On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 20 pages.
La visite chez Elstir — quel nom bizarre ; le son ne me rappelle aucune langue de ma connaissance — continue, et le narrateur réussit à faire déprimer Elstir, car il essaye de le flatter : « je prononçai le mot de gloire. » En résultat :
Ceux qui croient leurs œuvres durables — et c’était le cas pour Elstir — prennent l’habitude de les situer dans une époque où eux-mêmes ne seront plus que poussière. Et ainsi en les forçant à réfléchir au néant, l’idée de la gloire les attriste parce qu’elle est inséparable de l’idée de la mort.
Vous vous flattez trop, Elstir. Je n’ai jamais entendu parler de vous jusqu’à la semaine dernière.
De toute façon, le narrateur croyait qu’il avait perdu sa chance avec la bande de filles en allant chez Elstir. Mais :
Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistant
Uh-oh. Ayez un pneu crevé tout de suite, mademoiselle — vous pouvez me remercier plus tard, mais ne vous approchez pas… et, tant pis :
Elstir me dit qu’elle s’appelait Albertine Simonet… Cette fois j’avais situé dans un milieu interlope des filles d’une petite bourgeoisie fort riche, du monde de l’industrie et des affaires. C’était celui qui de prime abord m’intéressait le moins, n’ayant pour moi le mystère ni du peuple, ni d’une société comme celle des Guermantes.
Je déteste son arrivisme. « Moi, qui ne fais pas partie de l’aristocratie, je suis trop bon pour traîner autour des bourgeois, juste les Guermantes. » (Ce n’est pas une citation ; c’est moi dans sa peau.) Avec son attention habituelle, toujours ciblant le prochain jouet :
Je ne savais guère ce qu’était Albertine Simonet. Elle ignorait certes ce qu’elle devait être un jour pour moi.
La pire erreur de ma vie — et il y en a plein, mais celle-ci est sans question la pire — c’est que j’ai rencontré une fille à un déjeuner à la fac et réussi à m’en souvenir. Vous la connaissez sous le nom « mon ex ». Alors je ne compatis pas avec ce type quand il se plaint de ne pas s’être souvenu d’elle ailleurs :
si je veux remonter jusqu’à la jeune fille que je croisai le jour où j’étais avec ma grand’mère, il me faut ressortir à l’air libre. Je suis persuadé que c’est Albertine que je retrouve… mais toutes ces images restent séparées de cette autre parce que je ne peux pas lui conférer rétrospectivement une identité qu’elle n’avait pas pour moi au moment où elle a frappé mes yeux ; quoi que puisse m’assurer le calcul des probabilités, cette jeune fille aux grosses joues qui me regarda si hardiment au coin de la petite rue et de la plage et par qui je crois que j’aurais pu être aimé, au sens strict du mot revoir, je ne l’ai jamais revue.
C’est une façon très longue de dire qu’il est persuadé qu’il y avait encore une autre qu’il aurait dû poursuivre dans la bande de filles.
Avec ça, le narrateur reprend sa pire habitude, traiter les gens comme des outils :
Elstir tout en peignant me parlait de botanique, mais je ne l’écoutais guère ; il ne se suffisait plus à lui-même, il n’était plus que l’intermédiaire nécessaire entre ces jeunes filles et moi.
La pauvre Mme Elstir entre dans le studio et interrompt la conversation. Le narrateur a une mauvaise impression d’elle :
Je la trouvai très ennuyeuse ; elle aurait pu être belle, si elle avait eu vingt ans, conduisant un bœuf dans la campagne romaine ; mais ses cheveux noirs blanchissaient ; et elle était commune sans être simple, parce qu’elle croyait que la solennité des manières et la majesté de l’attitude étaient requises par sa beauté sculpturale à laquelle, d’ailleurs, l’âge avait enlevé toutes ses séductions.
Mais ne vous inquiétez pas :
Plus tard, quand je connus la peinture mythologique d’Elstir, Mme Elstir prit pour moi aussi de la beauté.
Il faut le dire : son avis sur les femmes est presque toujours superficiel et une question d’aspect.
En quittant enfin le studio d’Elstir, il revoit encore la bande de filles et comme d’hab, la possibilité de rencontrer l’objet de ses passions produit l’effet inverse de celui attendu :
La certitude de la présentation à ces jeunes filles avait eu pour résultat, non seulement de me faire à leur égard jouer, mais éprouver, l’indifférence.
À vraie dire, La Recherche me semble de plus en plus être la version bourgeoise française du Don Quichotte. Ce gars construit des châteaux dans les airs toute la journée, et la seule chose qu’il craint vraiment, c’est de rencontrer la réalité. Heureusement, il a enfin quitté Elstir, alors peut-être que l’histoire avancera un peu la prochaine fois !

❤
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Par-don?! Son regard à elle est un peu insistant?!
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Bande de quilles , bande de filles , je suis servi encore en ces temps festifs Cocorico c’est moi et ma basse cour .Pfff!
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Vous êtes courageux Justin 📚
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J’ai l’impression qu’il fréquente des gens ennuyeux, ou bien, il est lui-même ennuyeux…
Il existe un nom de famille breton qui ressemble à Elstir, c’est Lestir…
Bon dimanche Justin avec tes amis.
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N’empêche, si ce roman n’expose que les velléités de relations affectives chez un individu dont la mentalité est trop snob pour que la fiction autobiographique offre aux lecteurs de vraies aventures… c’est parce que l’auteur est encore bien jeune et de faible constitution (sa mauvaise santé l’a trop confiné chez lui).
En cherchant un (e) compagnon/compagne, c’est lui-même qu’il cherche… d’où ses fluctuations d’intérêt… Il tâtonne.
Heureusement que tu nous pimentes ce résumé, sans quoi nous bâillerions!
J’aime beaucoup que tu lui reproches de ne s’arrêter qu’à la plastique des potentielles amoureuses.
Les bonnes joues semblent le rebuter. Si c’est parce qu’elles sont le propre de l’enfance, c’est méritant et sain mais si c’est de la grossophobie, c’est désolant !
Qu’en est-il , à ton avis ?
Dans le deuxième cas, s’il vivait de nos jours, il aurait la mentalité de nombreux Coréens du Sud et aurait recours à la chirurgie esthétique !
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Vu qu’il ne parle jamais du poids de ses personnages, je doute qu’il s’agisse de grossophobie. Mais je peux quand même l’imaginer pensant à la chirurgie esthétique car il n’est jamais satisfait de la réalité !
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