Archives pour la catégorie Langue de Molière

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Pour punir et asservir

Quelque chose que je dis plusieurs fois par année, c’est que ceci est un blog tous publics, genre La Guerre des robots, pas Peur sur la ville. Mais ce n’est pas à dire que les Transformers, les robots du film nommé, ne peuvent pas parfois dépasser légèrement les limites du terrain.

Remontons le temps jusqu’en 2007. Je suis à Westwood, un quartier de Los Angeles, pour aller à ma salle de sport habituelle ([Vous n’auriez jamais deviné en le regardant, n’est-ce pas ? — M. Descarottes]) Mais ce jour-là, les rues sont bloquées — il y a une poignée de robots géants, car le nouveau film des Transforners aura sa première ce soir-même à Westwood. Malheureusement, je travaillais toujours pour une société de la défense, alors j’étais interdit d’avoir un portable avec un appareil photo. Alors, je ne peux pas vous montrer ce que j’ai vu ce jour-là.

Dans le film, il y avait une voiture de police appartenant aux méchants, les Decepticons, un robot nommé Barricade. Il faut savoir que le slogan de la police de LA depuis les années 60, c’est « To protect and to serve », en français « Pour protéger et servir ». Barricade était peint pour ressembler à une voiture de cette brigade de LA — mais au lieu du slogan traditionnel, on voyait sur ses portes un slogan plus méchant, « To punish and enslave », d’où mon gros-titre.

Il s’avère que Barricade a un grand fan en France, qui a fait des efforts extraordinaires pour acquérir exactement la bonne voiture, une Ford Mustang de 2006 avec des modifications par le célèbre mécanicien Steve Saleen (cette voiture est aussi connue sous le nom Saleen S281, et on pouvait l’acheter directement de sa boutique — à Elbe-en-Irvine !). Ce monsieur a peint la voiture presque exactement comme dans le film. La voilà :

Une Ford Mustang Premium 2006, au look de la voiture de « Barricade » (Transformers) en Essonne, Photo par Poudou99, CC BY-SA 4.0

À noter, et probablement pour éviter des conflits avec le studio, seulement les mots « to punish » apparaissent sur cette version, pas le slogan entier. Je suis quand même admiratif.

« Mais Justin », me dites-vous, « c’est censé être Langue de Molière aujourd’hui. Ben, il y a deux jours déjà. Quel rapport ? » Bonne question !

Il y a des semaines, j’ai appris quelque chose que j’aurais probablement dû deviner il y a 6 ans, si pas en 2007. La grande majorité des mots anglais qui se terminent par « -ade » — marinade, arcade, parade, facade, et ainsi de suite — viennent du Vieux Français (tous les liens sont en anglais). Pas tous — shade, c’est-à-dire « ombre », vient de l’allemand, par exemple. Mais vous savez probablement où je vais. Ce que j’ai appris, c’est que ce M. Barricade porte un nom bien français.

Selon le dictionnaire Merriam-Webster :

Capture d'écran de l'étymologie de barricade en anglais, traduite dans l'article
Capture d’écran

Ça dit :

Nom emprunté au français, allant jusqu’au Moyen français, de « barrique» (tonneau, baril), un élément typique de barricades (emprunté au gascon barriqua, probablement allant jusqu’à pré-latin *barrica + ade

En repassant sur la liste de robots qui apparaissent dans ce film, il me semble que Barricade est le seul et unique à porter cet honneur — Optimus Prime, Bumblebee, Jazz, Megatron, Shockwave, pas un Français parmi le tout. Mais tant pis, car les scénaristes ont raté un autre bon nom français de l’histoire des Transforners, Ravage (un robot panthère) :

C'est l'oiseau robot Laserbeak (bec à laser) qui vole dans l'air pendant que le panthère Ravagé court. Ravage a un torse noir et des jambes grises.
Laserbeak (en haut) et Ravage (en bas), Capture d’écran, ©️Hasbro

Ne me croyez pas sur parole, Le Robert donne presque exactement la même signification qu’en anglais !

Malheureusement, vous savez quel autre fichier a été perdu avec les données de mon portable ? Ouais — toute idée pour Langue de Molière depuis janvier 2024 ! Ce billet sera donc en vacances pour le reste de septembre, car il me faut en général 3-4 semaines pour rassembler une liste d’idées.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

C’est quoi la plainte ? Manger un repas chinois ?

Aujourd’hui, Langue de Molière trait d’un sujet loin d’habituel, mais bien dans l’idée originale de Light&Smell (veuillez vous souvenir que c’était son idée !), d’écrire sur les faits étonnants en traduisant entre les deux langues. Cette fois, je veux parler d’un clip amusant d’un australien, où c’est un peu difficile de faire une bonne traduction qui garde l’humour et l’aspect surréaliste du contexte original.

Ce clip est parmi les mèmes les plus connus, les plus bien-aimés chez les internautes anglophones. Le voilà :

Il faut dire que si le nombre de vues semble être moins qu’étonnant, c’est seulement parce qu’il y a tant de copies !

