Archives pour la catégorie Langue de Molière

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Des omelettes et du fromage

Voici une Langue de Molière pas comme les autres. Depuis des années, je veux partager une de ces deux histoires avec vous, mais je la jugeais trop courte pour être son propre billet. Grâce à La Fille, j’ai une deuxième, et les deux vont ensemble sous la rubrique du français comme point de départ dans un scénario.

Remontons le temps jusqu’en 1996. À l’époque, Cartoon Network est l’une des chaînes de télé les plus intéressantes, car la gestion permet l’équipe de faire des expériences avec beaucoup de nouvelles émissions ; si quelque n’est pas aimé du public, il meurt après une poignée d’épisodes. C’est l’époque qui nous a donné Les Super Nanas, Cléo et Chico, Johnny Bravo, Malices et Menaces et surtout Le Laboratoire de Dexter. Cette dernière a mis en vedette un petit garçon avec un fort accent russe (sans raison évidente — sa famille a des accents américains) qui est un génie — il inventé tout genre de truc, souvent avec des conséquences marrantes.

Ici, on parle d’un épisode en particulier, « The Big Cheese » (expression idiomatique qui se traduit par « le grand fromage », mais signifie quelqu’un d’important). Pendant les premières semaines de mon apprentissage de français, le plus grand choc a été certainement la découverte que cet épisode contenait une erreur de grammaire française — quand il n’y avait qu’une phrase en français qui se répétait encore et encore.

Je vais vous donner un clip en VO de 2 minutes qui contiennent toutes les parties importantes — c’est la moitié de l’épisode en tout cas :

Ce qui se passe, c’est que Dexter a beaucoup de tâches à faire avant de se coucher. Son ordinateur lui rappelle qu’il doit réviser pour un examen de français le lendemain, mais il grogne : « Il y a des choses plus importantes qu’un cours de français ! » Quand ses parents lui disent qu’il faut absolument se coucher, il décide d’utiliser l’une de ses inventions — une machine qui lui apprendra des choses pendant qu’il dort, avec un casque audio. La machine utilise des disques vinyle, et il en sélectionne un intitulé « Learn French » (Apprenez le français). Cependant, il y a une erreur — le disque saute, et il n’entend qu’une phrase toute la nuit :

« omelette du fromage »

Je sais, je sais. Le matin, quand il se réveille, il découvre qu’il ne peut plus dire que cette expression unique, peu importe ce qu’il veut dire. Sa sœur le reconnaît vite, et le taquine sans pitié (normal pour elle). C’est la fin du clip, mais l’épisode continue avec son arrivée à l’école — heureusement pour lui, la seule et unique question est de traduire « cheese omelette », alors il réussite à 100 %. En même temps, toutes les filles de l’école tombent amoureuses de lui car il ne parle qu’en français. Comme attendu, il faut l’ajouter.

Selon Wikipédia, l’épisode a été traduit comme « L’Omelette au fromage », alors les téléspectateurs français ne seraient pas au courant de l’erreur dans l’original. Puisque ce n’est pas reconnu comme erreur dans le scénario, la correction ne change rien d’autre. Au fait, voici un lien vers la VF sur TikTok, qui montre ses aventures à l’école.

L’autre chose vient de la série de Disney, Raiponce, la série. Cette série suit les aventures de Raiponce après le film de 2010. Notamment, il reste des questions à résoudre sur ses cheveux magiques. De toute façon, dans un épisode de la deuxième saison, Rapunzeltopia (Le Rêve de Raiponce en VF), le français joue un rôle non crédité — après tout, l’Europe n’existe pas dans le monde de Raiponce, ou au moins, elle n’apparaît jamais directement.

À 17s, on rencontre le méchant de l’épisode, un sorcier appelé Tromus, qui a jeté un sort sur Raiponce, de manière qu’elle hallucine une autre vie sans ses aventures. Tant qu’elle reste dans le monde du rêve, il peut contrôler ses pouvoirs. Ses paroles sont truffées de mots français : « Magnifique » et « mon ami ». À 1:10, sa mère, toujours dans le rêve, lui donne un journal intime. C’est similaire au sien dans la vraie vie, mais les pages sont vides. Il y a une inscription sur la couverture, prononcée à haute voix par la reine : « Sois satisfaite ». En VO, elle explique que ça veut dire « be satisfied » (qu’est-ce que vous voulez ? Que je la traduise par « Sois satisfaite » ?). La fausse reine veut persuader Raiponce à rester dans le château à jamais, à ne plus partir à l’aventure.

Avec l’aide de Disney Moins, j’ai trouvé la VF, mais ça empêche tout enregistrement. Alors, il va falloir me croire sur parole qu’exactement comme dans Le Laboratoire de Dexter, il y a des changements car le français n’a pas l’air exotique en français. Mais cette fois, certains sont bizarres — le sorcier dit « Merveilleux » et « Mon cher », même si les mots originaux suffisent ! Quand la reine donne le journal à Raiponce, il n’y a pas besoin d’expliquer la signification, alors elle dit plutôt « C’est ce qui compte ».

Comme dans les jeux vidéo, tels que Dragon Quest IV, où un monde francophone entier nommé « Layssez Fayre » est remplacé par une version anglophone dit « Teafortwo », ceux qui expérimentent ces choses en VF n’ont aucune idée que la culture française est bien présente dans ces œuvres. Tout parce que des traductions en anglais des mots français n’auraient aucun sens dans les mondes fictifs !

