On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleur ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.
Quand nous avons quitté le narrateur, il vient de recevoir une lettre de Gilberte pour l’inviter venir goûter chez elle. Je note que j’ai raté ça en cherchant ma place dans la VO, parce que la version en anglais le rend « tea », ce qui est vraiment « thé ». J’ajoute qu’il y a un chapitre dans le livre consacré aux différences en lisant les deux versions en même temps.
Il est compliqué, mais il semble que Bloch, un ami du narrateur que nous n’avons pas vu depuis presque 500 pages à travers les deux tomes, est — par hasard — responsable pour cette affaire :
Comme nous étions tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu’il avait entendu dire que Mme Swann m’aimait beaucoup… Cottard, qu’elle avait pour médecin, ayant induit de ce qu’il avait entendu dire à Bloch qu’elle me connaissait beaucoup et m’appréciait, pensa que, quand il la verrait, dire que j’étais un charmant garçon avec lequel il était lié ne pourrait en rien être utile pour moi et serait flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à Odette dès qu’il en trouva l’occasion.
Ce jeu de téléphone farfelu a apparemment l’effet de convaincre Gilberte qu’elle éprouve des sentiments pour le narrateur qu’elle ne ressente vraiment pas. Le logique m’échappe.
Le narrateur semble souffrir de la maladie de pica :
Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.… Mais n’espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes, si au moins j’avais pu en posséder la photographie, combien plus précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci !
Pourquoi est-ce qu’il veut des cheveux de Gilberte autrement ? Je trouve ça bizarre.
En aparté, le narrateur nous raconte, après une anecdote sur l’escalier chez les Swann :
Mais comme je n’avais aucun esprit d’observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l’espèce des choses qui se trouvaient sous mes yeux
Permettez-moi d’hurler. Si j’ai une plainte sur ces livres, c’est exactement l’excès d’observation ! Est-ce sarcastique ?
À ce point, Proust n’a provoqué que des madeleines dans ma cuisine. Peut-être qu’il me faudra essayer autre chose :
où un gâteau architectural, aussi débonnaire et familier qu’il était imposant, semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses créneaux en chocolat et d’abattre ses remparts aux pentes fauves et raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius.
On apprend qu’en fait, le docteur Cottard n’était pas responsable de son changement de fortune :
j’appris par Mme Swann que c’est tout ce que Gilberte lui avait raconté sur ma « nurse » qui leur avait donné à elle et à son mari de la sympathie pour moi.
Il s’avère que c’était l’estime de Gilberte pour Françoise qui a gagné le narrateur une place chez les Swann. S’il savait ça avant de le mettre sur la page, il aurait pu nous épargner des pages de spéculations inutiles. C’est souvent ma plainte.
Tout ce parler sur comment le narrateur a fait son entrée dans le cercle des Swann ne sert qu’en tant que prélude à sa vraie observation, que M. Swann est devenu un vrai arriviste :
ces personnes-là auraient pu s’étonner en constatant que l’ancien Swann avait cessé d’être non seulement discret quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s’agissait de les choisir.
Et au cas où ce ne serait pas clair :
On a vu d’ailleurs autrefois que Swann avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement plus durable) d’échanger sa situation mondaine contre une autre qui dans certaines circonstances lui convenait mieux.
Et c’est ça le vrai but de tous ces contes des Swann, et de M. de Norpois, et pratiquement tout le monde qui n’est pas Françoise ou un villageois de Combray. Tout le monde dans Proust a un œil non seulement sur l’amélioration de son statut, mais d’apparaître éduqué, de ne fréquenter que les meilleures personnes, etc. Swann est presque comme un blogueur qui cherche à donner l’impression d’avoir des goûts raffinés en publiant un billet hebdomadaire sur le gratin de la littérature moderne française.
Naturellement, je parle d’une situation purement hypothétique dans ce dernier cas ; je ne connais personne comme ça.
Nous terminons cette fois avec une autre observation de Proust, que les Swann ne sont qu’un moyen pour ce commentaire social :
Mais pareille aux kaléidoscopes qui tournent de temps en temps, la société place successivement de façon différente des éléments qu’on avait cru immuables et compose une autre figure.
Pour donner des exemples, Proust suggère qu’après l’affaire Dreyfus :
le kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés. Tout ce qui était juif passa en bas, fût-ce la dame élégante, et des nationalistes obscurs montèrent prendre sa place.
Mais il pouvait imaginer également :
Qu’au lieu de l’affaire Dreyfus il fût survenu une guerre avec l’Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans un autre sens. Les Juifs ayant, à l’étonnement général, montré qu’ils étaient patriotes, auraient gardé leur situation, et personne n’aurait plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince autrichien.
On voit donc que la Recherche n’est guère sur ses personnages ; ils ne sont que des exemples concrets de son vrai sujet, la bourgeoisie et leur compétition pour trouver des places d’influence. Proust n’avait que 3 ans de plus que moi à sa mort ; avec un peu plus de temps, je me demande s’il aurait reconnu que plus on vieille, moins on se soucie des avis des autres.