Ce qui se passe, c’est qu’une poignée de policiers sont là pour arrêter un homme, un certain Jack Karlson devant un restaurant chinois. Dans les infos qui vont avec le clip, il est faussement identifié sous le nom Charles Dozsa, un homme réputé en Australie à l’époque — 1991 — pour être un « dine-and-dasher », quelqu’un qui mange sur place puis quitte vite le resto pour éviter la facture. (J’aimerais bien savoir s’il y a une bonne expression pour ça en français !) Mais en fait, M. Karlson (lien en anglais) était pire que ça. Il avait assez d’une histoire de voler les cartes de crédit aux autres que la société américaine American Express avait embauché un détective privé (lien en anglais) en Australie pour le suivre, et c’était cette personne qui avait téléphoné la police.

Cependant, même si M. Karlson n’était pas l’homme le plus honnête au monde, il était certainement malin. Dès qu’il a aperçu une caméra, il a commencé à faire une crise. La police avait cru qu’il était un autre criminel, encore plus notoire, et avait prévenu un journaliste, Chris Reason, d’être là. Même si vous ne comprenez pas exactement ce qu’il dit, c’est évident qu’il joue pour la télé, rien qu’en l’écoutant. Mais qu’est-ce qu’il dit ?

Quand on l’entend pour la première fois, il dit aux policiers : « Mais vous venez de m’assurer que je pouvais parler. » Un policier lui répond : « Nous ne t’avons rassuré de rien. Tu es en état d’arrestation. » Karlson dit : « En quoi ? » Et c’est là, à 0:18, où il entre dans le Panthéon d’Internet. Il s’adresse à la télé :

« Messieurs, ceci est la démocratie manifeste. »

Et c’est après ça que les problèmes de traduction commencent. Il se plainte du traitement brutal de ceux qui le tiennent :

« Regardez le « headlock » ici. »

C’est quoi un « headlock » ? Mon dictionnaire bilingue ne le connaît pas, et Google rend « prise de tête », mais cette expression veut dire le plus souvent qu’une situation est compliquée. M. Karlson veut dire que sa tête est très littéralement retenue dans les mains des policiers. Mais si vous regardez la vidéo entre 0:20 et 0:30, personne ne touche à sa tête.

À 0:27, il ment pour la caméra, en criant « Enlève ta main de mon pénis ! » En 2020, il a avoué dans une interview à la télé que personne ne touchait au truc — mais c’est quand même évident dans le clip. Néanmoins, il continue : « Voici le type qui a touché à mon pénis avant. » Pendant quelques secondes, lui et la police se parlent, l’un sur l’autre. Puis, il lance l’autre réplique de légende, qui contient deux problèmes de traduction en trois courtes phrases :

D’abord, à 0:35, il crie : « What is the charge ? » J’ai rendu ça dans le gros titre comme « C’est quoi la plainte ? » Mais le dictionnaire Oxford indique que ce n’est pas le seul choix, et peut-être même pas le meilleur :

Capture d'écran de l'entrée du dictionnaire Oxford pour le mot "charge" dans son sens légal.

Sur cette épreuve, on pourrait dire également « inculpation », « poursuite » ou « plainte ». Il me semble de ces exemples que le choix pourrait dépendre du parti qui parle : la police dirait : « On vous arrête sous l’inculpation de vol », le procureur dirait « Voici les poursuites », et l’accusé dirait « plainte », mais ce n’est qu’une impression. Je n’ai vraiment aucune idée.

Karlson continue : « Manger un repas ? Un « succulent » repas chinois ? » Ce mot « succulent » est l’autre problème. Le dictionnaire Oxford indique qu’il n’a qu’un sens botanique en français. Cette plante, Delosperma cooperi, se considère un « succulent » également en français qu’en anglais — c’est un mot qui veut dire que les tiges et/ou les feuilles contiennent plein d’eau :

Fleur violette avec des tiges regorgés d'eau
Delosperma cooperi, Photo par Didier Descouens, CC BY-SA 4.0

Cependant, en anglais, on l’utilise aussi comme adjectif pour la nourriture, et là, le dictionnaire est inutile. Merriam-Webster, le dictionnaire de choix américain, donne deux sens pour ce mot : 1) plein de jus, juteux, et 2) moelleux et savoureux. Je me demande si l’exemple d’usage, « a succulent meal », est un clin d’œil.

Mot "succulent" dans le dictionnaire anglais Merriam-Webster, traduit dans l'article
Capture d’écran

Mais peut-être que je n’aurais pas dû faire confiance au dictionnaire Oxford. Dans le Trésor de la Langue française, on trouve sens B :

Dont la saveur est exquise, délicieuse. Synon. délicieux, excellent, exquis, fameux, savoureux.

Succulent

Ai-je mentionné que le pire problème avec les dictionnaires bilingues, c’est qu’aucun ne relie tous les sens possible dans les deux sens ? C’est vrai.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour faire la manif.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Il est de nul part

Attendez avec les commentaires, la faute du gros titre est le sujet de la Langue de Molière du jour !

De temps en temps, je peux me féliciter de ne jamais faire certaines erreurs, simplement car je ne les ai pas entendues. En voici une.

Le Figaro a posé la question ainsi :

Faut-il écrire «il n’est nul part» ou «il n’est nulle part» ? Les deux formules caracolent sur le papier. L’une d’elles est pourtant inexacte.

«Nul(le) part»: ne faites plus la faute !

