Portrait de Molière par Nicolas Mignard

La question de La Fille

Cette semaine, Langue de Molière est très courte, car honnêtement, je n’ai aucune idée de la bonne réponse. Mais il y a deux semaines, La Fille m’a posé une question que je trouvais très intéressante, même si je ne savais pas comment répondre.

Mettons brièvement la scène. On est bien d’accord que le pluriel de nombreux mots qui se terminent par « -u » s’écrit « -ux », non ? On a :

Eau/eaux

Tuyau/tuyaux

Bateau/bateaux

Chou/choux

Vœu/vœux

Feu/feux

Ça dit, quand il y a des cas exceptionnels pour ces modèles, le pluriel prend toujours un « -s » . On est certainement d’accord que l’on n’ajoute jamais « -es », non ?

Avec tout ça dans l’esprit, voici sa question :

« Du » est le singulier formé par de + le. Alors, pourquoi est-ce que le pluriel est « des », et non « dux » ou « dus » ?

« Mais La Fille », lui dites-vous, « c’est pourtant simple ! Dans tous les exemples, il y an encore une autre voyelle devant ‘ -u ‘ ! Il s’agit toujours de ‘-au, -eu, -eau, ou -ou’ ! »

Pourtant, aucun ne change en -es ; on ne s’écrit pas « chou/choes » ou « tuyau/tuyaes ». Il n’est donc pas du tout évident pourquoi de + le = du, mais de + les = des.

Le Trésor de la Langue française n’illumine vraiment pas la question. « Des » est la seule forme attestée depuis le XIIe siècle :

Étymol. et Hist. Ca 1150 (Thèbes, éd. G. Raynaud de Lage, 2202 : Si li tendoit des blanches flors). Art. partitif des, formé de de* + les.

Des

« De » en revanche, était anciennement prononcé plus comme « di », si on remonte au IXe siècle :

Étymol. et Hist. A. Temps, origine 842 d’[ist di] « à partir de » [ce jour] (Serments de Strasbourg, 2 ds Henry Chrestomathie

De

Quant à « du », le Trésor nous dit seulement de consulter l’entrée pour « de », alors ça n’aide à rien.

Mais « parce que » comme explication ne satisfait pas. La Fille ne comprend vraiment pas le processus par lequel les voyelles peuvent changer au fil des siècles, mais « du » a environ le même âge que « des », et les prononciations étaient assez similaires à celles du présent à l’époque. On n’a donc pas progressé depuis notre point de départ, mais je suis bien d’accord avec elle — je me serais bien attendu à ce que le pluriel sonne plus comme une version plurielle du mot singulier. Et ce n’est pas le cas.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec la réponse définitive à une question qui agace tout enfant anglophone — car cette réponse se trouve uniquement en français !

12 réflexions au sujet de « La question de La Fille »

  1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Personnellement, je ne comprends pas la question posée.
    Il s’agit des déterminants des noms ( ils introduisent les noms et se répartissent en articles, démonstratifs, adjectifs…) et il faut ajouter le genre du nom pour traiter de la question…. Puisque le déterminant pluriel ( l’article défini contracté en question ici) correspondant au singulier « du » est « des »… Quel est l’intérêt de chercher une graphie passant par l’exception plutôt que par le cas général ?
    (Un cas similaire me semble être l’alternance bel/beaux : « un bel homme » / »de beaux hommes ». Le pluriel « bels » n’existe pas). Il faudrait passer par des graphies historiquement attestées autrefois en moyen français (avant 1539) pour comprendre ce choix linguistique…
    D’autre part s’il existe des mots féminins se terminant en -u ( la bru, la tribu, la glu..), je n’en est aucun en tête qui soit masculin et se termine en -ue… donc pas de possibilité d’un déterminant masculin pluriel en -us…
    Et le *-u <e+e n'apparaît qu'au masculin. Donc pourquoi chercher une explication logique autre que… l'usage définitif actuel ?
    Là s'arrêtent mes connaissances et ma réflexion. Je passe le témoin à plus savant ( donc à Bernard !)!

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    1. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

      La question tourne sur le fait que la prononciation semble incohérente, et que la combinaison de sons aurait dû être identique, suivi par l’ajoute d’un pluriel. En espagnol, qui vient des mêmes racines, la seule forme qui regroupe les mots est le masculin singulier : de + el-> del. Pour le féminin, c’est de la, et en pluriel, ce sont de los et de las. Toutes ces combinaisons gardent les sons ; le français a subi un changement de son dans un cas, mais pas dans l’autre, et ne garde pas deux genres distincts au pluriel. Vu à quel point le français semble être régulier ailleurs, c’est inattendu !

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      1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

        Ah j’ai beaucoup mieux compris… Tu parles de « deux prononciations »… « formes grammaticales », plutôt , non ? Oui, une seule forme de pluriel pour les deux genres, masculin et féminin. En moyen français, j’ai souvenir d’avoir lu la forme « del » au masculin singulier mais notre langue ne l’a pas conservée en « français moderne ». Personnellement je crois que la régularité n’est pas la caractéristique première du français puisqu’il est rempli d’exceptions.

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  2. Avatar de Agatheb2kAgatheb2k

    Quand je lis ton billet du jour, il me revient en mémoire une liste d’exceptions, apprise par cœur quand j’étais enfant, et c’est là que je prends conscience de ta difficulté !

    Tu nous parles de mots se terminant par un « u », et la règle apprise concerne les mots se terminant par le son « ou », ce qui te permettra d’éliminer les feux et autres vœux de la problématique de ces pluriels ! 😉

    => https://fr.wikipedia.org/wiki/Pluriel_des_noms_communs_fran%C3%A7ais_en_%C2%AB_ou_%C2%BB

    Bon courage à toi ! 😉

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  3. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Ça y est, j’ai deux noms communs masculins en -u : le tissu et le fichu! Le cas DES tissus, des fichus ! Mais ta question Justin porte sur l’article défini contracté « du » et pas sur les noms… Donc, je ne vois toujours aucun article raison d’inventer « dus » pour introduire ces noms. !

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