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Chez le notaire

On continue les Langue de Molière consacrées à la vie quotidienne et ce que l’on n’enseigne pas aux étrangers. Cette fois, nous sommes chez le notaire. Je dois une certaine partie de ce qui suit au calvaire récemment subi par Il Est Quelle Heure pour acheter de l’immobilier. Je m’attends à chercher un appartement pour commencer, ce qui est sa propre façon de vivre dangereusement — j’ai fait une crise cardiaque en regardant les tribulations d’une amie qui devait déménager il y a deux ans — mais si je vais un jour acheter une petite maison décrépite aux Gourdiflots pour faire comme Le Glaude, je ne veux pas me faire avoir plus que nécessaire.

Tout ce que je sais qui ne vient pas d’Il Est Quelle Heure quant à l’immobilier vient de regarder Le Trou normand, avec Bourvil et Bardot, car le personnage joué par Bourvil a dû prendre rendez-vous chez le notaire plusieurs fois. Il me semble que les choses ont changé depuis cette époque. Du moins, je l’espère.

Alors, permettez-moi de citer les parties de son post qui semblent établir le processus d’acheter de l’immobilier :

À savoir que lorsqu’on achète un bien immobilier, il y a deux signatures chez le ou la notaire: cell de l’acte de la promesse de vente et celle de l’acte de la vente… il n’y a pas d’obligation de s’adresser à la même personne pour la seconde signature.

Pour l’achat de mon appartement, parce que ça semblait être « plus simple » de faire comme ça, j’ai pris le même notaire que le vendeur. 

Une semaine avant le rendez-vous, le notaire a appelé Père (oui, déjà, pas moi) pour lui dire qu’il me fallait deux témoins pour la signature de la promesse de vente.

Alors, la distribution telle que je la comprends :

  • 1 acheteur
  • 1 vendeur
  • 1-2 notaires
  • 2 témoins le côté pour 2 documents ; 4-8 témoins au total entre les 2

Elle n’a mentionné ni de banquier ni de prêt dans l’affaire, mais j’imagine qu’il y en a souvent. Ça dit, ce processus me semble beaucoup trop simple par rapport au nôtre, alors je vais décrire comment on achète de l’immobilier aux États-Unis, et vous pouvez me corriger là où ce n’est pas pareil en France.

Pour commencer, presque tous les acheteurs et les vendeurs embauchent un agent immobilier, dit « realtor » en anglais. Cette personne est obligée de vous mentir sur tout selon son code déontologique, un document qui dit que les realtors ne savent rien et ne sont donc pas responsable de ce qu’ils vous disent. Vous pensez que je plaisante, raison pour laquelle je poste le lien. Je suis 100 % sérieux. Seule exception en Californie : si on a été tué dans le bâtiment que vous pensez à acheter, le realtor est obligé de vous le dire. Vive les superstitions !

Vous trouvez votre taudis idéal et dire à votre realtor, « Je le veux ». Votre realtor est donc censé faire un appel à l’autre et négocier pour vous. En réalité, il dit « Voilà, vous demandez 1 million de $ pour les 10 mètres carrés de cette niche à chien ; mon client veut offrir 900 mille, mais je peux le convaincre à accepter votre prix si vous laissez le grille-pain dans la cuisine. Quoi, vous pensiez que ce type travaillait pour vous ? Soyons réalistes !

Après avoir poignardé son client dans le dos, le realtor de l’acheteur prépare un contrat — il y a des formulaires bien standardisés dans chaque État, et l’envoie à l’agent du vendeur. Pas besoin de témoins. Si le vendeur accepte, l’acheteur doit embaucher des inspecteurs pour la structure et peut-être aussi pour la moisissure. Ils ont typiquement un maximum de 10 jours pour faire leur travail. Pendant ce temps…

Un acheteur malin aura déjà une relation avec un banquier, dit « mortgage broker », avant de faire une offre. Mais le banquier doit attendre l’offre afin de savoir combien d’argent sera prête et décider si l’acheteur pourra le faire. Il enverra aussi un évaluateur pour s’assurer que le prêt est vraiment nécessaire pour acheter le bâtiment (on ne veut pas prêter plus d’argent que la valeur du bâtiment, après tout). Tant que les inspections et l’évaluation vont bien, le banquier mettra l’argent dans un compte séquestre. Les deux côtés doivent être d’accord sur le bon agent pour ça, dit « escrow officer », qui ne travaille ni pour le vendeur ni pour l’acheteur.

Une fois que l’argent est là, les deux partis signent le contrat d’achat. C’est ici oǔ on embauche les notaires. Selon Wikipédia, en France, un notaire doit avoir un master en droit, puis soit un deuxième master en carrières notariales soit réussir un examen national suivi d’un stage. Aux États-Unis, pas besoin d’un diplôme — n’importe quel con peut le faire et beaucoup le font. Gargamel, le deuxième mari de mon ex, est notaire en plus de son autre boulot. On passe un examen, on paye 40 $ à l’État pour son livre et son tampon, puis on sert en tant que témoin pour tout document légal. C’est l’acheteur qui embauche le notaire, qui prend rendez-vous avec l’acheteur et le vendeur en même temps pour enregistrer l’existence du contrat. Après, l’agent du compte séquestre paye le vendeur, et les agents immobiliers transmettent un document, le titre constructif, à la préfecture du comté pour enregistrer la cession de la propriété. Puis les agents arrachent 6 % du prix total au vendeur, et se paient 3 % chacun !