Le problème, selon son autrice, Alice Develey,, c’est que le Français dans la rue, son nez dans son portable qui enseigne toutes les mauvaises leçons des réseaux sociaux, entend dans la tête un accord où il n’y en a pas. Des exemples offerts par Mme Develey :

«Un espèce de manteau», «belle armistice», «grandes pétales», «aphte douloureuse»…

Dans presque tous ces cas, c’est juste une question de se tromper de genre, où de penser qu’il y a un accord avec un objet en dehors de l’expression elle-même. Comme explique Madame Develey :

…l’expression «nulle part» a toujours été au féminin. Le mot «nul» est accordé au mot «part». Cela en fait une locution adverbiale. Elle est donc invariable.

J’ai du mal à voir comment on fait cette erreur par hasard, car j’ai appris « nulle part » comme une expression en soi. Je suppose que si j’avais grandi avec la langue, je pourrais penser que « nulle » devait accorder avec « il » dans, par exemple, la chanson de Mme Sanson. Cependant, ça me semble bizarre, parce que « de » établit que ce qui suit est sa propre expression, que « nul » va donc avec « part » ; ce n’est pas la même chose que « il est nul/elle est nulle ».

Mais ! J’ai dit qu’il y avait une exception ci-dessus, que l’une de ces erreurs n’était pas comme les autres (il y a une comptine en anglais sur ça, « Une de ces choses n’est pas comme les autres »). Et là, on peut justement s’en vouloir à de grands écrivains, au niveau du Panthéon.

« Un espèce de manteau » semble être une erreur où on accorde le genre de l’expression avec « manteau », car c’est une espèce. À l’origine, au XIIIe siècle, espèce venait du latin et était uniquement au féminin :

1. a) XIIe s. vraie espesse « signe, révélation (de Dieu) » (Alexis, ms. S, éd. Paris et Pannier, 1298), attest. isolée

Espèce, Trésor de la Langue française

Mais en fait, il était une fois, les aristocrates se distinguaient de tels que moi en utilisant « espèce » au masculin :

Puis, patatras au XVIIIe siècle! L’aristocrate décide d’employer le mot «espèce» au masculin pour signifier sa différence avec les roturiers, explique le linguiste Claude Duneton. C’est ainsi que le libertin Duclos put écrire en 1751: «L’espèce est l’opposé de l’homme de considération.»

Ces fautes d’inattention qu’on fait au quotidien

Mme Develey nous raconte que tout un défilé de grands écrivains l’ont adopté au masculin comme insulte :

Très apprécié pour son aspect péjoratif, l’espèce passe alors chez les écrivains. Voltaire écrit «un espèce de grand homme», Victo Hugo «un espèce de maure» et Claudel «et quant aux Arabes, tous ces espèces de prophètes à la manque». Non content d’être du mauvais genre, l’«espèce» est aussi de mauvais genre et s’emploie pour insulter. «Espèce d’abruti», «espèce de dindon»… Au vocatif, le mot dépossédé de masculin ou de féminin permet de rendre la femme et l’homme égaux devant l’injure.

Mais comment est-ce possible qu’elle ne mentionne pas le plus grand utilisateur d’espèce comme insulte ? Je parle du capitaine Haddock, naturellement ! Wikipédia garde une liste de toutes ses insultes, et tel est son usage que les éditeurs ont développé un code pour ça :

Lorsqu’une référence est précédée de e, le terme est précédé de « espèce(s) de » dans l’original. Lorsqu’elle est suivie de s, l’expression originale est au pluriel.

Exemple : ectoplasme | eOML.56B3s | Lire : « espèces d’ectoplasmes » (pour cette référence).

Vocabulaire du capitaine Haddock

Alors, pour cet exemple d’ectoplasme, on trouve :

C'est les références pour les mots écornifleur, écraseur et ectoplasme.
Capture d’écran

On voit dans le tableau qu’il y a 15 exemples dans les albums de Tintin, et à 4 fois, il a dit « espèce d’ectoplasme ». Si c’est un peu difficile à suivre, ben, c’est aussi le cas pour notre cher capitaine.

Mais on voit en quoi le capitaine est trop malin pour l’Académie et ses immortels. Il n’y a jamais d’accord avec « espèce » dans cette construction, alors on ne sait pas si le capitaine fait des erreurs.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec le problème de traduire l’un des discours les plus fous jamais enregistrés en anglais.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Je n’ai rien acquis

Il y a des semaines, la lectrice Vanadze m’a envoyé un post d’Instagram avec une règle de grammaire déroutante :

Au passé, on a discuté l’idée de supprimer l’accord du participe passé. Ce que je n’ai pas mentionné à l’époque, car je ne le savais pas, c’est que c’est impossible de faire ça sans supprimer des sens différents. J’explique :

L’exemple donné par le compte « sayitinfrench2.0 » (j’adore qu’un compte consacré à la grammaire française se nomme en anglais) vient du verbe « acquérir ». Le participe, c’est « acquis ». Mais ce verbe a une propriété surprenante — les deux phrases suivantes sont également correctes, mais ne veulent pas dire la même chose :

Le peu de connaissances qu’il a acquis…

Le peu de connaissances qu’il a acquises…

La différence expliquée par le post est incroyablement subtil, au point où j’ai franchement du mal à la garder en tête. L’idée, c’est que sans l’accord, l’accent est sur « il », que la phrase veut dire « C’est un con, lui, il n’a acquis que quelques connaissances. » Mais avec l’accord, l’accent est plutôt sur les connaissances, et la phrase veut dire plutôt quelque chose comme : « Après une décennie où il n’a suivi que des cours de maths à la fac, il n’a acquis que des connaissances du calcul, mais il connaît le calcul mieux que n’importe qui. »

J’ai tardé à publier ceci, parce que j’essayais de faire l’enquête — s’agit-il d’une règle générale sur les participes, ou est-ce plutôt quelque chose de particulier sur le verbe acquérir ? Ou pire, s’agit-il de l’interaction entre « le peu » et « acquis », tel qu’il ne sert à rien à connaître cette règle ?

