Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec le marquis de Saint-Loup

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

La dernière fois, nous avons laissé le jeune Proust au milieu du paysage autour de Balbec, en train de rêvasser sur les filles paysannes. J’ai raté ce qu’il a dit immédiatement après :

Pour les belles filles qui passaient, du jour où j’avais su que leurs joues pouvaient être embrassées, j’étais devenu curieux de leur âme.

Heureusement pour sa réputation littéraire, les portables n’existaient pas à l’époque. Sinon, il aurait écrit « j’étais devenu curieux de leur 06 » et ça aurait provoqué un scandale.

Au moins ces réflexions sans cesse sur déranger toute femme autour de lui sont récompensées par le meilleur moment de l’œuvre entière jusqu’ici :

quelques années après celle où j’allai pour la première fois à Balbec, faisant à Paris une course en voiture avec un ami de mon père et ayant aperçu une femme qui marchait vite dans la nuit, je pensai qu’il était déraisonnable de perdre pour une raison de convenances ma part de bonheur dans la seule vie qu’il y ait sans doute, et sautant à terre sans m’excuser, je me mis à la recherche de l’inconnue, la perdis au carrefour de deux rues, la retrouvai dans une troisième, et me trouvai enfin, tout essoufflé, sous un réverbère, en face de la vieille Mme Verdurin que j’évitais partout et qui, heureuse et surprise, s’écria : « Oh ! comme c’est aimable d’avoir couru pour me dire bonjour. »

Bien sûr, il fallait subir tout le récit de Swann chez les Verdurin pour savourer vraiment ce TLBM (tu l’as bien mérité).

Et juste après ça, Bergotte lui-même passe par Balbec et le narrateur se plaint que :

elle me remit une lettre qui avait été déposée pour moi à l’hôtel. Je ne connaissais personne à Balbec. Je ne doutai pas que la lettre ne fût de la laitière. Hélas, elle n’était que de Bergotte…

Oui, il aurait préféré recevoir une lettre d’une laitière inconnue que de Bergotte, celui pour lequel il avait passé des mois à manipuler Gilberte et sa mère juste pour le rencontrer.

Je vous épargnerai d’autres contes de ce genre. Mais après un peu, Proust met dans la bouche de Mme de Villeparisis ses critiques d’autres écrivains français (ce n’est pas la première fois, d’où mon avis que ce sont vraiment à lui) :

Timidement je citais à Mme de Villeparisis en lui montrant la lune dans le ciel quelque belle expression de Chateaubriand, ou de Vigny, ou de Victor Hugo…

— Et vous trouvez cela beau ? me demandait-elle, génial comme vous dites ? Je vous dirai que je suis toujours étonnée de voir qu’on prend maintenant au sérieux des choses que les amis de ces messieurs, tout en rendant pleine justice à leurs qualités, étaient les premiers à plaisanter… M. de Chateaubriand venait bien souvent chez mon père… dès qu’il y avait du monde, il se mettait à poser et devenait ridicule.

Elle reprochait à Balzac, qu’elle s’étonnait de voir admiré par ses neveux, d’avoir prétendu peindre une société « où il n’était pas reçu »… Victor Hugo…n’a reçu le titre de grand poète qu’en vertu d’un marché fait et comme récompense de l’indulgence intéressée qu’il a professée pour les dangereuses divagations des socialistes.

J’ai dû beaucoup couper, mais je vous rassure que les sentiments ici sont liés aux bons écrivains. Il n’est pas timide, notre Proust !

Puis, le neveu de Mme de Villeparisis arrive à l’hôtel, le marquis de Saint-Loup, et tout change. Le narrateur imagine qu’ils deviendront amis :

Au cours de nos promenades, elle nous avait vanté sa grande intelligence, surtout son bon cœur ; déjà je me figurais qu’il allait se prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami préféré

Mais il a bien tort :

Quelle déception j’éprouvai les jours suivants quand, chaque fois que je le rencontrai dehors ou dans l’hôtel… je pus me rendre compte qu’il ne cherchait pas à se rapprocher de nous et vis qu’il ne nous saluait pas quoiqu’il ne pût ignorer que nous étions les amis de sa tante.

Après un certain temps, il y a finalement une amélioration, sans vraie explication, et :

je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable, le plus prévenant jeune homme que j’eusse jamais rencontré.

C’est ici que j’arrête, car je sais déjà grâce aux tableaux des matières que ce marquis jouera un rôle important beaucoup plus tard. Il faut donc me concentrer la prochaine fois sur ce qu’il fait, car ce sont nos premières impressions de son caractère. Mais il y a une bonne nouvelle là — Proust nous épargnera de ses rêves inutiles sur chaque fillette malheureuse qui croise son chemin !

8 réflexions au sujet de « Dimanche avec le marquis de Saint-Loup »

  1. Avatar de James JonesJames Jones

    « Heureusement pour sa réputation littéraire, les portables n’existaient pas à l’époque. Sinon, il aurait écrit « j’étais devenu curieux de leur 06 » et ça aurait provoqué un scandale.
    Je n’ai pu retenir un petit fou rire en lisant cette phrase 😹, car pour le coup oui, cela aurait été le cas.
    Certains de mes jeunes collègues de travail auraient même dit « très chaud lapin 🐰 le gars ! »…

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  2. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Il parle de s’intéresser à l’âme de celles qu’il souhaiterait courtiser et on ne perçoit pas en cet instant-même la grandeur de la sienne… Néanmoins on ne peut pas le condamner d’être en quête d’amitié, à défaut d’amour.
    Reste le terme « fillette » que tu as employé dans la dernière phrase et qui donne à Proust un vice condamnable. As-tu employé ce terme sciemment ? Je ne me souviens pas qu’il ait pu être accusé de ce vice-là. Il me semble que tu aurais pu écrire plutôt « jeune fille ». Qu’en dis-tu ?

    Aimé par 2 personnes

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      1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

        C’est donc un faux-sens uniquement perceptible par quelqu’un de langue maternelle française. J’ai lu certains de tes articles qui nous informaient des nuances de sens d’un mot anglais qu’un allophone ne peut pas toujours détenir. C’est comme la perception de l’accent régional de quelqu’un. Merci de m’avoir répondu.

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