Dimanche avec le Duc de Guermantes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 20 pages.

Les mésaventures de Françoise avec les noms continuent, mais de façon hilarante :

« Mais on peut bien dire que c’est un vrai feignant que cet Antoine, et son « Antoinesse » ne vaut pas mieux que lui », ajoutait Françoise qui, pour trouver au nom d’Antoine un féminin qui désignât la femme du maître d’hôtel…

Je meurs — c’est comme Paul et Paula des années 60, ou « Jean » par Jeanne Cherhal ! (La Fille fait des blagues sans cesse que je suis en fait une « Justine », à cause de la façon de certains expatriés français de prononcer mon prénom. Je peux bien imaginer sa réaction à cette partie.)

Il s’avère que la famille du narrateur a un nouveau valet (pas digne de son propre nom), et Françoise lui parle de sa nostalgie pour Combray, dont un avis plutôt élevé de la disparue Tante Léonie que ce que j’aurais cru ;

— Oui, chez Mme Octave [Léonie], ah ! une bien sainte femme, mes pauvres enfants, et où il y avait toujours de quoi, et du beau et du bon, une bonne femme… Tout était toujours à ses dépens, même si la famille, elle restait des mois et an-nées. (Cette réflexion n’avait rien de désobligeant pour nous, car Françoise était d’un temps où « dépens » n’était pas réservé au style judiciaire et signifiait seulement dépense.)

Je note que cette note sur « dépens » par Proust ne se comporte pas très bien avec mon dictionnaire bilingue, où le premier sens est juste « dépense » (le sens légal en est le 3e).

Notre petit arriviste blâme maintenant d’autres personnes pour son obsession avec Mme de Guermantes :

je me disais que si j’avais été reçu chez Mme de Guermantes, si j’étais de ses amis, si je pénétrais dans son existence, je connaîtrais ce que sous son enveloppe orangée et brillante son nom enfermait réellement, objectivement, pour les autres, puisque enfin l’ami de mon père avait dit que le milieu des Guermantes était quelque chose d’à part dans le faubourg Saint-Germain.

Apparemment, quoi qu’on pense de la duchesse, M. le duc de Guermantes est une belle ordure :

Mais si l’hôtel de Guermantes commençait pour moi à la porte de son vestibule, ses dépendances devaient s’étendre beaucoup plus loin au jugement du duc qui, tenant tous les locataires pour fermiers, manants, acquéreurs de biens nationaux, dont l’opinion ne compte pas…

Plus d’une fois même le cheval [du duc] abîma la devanture de Jupien, lequel indigna le duc en demandant une indemnité. « Quand ce ne serait qu’en considération de tout le bien que madame la Duchesse fait dans la maison et dans la paroisse, disait M. de Guermantes, c’est une infamie de la part de ce quidam de nous réclamer quelque chose. »

Il y avait, je ne sais pas, on dirait… une Révolution, ça vous parle ?… pour établir l’égalité des nobles aux paysans, non ?

Naturellement, qu’est-ce que l’opportuniste voit en M. le duc ? Si vous disait « un moyen d’approcher sa femme », ayez un Bon Point pour avoir bien compris son caractère !

il avait dû lui dire mon nom, mais quelle chance y avait-il pour qu’elle se le fût rappelé, ni mon visage ? Et puis quelle piètre recommandation que d’être désigné seulement comme étant un de ses locataires !

Le récit tourne évidemment vers les complots du narrateur pour rencontrer Mme de Guermantes — qu’il avait connu jeune à Combray. C’est donc comment on apprend que :

Mon père avait au ministère un ami, un certain A. J. Moreau, lequel, pour se distinguer des autres Moreau, avait soin de toujours faire précéder son nom de ces deux initiales, de sorte qu’on l’appelait, pour abréger, A. J. Or, je ne sais comment cet A. J. se trouva possesseur d’un fauteuil pour une soirée de gala à l’Opéra ; il l’envoya à mon père et, comme la Berma que je n’avais plus vue jouer depuis ma première déception devait jouer un acte de Phèdre, ma grand’mère obtint que mon père me donnât cette place.

C’est ici où on arrête, car c’est évident que la suite sera, comme aurait dit les Frères Marx, Une nuit à l’opéra, mais probablement moins drôle. Mais la Berma ? Encore ? Vraiment ? Ce monde est en quelque sorte trop petit — il ne contient qu’une actrice (Berma), un peintre (Elstir), un compositeur (M. Vinteuil), etc. Il y a trop de coïncidences ! Je suis prêt à voir le narrateur rencontrer une deuxième personne qui exerce même l’un de ces métiers !

5 réflexions au sujet de « Dimanche avec le Duc de Guermantes »

  1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Ta dernière remarque me pousse à t’avouer qu’il n’existe pour moi qu’un seul Américain, toi qui me parle, comme à tous tes lecteurs, de ton quotidien et de tes réactions ! Notre Monde personnel se limite souvent à nos centres d’intérêt en oubliant qu’il est peuplé d’individualités et non de généralités. Il me semble t’avoir déjà proposé l’idée que tu ne connaitrais que des Français et non « les » Français, puisque nous ne sommes pas entièrement réductibles aux caractères d’un peuple… Ou alors le Français est essentiellement réfractaire aux mises en boîte… s’il me ressemble. Bon dimanche… Puisque je viens de papoter avec un Américain… parmi les plus francais !

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