Le post original cite le Dictionnaire de l’Académie française, alors j’y ai jeté un œil. Il y a deux entrées qui nous intéressent. D’abord celle d’acquis dans son usage en tant qu’adjectif. Ça n’a rien à voir avec l’accord en tant que verbe, mais nous donne une idée plus précise de la gamme de significations. Là, on voit :

1.  Obtenu par l’action, l’habitude, l’éducation, l’influence du milieu. Des connaissances difficilement acquises, mais solides.

3.  Gagné de façon ferme et sûre. Il vous est acquis et absolument fidèle. Je vous suis tout acquis, tout dévoué.

Tout ça semble parler du sens censé aller avec l’accord, « les connaissances qu’il a acquises. » Mais quant au verbe ? Voici l’entrée. Je dois vous dire très franchement que j’ai lu et relu cette page de nombreuses fois, mais je ne vois pas d’exemple de ce dont le post original parle. Il y a un sens marqué vieilli qui semble correspondre à la version sans accord, qui met l’accent sur la personne :

3.  Absolument. Vieilli. S’améliorer. Cet enfant a beaucoup acquis, depuis quelque temps.

Mais il n’y a pas d’exemple qui oppose les deux sens. Et je n’y vois pas d’exemple où le COD est placé devant le verbe, ce qui pourrait éclaircir la situation.

Il faut noter un commentaire sous le post original :

En quoi est-ce une règle spéciale ? C’est juste l’application élémentaire de l’accord du participe passé…

Ah oui ? Si je dis :

La collection de bêtises qu’il a raconté

La collection de bêtises qu’il a racontée

il y a donc une différence entre ces deux ? Non, pour autant que je sache, le premier est simplement une erreur. Mais peut-être que je rate quelque chose.

J’ai fouillé dans le Trésor, mais n’a rien trouvé. Sauf que tout au fond de l’entrée, il y a :

12. Non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie (…), mais il me semblait que, de plus, il eût dû être empêché de le faire (…) par cet extraordinaire acquis d’éducation qui pouvait pousser la politesse jusqu’à un certain manque de franchise.M. Proust, À la recherche du temps perdu,Le Côté de Guermantes 2, 1921, p. 399.

Acquis

Punaise, on m’avait promis qu’il n’y aurait pas de Proust ici hors le dimanche !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine au milieu de nulle part.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Sur les traces des points

Parfois, c’est le fait d’écrire une Langue de Molière qui me mène à une autre, et c’est exactement notre sujet du jour.

Il y a des semaines, j’ai écrit sur Raiponce, comme font tous les hommes d’âge moyen. Il y avait un mot anglais que j’avais vraiment envie d’utiliser, mais je ne suis pas arrivé à trouver la bonne traduction. En particulier, je voulais l’expression pour ce qui s’appelle « plot point » en anglais, les détails d’un scénario qui avancent l’histoire. Pour donner un exemple du niveau de détail souhaité, si on parlait des Trois Mousquetaires, on voudrait mentionner :

  • Le Comte de Rochefort lutte contre d’Artagnan et vole sa lettre d’introduction
  • D’Artagnan rencontre les Mousquetaires
  • La reine donne son collier à son amant
  • Etc.

Mon dictionnaire bilingue n’a eu rien d’utile pour cette expression absolument banale et quotidienne. Je suppose que c’est parce qu’il vient du Royaume-Uni, et selon les preuves des émissions britanniques qui passent à notre télé, le seul point à mentionner est que des aristocrates prennent du thé toute la journée. Pas besoin d’un mot pour ça.

J’ai donc posé la question à Google Traduction, qui a rendu « point de trace ». Ah oui, évidemment, je voulais dire une imprimante grand format, un truc qui trace (« plot ») des points :

C'est un traceur, une imprimante pour des feuilles A0 ou A1, souvent utilisé par des ingénieurs ou des architectes.
Traceur couleur, Photo par UnderwhelmingToaster, Domaine public

Il faut que j’ajoute que juste avant de publier cet article, j’ai répété l’expérience, et Google m’a enfin rendu une bonne réponse, à ne pas dire la seule et unique. Mais c’est trop hilarant pour laisser tomber !

Il me semblait un peu incroyable que cette expression ne serait pas connue pour Google, alors j’ai vérifié le dictionnaire d’anglais américain, Merriam-Webster. J’étais étonné de découvrir que cette expression n’existe pas selon eux. Et le dictionnaire Collins ? Pareil. Peut-être que mon anglais est trop « britannisé » ? J’ai donc vérifié le dictionnaire Cambridge, qui ne l’a pas, mais m’a recommandé « plot line » :

Capture d’écran

Ça dit « l’histoire d’un livre, film, etc. » Si on se souvient de sa géométrie, c’est quoi une « line », une ligne ? L’objet défini par deux ou plus de points ! Quel sens de l’humour, les britanniques.

