Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Langue du Glaude

Ça fait belle lurette depuis la dernière fois où on a parlé d’une carte de Français de nos régions. Mais j’ai récemment vu l’une de leurs cartes qui m’a enfin expliqué quelque chose que je ne comprenais pas.

« La Soupe Aux Choux » se déroule quelque part dans le Bourbonnais, selon Wikipédia ; dit autrement, dans l’Allier. Je pause pour citer un livre peu connu :

Le département de l’Allier a été créé à l’époque de la Révolution, mais il a fallu presque 230 ans de plus pour que les habitants choisissent un gentilé, bourbonnais. Il ne faut pas mettre la pression aux Bourbonnais ! Que puis-je dire ? Certaines choses prennent du temps.

De toute façon, tous ceux qui ont vu savent que dans le film, tous les personnages principaux ne sont pas adressés juste <nom>, mais par « la/le <nom> » — le Glaude, le Bombé, la Francine. Quand j’ai vu le film, je n’avais jamais entendu cette forme d’adresse dans n’importe quelle langue, le français compris. (Moi, l’expert, avec mes 10 mois à ce point-là.)

J’ai un peu réfléchi sur quoi penser de cet usage, mais c’était difficile, car comme sait tout le monde, je suis obsédé par le docteur et « C’est une expansion économique ! ». J’ai enfin décidé que c’était juste une bizarrerie pour le film, une question de style. Pourquoi ? J’ai suivi les preuves : j’avais déjà vu une vingtaine de films sans rencontrer cette forme ; « Glaude » et « Bombé » ne sont pas de vrais prénoms, mais des surnoms ; j’avais déjà parlé avec une centaine de personnes différentes en ligne sans que personne ne me parle comme ça ni me dise de lui parler comme ça.

Tout à fait logique, tout à fait raisonnable — et tout à fait faux. C’est ici où entre la carte que j’ai mentionnée. Il s’avère que l’on dit « le <prénom > » partout dans l’est du pays. Comme on peut lire dans la description fournie par Français de nos régions, on trouve cet usage en allemand, mais aussi dans de nombreuses autres langues dérivées du latin. Il mentionne l’espagnol, mais en sept ans de cours d’espagnol, je n’ai jamais entendu ça, et je n’ai aucun souvenir de le lire dans n’importe quel roman (avec deux ans de littérature en espagnol, croyez-moi, j’ai lu des romans de partout).

Mais le truc bizarre ? On peut parfois trouver cet usage en anglais ! On entend certainement « He’s the Justin Busch, the one who writes Un Coup de Foudre » — « il est le Justin Busch, celui qui écrit Un Coup de Foudre » — quand on veut distinguer quelqu’un de célèbre qui porte un certain nom. C’est bien nécessaire dans ce cas quand on considère qu’il y a un avocat, un musicien, un ingénieur et même un chirurgien plasticien qui travaille à quelques km de chez moi, tous des imposteurs qui ont emprunté mon nom à moi sans autorisation ! Ça dit, à vrai dire, on ne l’entend pas de même façon que dans les exemples de la carte, « Je l’ai vu, il avait la main sur son épaule, le Paul » et « Quoi ? Le mari de la Marie ? » C’est ça l’usage de La Soupe Aux Choux, mais je ne l’ai toujours trouvé nulle part ailleurs.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine en criant « au secours ! ».

6 réflexions au sujet de « Langue du Glaude »

  1. Avatar de Bernard BelBernard Bel

    La carte affichée sur Instagram me paraît trop restrictive, comme on peut d’ailleurs le lire dans les commentaires. En Provence, on [les personnes âgées] utilise encore aujourd’hui l’article pour désigner une personne dont tout le monde reconnaîtra le nom, car elle est proche. Mais l’ajout de l’article a souvent une connotation négative… surtout pour les (jeunes) femmes, car il suggère une indépendance qui est dépréciée dans ce monde machiste.

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  2. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Te voici acrobate culturel en passant de Marcel au Glaude ! Selon ce que j’en sais et comme l’exprime le B. B. Notre Aminaute ( à ne pas confondre avec la B.B. du cinéma français) , l’article défini le/la reprend les emplois des pronoms-adjectifs latins : « ille, illa, illud », qui désignait ce qui est éloigné du locuteur ( origine étymologique de le/la/les en français) pouvait prendre un sens laudatif, laissant le sens péjoratif à iste, ista, istud désignant ce qui est plus proche de soi ( https://odysseum.eduscol.education.fr/les-demonstratifs)… Mais « le/la » servent dans les deux cas, en français !
    « C’est la Sylvie ( mépris) qui chante dans sa cuisine ? Ah! ce n’ est pas la Céline ( admiration)… Quelques cours de chant lui rendraient bien service sinon elle peut oublier l’inscription à The Voice! »
    ( Ne te demande pas qui est Sylvie, c’est juste pour composer un exemple! « Toute ressemblance avec…etc ». )

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  3. Avatar de AnagrysAnagrys

    Je vais m’éloigner des discussions savantes, que je laisse bien volontiers à ceux qui en savent plus que moi. Me concernant, c’est une apostrophe que je lie invariablement à une amie proche de mes parents, avec qui mon père va d’ailleurs encore faire des courses hebdomadaires. Cette amie, donc, je l’ai toujours entendu parler des gens de cette manière, que ce soit en bien ou en mal, je la vois tout à fait demander à mon père : « et comment qu’y va, le XXX » pour demander des nouvelles de quelqu’un. Aucune trace de jugement là-dedans.
    Si ça peut aider à la réalisation de la carte, il me semble qu’elle est originaire de la haute vallée de la Bruche, en Alsace, qui a sa propre manière de parler (en lien avec l’ancienne principauté de Salm). Je n’ai pas souvenir d’autre personne parlant de cette manière. Et je ne saurais dire comment elle s’exprime en alsacien, elle le maîtrise mais ce n’est pas mon cas.

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    1. Avatar de AnagrysAnagrys

      Complément : il semble que le patois parlé dans cette zone soit désigné sous le nom de welsch. C’est un patois roman, pas alémanique (contrairement à l’alsacien, qui a influencé la formation de l’allemand moderne), dont différentes variantes sont parlées dans les vallées des Vosges du côté alsacien (ma grand-mère maternelle en parlait une autre version, étant originaire d’une autre vallée).

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  4. Avatar de Jean- le solognotJean- le solognot

    Le ,la, est commun en Haute Marne comme en pays de Chambord .Le mot- il -est souvent employé ex: bonjour il va bien. Cela me défrise de traiter l’individu de la sorte Bonjour comment vas tu est plus normal que la phrase pré citée .

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