Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Langue de Californie

Langue de Molière ne va pas aller comme planifié aujourd’hui, mais vous serez les premiers à avoir cette nouvelle aussi hilarante que bête, et 100 % la vérité ! Et je promets, il s’agit sincèrement de la matière de cette colonne !

Vous savez peut-être que je ne suis pas fan de M. Gavin Newsom, le gouverneur de mon état. Pendant qu’il nous a fait rester à la maison en 2020, il faisait la fête à The French Laundry (lien en anglais), le meilleur resto aux États-Unis, 3 fois étoilé, où c’est si difficile de réserver une table, qu’il y a numéro de téléphone que l’on peut appeler à 9h tous les matins pour essayer pour 90 jours plus tard. En 5 minutes, toutes les tables sont réservées. Je n’y suis jamais allé, et ça fait plus d’une décennie depuis la dernière fois où j’ai même tenté ma chance.

Ai-je mentionné que le type a fait ça sans masque alors que c’était un délit de faire exactement ça dans beaucoup de l’état ?

Ça dit, je suis grand fan de Thomas Keller, le chef de The French Laundry, et vous pouvez voir une vieille photo de nous ensemble en bas de ce vieux Dessin de la Semaine.

Je mentionne tout ça afin que vous compreniez que dans l’esprit de beaucoup de californiens, M. le gouverneur est étroitement lié à la culture française. Mais juste car le resto sert de la cuisine française. Ben, aussi parce qu’il est propriétaire d’un vignoble. Tout ça ne veut pas dire qu’il sait de quoi il parle. Et avec ça, on arrive enfin à la citation du siècle :

Le tweet ici le cite correctement en anglais ; c’est exactement ce qu’il dit dans le clip embarqué. Il se plaint de M. le président Trump en disant :

C’est juste typiquement Trump en essayant de… pardonne-moi, c’est une expression française… pisser sur les sauterelles pour les entendre chanter.

Beaucoup d’utilisateurs dans les réponses à ce tweet ont demandé à l’IA Grok si une telle expression existait. Grok dit non à chaque fois, mais ça ne compte pour rien chez moi, alors j’ai fait l’enquête. Ça m’a mené à une vieille thèse médicale :

« Le parfum de sauterelles est bon aux difficultés d’urine et surtout [d]es femmes ». II précise même en ajoutant qu’on ne s’aide pas de leur chair. Heureux temps où le parfum du remède suffisait pour guérir le patient !

Les diurétiques à travers les âges

Mais peut-être qu’il se trompait d’insecte ? J’ai beau recherché les cigales, ce qui m’a mené à un clip sur Instagram :

Comme vous pouvez lire dans la description, la seule mention de chanter est que les cigales sont connues pour le faire, mais c’est leur façon d’uriner qui est intéressant dans ce cas.

Super.

Cependant, vous savez que s’il y avait la moindre chance de trouver la bonne référence, ce serait moi qui le ferais. Et c’est pour ça que je suis fier de vous dire :

Il s’agit de grillons.

C’était mon dernier choix chez les insectes, et on dirait « cricket » en anglais pour les grillons, pas « grasshopper ». En plus, il n’y a pas d’expression détaillée. Je soupçonne qu’il se souvenait de ce que je vais vous dire, mais pas des bons mots.

Alors, dans le sud-ouest, selon Wikipédia, on trouve ce mot argotique :

Tute : 1/ trou d’insecte, terrier, grotte où vit un animal ; 2/ petite maison sans confort

Mots et expressions du Sud-Ouest de la France

Et ce que l’on fait dans une toute, c’est de tuter :

Tuter : exciter le grillon pour le faire sortir de sa tute (dans les campagnes les enfants s’amusent à faire sortir les grillons de leur abri en y introduisant une herbe par des va-et-vient afin que l’insecte en sorte. Les tricheurs font pipi dans le trou. Les « bestioles » étaient mises dans des cages spéciales, nourries et appréciées pour leur chant. Parfois elles étaient utilisées comme appât pour la pêche).

On pourrait donc dire justement que « tuter » veut dire « pisser sur les grillons pour les entendre chanter » — exactement comme a dit M. le gouverneur. Sauf que personne ne le dit de sa façon.

Naturellement, parce qu’il ne s’agit pas d’une expression bien connue, je voulais une source au-delà de Wikipédia pour le valider. Et chez Millavois, le journal local de Millau, on lit dans un article de 2021 :

L’art de tuter le grillon

Les anciens aiment à rappeler qu’étant enfants : « On adorait tous le chant du grillon et quelquefois pour les attirer hors de leur cache il suffisait de les énerver avec une paille ». C’est entendu !

Variations sur le grillon champêtre, Marc Parguel

Et dans La Dépêche du Midi en 1999 :

Les orthoptères n’ont qu’à bien se tenir, dimanche après-midi, à Lavardens… et «grillon futé» leur recommande de ne pas trop agiter les élytres. Silence de rigueur s’ils ne veulent pas être dérangés. Autrement le couperet va tomber, ils vont se faire «tuter». Un verbe qui ne tardera pas à figurer dans les dictionnaires mais, le seul que tous les écoliers de Gascogne savent conjuguer à tous les temps et à tous les modes sans une faute. 

Sale temps pour les grillons

Vraiment, vous ne connaissez personne comme moi.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler de son sujet originalement planifié.

4 réflexions au sujet de « Langue de Californie »

  1. Avatar de scriiiptor (pour scriiipt.com)scriiiptor (pour scriiipt.com)

    Hum… Je croyais au départ que l’expression qui s’approche c’est  » C’est comme pisser dans un violon un jour de pluie pour faire de la musique »… Mais non.
    Je me demande si ce n’est pas plutôt une expression espagnole, retraduite ? Le coup des sauterelles ou des grillons, ou des cigales, franchement je vois pas…

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    1. Avatar de AnagrysAnagrys

      « je suis pas un imbécile, tout de même !
      — bzzzzzzt ! »
      Il faudrait un appareil doté de capacités impressionnantes, je ne suis pas sûr que nos capacité actuelles soient suffisantes…

      Aimé par 1 personne

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