J’ai donc cherché Wikipedia en anglais, juste pour me rassurer que cette expression existe quelque part. Voilà :

Capture d’écran

C’est ça qui m’a enfin donné la clé. L’article en anglais parle de l’écrivain Syd Field, anciennement professeur d’écriture de scénario à l’Université de la Californie du Sud (sans pourtant jamais avoir vu l’un de ses scénarios réalisés !). Il s’avère que ce monsieur a une page sur Wikipédia en français. Et là, on lit :

Auteur de Screenplay: The Foundations of Screenwriting, Syd Field a popularisé les concepts de « point d’intrigue[2] » (événement à partir duquel l’action de l’intrigue s’oriente dans une nouvelle direction) et de structure en trois actes.

Voilà, l’expression que je cherchais, c’est apparemment « point d’intrigue ». Je vous ai dit ci-dessus que Google a eu une bonne réponse la deuxième fois : c’était « élément de l’intrigue ».

Est-ce que c’est vraiment le dernier mot ? J’ai mis « point d’intrigue » dans Google pour rechercher des exemples, et ça m’a mené à cet article sur un site francophone, Plotiar :

Un point de basculement (plot point) est tout événement qui modifie significativement la trajectoire de l’histoire. Bien que chaque scène doive faire avancer le récit, les points de basculement sont les moments où l’histoire pivote : une nouvelle information est révélée, une décision est prise, ou les circonstances changent d’une manière qui ne peut être défaite. Ce sont les murs porteurs de votre structure narrative.

Point de basculement

Pourtant, une recherche pour cette expression m’a rendu des centaines de résultats pour l’écologie, pas les livres ou les films ! Voici un exemple d’un site du gouvernement français :

Le rapport Global Tipping Points Report 2025 alerte sur des seuils écologiques et climatiques déjà franchis ou imminents. Fonte des glaciers, disparition des récifs coralliens, perturbation des courants océaniques… Ces points de bascule risquent de déclencher des changements irréversibles.

Comprendre les points de bascule

Vous aurez remarqué que Google a triché ici, car « bascule » est lié à, mais pas le même mot que, « basculement ». Mais s’il y avait beaucoup de résultats exacts, on les aurait eu à la place de ces autres.

Il me semble donc que cette recherche a terminé sur le fait qu’il n’y a pas de traduction acceptée, peut-être parce que cette idée ne fait pas partie du discours autour de ce sujet en français. Et ça va ! S’il y a une leçon derrière toutes ces recherches, c’est que tout le monde ne voit pas le monde de même façon.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec un fait surprenant sur les accords.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Je n’embrasse pas

Y a-t-il une page sur Facebook que j’aime plus que Complots faciles pour briller en société ? Nous sachons que non, même si vous croivez que Métabrouteur prend la première place. (Et ça, c’est le meilleur hommage que je puisse rendre à son auteur.) En juin, pour le Jour de la Catastrophe, cette page a donné un cadeau à Langue de Molière, une expression qui doit être la plus bizarre que je connaisse — si elle existe. C’est ça le sujet du jour (notre gros titre étant un clin d’œil à Indochine).

Voici la photo publiée par Complots faciles :

Source

La phrase entière en question est :

Ilyaz a voulu profiter du badge du facteur pour, lui aussi, entrer dans l’immeuble et ainsi rejoindre l’appartement de sa compagne. Le facteur, qui ne le connaissait ni des lèvres, ni des dents, lui a purement refusé l’accès en lui expliquant la raison. [Accent ajouté par moi.]

L’auteur de Complots faciles a ajouté la légende : « Quand le stagiaire complote contre toi. » Cependant, il y avait une polémique dans les commentaires sur l’existence de « ni des lèvres, ni des dents ». L’argument pour est résumé par ce commentaire :

Et pourtant… C’est bien une expression originale : ni des lèvres (je ne l’ai jamais embrassé), ni des dents (je ne l’ai jamais mordu) – pour signifier n’avoir rien à partie avec une personne en particulier, ni amicalité ni animosité. Elle est ainsi utilisé dans la littérature depuis le premier tiers du 19e siècle (Jacques Collin de Plancy, « Le Docteur Peperkouk », 1850 ; Jules Lecomte, « Les Pontons anglais » 1850 ; Arsène Houssaye, « Le violon voilé », 1883…)

Source

L’argument contre vient de plusieurs réponses, qui disent que c’est un détournement d’une autre expression, peut-être « ni d’Ève ni d’Adam ».

Naturellement, vu qu’il s’agit d’une page satirique, il faut d’abord établir que ces sources existent. Jacques Collin de Plancy était occultiste ; la Bibliothèque nationale a des données pour Le Docteur Péperkouk, mais je n’ai pas réussi à trouver un texte numérique. Les pontons anglais ou le mort vivant de Jules Lecomte a été publié en 1858 ; voici le texte complet sur Google Books. « Le violon voilé » d’Arsène Houssaye est apparu dans un recueil, Les douze nouvelles nouvelles, en 1883 ; voici le texte complet sur Google Books.

Il faut dire qu’il n’y a aucune preuve de cette expression dans Les pontons anglais. Le mot « lèvres » apparaît douze fois, mais aucune n’est la bonne. Puisqu’il s’agit d’un scan de qualité douteuse, j’ai vérifié les 89 exemples de « dents », ainsi que tous les exemples de « conna » (pour éviter la question de conjugaison). Je suis satisfait que ce n’est pas un exemple.