Il est bien possible qu’aucune personne formée en droit ne touche jamais à l’achat. Les agents immobiliers ont souvent rien qu’un bac, les banquiers peut-être un diplôme d’une fac, l’agent du compte séquestre aussi, et le notaire peut être juste un caissier chez Api tant qu’il a le livre et le tampon.

C’est ici où vous pouvez m’aider.. Je vous ai donné des noms pour ces rôles en anglais, mais ne sais pas si tous les mêmes rôles existent en France, s’ils appartiennent à des gens aux mêmes niveaux d’éducation qu’ici, et surtout, si tous les mêmes documents existent et quels sont leur nom. Je ne serais pas surpris à apprendre que les choses marchaient différemment en France.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine mais je n’ai pas encore choisi le sujet.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Chez le coiffeur

On continue notre série de « situations réelles pas enseignées par Duolingo » avec… comment dire ça… quelque chose dont, vu ma photo en haut du blog, on penserait que je n’ai pas souvent besoin ([C’est pareil pour les rencontres vu cette même photo. — M. Descarottes]). La triste vérité, c’est que j’ai dû commencer des traitements de minoxidil au lycée, et j’avais déjà perdu la grande majorité des cheveux le temps que j’ai atteint mes 30 ans. Juste pour vous choquer, voici une photo de moi en terminale, avec les visages de ma famille effacés ; très différent de maintenant, c’est certain :

De gauche à droite : ma mère, ma grand-mère, mon frère, moi et mon père. Tous sauf moi ont des pois blancs en place des têtes. Je porte des lunettes énormes et j'ai des cheveux blond foncé.
Plus haute rés en cliquant

Si ce type-là avait besoin d’une tondeuse, le moi actuel… il ne va chez le coiffeur que 6 fois par année, et parfois juste 5. Il n’y a pas grand-chose à faire, mais il y a des mois, je me suis rendu compte que je ne sais rien sur les coupes de cheveux masculines en français, et juste un petit peu dans les cas féminins. Ici, je blâme un peu Duolingo, mais encore plus le fait que c’est peu probable qu’un touriste ait besoin de ce vocabulaire.

Tout ce que je savais sur le sujet avant de me lancer sur les recherches actuelles, c’était « queue de cheval » (on dirait « ponytail » en anglais, presque une traduction littérale) et « chignon ». Et ce dernier uniquement à cause de l’expression « se crêper le chignon », une expression sans équivalente exacte en anglais. (Duolingo la rendait « catfight », littéralement « combat entre chats », assez commun en anglais.) Mais on dit « hair bun » en anglais pour la traduction de la coiffure nommée « chignon » — et cette expression s’utilise aussi pour les cheveux de la princesse Leia dans La Guerre des étoiles (selon vous les anglophones, Star Wars). Ce n’est apparement pas le bon mot en français ; Wikipédia donne « macarons » pour les trucs aux côtés de sa tête :

La coiffure la plus connue et emblématique de la princesse Leia est sans doute les deux macarons qu'elle arbore lors de l'épisode IV, V et VI.
Capture d’écran

Mais au moins Duolingo essaie un peu chez les coupes féminines. Je ne connais même pa un mot pour décrire ce qui souhaitent les hommes. Par exemple, il y a des cheveux qui poussent juste devant les oreilles, comme ça :

Le général Ambrose Burnside, Photo par Matthew Brady, Domaine public

En anglais, on appel ces cheveux « sideburns », d’après l’homme dans cette photo, le général Ambrose Burnside (« side » veut dire « côté »). Ce mot, se trouve-t-il dans mon dictionnaire bilingue ?

Ça montre que la recherche pour sideburn n'a aucun résultat
Capture s’écran

NOPE.

Et c’est exactement aussi nul de l’autre côté des oreilles. Je demande toujours aux coiffeurs de rendre la partie en haut et derrière les oreilles « squared off ». Le mot littéral pour ça, c’est carré, mais je ne veux pas dire de faire un angle droit. J’ai l’impression que le titre d’un album de Sandrine Kiberlain, « Coupés bien net et bien carré » exprime grosso modo ce que je veux dire. Pourtant, bien que « squared off » existe dans mon dictionnaire, ça n’a que le sens de la menuiserie :

C’est certainement ce qui pense Le Robert du mot équarrir — la menuiserie et la boucherie :

Sens d'équateur : 1) charpenter, 2) couper en quartiers, comme un animal mort
Capture d’écran

([La boucherie, ça marche aussi pour ses cheveux — M. Descarottes])

Vous voyez, j’espère, le problème. Il n’y a aucun moment où on enseigne les bons mots pour dire au coiffeur ; pourtant, après 2 mois au maximum, ça deviendra une urgence, même pour moi !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour prendre rendez-vous chez le notaire.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Chez le concessionnaire

Comme je vous ai dit la dernière fois, j’ai épuisé le fichier de sujets pour Langue de Molière. En fait, depuis ce temps-là, j’ai ajouté un sujet, mais ce n’est pas comment marche les pauses — j’aime avoir un mois de sujets avant de redémarrer. Cependant, cette fois, au lieu de faire une pause où Langue de Molière est simplement annulée, je vais cibler des sujets où je ne sais pas parler aux gens, car personne ne les enseigne.

