Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec la bande de filles

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

La dernière fois nous avons appris que le narrateur est tombé amoureux d’un éclair au café. Si j’avais juste continué à la page suivante, j’aurais découvert la réalité effrayante :

la jeune fille de la plage avait été fabriquée par moi. Malgré cela, comme je l’avais, dans mes conversations avec Elstir, identifiée à Albertine, je me sentais envers celle-ci l’obligation morale de tenir les promesses d’amour faites à l’Albertine imaginaire.

Avez-vous compris ? Ce n’est pas seulement qu’il se sent obligé de lui demander de sortir ensemble, mais :

on se croit obligé d’épouser ensuite la personne interposée.

Ouais. Il avait construit des fantasmes assez forts qu’il se croyait obligé de l’épouser.

J’aimerais prendre une pause pour offrir mes excuses à, entre autres, Vosdames Cindy Crawford et Gisele Bündchen, mais surtout au personnage fictif de Final Fantasy VII, Aeris Gainsborough (il me semble tout à coup important à préciser qu’elles ne sont pas mes dames). Je ne savais pas qu’avoir des fantasmes d’épouser une autre personne créait des obligations chez l’autre personne et compte tenu des preuves, personne d’entre vous ne s’intéressait à m’épouser, même pas un peu. L’erreur est uniquement à moi.

M. Parangon de Fidélité ajoute, même si nous savons maintenant que les deux s’épouseront, que :

par Albertine du moins, si elle-même n’était pas ce que j’avais espéré, je pourrais connaître ses amies de la petite bande.

Des jours après leur rencontre, Albertine montre du bon sens en grognant le narrateur :

Vous ne faites rien ici ? On ne vous voit jamais au golf, aux bals du Casino… Je vois que vous n’êtes pas comme moi, j’adore tous les sports !

Hélas, on sait qu’elle ne suivra ce bon sens. Pire, il s’avère que le narrateur et moi partageons un trait cinglé en commun :

Chaque fois que j’étais quelques jours sans la rencontrer, je m’exaltais en me répétant : « On ne vous voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel elle l’avait dit, toute droite, sans bouger la tête. Et je pensais alors qu’il n’existait pas de personne plus désirable.

Il ne s’agissait pas de golf, mais au lycée, j’ai tombé amoureux de quelqu’un en partie j’aimais l’entendre éternuer. Je ne plaisante même pas.

Les deux rencontrent Octave, un jeune homme de qui le narrateur dit :

Car il ne pouvait jamais « rester sans rien faire » quoiqu’il ne fît d’ailleurs jamais rien. 

Octave se présente comme ami d’Albertine, mais derrière son dos, Albertine l’appelle « un gigolo ». Gentil, non, mais probablement vrai.

Puis Albertine rencontre Bloch, de qui elle dit deux choses importantes au narrateur :

— Je reconnais qu’il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce qu’il me dégoûte !

Quand je lui dis ce premier jour qu’il s’appelait Bloch, elle s’écria : « Je l’aurais parié que c’était un youpin. »

Elle va bien aimer Swann avec cette attitude !

Il se passe qu’Octave « était un peu parent, et de plus assez aimé des Verdurin. » Super, il finira en tant que Président de la République si ça continue !

Le narrateur et Albertine rencontrent deux filles, les d’Ambresac. Albertine n’est pas fan : « Elles vous plaisent ? Dame, ça dépend. C’est tout à fait les petites oies blanches. » (Le narrateur n’a pas dit qu’elles le plaisent.) Mais elle laisse tomber que l’une d’entre eux est fiancée de Saint-Loup. On a déjà entendu parler d’une autre femme à cet égard, sa maîtresse ! Bien nommé, ce Loup ! Le narrateur ajoute :

je ressentis tout à coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup m’eût caché ses fiançailles, et fît quelque chose d’aussi mal que se marier sans avoir rompu avec sa maîtresse.

On fait un peu de ce que les joueurs de jeux vidéo appellent un « speedrun » (jouer de façon pour finir le plus vite possible) par plusieurs coups de cœur pour le narrateur. En plus des d’Ambresac, il y a Andrée :

Deux jours après, étant allé voir Elstir, il me dit la sympathie très grande qu’Andrée avait pour moi

Et Gisèle, de qui Albertine dit :

— Vous l’avez pourtant assez regardée, on aurait dit que vous vouliez faire son portrait, me dit-elle sans être radoucie par le fait qu’en ce moment ce fût elle-même que je regardais tant. Je ne crois pourtant pas qu’elle vous plairait. Elle n’est pas flirt du tout. Vous devez aimer les jeunes filles flirt, vous.

Elle le comprend bien !

Il y aussi une Rosemonde, mentionnée trop brièvement pour citer. L’important, c’est que le narrateur avoue que maintenant, il passe tout ce temps avec cette bande de filles, essayant d’en choisir une, que :

Je ne pus même pas trouver un après-midi pour aller à Doncières voir Saint-Loup, comme je le lui avais promis.

