L’enquête la plus française

Si je fais les choses correctement, la prochaine entrée dans le Projet 30 Ans de Taratata doit être consacrée à Françoise Hardy, car nos 6 derniers artistes se sont réunis sur le plateau pour « Le Temps de L’Amour ». Cependant, je faisais des recherches pour la prochaine collection, et c’est comment j’ai découvert l’enquête judiciaire la plus française de tous les temps. Il n’y a pas besoin de connaître les autres, tellement ce propos est évident.

Dessin libre interprétation de « Omar m’a tuer » par Olivier Hammam, CC BY-SA 3.0

C’était une recherche sur le chanteur Cali qui m’a mené à sa chanson « Amour m’a tuer » [sic], écrit exactement comme ici avec l’infinitif à la place du participe. De sa part, Cali avait tiré son inspiration d’un détail d’un meurtre horrifiant dans les Alpes-Maritimes, connu sous le nom « l’Affaire Omar Raddad ». Il s’agit d’un indice du genre qu’à vrai dire, je croyais existait uniquement dans les romans policiers.

La victime, Ghislaine Marchal, était la veuve riche d’un industriel, et propriétaire d’une villa dans la ville de Mougins. Ce que l’on sait de son dernier jour, c’est qu’elle a été censé déjeuner avec deux amis le 23 juin 1991, à 13h. Quand elle n’a pas apparu chez eux, ils ont fait des appels à 13h30. Sans réponse, ils attendent jusqu’à 18h pour se rendre à sa maison. Le lendemain, ils reviennent avec une autre amie, mais ne trouvent pas Ghislaine. C’est seulement la nuit du 24, où les gendarmes la trouvent, morte dans sa cave. Près du cadavre, on a écrit — avec du sang — « Omar m’a tuer », ce qui semblait faire référence au jardinier, M. Omar Raddad.

Il faut ajouter que l’on a fait des efforts pour cacher le corps. La porte de la cave a été verrouillée, avec un lit pliant et un tuyau en métal utilisés pour barrer la porte de l’intérieur. L’autopsie montre qu’elle a été tuée par « cinq coups violents à la tête, portés avec un chevron, ‘assénés pour tuer et non pour assommer’ » ainsi qu’une « une plaie en V à la gorge » et « dix plaies au thorax et à l’abdomen ». Malgré ces chiffres étonnants, il semblait qu’elle pouvait écrire, de son propre sang, « Omar m’a tuer » et ailleurs, « Omar m’a t ». Ces deux phrases ont été écrites sur une porte et le mur d’un couloir dans la cave — des tests génétiques montrent définitivement qu’il s’agit du sang de la victime.

Mais on est en France. Est-ce que la question est « Une femme si gravement blessée, pouvait-elle vraiment écrire ces choses elle-même avant de mourir ? » ou bien « Est-ce que le vrai meurtrier a fait ça pour porter des soupçons vers la mauvaise personne ? »

Non. Comme expliqué source fréquente du blog Sandrine Campese du Projet Voltaire, d’abord les enquêteurs croyaient que c’était impossible qu’une si bien éduquée femme puisse faire de telles erreurs :

La faute d’accord a été au cœur des interrogations des enquêteurs. D’abord, ils ont pensé qu’une femme aussi respectable que Mme Marchal n’avait pas pu commettre une telle erreur ! Puis, ils se sont rendu compte, en épluchant ses correspondances, qu’elle n’était pas à sa première entorse à la langue de Molière et qu’elle était même complètement fâchée avec les participes passés.

« Omar m’a tuer » : histoire d’une faute tristement célèbre

Il me semble qu’il y a de bonnes questions ainsi que des questions stupides à poser à cet égard. Parmi les bonnes, il y a notamment : est-ce que Mme Marchal a pu se déplacer assez loin pour écrire ces inscriptions là où elles ont été trouvées ? Il semble que les experts n’étaient pas bien informés avant d’en tirer leurs conclusions ; selon Wikipédia :

L’expert écrit que le scripteur « n’a pu se déplacer pour tracer la fin de son second message, puisque c’est là que l’on a retrouvé son cadavre ». On notera qu’il semble ignorer que le corps n’a pas été retrouvé devant cette porte.

Je n’exprime pas le moindre avis sur la coulabilité de M. Raddad — c’est un sujet bien compliqué. Mais je suis absolument étonné que l’accord soit une question sérieuse — si c’était à madame, il ne lui restait que quelques minutes pour l’écrire. Pense-t-on qu’elle se soucierait de trouver assez de sang pour faire de bons accents ? Ça, je trouve trop bête ! Remettre en cause si c’était son écriture tout court, ça me semble très logique. Mais oh là là, comme c’est français de se soucier de l’orthographe même au moment de la mort !

3 réflexions au sujet de « L’enquête la plus française »

  1. Avatar de Bernard BelBernard Bel

    La « coulabilité » est un joli mot, mais on dirait plutôt « culpabilité » car le prévenu n’était pas « fondu ». 😉

    Je n’arrive pas à croire que cette dame ait eu la force d’écrire cette phrase une fois et demie, ni qu’elle ait fait une faute qui était (et reste) caractéristique d’une génération peu éduquée en orthographe et grammaire, et très occasionnelle chez les personnes âgées. Pour une mourante, cela demandait moins d’effort d’écrire un accent que d’ajouter un ‘r’ à la fin du verbe.

    Mais c’est surtout l’absence d’ADN d’Omar Raddad qui conforte ma certitude de son innocence. L’article Wikipedia est très intéressant, sans oublier la page de discussion. On finira peut-être par trouver la vérité grâce aux empreintes génétiques.

    Il est vrai que cette histoire, vue de loin, ressemble plus à un roman policier (dont il manquerait le dernier chapitre) qu’à une affaire judiciaire !

    J’aime

    Répondre
  2. Avatar de vanadze17vanadze17

    Cette affaire avait fait, effectivement, grand bruit à l’époque.
    Je crois qu’il y a eu également un second procès quelque temps après. Omar Raddad avait dû faire appel. Je n’ai pas relu Wikipedia.
    Moi non plus, je ne crois pas en sa culpabilité…

    Aimé par 1 personne

    Répondre
    1. Avatar de Bernard BelBernard Bel

      Plusieurs demandes de mise en liberté ont été rejetées, ainsi qu’un renvoi en cassation… Des indices tendant à innocenter Omar Raddad s’accumulent, mais les juges disent qu’ils ne suffisent pas à justifier une révision.

      Une grâce partielle présidentielle a été accordée en 1996 par le président Chirac, qui a abouti à la libération de Raddad. Mais il lutte toujours pour faire reconnaître son innocence.

      Aimé par 1 personne

      Répondre

Répondre à Bernard Bel Annuler la réponse.