Le livre de M. Houssaye contient exactement la citation :

Elle vint me voir un jour, quand elle jouait la comédie au théâtre Beaumarchais. Je ne la connaissais ni des lèvres ni des dents, pour parler comme elle .[Accent ajouté par moi]

Page 123

Mais il s’avère que l’on aura le témoignage du docteur Péperkouk après tout. Ayant trouvé au moins une citation authentique, j’ai recherché l’expression, et voici la citation gracieuseté du site La langue française :

 — Docteur Peperkouk, le duc d’Aumont, que je ne connais ni des lèvres ni des dents (il voulait dire ni d’Ève, ni d’Adam), vous demande au camp du roi de France, dressé entre Tournai et Courtrai. Il est malade. — (Jacques Collin de Plancy, « Le Docteur Peperkouk », dans Légendes des origines, Liège : chez H. Dessain, 1850, p. 310) [Accent ajouté par moi]

Ne connaître ni des lèvres ni des dents

Le site Orthodidacte ajoute le sens de l’expression originale :

L’expression ne connaître ni d’Ève ni d’Adam fait référence à la Bible. L’idée, dans cette formule, c’est de dire qu’on ne connaît vraiment pas une personne, ni même son ascendance, aussi loin qu’on remonte.

Que veut dire ne connaître ni des lèvres ni des dents ?

Mais quant à l’idée d’une déformation selon la prononciation, là j’ai du mal à l’entendre. Je suppose que « lèvres » contient « Ève » dans sa prononciation ; « dents » et « Adam » sont plus loin, l’un de l’autre, mais bon. Cependant, « des » fait une syllabe entière, pas comme « d’ », et je trouve en conséquence que le rythme est trop différent pour me convaincre.

Ça dit, il y a plusieurs exemples, séparés par des décennies, et c’est plus que suffisant pour établir que ça existe — et plus important — que c’est connu. Mais quelle façon extravagante de dire que l’on ne se connaît pas — il y a plein de gens que je n’ai jamais essayé d’embrasser ou de mordre. Sept milliards, on en dirait.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour partir à nouveau d’un vieux point de départ.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Âge du bidon

Récemment, un gros titre a croisé le fil de mon lecteur, « Hommage à Langue de Molière », et j’ai rougi encore plus que ce à quoi on aurait attendu en voyant mon coup de soleil. Puis, j’ai remarqué qu’il venait d’Il Est Quelle Heure, et ça m’a rendu encore plus heureux car j’étais plus proche de la fin de mon fichier d’idées que n’aimerais avouer. Et comme elle a dit, avec raison, « dans mes articles, il y a des mots ou expressions qui font tiquer Justin ». Naturellement, ça comprend l’article où elle l’a dit !

En expliquant ce qui veut dire « découvrir le pot aux roses », elle a écrit :

« Découvrir le pot aux roses », ça veut dire découvrir la vérité qui était cachée, l’entourloupe, le bidonage *d’après le correcteur automatique, « bidonage » n’est pas un mot*.

Ben, je sais ce qui veut dire « bidon » ; en tant qu’adjectif, c’est quelque chose de faux. Le suffixe « -age » le transforme en nom. Je comprends ce qu’elle voulait dire par ce mot, même s’il ne se trouve pas dans Le Robert.

J’ai mentionné dans les commentaires que ça m’a rappelé un mot que j’utilise souvent, appris sur Internet, qui n’est pas accepté par les dictionnaires non plus :

Mais pour ce que ça vaut, moi aussi, j’utilise un mot sur le même plan que bidonage, qui n’existe pas mais devrait exister : « foutage » de gueule, pour le nom de ce qui fait une personne qui se fout de la gueule d’un autre. 

Commentaire

Deux personnes ont répondu que c’est au moins accepté dans l’usage vulgaire :

« Foutage » est très utilisé au quotidien par les gens même s’il n’est pas (encore ?) entré dans le dictionnaire. « C’est du foutage de gueule ! »

Sol. V.

Le « foutage de gueule » est à mon humble avis une expression née sur Internet en réponse aux couleuvres que nos politiques et médias essaient régulièrement de nous faire avaler. Enfin, pas forcément les couleuvres, ça peut aussi être les arcs en ciel, quand ils essayent d’utiliser la méthode Coué pour nous faire croire que tout va bien mieux qu’en réalité.

Anagrys

Après un certain point, inutile à nier qu’un mot existe. Les jeunes anglophones ont emprunté un mot au russe, « skibidi » (lien en anglais), ce qui veut dire soit rien soit « cool ». Même s’il s’agit de l’argot, et est connu à cause d’une série de clips stupides intitulée « Skibidi Toilet« , sur des toilettes avec des têtes humaines, faire semblant qu’il n’existe pas ne sert à rien. (Pourtant, je l’utilise uniquement pour faire gêner La Fille, qui déteste entendre le langage de ses copains dans ma bouche.) C’est pareil avec « foutage » — même si ce n’est pas reconnu par les autorités, c’est trop utile pour le laisser tomber.

Mais j’étais aussi intrigué par l’expression qui avait provoqué le billet de Billie. « Le pot aux roses » ici a une signification négative, et il s’agit d’une mauvaise odeur. Pourtant, dans l’expression « ça sent la rose », l’odeur des roses est une bonne chose. C’était un rebondissement inattendu !