Finalement pour cette fois, il rencontre encore Andrée et nous dit :

Cette Andrée qui m’avait paru la plus froide le premier jour était infiniment plus délicate, plus affectueuse, plus fine qu’Albertine à qui elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sœur.

Encore une fois, choisissez-en-une, vous ! Mais pourquoi est-ce qu’elles sont si soucieuses de ce cœur d’artichaut marchant ?

8 réflexions au sujet de « Dimanche avec la bande de filles »

  1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Tu as conjugué le verbe tomber avec l’auxiliaire avoir au lieu du verbe être… et voilà qui coïncide parfaitement avec le thème de ton article : on ne peut pas dire que Proust souhaite réellement « tomber amoureux » puisqu’il se force à l’être ce qui est antithétique avec la tournure verbale évocatrice d’un coup de foudre ! Il cherche juste à se marier… On s’interroge sur ses motivations réelles !
    Comme je découvre le Pardaillan tome1 de Zévaco, je suis aussi tombée sur des formules antisémites et voilà qui me gêne vraiment dans mes lectures. C’est le colonialisme qui générait cette mentalité-là au début du siècle passé… comme à notre époque, malheureusement.

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      1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

        Mais Justin ce sont ces petits bidules qui nous restituent cet accent américain que je ne suis pas la seule à apprécier en venant lire ton blog ! Les relever n’est pas t’en vouloir ni même te corriger le moins du monde ! Il faut bien trouver un commentaire à t’écrire pour te montrer qu’on te lit régulièrement ! Un simple like me paraît sans intérêt d’autant que certains les posent sans lire l’article !

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    1. Avatar de BillieBillie

      « J’ai trébuché d’amour », voilà ce qui arrive quand on marche en fantasmant sur les filles sans regarder devant soi.
      Pour quelqu’un qui n’est pas francophone de naissance, ce petit mélange ne me choque pas; par contre Proust-monsieur-l’écrivain aristocrate, il mélange clairement être et avoir (ça reste intéressant votre analyse sociologique, en plus lire ça de nos jours ça a l’air super aberrant).

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      1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

        Je n’ai pas tout compris dans votre texte Billie. « Lire ça de nos jours » voulez-vous dire que lire un texte qui passe pour un classique (Sartre faisait grand cas de Zévaco ) est aberrant ? Ou voulez-vous dire que ma condamnation de l’antisémitisme en rattachant cette façon de penser au colonialisme est une aberration ? Voulez-vous « défendre » notre ami commun parce que vous ignorez que je l’estime infiniment ? Justin lui-même m’a engagée ( à une époque où vous ne lisiez pas encore son blog, peut-être) à lui signaler les impropriétés lues dans ses textes et je le fais rarement parce que, tout comme vous, je n’estime pas nécessaire de le faire, comme mon second commentaire vient de l’expliquer. Il est donc inutile que vous me grondiez pour « le défendre » parce que je ne « l’attaque » jamais. Je le lis depuis longtemps et je l’ai immédiatement apprécié. Expliquez-moi votre réplique, s’il vous plaît, parce que je ne la comprends pas, ceci demandé en toute amitié, chère Billie.

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      2. Avatar de BillieBillie

        Non, non, je ne vous grondais pas! Ce que je trouve aberrant c’est que c’est un classique qu’on va défendre bec et ongle, après on a divers cas d’artistes français placés sur un petit piédéstal intouchable sous prétexte que ce sont des « monuments de l’art français ». Ça vaut pour Proust. Non, en fait j’ai l’impression que certaines « blagues » racistes, sexiste, etc, ça passait sans problème il y a 20 ans et aujourd’hui ça serait scandaleux. Il y a un décalage. C’est mon ressenti avec Proust. Même en remettant ses écrits dans leur contexte, au moment où ça a été écrit, ça reste difficile à lire. Ça apporte un éclairage sur la société au moment de l’écriture mais ça reste blessant (je fais un parallèle avec Lovecraft et Clark Ashton Smith qui ot écrit des choses très racistes, qu’il faut remettre dans le contexte sociale et individuel des auteurs bien sûr).
        Pour moi c’est aberrant de lire de telles choses sur les femmes, les Juifs, les homosexuels, même en sachant que c’était « normal » de dire ça à l’époque. J’essaye de faire la part des choses mais ce n’est pas simple.
        J’avais aussi remarqué l’usage de avoir, votre remarque ne m’a pas parue méchante du tout et ça fait un peu sens avec le texte de Proust.

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    1. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

      Il me semble qu’Albertine est simplement jalouse, et il s’agit d’une stratégie pour exiger qu’il lui fasse attention. Mais il ne m’est pas évident pourquoi elle devrait avoir des sentiments déjà pour ce garçon qu’elle vient de rencontrer.

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