Cette fois, il s’agit de ce qui se passe quand on achète une voiture, et pas par hasard. La semaine derrière, j’étais chez le concessionnaire de voitures Cadillac avec mes parents. Quand je vous ai parlé de Clare V., j’ai omis que la raison pour laquelle ma mère avait besoin de moi, c’était parce que sa voiture est morte. Et celle de mon père en plus ! Les deux ont acheté leurs dernières voitures presque en même temps début 2011, alors ce n’était pas complètement surprenant — mais quand même ! C’est trop !

Alors, en tant que petit-fils d’un ancien vendeur de voitures (mon grand-père maternel), permettez-moi de vous expliquer comment on achète une voiture aux États-Unis, et pourquoi ma mère voulait avoir deux hommes avec elle.

Quand on passe chez le concessionnaire, à moins que ce soit chez Bentley ou chez Ferrari ou un autre truc de fou, on sait que seulement un con va payer le prix sur l’étiquette. C’est pour ça qu’il est fortement conseillé de rechercher la voiture dont vous avez envie sur un site tel que Edmunds.com, où se trouve des données sur les prix moyens selon les codes postales, la marque et le modèle, etc. C’est pareil pour la vieille bagnole dont vous allez vous débarrasser — on cherche les prix sur un site tel que Kelley Blue Book.

Il ne faut donc pas tout faire en une visite. Vous recherchez les voitures à l’avance, puis vous visitez le concessionnaire pour tester celle que vous planifiez à acheter. Mais seulement un con se laisse faire inviter dans le bureau du vendeur après. On fait des excuses — « Je dois regarder de vieux discours sur LCP », quoi que ce soit — puis vous quittez le concessionnaire pour faire vos recherches. Dans notre cas, nous nous sommes excusés pour aller déjeuner. C’était juste chez In-N-Out pour des burgers. (C’est le burger californien, tellement mieux que McDo. Il me faudra vous en parler plus.) Il faut faire ça et laisser traîner le vendeur car il va faire pareil plus tard.

On revient avec ses estimations imprimées, mais ne les donne pas au vendeur. Il fait semblant d’être content de vous revoir (tout vendeur haït ses clients ici), puis vous dites que vous aimeriez « explorer mes options ». Ça permet le vendeur de tenter sa chance pour vous cambrioler — mais il faut le laisser essayer, afin de ne pas avoir des problèmes avec son gérant. Il va vous parler du paiement mensuel — afin de trouver un chiffre qui n’a rien à voir avec le prix, ils peuvent toujours ajuster un prêt à la bonne durée. Ici, il faut l’interrompre (à moins que vous soyez un pauvre con) pour dire qu’il est plus important à connaître le prix final. C’est ici où vous pouvez sortir l’estimation d’Edmunds.

Le vendeur vous dira que bien sûr, ça existe, mais ne compte pas chez eux car le ciel est bleu ou du n’importe quoi pareil. Vous dites que c’était un plaisir, mais il y a aussi d’autres concessionnaires et peut-être qu’il faut les consulter avant de prendre une décision. C’est ici où le vendeur dit : « Ah, vous savez, je ferais comme vous voulez, mais je dois demander à mon gérant ce qu’on peut faire. » C’est ici où les deux vont vous faire traîner — ils savent déjà quel est leur vrai prix, c’est juste une opportunité pour vous fatiguer.

C’est ici où j’ajoute de la valeur. Dans ce cas, le prix était déjà en fait plutôt bon. Alors, après avoir joué au salopard, quand le vendeur et son gérant faisaient semblant d’en discuter, j’ai quitté le bureau pour leur dire « Je peux convaincre ma mère à accepter votre prix si vous pouvez m’offrir une remise sur des accessoires. » Des secondes plus tard, on s’est serré les mains, car on avait un accord.

Puis on répète tout ça pour les vendre la vieille bagnole. Les vrais salopards ne la mentionnent même pas, ils vous offrent un contrat avec une valeur insultante déjà écrite, et il faut les interrompre pour dire, « Attendez, on n’avait pas d’accord sur ça. » Puis vous glissez l’estimation du Kelley Blue Book sur la table, et voilà. Après, on signe les papiers et c’est fini.

« Mais Justin », me dites-vous, « il n’y avait même pas un mot de vocabulaire ici. Quel rapport avec Langue de Molière ? » C’est ici où, paresseux que je suis, je vous cède la parole. Est-ce qu’acheter une voiture passe comme ça en France, avec un scénario pareil ? Y a-t-il des synonymes locaux pour les sites web que j’ai mentionnés ? Est-ce que l’on fait la même danse de plusieurs visites, et fait semblant de ne pas avoir pris une décision, des deux côtés ? C’est comment on utilise la langue, mais comme je vous ai dit, personne n’enseigne rien de ça !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine chez le coiffeur.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Qu’est-ce qu’ont fait les poules ?

Il y a deux mois, j’ai noté dans le fichier de Langue de Molière une expression utilisée par Il Est Quelle Heure :

Sitôt dit, j’ai eu envie de me moucher et j’ai tourné les talons pour aller prendre un mouchoir dans ma chambre; le menton relevé et la tête haute, la démarche d’une reine comme si je venais de rabaisser le caquet de ce type pour de vrai. [gras/italiques le mien]

Regarder la vérité en face

À noter : j’ai annoncé ce sujet la semaine dernière sans savoir qu’elle était sur le point de revenir. C’était la toute dernière note dans mon fichier ; on en reparlera à la fin. Ne vous inquiétez pas, Langue de Molière ne va nulle part. ([Comme vous. — M. Descarottes])

Alors, « rabaisser le caquet ». Je ne connaissais ni le verbe ni le nom, mais heureusement, ça m’a laissé « le », et comme a dit le président américain dans Mars Attacks ! après la destruction totale du Congrès, « Je veux que le peuple sache qu’il reste deux des trois branches du gouvernement, et ça, c’est pas mal. » C’était assez facile de deviner que « rabaisser » voulait dire « baisser à nouveau », mais qu’est-ce c’est que « caquet » ?

