Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec Proudhon

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 24 pages.

Avant de continuer, je dois vous dire que j’ai eu un jour hier, comme on dit en anglais. J’ai dû faire un aller-retour de 120 km pour un défilé de la fanfare de La Fille, j’ai raté le déjeuner et j’ai eu une crise diabétique où je me suis évanouie, puis la fanfare est revenue presque 1 1/2 heures en retard et nous avons presque raté notre réservation pour le dîner. Mais après tout ça, je me suis dit, « Quoi, vous allez rater Marcel pour ça ? Il y a des viennoiseries qui comptent sur ce billet pour être mangées avec ! » Alors nous voilà.

La dernière fois, nous venons de faire la connaissance du marquis de Saint-Loup. En recommençant avec lui, on apprend que :

il était imbu d’autre part de ce qu’elle appelait les déclamations socialistes, rempli du plus profond mépris pour sa caste et passait des heures à étudier Nietzsche et Proudhon. 

Ah oui, Proudhon, M. « La propriété, c’est le vol ! » (On apprend ça aux lycées américains.) Certainement le genre de penseur bien-aimé des marquis. Pas surprenant que sa tante, Mme de Villeparisis, ne soit pas fan.

Le narrateur fait la comparaison entre Saint-Loup et le comte de Marsantes, son père.

Robert de Saint-Loup, parce qu’il était de ceux qui croient que le mérite est attaché à certaines formes de la vie, avait un souvenir affectueux mais un peu méprisant d’un père qui s’était occupé toute sa vie de chasse et de course, avait bâillé à Wagner et raffolé d’Offenbach.

Hmmm, je suis allé voir Lohengrin, et j’ai bâillé. Et je préfère certainement Offenbach. Voilà, évidemment je suis un comte !

Il y a juste quelques pages, le narrateur trouvait Saint-Loup froid et hostile, mais maintenant :

Il fut bien vite convenu entre lui et moi que nous étions devenus de grands amis pour toujours, et il disait « notre amitié » comme s’il eût parlé de quelque chose d’important et de délicieux qui eût existé en dehors de nous-mêmes et qu’il appela bientôt — en mettant à part son amour pour sa maîtresse — la meilleure joie de sa vie. 

Il y a une expression courante en anglais qui vient à l’esprit : « That escalated quickly! » (On pourrait dire « Ça a monté en flèche », ou peut-être « Ça s’est vite intensifié », mais je préfère le ton ironique de l’anglais ici.) Il a fallu 300 pages pour raconter l’affaire Swann-de Crécy, et 200 pour la relation bizarre entre le narrateur et Gilberte, mais seulement une dizaine pour cette déclaration ? Ça ne me semble pas mérité selon les règles proustiennes.

Mais on voit encore une fois dans le caractère du narrateur l’arriviste désagréable qui jette encore et encore ses vieilles connaissances une fois le nouveau jouet arrive. Cette fois, il s’agit de son vieil ami Bloch, celui qui l’a initié à l’écriture de Bergotte dans le premier tome. (Le même Bergotte qu’il vient de rembarrer.) Bloch est arrivé à Balbec, et le narrateur lui rencontre en train d’annoncer fortement des propos antisémites afin de ne pas être lié avec la foule d’autres touristes juifs qui y sont arrivés en même temps.

Un jour que nous étions assis sur le sable, Saint-Loup et moi, nous entendîmes d’une tente de toile contre laquelle nous étions, sortir des imprécations contre le fourmillement d’Israélites qui infestait Balbec… C’était mon camarade Bloch. 

(N’oubliez pas que certains membres de la famille du narrateur étaient très froids avec Bloch dans le premier tome à cause d’être juif.)

Cependant, Bloch affronte directement l’arrivisme du narrateur, quelque chose qui n’a pas assez souvent lieu :

Pourtant, il me demanda : « Est-ce par goût de t’élever vers la noblesse — une noblesse très à-côté du reste, mais tu es demeuré naïf — que tu fréquentes de Saint-Loup-en-Bray ? Tu dois être en train de traverser une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob ? Oui, n’est-ce pas ? »

La réponse n’est pas aussi directe que ça. Le narrateur se lance dans un discours de 6 pages sur les défauts des autres. C’est censé être un reproche de Bloch, mais rien que la longueur le révèle un peu trop intéressé.

Ça dit, une fois que le récit se reprend, Bloch révèle son propre côté à la fois flatteur et manipulateur :

Je n’avais pas cru que nous serions jamais admis à le connaître, car Bloch fils avait mal parlé de moi à Saint-Loup et de Saint-Loup à moi.

