Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec le baron de Guermantes

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

La dernière fois, on a parlé des propos de Proust (par le biais de Bloch, ami du narrateur) autour des juifs, et j’ai fini par vous dire que l’on reprendra avec un épisode sur les homosexuels, un autre exemple des sentiments ambigus de Proust envers lui-même. C’est donc le nouvel ami du narrateur, le marquis de Saint-Loup, qui nous raconte que son oncle « amenait tous les jours des femmes dans une garçonnière », mais :

— Un jour un des hommes qui est aujourd’hui des plus en vue dans le faubourg Saint-Germain, comme eût dit Balzac, mais qui dans une première période assez fâcheuse montrait des goûts bizarres, avait demandé à mon oncle de venir dans cette garçonnière. Mais à peine arrivé ce ne fut pas aux femmes, mais à mon oncle Palamède, qu’il se mit à faire une déclaration. Mon oncle fit semblant de ne pas comprendre, emmena sous un prétexte ses deux amis, ils revinrent, prirent le coupable, le déshabillèrent, le frappèrent jusqu’au sang, et par un froid de dix degrés au-dessous de zéro le jetèrent à coups de pieds dehors où il fut trouvé à demi mort…

Saint-Loup ajoute que de nos jours, son oncle ne ferait pas pareil. Néanmoins, ce morceau m’a frappé : si Proust s’étendait pendant des pages pour s’éloigner des juifs, cette fois est beaucoup plus courte — mais beaucoup plus violente. C’est comme s’il avait hâte d’annoncer : « Moi, je n’ai rien à voir avec ça et euh, #JeSuisPasOscarWilde ». (Il faut le traduire comme ça pour les plus jeunes.) Je laisse parfois des commentaires dans ces billets pour remarquer que si le narrateur est Proust lui-même, il s’intéresse aux femmes un peu trop, comme si Proust essayait de cacher la vérité. Il faut dire après ça que je n’avais aucune idée du point auquel il irait.

Après les histoires de cet homme ultra-viril (« Beau comme il a été, il a dû avoir des femmes ! »), le narrateur est suivi par :

un homme d’une quarantaine d’années, très grand et assez gros, avec des moustaches très noires… des yeux dilatés par l’attention.

C’est l’acteur Noël Roquevert !

M. Roquevert à ses 52 ans, avec un chapeau Borsalino et une moustache fine et noire
Noël Roquevert, Photo par Studio Harcourt, Domaine public

En fait, ce n’est pas M. R., qui restait inconnu jusqu’à une décennie après la mort de Proust, mais c’est l’un de mes acteurs de seconds rôles préférés, et j’ai tout de suite pensé à lui en lisant la description. C’est plutôt le neveu de Mme de Villeparisis :

voilà que je t’appelle le baron de Guermantes. Je vous présente le baron de Charlus.

Oh là là, mais tous les fils se nouent, les uns aux autres ! Il est donc parent de la duchesse de Guermantes qui le narrateur suivait avec intérêt pendant sa jeunesse à Combray, et c’est le même M. de Charlus qui aidait Swann dans sa relation avec Odette. Puis-je ajouter, « Finalement » ? Tous les noms se multipliaient sans cesse dans le premier tome, sans jamais être liés de façon interessante.

Saint-Loup dit au narrateur que :

notre cri, notre cri de guerre, qui devint ensuite Passavant, était d’abord Combraysis

Le nœud se resserre, si vous vous souvenez que Swann était l’ami de la princesse des Laumes :

mon oncle Palamède aurait dû prendre le titre de prince des Laumes, qui était celui de son frère avant qu’il devînt duc de Guermantes

Puis la lumière s’allume et le narrateur comprend pourquoi Monsieur semblait le reconnaître :

— Mais parmi les nombreuses maîtresses que vous me disiez qu’avait eues votre oncle, M. de Charlus, est-ce qu’il n’y avait pas Madame Swann ?

— Oh ! pas du tout !… Vous causeriez beaucoup d’étonnement dans le monde si vous aviez l’air de croire cela.

Je n’osais lui répondre qu’on en aurait éprouvé bien plus à Combray si j’avais eu l’air de ne pas le croire.

