Dimanche avec les standardistes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

Ayant établi que le capitaine-prince de Borodino doit ses titres à son patrimoine napoléonien, Proust nous explique qu’il en tire aussi ses habitudes :

Mais comme l’esprit d’un artiste continue à modeler bien des années après qu’il est éteint la statue qu’il sculpta…

C’est avec, dans la voix, la vivacité du premier Empereur qu’il adressait un reproche à un brigadier…

Quand il choisissait l’étoffe d’un pantalon pour son escadron, il fixait sur le brigadier tailleur un regard capable de déjouer Talleyrand et tromper Alexandre

On va parler une autre fois de comment Proust a anticipé un méchant de GI Joe avec ça. Vous pensez que je plaisante, mais on sait que plus je dis quelque chose de ridicule, plus il est probable que je sois sérieux.

Qui parle plus à la grand-mère qui a payé les vacances du narrateur à Balbec, lui ou Saint-Loup ? Poser la question est y répondre :

Un matin, Saint-Loup m’avoua qu’il avait écrit à ma grand’mère pour lui donner de mes nouvelles…

Bref, le même jour, elle devait me faire appeler à l’appareil et il me conseilla d’être vers quatre heures moins un quart à la poste. 

Ah oui, on a vu exactement ça avec le téléphone dans Le Tatoué. On a tous regardé Le Tatoué, non ? Mais Proust nous dit quelque chose d’intéressant à cet égard — on sait que l’on est juste avant la Première Guerre mondiale dans ce récit, et ce tome a été publié 2 ans après. Pourtant :

Le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui. 

Notre idée de la vitesse des changements doit être très différente de la sienne, mais dans un sens, son époque en a vu de plus grands. Et il parle des standardistes d’une façon qui nous paraît grandiose, même marrante — mais c’était magique à l’époque :

les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour… les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté… les Danaïdes de l’invisible… les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute »

Ne prends pas ça pour l’ironie ; j’ai un autre billet en cours sur Artemis-2 et la musique populaire, car nos ancêtres des années 60 ont compris l’espace d’exactement cette manière.

Je vous épargne les détails, mais il se passe que Mamie veut juste lui dire qu’il peut rester à Doncières avec Saint-Loup aussi longtemps que souhaité. Pourquoi est-ce que tout le monde a tant envie de tout payer pour ce type ? Mais pour des raisons mystérieuses, il décide de rentrer tout de suite à Paris.

Vous souvenez-vous que la maison familiale est désormais un appartement chez les Guermantes ? Le narrateur espérait voir les tableaux d’Elstir, ça vous parle ? Saint-Loup montre son bon sens :

À ma demande d’aller voir les Elstirs de Mme de Guermantes, Saint-Loup m’avait dit : « Je réponds pour elle. » Et malheureusement, en effet, pour elle ce n’était que lui qui avait répondu…

sa tante, à qui je ne doutai pas qu’il eût écrit pour la supplier de le faire, ne me demanda pas une fois de venir chez elle voir les tableaux d’Elstir.

Il pense autrement, mais je suis certain que Saint-Loup a agi pour protéger la duchesse de son ami. Mais, après un moment à Paris, il pense à reprendre les balades où il traquait Mme de Guermantes, et avec sa mauvaise foi typique se dit que :

je pensais tout le temps à ces sorties, ce qui me faisait trouver à chaque instant une raison nouvelle de les faire, laquelle n’avait aucun rapport avec Mme de Guermantes et me persuadait aisément que, n’eût-elle pas existé, je n’en eusse pas moins manqué de me promener à cette même heure.

Évidemment, c’est parti :

Elle avait maintenant des robes plus légères, ou du moins plus claires, et descendait la rue…

« Elle » est exactement la duchesse. Et on va finir cette fois avec une bêtise de la part de Saint-Loup à son égard. Il arrive à Paris (sans explication) et dit au narrateur :

« Elle n’est pas gentille du tout, Oriane, me dit-il, en se trahissant naïvement, ce n’est plus mon Oriane d’autrefois, on me l’a changée. Je t’assure qu’elle ne vaut pas la peine que tu t’occupes d’elle. Tu lui fais beaucoup trop d’honneur. Tu ne veux pas que je te présente à ma cousine Poictiers ?… Voilà une jeune femme intelligente et qui te plairait. Elle a épousé mon cousin, le duc de Poictiers, qui est un bon garçon, mais un peu simple pour elle. Je lui ai parlé de toi. Elle m’a demandé de t’amener. Elle est autrement jolie qu’Oriane et plus jeune. »

Je sais comment je lis tout ça. « Tu veux avoir une affaire avec une noble ? Ben, j’en ai plein dans ma famille mais laisse-moi choisir laquelle ! » Saint-Looooooooooooup ! Toi con !

3 réflexions au sujet de « Dimanche avec les standardistes »

  1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    À cette époque-là, la standardiste était obligée d’entendre ( et pas forcément d’écouter) puisqu’elle devait, étant là pour ça, libérer la ligne à la fin de la conversation ! Celles qui se signalaient ne le faisaient peut-être que par honnêteté et non pour juger ni cancaner… !

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