Puis, Bloch attribut son comportement à exactement ce qu’il vient de mépriser chez les juifs :

— Tu ne peux t’imaginer ma douleur quand je pense à toi, reprit Bloch. Au fond, c’est un côté assez juif chez moi, ajouta-t-il ironiquement en rétrécissant sa prunelle comme s’il s’agissait de doser au microscope une quantité infinitésimale de « sang juif »… « J’aime assez, ajouta-t-il, faire ainsi dans mes sentiments la part, assez mince d’ailleurs, qui peut tenir à mes origines juives ».

À noter, c’est ici où le narrateur et Proust lui-même ne sont pas identiques, parce que ces propos de Bloch reflètent exactement les attitudes ambivalentes de Proust envers ses propres ancêtres, à commencer par sa mère. (J’aimerais bien savoir ce que Sigmund Freud pensait de la Recherche tout à coup, s’il la connaissait. D’autre part, c’est probablement trop prévisible.)

Mais on est loin d’épuiser la haine de soi chez Proust. J’arrête ici car la semaine prochaine, ce que Proust a à dire à propos d’un personnage homosexuel sera sous la loupe. Si je pensais que son habitude de tomber amoureux de chaque fille qui le croise était un peu trop, oh là là mais la prochaine partie sent déjà la fin du roman 1984 !

12 réflexions au sujet de « Dimanche avec Proudhon »

  1. Avatar de AngeliqueAngelique

    Coucou Justin.
    Tu fais beaucoup de kilomètres avec La Fille, c’est impressionnant (je repense à la recherche d’un Fac aussi).
    Les sujets polémiques sont légion !!! Les juifs et donc les homosexuels ?
    J’attends la suite.
    Je te souhaite une bonne journée.

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  2. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    J’espère que tu ne revivras plus d’épisodes aussi difficiles, question santé.
    En ce qui concerne ta démarche de lecture, que j’admire toujours autant… On atteint là des questions qui ne me passionnent pas du tout (l’antisémitisme ou les médisances sociales) Les seuls commentaires que je puis t’offrir pour t’exprimer mon intérêt amical sont, d’une part, que l’on peut bien apprécier Wagner et Offenbach autant sans déchoir, parce qu’apprécier l’oeuvre entier d’un artiste me paraît se comporter comme un fan stupide, puisque personne n’est ni parfait ni intéressant à chaque création.
    D’autre part les amitiés vivent, muent, fluctuent au point que certaines qui ont peu duré mais ont été fortement ressenties, et sans nuage, peuvent représenter bien plus pour nous qu’une autre qui a parfois suscité des étapes pénibles et a dû renaître… me semble-t-il.
    Merci pour le fruit de tes lectures et ton courage dont je suis incapable quand il s’agit de Proust.

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  3. Avatar de vanadze17vanadze17

    Ta journée d’anniversaire a été bien agitée ! J’espère que tu vas mieux maintenant.

    Il est vrai que les distances sont différentes ici, et les manifestations, sportives le plus souvent, ne sont jamais aussi éloignées que chez toi.

    Moi aussi, je préfère Offenbach mais ne déteste pas complètement Wagner.
    Bon dimanche un peu plus reposant !

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  4. Avatar de labibliothequerozlabibliothequeroz

    J’adore tes analyses proustiennes du dimanche. Note bien que je suis bonne élève, depuis 4 dimanches je lis mes 20 pages de La Recherche (je suis toujours dans du Côté de chez Swann, la tante hypocondriaque m’amuse beaucoup, tout comme le grand-oncle parisien libertin). Par contre prends soin de toi Justin. Perdre connaissance c’est pas rien…bon dimanche à toi !

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  6. Avatar de Jean- le solognotJean- le solognot

    Bonjour c’est le matin chez toi il est facile pour un édile d’être propriétaire L’habitant de base en économisant arrivera peut être pour arriver d’avoir un chez lui. Tu es un vrai français dans le comportement Baptisé Marcel d’outre atlantique en cause les viennoiseries et autres sucreries J’ai connu ce comportement des agents d’une ville du 41 à une fête de premier de l’an , les gourmands profiteurs de l’entreprise et hors calés au premier rang devant les tables Ne venant pas pour le discours officiel ,seulement se remplir la panse et les poches dont quelques uns avec des sacs .L’édile fut malin chacun a eu son petit sac papier avec une viennoiserie et un bonbon Les habitués furent marris (désolés devant cette pochette offerte ) Le premier citoyen avait bien agi ,l’année suivante ils y avait moins de curieux au premier rang .Bonne journée Marcel

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  7. Avatar de encuisineavecpelaencuisineavecpela

    Quelle journée pour toi… entre le trajet, le malaise et la fanfare en mode freestyle, tu as vraiment enchaîné. Franchement, réussir à te poser après tout ça pour ouvrir Proust, c’est balèze, respect. J’espère que tu t’es bien remise de ta crise et que tout ira mieux !

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