Et ça m’a rappelé l’une de mes citations préférées de tous les temps, dans le livre Sacrées Sorcières par Roald Dahl. Pour mettre la scène, dans ce livre, il y toute une société secrète de sorcières qui vivent parmi nous, et il n’y a rien au monde qu’elles détestent autant que les enfants. Le héros du roman s’infiltre dans leur réunion dans un hôtel, où il entend le discours de leur leader, la Grandissime Sorcière. Heureusement, j’ai réussi à trouver la traduction officielle en français (l’orthographe reflète bien l’écriture originale) :

– les zenfants pouent le caca de chien! brailla la Grandissime Sorcière.

– Pouah! Pouah! Pouah! hurla le public.

– Et pirre encorre, grinça la Grandissime Sorcière. Le caca de chien sent la violette et la prrimevèrre à côté de l’odeurr des zenfants!

Sacrées Sorcières par Roald Dahl

Pendant des décennies, ça fait partie de ma langue personnelle : quand je veux ironiser sur quelque chose de mauvais, je dis que ça « sent la violette et la primevère » (sauf que je le dis en anglais, « violets and primroses »). J’étais donc ravi à découvrir que cet usage n’est pas complètement inconnu en français !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec l’expression la plus bizarre que j’ai jamais entendue pour dire que l’on ne se connaît pas.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Faites pas de ça

C’est plus qu’un peu gênant à avouer, mais ce n’est pas la Langue de Molière annoncée la semaine dernière. J’ai un fichier plein de sujets et leurs liens associés, et j’en choisis un grosso modo dans l’ordre où je les ai notés. Alors, j’avais un lien vers un post Instagram avec de vieilles insultes et, con que je suis, puisque c’était le prochain lien dans ma liste, je l’ai annoncé sans vérifier s’il existait toujours. Vous aurez déjà deviné que la réponse était « non ».

Alors on saute au prochain sujet dans ma liste, la réponse à une question que je me suis posée pendant la semaine dernière. Je regrette que je ne me souviens plus de pourquoi, car ça aurait été utile comme contexte, mais nous voilà.

Je voulais savoir comment traduire l’expression anglaise « on the strength of. » Avant de donner la bonne réponse, disons que « strength » se traduit typiquement par « force » et que l’idée est que ce qui suit l’expression est la raison principale pour ce qui précède l’expression. Google Traduction m’a donné « sur la force de » pour commencer, mais une fois que j’ai ajouté des mots après, elle a changé sa réponse à « sur la base de ».

Quand je recherche une traduction et reçoit de tels résultats, je fais plus de recherches pour vérifier que le résultat final s’utilise vraiment ailleurs. Et en recherchant « sur la base de », j’ai trouvé une note de l’Académie française, dans sa série « Dire, Ne pas dire ». C’est court, alors je citerai tout :

L’ancien français se distingue du français actuel essentiellement par le vocabulaire et l’orthographe, mais aussi par le fait que les articles (et les pronoms sujets) y étaient beaucoup moins en usage qu’en français moderne. De cette époque, nous avons gardé nombre de locutions verbales, comme avoir faim, chercher noise, demander pardon, faire peur, prendre froid, ou adverbiales, comme sauf erreur, par hasard, à plus forte raison, qui ne comptent pas d’article. Ces formes ont été sanctionnées et validées par le temps et il est préférable de ne pas en créer de nouvelles en supprimant l’article dans des locutions ou des expressions où il est d’usage ancien. On dira donc garder le contact et sur la base de et non garder contact et sur base de.

Omission de l’article : exemples de garder contact et sur base de

À vrai dire, je n’ai jamais pensé à la question d’articles dans ces expressions. J’imagine que « avoir tort » vient du même modèle. Mais on dirait donc quoi selon l’Académie : j’ai le tort ? J’ai du tort ? Je ne sais même pas. Il me semblait en lisant sa liste que « faire de la peur » serait plus naturelle que « faire la peur », mais je suis certainement la mauvaise personne pour avoir des avis.

Mais ça dit, est-ce que la chanson aurait dû être « Fais pas de ci, fais pas de ça » ? Hallucinant à y penser.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec l’histoire d’un mot qui devrait exister. (Et je sais que mes sources n’iront nulle part.)

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Pantalon intelligent

Il y a des mois, la blogueuse de Quelques notes de culture m’a envoyé ce post sur Instagram dans l’espoir qu’il servirait comme base d’un post de Langue de Molière :

Ce sont 7 mots peu connus qui existent en français et se trouvent dans les dictionnaires de référence : ergastule (une prison souterraine), hiémal (qui concerne l’hiver), palimpseste (un texte réécrit sur un ancien, comme souvent avec des rouleaux de papyrus), smaragdin (vert émeraude), sérendipité (découverte par hasard mais chanceuse), concupiscent (des désirs charnels) et épistolier (un qui écrit des lettres). L’idée est que l’on doit être bien éduqué si on les connaît.