J’ai d’abord consulté mon dictionnaire bilingue :

Deux sens sont donnés : 1) le son d'une poule, et 2) trois versions de rabattre son caquet ou rabattre le caquet à qqn.

Alors, quelque chose à voir avec les poules, et quelque chose à voir avec bavarder. Mais dans ce deuxième sens, il n’utilise que le verbe « rabattre », et ça pour dire « remettre quelqu’un dans sa place » (de façon métaphorique, pas littérale). Est-ce que madame avait voulu dire quelque chose de différent ? Trésor de la Langue française, que dites-vous ?

A.− [En parlant de la poule qui va pondre ou vient de pondre] Le(s) caquet(s). Suite de gloussements et de petits cris :

Caquet

Ah, mais c’est un détail inconnu pour mon dictionnaire Oxford, qu’il s’agit particulièrement des bruits autour de l’acte de pondre des œufs ! Et quant au bavardage ?

B.− [Appliqué à l’homme] Fig. et fam.

1. Au sing. Bavardage parfois malveillant ou suffisant. Avoir le caquet prompt, intarissable :

− P. méton. Propension à ce genre de bavardage. Avoir beaucoup de caquet.

♦ Rabattre, rabaisser le caquet de qqn, à qqn. Obliger quelqu’un à se taire ou à lui faire baisser le ton :

2.Au sing. et fréq. au plur. Propos futiles et/ou médisants. Les caquets de l’accouchée :

Alors, il s’avère que rabattre et rabaisser sont des synonymes dans ce cas. Mais il y a plus d’usages que ce qui dit mon dictionnaire bilingue, à ne pas dire qu’il y a un contexte flatteur. Ça dit, en faisant une dernière recherche dans Wiktionnaire, j’ai découvert un synonyme inquiétant :

Synonyms: rabaisser le caquetrabattre le clapetclouer le bec

Rabattre le caquet

Clouer le bec ? C’est-à-dire littéralement marteler un clou dans un bec ? Ce serait plutôt cruel, non ? Heureusement, le Trésor n’a rien à dire comme ça ; je suis sûr qu’il ne cacherait pas une vraie histoire :

2. Réduire au silence. Quelqu’un était là, un inconnu dont je ne pouvais voir le visage et dont la présence m’avait cloué la voix dans le gosier (Lorrain, Sensations et souvenirs,1895, p. 20).

♦ Loc. fam. Clouer le bec (cf. river le clou, rabattre le caquet*) :

3. Parmi le 106e, des acclamations avaient accueilli la première salve. Enfin, on allait donc leur clouer le bec, aux canons prussiens! Zola, La Débâcle,1892, p. 311.

Clouer

Tout ça dit, ça donne l’impression que ces expressions viennent d’un désir de la part des agriculteurs, que les maudits animaux se taisent et leur foutent la paix !

D’habitude, c’est ici où je vous donnerais un indice sur la prochaine Langue de Molière. Mais je viens de vous dire que ça épuise mon fichier. Ce n’est pas la première fois, même la troisième, où c’est arrivé. Au passé, j’ai mis cette colonne en pause pendant un mois, pour me donner du temps pour trouver de nouveaux sujets. Cette fois, je propose de faire différemment. J’ai une autre liste, de vocabulaire dont j’aurai besoin, mais que Duolingo n’apprend pas, et où les dictionnaires ne sont pas les meilleurs outils ; par exemple, quoi dire au barbier (pas celui-ci). Alors, même si ça brise un peu l’une de mes règles — ne posez pas de questions que vous pouvez rechercher — je propose d’écrire pendant le reste de mai sur certaines tâches quotidiennes et poser des questions sur le vocabulaire et les dialogues typiques. Si ça vous dit quelque chose, de combler ces écarts, Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine. Sinon, à juin !

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Toi non !

Le 6 avril, la Blague de la Semaine a commencé ainsi :

C’est une dame qui rencontre un ancien copain de classe dans la rue. Vu sa tenue, il est évidemment devenu prêtre. Elle l’approche et lui dit : « Bonjour, Père, tu te souviens de moi ? » Le prêtre lui répond : « Marie ! Mais bien sûr ! Ça va ? » Et puisqu’il est prêtre, elle ne peut pas résister à avouer quelque chose.

Blague du 6 avril 2026

C’était plutôt long, mais plus tard, ça a continué :

Cinq ans plus tard, le prêtre est seul dans son bureau quand un homme frappe à la porte. Il a l’air bien épuisé, et il tient une enveloppe. Il dit au prêtre : « Bonsoir, mon Père. Je suis Paul. Il y a 5 ans, tu as allumé une bougie pour ma femme et moi, ça te parle ? » Le prêtre sourit et répond : « Mais oui ! Ça a marché, vous avez des enfants ? » Paul lui donne l’enveloppe en disant : « Oui, et voici un voyage payé à Rome. »

Alors, pourquoi est-ce que j’évoque ces deux parties ? À vrai dire, j’ai traduit cette blague d’une source anglophone, et l’a « francisée », une pratique qui explique environ 1/4 des blagues. Mais en faisant la traduction, j’avais une question sincère, et c’est ça le sujet de Langue de Molière aujourd’hui : comment est-ce que les gens s’adresseraient au prêtre ?

