfus) était ardemment antidreyfusard, l’amabilité de l’Ambassadeur, l’air qu’il avait de donner raison à son interlocuteur… flattaient la vanité de Bloch et excitaient sa curiosité… Bloch était d’autant plus étonné de l’accord mystérieux qui semblait exister entre lui et M. de Norpois que cet accord ne portait pas que sur la politique

On voit encore une fois que de Norpois est un maître de parler sans rien dire.

Le duc de Guermantes offre son avis sur cette conversation à Mme de Villeparisis :

quand on s’appelle le marquis de Saint-Loup, on n’est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise !

Sa femme, pour sa part, dit :

— Évidemment, interrompit la duchesse, s’ils sont tous comme Gilbert qui a toujours soutenu qu’il fallait renvoyer tous les Juifs à Jérusalem…

J’aurais bien aimé entendre leur avis de Rabbi Jacob. Surtout parce que les Guermantes font un effort pour soutenir exactement le vrai traitre :

— En tout cas, si ce Dreyfus est innocent, interrompit la duchesse, il ne le prouve guère… Je ne sais pas si M. Esterhazy vaut mieux que lui, mais il a un autre chic dans la façon de tourner les phrases, une autre couleur. Cela ne doit pas faire plaisir aux partisans de M. Dreyfus. Quel malheur pour eux qu’ils ne puissent pas changer d’innocent.

À la fin de cette soirée, Mme de Villeparisis décide que Bloch ne sera plus le bienvenu chez elle. Mais tout ça n’était pas pour se moquer de la noblesse, mais pour nous montrer leur attitude vers la fin du siècle. Pas besoin d’aller loin pour trouver le bon sommaire : oups.

Dimanche avec les bas bleus

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 50 pages.

Notre narrateur rend visite chez Mme de Villeparisis, mais avant, il essaie de comprendre pourquoi elle ne fait pas partie des cercles les plus prestigieux comme Mme de Guermantes. Après des réflexions plutôt malpolies (où il spécule sur ses relations passées), il décide :

À la place du caractère qu’elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne servent pas à l’action… c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine.

On apprend que madame a écrit ses Mémoires, ce qui provoque une autre réflexion :

Combien de vies de femmes, vies peu connues d’ailleurs… ont été divisées ainsi en périodes contrastées, la dernière toute employée à reconquérir ce qui dans la deuxième avait été si gaiement jeté au vent.

Tout ça, c’est un château que le narrateur se construit dans les airs. Il ne sait rien de son passé, et je reproche Proust pour ça : ce sont ses personnages fictifs. Leurs histoires ne sont que ce qu’il nous raconte. Alors, des conjectures sur un passé qui n’a même pas existé dans son univers, ça ne nous parle que de celui qui les imagine, le narrateur. Le solipsisme ne vaut pas 3 000 pages.

Mais où il raconte son histoire, il dit quelque chose de troublant :

Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme de Villeparisis les eût pourtant volontiers troquées contre le pouvoir permanent d’être invitée que possédait Mme Leroi…

Ça a l’air faux à mes yeux. C’est de l’arrivisme, même si dans une meilleure classe que celle des Verdurin, les méchants du premier tome. Si elle a atteint un certain détachement intellectuel, ça doit être à cause d’avoir vu clairement les salons pour ce qu’ils sont — une partie sans fin de Monopoly.

Devinez qui se trouve dans ce cercle moins prestigieux — notre vieil ami Bloch :

visiteurs auxquels vint se joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique, sur qui elle comptait pour lui procurer à l’œil des artistes qui joueraient à ses prochaines matinées.

Mme n’est pas Dreyfusard (ou anti), mais :

un Israélite faisant son entrée comme s’il sortait du fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement inclinée et se répandant en grands « salams », contente parfaitement un goût d’orientalisme.

