Dimanche avec une laitière inconnue

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 20 pages.

Puisque vous n’avez pas habité à Los Angeles, où il y a des bus qui passent exprès par les maisons des stars quotidiennement, il y a une chance que vous ne compreniez ceci de la même façon que moi :

Maintenant tous les matins, bien avant l’heure où elle sortait, j’allais par un long détour me poster à l’angle de la rue qu’elle descendait d’habitude… Et chaque fois que la porte cochère s’ouvrait (laissant passer successivement tant de personnes qui n’étaient pas celle que j’attendais)…

J’ai très peu de gentils mots pour les acteurs, mais j’ai vu plein de stalkers (harceleurs) comme ça pendant mes visites à Beverly Hills et à Hollywood. Laissez la duchesse tranquille, mon gars !

Mais ne vous inquiétez pas, il n’a même pas changé d’un iota :

j’apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon cœur qui s’élançait déjà vers une vie étrangère ; je tâchais de me rappeler la rue, l’heure, la porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir.

On sait à quoi il est vraiment à la recherche ! Mais enfin, pas complètement. Au contraire des aventures de la jupe du moment, il mentionne que :

le souvenir de Mme de Guermantes à l’Opéra était bien peu de chose… il était doux seulement comme un premier rendez-vous de Mme de Guermantes en moi-même, il était la première esquisse, la seule vraie, la seule faite d’après la vie, la seule qui fût réellement Mme de Guermantes

Et c’est ici où je dois faire une pause pour demander sincèrement : c’est quoi son but ? Gilberte, Mlle de Stermaria, Albertine — elles sont toutes des filles de sa génération, et on sait assez bien ce qu’il veut chez elles. Mais ce qu’il cherche chez Mme de Guermantes, c’est quoi ? Une liaison romantique avec une dame qui a peut-être 25 ans de plus que lui (Le Point suggère autant que 38 ans), et qui est mariée en plus ? Il me mentionne pas d’introduction attendue comme Bergotte, alors pas ça. L’intérêt m’échappe complètement.

Après des pages où il parle du fait que cette rencontre quotidienne dans la rue n’est pas bien accueillie, il lâche que :

Ce que j’aimais, c’était la personne invisible qui mettait en mouvement tout cela, c’était elle, dont l’hostilité me chagrinait, dont l’approche me bouleversait, dont j’eusse voulu capter la vie et chasser les amis.

C’est donc plus de cette « vie partagée » bêtise qu’on entend souvent de sa part avec chaque autre rencontre du moment. Disons que je ne le crois pas.

C’est Françoise qui reçoit la tâche désagréable de le convaincre d’arrêter :

je l’aurais indirectement appris du visage plein de froideur, de réprobation et de pitié qui était celui de Françoise quand elle m’aidait à m’apprêter pour ces sorties matinales…

peut-être les domestiques de Mme de Guermantes avaient-ils entendu leur maîtresse exprimer sa lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin et avaient-ils répété ces propos à Françoise.

Mais c’est ici où je reçois sans question la pire surprise de La Recherche jusqu’à ce point :

Mais Jupien, lequel avait des parties d’indiscrétion que je ne connus que plus tard, révéla depuis qu’elle disait que je ne valais pas la corde pour me pendre et que j’avais cherché à lui faire tout le mal possible.

Telle qu’elle fut, cette brusque échappée que m’ouvrit une fois Jupien sur le monde réel m’épouvanta. Encore ne s’agissait-il que de Françoise dont je ne me souciais guère. En était-il ainsi dans tous les rapports sociaux ?

Jusqu’ici, à part l’épisode des asperges, j’avais un très haut avis de Françoise. Autant que je partage cet avis sur la valeur du narrateur, je croyais que sa fidélité envers la famille était sincère, et je suis tellement déçu d’entendre ce qui est un mensonge : « tout le mal possible ». On n’a rien entendu qui peut justifier une telle plainte. D’autre part, « Françoise dont je ne me souciais guère » ? Ça fait des décennies où elle travaille pour sa famille, et il n’éprouve rien à son égard ? Sincèrement, je ne sais pas qui me choque le plus.

Certes, son avis du narrateur est justifié. Il répond enfin à ma question, comme seulement il le peut :

J’aimais vraiment Mme de Guermantes. Le plus grand bonheur que j’eusse pu demander à Dieu eût été de faire fondre sur elle toutes les calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les privilèges qui me séparaient d’elle… elle vînt me demander asile. 

Pour autant que je raconte des bêtises sur telle ou telle célébrité, pour autant que je souhaite qu’Audrey Fleurot sache qu’elle aura toujours une place chez moi si elle la veut, je ne pourrais jamais dire une telle chose. L’amour doit d’abord être centré sur les souhaits de l’autre. Autrement, il ne s’agit que de traître l’autre comme une marionnette dans son spectacle personnel.

Je râle souvent sur La Recherche, surtout de son narrateur, mais je n’ai jamais fermé un tome avec un cœur si brisé que cette fois. Y en -t-il un pour qui les choses tournent rond ?

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