Évidemment, la femme du premier paragraphe le tutoierait car elle le connaissait jeune, et avait déjà une telle relation avec lui. Je peux imaginer des situations où ce ne serait pas le cas : s’il s’agissait d’un pape francophone, et les deux étaient en public, j’imagine que même une telle personne le vouvoierait, afin d’être respectueux dans un tel contexte, même si juste « pour encourager les autres » comme a écrit Voltaire. (Je n’ai même pas aimé Candide, mais je cite cette phrase en français depuis le lycée, je l’aime tant — et le reste des anglophones aussi !)

Mais il me restait la question de ce qui dirait le mari, qui n’a pas connu le prêtre. Alors, j’ai recherché la question, et ça m’a mené à un sermon par un prêtre catholique suisse, Vincent Lafargue, intitulé « Ah, ces gens qui tutoient le prêtre ! ». Je ne connais guère la Messe en français, seulement en anglais et moins en latin. (Il y avait une Messe en cours pendant ma visite à la Basilique Sacré-Cœur en 2023 — j’étais bluffé par la similitude avec la Messe latine. Je n’enregistrerais jamais une Messe aux États-Unis, mais si ce que j’ai vu en 2023 était typique, il n’y a rien en commun.)

Vu le titre, j’avais raison de soupçonner qu’il faudrait vouvoyer le prêtre. Cependant, il dit :

Quelle est cette phrase ? Vous avez une idée, cette phrase que vous répétez plusieurs fois à la messe ? …Et avec votre Esprit !

Et avec votre Esprit… D’ailleurs, si on tutoie le prêtre dans la vie courante, est-ce qu’on a le droit de dire « et avec TON Esprit », du coup ? …

Mais bien sûr que si ! Bien sûr que si. C’est tout à fait autorisé.

Alors, il semblerait que l’on pourrait dire soit l’un soit l’autre dans la vie courante, mais à vrai dire, même si je ne connais pas la Messe en français, ça m’a mis mal à l’aise. Mais il ajoute quelque chose auquel je n’avais pas du tout pensé :

Et d’ailleurs je vous le signale au passage que la langue française est l’une des seules langues au monde dans laquelle on vouvoie le prêtre à la messe ! En allemand, en anglais, en italien, en espagnol, en portugais, on dit : « et avec TON Esprit, qu’on le tutoie dans la vie courante ou pas.

J’étais ravi de voir qu’il est d’accord avec moi, que la seule traduction de « you » en anglais est « tu », pas « vous ». Mais en espagnol ? J’ai dû vérifier :

El Señor esté con vosotros.

Y con tu espíritu.

Ordinario de la Misa, Diócesis de Córdoba

Il a raison — le prêtre dit « vosotros », vous dans le sens pluriel (c’est littéralement vos otros, vous autres), et les gens le tutoient en réponse. Il note que c’est en fait ce que l’on fait en latin :

Eh ben pas de bol, en latin, on tutoie le prêtre ! « Et cum spiritu TUO », même si c’est le Pape, hein ! Si vous allez célébrer sur la place Saint-Pierre à Rome, vous dites « et cum spiritu TUO » à Léon, vous lui dites « tu » en latin.

Pourtant, c’est du rituel, pas de la vie courante. Hors ce contexte, on vouvoierait sûrement le Pape, non ? J’ai trouvé un prêtre pour le vouvoiement, mais sans faire la polémique sur la FSSPX, je ne vais pas la mettre au même niveau. Mais là, j’ai appris qu’en français, on tutoie Dieu (je le savais déjà) pourtant on vouvoie Marie (je n’avais aucune idée). Et ça pourrait être (mais ne le sera pas) tout autre article.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour remettre quelqu’un dans sa place.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Chercher midi chez Paul Bismuth

Il y a deux semaines, l’auteur de qui je suis le plus jaloux, un certain Paul Bismuth, a apparu à la une du Canard enchaîné. Je vous rappelle que je dis parfois que j’espère ne jamais apparaître à la une du Canard, car ça veut dire que l’on a fait une grosse boulette. Mais voilà, dans le dialogue des canards :

Canard à gauche : Sarko clame son innocence en appel.  « Arrêtez de chercher… »

Canard à droite : « Libye à 14 heures ! »

Évidemment, il s’agit de l’expression « chercher midi à 14h ». Ça veut dire, selon notre vieil ami, le site dit La langue française :

Chercher un problème là où il n’y en a aucun ; chercher quelque chose à sa mauvaise place.

Chercher midi à quatorze heures

J’avoue que malgré le fait que je la connais depuis 5 ans déjà, je suis absolument incapable de l’utiliser moi-même. Ça fait mal aux oreilles même quand on l’explique. Et c’est quoi l’explication ? Selon eux, ça vient :

D’une coutume encore en vigueur dans plusieurs villes d’Italie, consistant à compter les 24 heures à partir du coucher du Soleil. Ainsi, midi ne peut jamais coïncider avec 14h, mais seulement, au minimum, avec 16h. Chercher midi à quatorze heures, ce serait donc rechercher un jour où le Soleil se couche à 22h, chose impossible en France métropolitaine ou en Italie.