Moi, j’en ai reconnu 4 sans besoin d’un dictionnaire. Mais c’est parce que je suis grand tricheur — « palimpsest », « concupiscent », « serendipity » et « epistolary » sont tous des mots en anglais et veulent dire exactement les mêmes choses. Néanmoins, je me suis dit « Vous êtes un petit ‘smarty-pants’, vous ! » suivi directement par « Dites-donc, comment dit-on ça en français ? »

Et ça nous amène au film récent, Toy Story 5. Je ne l’ai pas vu, mais impossible d’échapper aux publicités ici. Alors, dans ce film, il y a un nouveau personnage, Smarty Pants, un jouet électronique parlant en forme de rouleau de PQ. Vous pouvez le voir ici :

Tweet en anglais qui dit : « First look at Smarty Pants in ‘TOY STORY 5’

Described as a potty training toy voiced by Conan O’Brien. »

C'est donc une image du personnage "Smarty Pants", un jouet en forme de rouleau de PQ parlant.
Source

Littéralement, « smarty pants » se traduirait par « pantalon intelligent ». Cependant, ce n’est pas du tout ce que l’on veut dire par ça — c’est plutôt quelqu’un d’intelligent, mais en même temps, un peu trop suffisant. La traduction en VF ne donne aucun sens de cette blague ; le personnage est connu sous le nom de « Rouleau Pote ». Pour ce qu’il vaut, mon dictionnaire Oxford le rend comme « gros malin ». Mais il me semble qu’en fait, je viens d’entendre la traduction parfait grâce à Filimsges, qui a mentionné le guide dit « Petit Futé ». C’est exactement ça.

Mais au fait, le Petit Futé ne l’est pas du tout. Je voulais tout de suite connaître ses avis sur la Californie :

Dans les grandes villes, le budget sera plus important. Comptez 150 US$ par jour pour les petits budgets, dont 80 US$ d’hébergement : les budgets moyens tourneront autour de 250-300 US$ par jour. Dans les petites localités et les zones rurales, une chambre coûte autour de 100 US$ et les repas ne sont pas chers du tout. 

Quel budget pour voyager en Californie ?

80 $ d’hébergement dans les grandes villes ? JE MEURS ! Dans les quartiers bidonvilles, peut-être ! Et dans les zones rurales, « les repas ne sont pas chers du tout » ? J’ai payé presque 70 $ pour notre repas chez Red Lobster, à Bakersfield, l’année dernière (ce qui aurait coûté 40 $ il y a 5 ans).

Il faut que les écrivains chez le Petit Futé se mettent son pantalon intelligent !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec de vieilles insultes.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

La vérité, c’est où ?

C’est le retour de Langue de Molière avec quelque chose de court que je garde depuis quelques mois. Pour le 1er avril, j’ai écrit un petit fantasme complotiste, et je l’ai intitulé « La vérité est ailleurs », la traduction fournie par Wikipédia du slogan célèbre de la série X-Files, en anglais « The truth is out there. »

Juste après, j’ai vu ce moment absolument hilarant en VF :

Tourné en 1995 et diffusé en VO en novembre de cette année, l’agent Scully dit quelque chose d’absolument ridicule en français : « Je vais appeler Internet. » En soi, ça n’a aucun sens : je me souviens d’un journaliste à l’époque, mais j’oublie qui, qui a dit — en anglais, évidemment — « J’ai posté un courriel à Internet. » On peut excuser un peu ces bêtises, car très peu de monde comprenait comment marchait ces choses. ([Nous, on conjuguons ça plutôt au présent. — Mes parents])

Cependant, c’était un peu moins stupide en VO. En VF, la phrase entière était :

Je vais appeler Internet et leur demander de me faxer les numéros de téléphone de toutes ces femmes.

J’ai trouvé le bon moment en VO dans ce clip de « réactions » par un type qui se croit un influenceur. Ça n’arrivera pas, mon gars. Mais l’important, c’est qu’elle dit plutôt « on-line service » — une bonne traduction littérale serait « le service en ligne ». Malheureusement pour le public français, c’est évident que l’on a mis l’expression originale dans un dictionnaire et à trouvé soit « fournisseur d’accès Internet » (le choix de mon dictionnaire Oxford pour « Internet service provider ») soit juste « Internet » ou « en ligne ». Ne vous méprenez pas — ce n’était pas super en anglais, mais on pouvait imaginer qu’il s’agissait d’un centre d’appels.

Mais dans les commentaires, du clip d’Instagram, j’ai vu une explication éclaircissante :

Mauvaise traduction ! (La pire étant : la vérité est ailleurs quand out there veut dire « à portée »)

Ça a provoqué de nombreuses critiques que j’ai trouvées… mal placées. D’abord, on s’est plaint que « out there » voulait dire « au dehors » [sic], mais que « à portée » voulait dire assez proche pour tenir. Un autre s’est plaint que l’idée est peut-être que c’est proche, mais c’est inaccessible, alors « ailleurs » marche mieux.

Naturellement, ça m’a rendu très curieux car, à vrai dire, je n’ai jamais entendu « à portée » avant. J’ai consulté mon dictionnaire Oxford pour des exemples :

Ça a suffi pour me convaincre que le premier commentaire avait raison. On peut dire « arme de longue/courte portée » pour faire la différence entre une lance et un obusier. On peut également dire « à portée de canon » ou « missile d’une portée de 900 km » — ces distances dépassent clairement ce que l’on peut atteindre avec les deux mains.

Et c’est exactement ça le sens de la phrase originale. Les agents Mulder et Scully cherchent la vérité, et ça veut dire qu’elle existe quelque part et est en principe joignable, même si le moyen pour l’atteindre n’est pas évident. Ça ne veut pas dire que c’est dans l’espace avec les extra-terrestres, mais vu les sujets de la série, je peux comprendre si on en tire cette conclusion.

J’ai donc laissé un commentaire pour en dire autant. Naturellement, tous les experts en anglais m’ont ignoré.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec un conte de Toy Story.