C’est un autre de ces moments où plusieurs choses habituelles arrivent en même temps. Le 29 est mon « anniversaire français », alors pour ne pas avoir un conflit avec Dimanche avec Marcel, je lis Proust un jour à l’avance cette semaine. L’année prochaine, je devrais être dans le 5e tome, et j’aurai un conflit avec la balado. Je brûlerai ce pont-là quand j’y arriverai (la citation habituelle en anglais est « on croisera ce pont-là quand on y arrivera » ; c’est mon détournement).
On reprend donc Le Côté de Guermantes. Cette fois, j’ai avancé de 35 pages.
Je m’ennuie de parler du comportement inapproprié du narrateur envers les femmes, mais encore une fois il réussit à me choquer :
Je reprenais mon chemin, et souvent dans la ruelle noire qui passe devant la cathédrale, comme jadis dans le chemin de Méséglise, la force de mon désir m’arrêtait ; il me semblait qu’une femme allait surgir pour le satisfaire ; si dans l’obscurité je sentais tout d’un coup passer une robe, la violence même du plaisir que j’éprouvais m’empêchait de croire que ce frôlement fût fortuit et j’essayais d’enfermer dans mes bras une passante effrayée.
Le monde a certainement changé à cet égard ; comme j’ai raconté il y a 3 ans, je n’oserais même pas dire bonjour dans une telle rencontre en plein jour. Mais ce n’est pas la première fois où il nous a dit qu’il prendrait des libertés rien qu’en croisant le chemin d’une dame, et je dois vraiment me demander si c’était l’époque où s’il avait un sens du bon comportement très mal formé. ([Croyez au pouvoir de « et ». — M. Descarottes])
Cette pensée nous a été donnée sur la route vers un dîner avec Saint-Loup. Il y arrive pour voir que :
des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le « feu éternel »
Et vous vous demandez pourquoi je n’achète que des queues.
Il évoque finalement Mme de Guermantes à Saint-Loup. On apprend un point de grammaire proustien de ça :
— Vous la connaissez, cette brave Oriane ?
Cette « brave Oriane », comme il eût dit cette « bonne Oriane », ne signifiait pas que Saint-Loup considérât Mme de Guermantes comme particulièrement bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de simples renforcements de « cette », désignant une personne qu’on connaît…
Le narrateur dit ce que j’avais envie d’entendre :
— C’est que je vais vous dire, on m’a assuré qu’elle me croit tout à fait idiot.
— Cela, je ne le crois pas : Oriane n’est pas un aigle, mais elle n’est tout de même pas stupide.
Ô, Saint-Loup, vous ne connaissez pas votre tante comme nous la connaissons ! Tout de même, le narrateur fait une demande :
Mais pour Mme de Guermantes, si vous pouviez lui faire savoir, même avec un peu d’exagération, ce que vous pensez de moi, vous me feriez un grand plaisir.
En quelque sorte, ça nous amène à la conversation. Non, pas celle-là. Non, celle-là non plus.
— Mais voilà qu’il faut rejoindre les autres et je ne vous ai demandé que l’une des deux choses, la moins importante, l’autre l’est plus pour moi, mais je crains que vous ne me la refusiez ; cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ?
— Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue !
Ça fait, il demande la photo, mais Saint-Loup lui répond :
— Non, il faudrait que je lui demande la permission d’abord, me répondit-il.
Vous souvenez-vous que Saint-Loup était censé épouser une certaine Mlle d’Ambresac ? Le narrateur lui pose cette question, d’après ce qu’il avait entendu de la bande d’Albertine :
Je ne pus me tenir de demander à Robert, comme il me parlait de Balbec, s’il était vraiment décidé qu’il épousât Mlle d’Ambresac. Il me déclara que non seulement ce n’était pas décidé, mais qu’il n’en avait jamais été question, qu’il ne l’avait jamais vue, qu’il ne savait pas qui c’était.
Je ne sais pas s’il ment.
La conversation saut à l’affaire Dreyfus (Saint-Loup est pour ; le narrateur… plus sceptique que contre), puis à une comparaison de Balzac et Stendhal. Saint-Loup dit au narrateur :
Ah ! bien, je vois que tu es de mon avis, Bloch déteste Stendhal, je trouve cela idiot de sa part.
#JeSuisBloch.
On finit sur un long discours par Saint-Loup sur ses études militaires. Je vous rappelle que puisque l’on est dans l’affaire Dreyfus, on est avant la Première Guerre mondiale. Ce tome est apparu en 1920, alors Proust peut mettre dans sa bouche certaines choses qui pourraient être plus évidentes rétrospectivement :
Je ne sais s’il y aura encore des guerres ni entre quels peuples ; mais s’il y en a, sois sûr qu’il y aura (et sciemment de la part du chef) un Cannes, un Austerlitz, un Rosbach, un Waterloo, sans parler des autres, quelques-uns ne se gênent pas pour le dire. Le maréchal von Schieffer [sic] et le général de Falkenhausen ont d’avance préparé contre la France une bataille de Cannes, genre Annibal, avec fixation de l’adversaire sur tout le front et avance par les deux ailes, surtout par la droite en Belgique…
Il parlait du plan Schlieffen, mais se trompait de nom. Que la France ait eu Saint-Loup au pouvoir en 1914 !

❤
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« Le monde a certainement changé à cet égard. »
Certes, mais le narrateur trouverait aujourd’hui sa place dans un réseau masculiniste de Tik Tok !
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