À vrai dire, ça ne me parle pas du tout. Vous et votre habitude de compter les heures 24 à la fois, je suppose. N’oubliez pas qu’aux États-Unis, 14h se prononce « 2h — de l’après-midi ». Mais ça me rappelle au moins une blague, trop bête pour être la Blague de la Semaine :

Un policier voit un homme ivre sur ses quatre pattes, en train de chercher quelque chose au-dessous d’un lampadaire. Il lui demande ce qui se passe, et l’ivre lui répond qu’il cherche ses clés. Le policier décide de l’aider, mais après quelques minutes sans succès, lui demande s’il est sûr de les avoir perdues dans cet endroit. L’ivre dit que non, et en fait, il les a perdues dans un parc au bout de la rue. Le policier lui demande donc pourquoi il les cherche sous le lampadaire.

Vient la réponse : « Car la lumière est meilleure ici. »

Effet lampadaire, Wikipedia (ma traduction de l’anglais)

Je n’ai pas dit que c’était une bonne blague. Mais c’est ce que l’expression me rappelle.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec un détail d’une blague qui était assez bonne pour être celle de la semaine.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Au secours !

La Fille est rentrée à la maison la semaine dernière avec une nouvelle. « Papy », m’a-t-elle dit, « j’ai ta prochaine Langue de Molière ». « Excusez-vous », ai-je répondu, « mais c’est ‘Papa’, pas ‘Papy’. » « Mais tu as connu les dinosaures. C’est ce qui dit ma mère. Tu ne veux pas que je lui dise que tu as dit qu’elle avait tort, n’est-ce pas ? » Elle m’a eu. « Alors, ma grande, qu’est-ce que tu veux raconter à ton arrière-daron ? » Et c’est ainsi que l’on a notre note hebdomadaire.

Peut-être que vous avez eu la malchance d’être sur un bateau qui commence à couler. Le capitaine, ou si c’est assez grand, le chargé de communication, prend le micro de la radio et supplie de l’aide avec une expression bizarre en anglais : « May Day! » May Day, c’est le 1er mai, particulièrement dans son aspect de jour férié communiste (raison pour laquelle on fête les ouvriers en septembre aux États-Unis). Bien sûr, en Angleterre, c’est plutôt une fête païenne, la nuit de Walpurgis, où tout le monde danse autour d’un mât pour cacher les débauches de la nuit du 30 avril.

Ou peut-être que c’était choisi comme appel de détresse en honneur de l’une des méchantes les plus inhabituelles des films de James Bond, aussi May Day, apparue dans Dangereusement vôtre (tourné en partie au Château de Chantilly) :

Grace Jones dans le rôle de May Day, ©️United Artists, Fair use

Mais en fait, selon La Fille, c’est un peu de français mal formé, « m’aidez », quand la commande devrait être plutôt « aidez-moi ». Il s’avère qu’elle se trompe légèrement — c’est en fait tronqué d’une plus longue commande, « Veuillez m’aider », mais il n’y a pas un centime de différence entre les deux sons.

D’où vient ce choix pour l’appel universel ? Remontons le temps jusqu’en 1923. C’est Frederick Stanley Mockford, chargé de radio à l’aéroport Croydon (Londres avant Heathrow), qui a été chargé par ses supérieurs à trouver un appel qui serait compris par tous les pilotes. Étant exactement comme moi, il a raisonné que le monde entier comprenait juste les deux côtés de la Manche, car tout le trafic venant de l’étranger venait du Bourget à l’époque. Il fallait donc trouver quelque chose de raisonnable en anglais et en français. Vu que « Help me! » (Aidez-moi) est difficile à prononcer en français, mais la transcription phonétique de « Venez m’aider » marchait bien en anglais, le choix de privilégier le français était assez évident.

Mais « mayday/m’aider » est réservé aux situations où il y a un risque de perdre des vies. Qu’est-ce que l’on est censé dire si on est juste con et n’a plus d’essence pour son bateau ? Encore une fois — mais je ne le savais pas jusqu’au moment de faire ces recherches — c’est la langue française à l’honneur. On dit « panne panne », transcrit en anglais comme « pan pan« , pour dire que l’on est en panne. On fait semblant de dire qu’en anglais, « pan » veut dire « Possible Assistance Needed » (Besoin d’assistance possible), mais en fait, je sais la vérité. C’est-à-dire qu’il ne reste que les pizzas de la chaîne Little Caesar’s dites « Pan Pan », anciennement vendues deux à la fois (lien à une pub en anglais), à manger. On savait tous que cette situation était la catastrophe, même s’il n’y avait pas de vies en jeu. (Des toilettes, oui.) C’est ainsi que le sens d’une urgence est préservé à travers les deux langues.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour donner rendez-vous à un certain M. Paul Bismuth et un canard.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Langue du Glaude

Ça fait belle lurette depuis la dernière fois où on a parlé d’une carte de Français de nos régions. Mais j’ai récemment vu l’une de leurs cartes qui m’a enfin expliqué quelque chose que je ne comprenais pas.

« La Soupe Aux Choux » se déroule quelque part dans le Bourbonnais, selon Wikipédia ; dit autrement, dans l’Allier. Je pause pour citer un livre peu connu :

Le département de l’Allier a été créé à l’époque de la Révolution, mais il a fallu presque 230 ans de plus pour que les habitants choisissent un gentilé, bourbonnais. Il ne faut pas mettre la pression aux Bourbonnais ! Que puis-je dire ? Certaines choses prennent du temps.