Je ne vais pas expliquer ce qui arrive après :

ces paroles, les mêmes qui venaient de sortir des lèvres de Bloch : « Qu’on fasse attention à mon chapeau haut de forme. »

Sachez juste qu’il s’agit de deux pages de digressions juste pour se terminer par l’histoire d’un ancien invité avec un tel chapeau.

Un rare bon mot qui ne prend pas une demi-page ?

« L’amour ? avait-elle répondu une fois à une dame prétentieuse qui lui avait demandé : « Que pensez-vous de l’amour ? » L’amour ? je le fais souvent mais je n’en parle jamais. »

Il s’avère que Mme a 3 autres invitées exactement comme elle, que Proust appelle les « bas bleus » — et elles se détestent toutes :

Je ne savais pas alors qu’elle était une des trois femmes… [qui] pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et qu’aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne recevoir qu’une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs…

La même origine brillante, la même déchéance actuelle entraient peut-être pour beaucoup dans telle nécessité qui les poussait, en même temps qu’à se haïr, à se fréquenter.

Proust suggère enfin que ses conjectures d’avant venaient de quelque part — mais il les avait présentées comme les fruits de réflexion. Je n’aime pas ça :

L’inconduite de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait, dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais imaginer…

Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses, avaient filé le mauvais coton d’un nombre incalculable de  messieurs.

Un visiteur inattendu apparaît :

Le visiteur importun entra, marchant droit vers Mme de Villeparisis, d’un air ingénu et fervent, c’était Legrandin.

Oui, le même Legrandin récemment vu juste assez longtemps pour critiquer l’arrivisme du narrateur. Ce villageois de Combray, que fait-il ici ?

Les choses ne vont pas bien entre les deux :

je lui dis sans songer combien j’allais à la fois le blesser et lui faire croire à l’intention de le blesser : « Eh bien, monsieur, je suis presque excusé d’être dans un salon puisque je vous y trouve. »…

« Vous pourriez avoir la politesse de commencer par me dire bonjour », me répondit-il, sans me donner la main et d’une voix rageuse et vulgaire que je ne lui soupçonnais pas…

Le narrateur me rappelle moi-même : plus drôle dans sa tête qu’ailleurs.

Le déjeuner n’est pas particulièrement intéressant en soi, mais on chante les louanges de la duchesse en faisant des liens entre elle et des personnages réels :

Dès qu’il y a un homme en vue dans un salon, il est toujours à côté d’elle. Évidemment cela ne peut être que le grand pontife qui se trouve là. Cela ne peut pas être tous les jours M. de Borelli, Schlumberger ou d’Avenel. Mais alors ce sera M. Pierre Loti ou Edmond Rostand. 

J’ai arrêté après encore un autre faux pas de Bloch, après lequel il aurait pris son congé, mais Mme de Villeparisis lui a dit de rester, afin de le présenter à M. de Norpois, un autre que l’on n’a pas vu depuis longtemps. Le déjeuner n’était qu’une longue série de remarques blessantes ou énervantes entre les invités, mais j’ai l’impression que cette rencontre sera différente.

Dimanche avec une pièce de dix centimes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 23 pages.

La dernière fois, on a quitté le narrateur, Saint-Loup et Rachel, la maîtresse de ce dernier, quand ils étaient sur le point de déjeuner ensemble. Au resto, M. de Charlus (l’oncle de Saint-Loup) vient chercher son neveu. Saint-Loup se plaint de lui :

N’est-ce pas tout de même dégoûtant qu’un vieux coureur de femmes comme lui, qui n’a pas dételé, me donne perpétuellement des leçons et vienne m’espionner !

Veuillez garder ça en tête pour le prochain tome.

Saint-Loup et sa maîtresse se mettent en colère car il pense qu’elle accorde trop d’attention à un autre homme au resto, et elle le lui reproche :

— Mais, Zézette, c’est pour moi que c’est désagréable. Tu nous rends ridicules aux yeux de ce monsieur, qui va être persuadé que tu lui fais des avances et qui m’a l’air tout ce qu’il y a de pis.

