Dimanche avec Sébastien le crabe

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 31 pages.

Le narrateur se plaint que d’autres personnes ont acheté des billets pour côtoyer les riches, pas comme lui, bien sûr :

Un certain nombre de fauteuils d’orchestre avaient été mis en vente au bureau et achetés par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler des gens qu’ils n’auraient pas d’autre occasion de voir de près.

Il y a un mot dans la traduction qui m’échappe complètement. C’est pareil dans le français original. Je ne vais même pas le chercher :

des tritons barbus pendus aux anfractuosités de l’abîme

Je soupçonne que le traducteur ne le connaissait pas non plus. Quel m’as-tu-vu, notre Marcel.

Il me faudrait citer deux pages entière pour le prouver, mais tout ce parler du public comme si c’est une grotte sous-marine me semble un brouillon pour la maquette préparatoire de La Petite Sirène. Je m’attends à ce que La Berma chante « Sous l’océan ».

Heureusement pour nous, le spectacle commence enfin, et il suite de nombreuses réflexions où le narrateur semble être déçu par le fait que les comédiens sont des êtres humains, et non des abstractions. Heureusement pour lui, une personne fait exception. :

Leurs intonations commandaient à cette voix : « Sois douce, chante comme un rossignol, caresse » ; ou au contraire : « Fais-toi furieuse », et alors se précipitaient sur elle pour tâcher de l’emporter dans leur frénésie. Mais elle, rebelle, extérieure à leur diction, restait irréductiblement leur voix naturelle, avec ses défauts ou ses charmes matériels…

le talent de la Berma qui m’avait fui quand je cherchais si avidement à en saisir l’essence, maintenant, après ces années d’oubli, dans cette heure d’indifférence, s’imposait avec la force de l’évidence à mon admiration.

Puis il se pose la question :

Ce génie dont l’interprétation de la Berma n’était seulement que la révélation, était-ce bien seulement le génie de Racine ?

(C’est ici où j’avoue que pendant longtemps, j’ai confondu Racine le dramaturge avec la seule autre Racine de ma connaissance, l’ancien joueur de hockey sur glace.)

Mais il reconnaît finalement que le talent vaut quelque chose :

Je compris alors que l’œuvre de l’écrivain n’était pour la tragédienne qu’une matière, à peu près indifférente en soi-même, pour la création de son chef-d’œuvre d’interprétation, comme le grand peintre que j’avais connu à Balbec, Elstir…

Naturellement, ça se relie à ses autres erreurs de jugement :

c’est quand j’admirais trop pour ne pas être déçu par l’objet de mon admiration, que cet objet fût Gilberte ou la Berma, que je demandais d’avance à l’impression du lendemain le plaisir que m’avait refusé l’impression de la veille. 

Tout ça dit, j’ai eu tort la dernière fois. Je croyais que l’opéra ne serait que l’excuse pour une rencontre entre le narrateur et la duchesse de Guermantes. Mais à la fin de 31 pages, on apprend que :

la duchesse m’avait bien vu une fois avec son mari, mais ne devait certainement pas s’en souvenir…

la duchesse, de déesse devenue femme et me semblant tout d’un coup mille fois plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu’elle tenait appuyée sur le rebord de la loge, l’agita en signe d’amitié…

celle-ci, qui m’avait reconnu, fit pleuvoir sur moi l’averse étincelante et céleste de son sourire.

Tout ça pour ça, comme on dit. Incroyable.

2 réflexions au sujet de « Dimanche avec Sébastien le crabe »

Répondre à Isabelle Daude Annuler la réponse.