De toute façon, tous ceux qui l’ont vu savent que dans le film, tous les personnages principaux ne sont pas adressés juste <nom>, mais par « la/le <nom> » — le Glaude, le Bombé, la Francine. Quand j’ai vu le film, je n’avais jamais entendu cette forme d’adresse dans n’importe quelle langue, le français compris. (Moi, l’expert, avec mes 10 mois à ce point-là.)

J’ai un peu réfléchi sur quoi penser de cet usage, mais c’était difficile, car comme sait tout le monde, je suis obsédé par le docteur et « C’est une expansion économique ! ». J’ai enfin décidé que c’était juste une bizarrerie pour le film, une question de style. Pourquoi ? J’ai suivi les preuves : j’avais déjà vu une vingtaine de films sans rencontrer cette forme ; « Glaude » et « Bombé » ne sont pas de vrais prénoms, mais des surnoms ; j’avais déjà parlé avec une centaine de personnes différentes en ligne sans que personne ne me parle comme ça ni me dise de lui parler comme ça.

Tout à fait logique, tout à fait raisonnable — et tout à fait faux. C’est ici où entre la carte que j’ai mentionnée. Il s’avère que l’on dit « le <prénom > » partout dans l’est du pays. Comme on peut lire dans la description fournie par Français de nos régions, on trouve cet usage en allemand, mais aussi dans de nombreuses autres langues dérivées du latin. Il mentionne l’espagnol, mais en sept ans de cours d’espagnol, je n’ai jamais entendu ça, et je n’ai aucun souvenir de le lire dans n’importe quel roman (avec deux ans de littérature en espagnol, croyez-moi, j’ai lu des romans de partout).

Mais le truc bizarre ? On peut parfois trouver cet usage en anglais ! On entend certainement « He’s the Justin Busch, the one who writes Un Coup de Foudre » — « il est le Justin Busch, celui qui écrit Un Coup de Foudre » — quand on veut distinguer quelqu’un de célèbre qui porte un certain nom. C’est bien nécessaire dans ce cas quand on considère qu’il y a un avocat, un musicien, un ingénieur et même un chirurgien plasticien qui travaille à quelques km de chez moi, tous des imposteurs qui ont emprunté mon nom à moi sans autorisation ! Ça dit, à vrai dire, on ne l’entend pas de même façon que dans les exemples de la carte, « Je l’ai vu, il avait la main sur son épaule, le Paul » et « Quoi ? Le mari de la Marie ? » C’est ça l’usage de La Soupe Aux Choux, mais je ne l’ai toujours trouvé nulle part ailleurs.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine en criant « au secours ! ».

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Crique-craque

Le 1er étant également le jour de C’est le 1er et Langue de Molière cette semaine, vous avez droit à « Momo » un jour à l’avance.

Il y a longtemps, assez longtemps pour écrire il était une fois, ma grand-mère avait l’habitude d’amener mon frère et moi à l’opéra. Alors j’ai vu pas mal d’opéras en italien et en français bien avant d’avoir la moindre idée de parler l’un ou l’autre. Et parmi mes préférés était Les Contes d’Hoffmann par Jacques Offenbach. Là se trouve la « Chanson de Kleinzach », un air plutôt grossier sur un nain, le nommé Kleinzach (qui n’apparaît pas sur scène). Depuis des décennies, j’ai le refrain dans la tête, « Cric-crac, cric-crac, voilà Kleinzach ». (C’est seulement en écrivant ce billet que j’ai enfin appris comment l’écrire.)

Je n’avais pas tort en le confondant avec « crique » ; Wikipédia note que les deux sont des homonymes. Mais jusqu’au mois dernier, je croyais que le mot « crique » ne voulait dire que la galette aux pommes de terre de ce nom. On l’a rencontrée en Ardèche.

C’était en lisant ce post de Feuilles de Choux que j’ai appris que la crique n’appartenait pas uniquement à l’Ardèche. Ça m’a renvoyé à Wikipédia, où j’ai appris que c’est aussi une baie. Mais comme j’ai écrit dans mes notes, quelle baie ? Genre « de Boysen » ou « de Somme » ? Le français réutilise trop les mêmes mots ! Dans ce cas, c’est le dernier : une crique de ce genre est « une petite baie enserrée dans les rochers et pouvant donc servir d’abri pour les bateaux. » Cette crique vient du scandinave « krik », l’origine aussi d’un mot anglais, « creek », un cours d’eau plus petit qu’une rivière, avec un débit réduit. Et il semble porter aussi cette signification en Guyane.

Mais ce ne sont pas les seules criques ! Il y a aussi la « crique saisonnière », un défaut dans des pièces métalliques, le résultat d’une combinaison de corrosion et de problèmes mécaniques. Wikipédia l’explique :

Plus fréquemment rencontrée dans les alliages à base de cuivre, elle doit son nom au fait que les changements de température accélèrant le processus, la rupture de la pièce peut survenir lors d’un changement de saison.

Et si ce n’était pas assez, La Crique est aussi un petit village de moins de 400 personnes près de Dieppe !

Il n’y a pas de grande leçon qui va avec tout ça. C’est juste étonnant que ce mot signifie tant de choses qui n’ont rien à voir, les unes avec les autres !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec la question que je voulais poser en regardant La Soupe Aux Choux.