— Moi, au contraire, il me plaît beaucoup ; d’abord il a des yeux ravissants, et qui ont une manière de regarder les femmes ! on sent qu’il doit les aimer.

Les trois vont dans un théâtre où Rachel fait quelque chose de désagréable :

Une jeune femme que détestaient Rachel et plusieurs de ses amies devait y faire dans des chansons anciennes un début sur lequel elle avait fondé toutes ses espérances d’avenir et celles des siens. Cette jeune femme avait une croupe trop proéminente, presque ridicule, et une voix jolie mais trop menue, encore affaiblie par l’émotion et qui contrastait avec cette puissante musculature. Rachel avait aposté dans la salle un certain nombre d’amis et d’amies dont le rôle était de décontenancer par leurs sarcasmes la débutante…

Ça réussit suffisamment après deux chansons que « bien que le programme en comportât encore cinq, le régisseur fit baisser le rideau ». C’est un acte de cruauté. Mais ça provoque le narrateur à raconter comment Saint-Loup est tombé amoureux de Rachel, comment il l’avait regardé des années plus tôt dans un autre théâtre :

À une distance convenable, tout cela cessait d’être visible et, des joues effacées, résorbées, se levait, comme un croissant de lune, un nez si fin, si pur, qu’on aurait souhaité être l’objet de l’attention de Rachel, la revoir autant qu’on voudrait, la posséder auprès de soi, si jamais on ne l’avait vue autrement et de près. 

Dans les coulisses du théâtre, Saint-Loup se fâche contre Rachel à cause d’un autre gars :

Mais au même instant Saint-Loup s’imagina que sa maîtresse faisait attention à ce danseur en train de repasser une dernière fois une figure du divertissement dans lequel il allait paraître, et sa figure se rembrunit.

Il lui gronde, mais je vais sauter les détails. L’important… comment dire ça… c’est que si on souhaite ne pas être jaloux de sa copine, peut-être ne choisissez pas une ancienne prostituée ? Je sais, je suis la dernière personne à qui on devrait demander de telles astuces, mais c’est juste l’une de mes idées folles.

Après un échange tendu qui implique non seulement le danseur mais 3 journalistes qui voient tout, le narrateur réfléchit :

J’avais compris le matin, devant les poiriers en fleurs, l’illusion sur laquelle reposait son amour pour « Rachel quand du Seigneur », je ne me rendais pas moins compte de ce qu’avaient au contraire de réel les souffrances qui naissaient de cet amour. 

La jalousie de Saint-Loup est assez sincère, mais son jugement est bien remis en cause. Et des secondes plus tard, encore une fois, pour des raisons bien différentes :

je vis qu’un monsieur assez mal habillé avait l’air de lui parler d’assez près. J’en conclus que c’était un ami personnel de Robert… cette pièce d’artifice n’était qu’une roulée qu’administrait Saint-Loup… l’aspect du monsieur médiocrement habillé, lequel parut perdre à la fois toute contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang.

C’était un promeneur passionné qui, voyant le beau militaire qu’était Saint-Loup, lui avait fait des propositions.

Encore une fois, Proust met l’accent sur l’idée qu’un homosexuel qui se trompe des intérêts des autres risque d’être violemment battu.

Avec ceci, on atteint la fin de ce qui a été publié chez Gallimard comme la première partie de ce tome en 1921. Saint-Loup renvoie le narrateur à visiter sa tante, Mme de Villeparisis, qui nous avons rencontré à Balbec, mais vu que Proust voyait évidemment ce point comme un bon arrêt, je fais pareil. Disons que je considère que cette partie a parlé très mal du caractère de Saint-Loup — il se montrait jaloux, avec un tempérament irascible, et comme nous avons déjà remarqué avant, cette relation semble répéter celle entre Swann et Odette. Je suppose que c’est pour montrer que la différence entre la bourgeoisie et la noblesse ne vaut pas un clou (ou comme on dirait en anglais, ne vaut pas une « dîme », une pièce de dix centimes.)