Dimanche avec le prince de Borodino

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, c’est court car je suis allé à une soirée de jeu et était là jusqu’à très tard, mais j’ai avancé de 18 pages.

Après le discours de la dernière fois sur la Première Guerre mondiale à venir, on reprend le vrai sujet du livre — l’obsession éternelle du narrateur pour la dernière femme à croiser son chemin. On entend donc :

Il y avait des soirs où, en traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée, et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle

Je vous rappelle que l’on parle d’une dame assez vieille pour être sa mère. Et peut-être qu’on doit en tirer une conclusion horrifiante :

Sans doute de ce que je croyais reconnaître des tristesses que j’avais éprouvées à propos de Gilberte, ou bien quand le soir, à Combray, maman ne restait pas dans ma chambre

Je vous jure, je ne veux pas savoir quoi faire de cette comparaison. Il me semble que le pauvre ne comprend pas la différence entre l’amour maternel et l’amour romantique, et franchement, vu sa passion pour les nobles, j’ai envie de lui dire « Allez demander aux Habsbourg ce qui se passe quand on aime sa famille comme ça. » Si vous ne connaissez pas trop l’histoire de cette famille, disons que l’on parle moins de l’arbre familiale, plus de la vigne.

Mais quand Saint-Loup a enfin « des nouvelles de Paris », il s’avère que ça n’a rien à voir avec le narrateur ou la duchesse, et tout à voir avec sa maîtresse. (Peut-on m’expliquer, s’il n’avait pas de fiancée, pourquoi dirait-il qu’il a une maîtresse plutôt qu’une copine ? Je trouve ça bizarre.) Avec son empathie habituelle, le narrateur pense que :

Je respirai en comprenant que ce n’était que lui qui avait du chagrin et que les nouvelles étaient celles de sa maîtresse. Mais je vis bientôt qu’une de leurs conséquences serait d’empêcher Robert de me mener de longtemps chez sa tante.

Y a-t-il une personne — juste une personne, je ne demande pas beaucoup — qu’il ne traite pas d’instrument ? Juste une personne qu’il aime, bien ou autrement, sans chercher comment l’utiliser ?

Saint-Loup fait un cauchemar, où il imagine que sa maîtresse le trompe avec un certain lieutenant :

Il me dit qu’il venait de rêver qu’il était à la campagne chez le maréchal des logis chef… Saint-Loup avait deviné que le maréchal des logis avait chez lui un lieutenant très riche et très vicieux qu’il savait désirer beaucoup son amie. Et tout à coup dans son rêve il avait distinctement entendu les cris intermittents et réguliers qu’avait l’habitude de pousser sa maîtresse aux instants de volupté.

Super, je ne sais pas si j’avouerais une telle chose à un tel que le narrateur. Ça sent le chantage. Mais ça ne va nulle part, car on a autre chose à faire en ce qui concerne son idée fixe :

Je cherchai pendant tout le dîner un prétexte qui permît à Saint-Loup de demander à sa tante de me recevoir sans attendre qu’il vînt à Paris. Or, ce prétexte me fut fourni par le désir que j’avais de revoir des tableaux d’Elstir…

Elstir est le peintre dont les deux ont fait la connaissance à Balbec. Et il s’avère que :

trois œuvres importantes de mon peintre préféré étaient désignées, dans l’une de ces revues, comme appartenant à Mme de Guermantes.

On finira cette fois avec une observation sur les nobles. On apprend enfin que le capitaine que Robert n’aime pas trop s’appelle de Borodino, mais en particulier le prince de Borodino. On apprend un fait important sur pourquoi ils ne s’entendent pas.

C’est que le prince, dont le grand-père avait été fait maréchal et prince-duc par l’Empereur, à la famille de qui il s’était ensuite allié par son mariage, puis dont le père avait épousé une cousine de Napoléon III et avait été deux fois ministre après le coup d’État, sentait que malgré cela il n’était pas grand’chose pour Saint-Loup et la société des Guermantes, lesquels à leur tour, comme il ne se plaçait pas au même point de vue qu’eux, ne comptaient guère pour lui.

…[il] en revanche, considérait Saint-Loup comme le fils d’un homme dont le comté avait été confirmé par l’Empereur

Alors, pour les familles qui ont hérité leurs titres de l’ancien régime, ceux qui doivent leur titres à Napoléon et ses héritiers ne sont que des arrivistes. Et dans l’autre sens, ces derniers considèrent les nobles de l’ancien régime comme des hypocrites.

Toutes ces jalousies doivent être super pour le moral et le fonctionnement de l’armée !

6 réflexions au sujet de « Dimanche avec le prince de Borodino »

  1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Ta lecture du jour m’amène à songer que toute vie sociale consiste à passer d’un panier de crabes à un autre, en espérant ne jamais finir accommodé sur la table d’un groupe qui nous a rejeté… Heureusement certains groupes nous offrent une place dont personne ne nous expulsera. Passez, la Fille et toi, un excellent jour de weekend pascal !

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    1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

      Oh… Je relis mon com. et je me pose soudain une question grammaticale : doit-on dire « une place DONT personne ne nous expulsera » ou « une place d’où… »? Eh bien j’ignore la bonne réponse correcte puisque cette place-là est un statut et non un lieu… d’où mon premier jet… mais j’ai un doute… que je t’exprime parce que je te sais friand de questions linguistiques et pour te montrer qu’un Française aussi se pose des questions sur sa langue maternelle!

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  2. Avatar de Bernard BelBernard Bel

    Autrefois, le mot « maîtresse » ne désignait pas uniquement une liaison extramaritale. On pouvait dire « la maîtresse de son cœur », un euphémisme car dans la réalité la dame maîtrisait ce qu’il est convenu de ne pas désigner. 😉

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