HAHAHAHAHAHAHAHAHA !

Ce baron de Charlus se révèle très attentionné à une soirée plus tard :

Il m’avait évidemment vu, sans le laisser paraître, et je m’aperçus alors que ses yeux, qui n’étaient jamais fixés sur l’interlocuteur, se promenaient perpétuellement dans toutes les directions

Il suit des pages de réflexions sur ce sujet. Le narrateur n’aime vraiment pas de Charlus :

M. de Charlus avait beau en fermer hermétiquement l’expression, les yeux étaient comme une lézarde, comme une meurtrière que seule il n’avait pu boucher et par laquelle, selon le point où on était placé par rapport à lui, on se sentait brusquement croisé du reflet de quelque engin intérieur qui semblait n’avoir rien de rassurant

Tout à coup, l’épisode de la Berma dans une représentation de Phèdre prend enfin de l’importance :

— Il y a plus de vérité dans une tragédie de Racine que dans tous les drames de Monsieur Victor Hugo, répondit M. de Charlus.

— C’est tout de même effrayant, le monde, me dit Saint-Loup à l’oreille. Préférer Racine à Victor Hugo c’est quand même quelque chose d’énorme !

On finit sur un épisode absolument bizarre, qui sera donc probablement important plus tard. M. de Charlus rend visite à la chambre du narrateur pour le prêter un tome de Bergotte en lui disant :

Mais du moins vous avez bien placé votre affection dans votre grand’mère.

Le lendemain, ils se voient encore une fois et :

je fus bien étonné de l’entendre me dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité et un rire vulgaires :

— Mais on s’en fiche bien de sa vieille grand’mère, hein ? petite fripouille !

Avec ça, M. de Charlus exige la restitution de son tome de Bergotte et reproche au narrateur de :

ne pas partir en guerre pour répondre aux choses qu’on vous dit avant d’avoir pénétré leur signification. 

Franchement, moi non plus, je n’ai pas pénétré la signification de cet échange. Il me semble que de Charlus profite simplement de maintenir les autres dans l’incertitude quant à ses avis. Mais avec ça, de Charlus quitte Balbec et l’histoire prend une autre direction.

7 réflexions au sujet de « Dimanche avec le baron de Guermantes »

  1. Avatar de BillieBillie

    La violence… Ça fait très homophobie intériorisée, après en remettant ça dans le contexte de l’époque + l’aristocratie de Prust, ça ne m’étonne qu’à moitié. Devait y avoir des gens « décomplexés » sur le sujet comme le monsieur de la garçonnière (comme Odette et sa réputation, en fait) et des gens qui essayaient de cacher ça. De nos jours, il y a bien des « thérapies » pour ne plus être homosexuel.
    J’ai pensé à la fille du professeur de piano qui sentait l’amande amère dans le tome 1. On comprenait qu’elle avait pris une maîtresse. Je m’interroge sur les propos à son sujet, mais elle avait un rôle de méchante puisqu’a priori c’est elle qui avait tué son père et, si je me souviens bien, le narrateur l’avait entendue en dire beaucoup de mal.

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  2. Avatar de vanadze17vanadze17

    Proust fut à l’origine du roman homosexuel, mais il était si torturé qu’il a passé tout son temps (et son œuvre) à le cacher.
    Il use de tous les artifices pour essayer de faire comprendre ce que lui, ne veut pas vraiment admettre…

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  3. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Dans « L’incroyable histoire de la littérature française » ( https://arenes.fr/livre/lincroyable-histoire-de-la-litterature/) les auteurs nous rappellent que Proust a écrit dans son « Contre Sainte Beuve » : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vies. »
    J’y ai lu aussi que Proust s’est battu en duel au pistolet contre Jean Lorrain qui avait dévoilé sa liaison avec Lucien Daudet, raison pour laquelle Proust, blessé moralement seulement ( les tirs ont raté leur cible) fut vexé par Lorrain, aurait mis dix-sept ans pour publier un nouveau livre après « Les plaisirs et les Jours » (livre préfacé par Anatole France mais qui n’eut pas de succès).

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