Ô non, canon !

La dernière fois où on a parlé de canons ici, il s’agissait de Langue de Molière. Mais ce week-end, j’ai lu un article sur tout autre chose qui partage ce nom, et à vrai dire, il s’agit du deuxième sentiment d’insécurité le plus important du blog. (Si vous ne savez pas quel est le premier, bienvenue au blog pour la première fois, enchanté, et ainsi de suite.)

Quatre canons rangés sur une plage tropical, prêts à tirer sur la mer
De vrais canons français au Barachois, La Réunion, Photo par BBCLCD, CC BY-SA 4.0

Même avant le début du blog, j’étais au courant des polémiques autour de questions telles que « Le couscous, est-il vraiment le plat préféré des Français ? » et « Y a-t-il trop de kebabs en France ? » Sauf pour de petits soucis tels que l’âge de retraite, la difficulté du bac, et le droit du sol à Mayotte, j’ai du mal à penser à un sujet qui suscite plus de colère rien qu’en l’évoquant. Ce n’est presque jamais le cas que l’on parle vraiment de la validité d’un sondage ; c’est vraiment une question d’identité, d’attitudes envers l’immigration, de préférences politiques. Je connaissais déjà les expressions « Français de souche » et « Français de papier » avant de me lancer, et s’il semblait qu’un blog qui parle sans gêne de terroirs et de traditions serait le chouchou d’un certain genre de personne, je suis tellement au courant qu’il y a une différence entre la fierté et le chauvinisme, et qu’un tel que moi n’est pas le bienvenu parmi tous ceux qui parlent le plus fort sur ce sujet. Au fil des années, j’ai publié une belle collection de commentaires reçus ailleurs sur Internet qui m’invitent à rester aux États-Unis ; je suis moins perplexe sur ça qu’il ne le semble.

Tout ça est une longue introduction au sujet du jour, l’article le plus écœurant que j’ai lu depuis le report du Central Tour en 2021 (dites-donc, j’ai toujours mes priorités). Il vient de France 3 Normandie et s’intitule « Le « Banquet normand » rassemble plus de 4 000 personnes malgré la polémique liée à Pierre-Edouard Stérin ». Je n’avais jamais entendu parler de ce monsieur, et franchement, on peut facilement le mettre de côté. C’est ledit « banquet » qui est le problème.

J’avais du mal au début à comprendre pourquoi l’on se plaindrait d’un dîner. J’ai vite trouvé un clip sur Instagram d’un événement précédent, où plusieurs milliers de personnes ont chanté ensemble « Le chasseur » de Michel Delpech. C’est exactement le genre de chanson que je peux facilement imaginer mettre sur ma propre chaîne YouTube. Et le site web de ces dîners, Le Canon français, promet tout au début « Valoriser le terroir et le patrimoine français ». Ça semble exactement la matière du Tour, du Projet 30 Ans de Taratata, de tout ce que je suis.

Mais j’en ai lu plus. Là, j’ai découvert que :

En novembre dernier en Bretagne, plusieurs habitants avaient réclamé l’annulation de plusieurs banquets au Château des Pères à Piré-sur-Seiche, évoquant des « saluts nazis »qui auraient été arborés par « certains participants à ces réunions ». Les événements avaient finalement été annulés et organisés dans un autre lieu comme l’ont relayé nos confrères de France 3 Bretagne.

Des « saluts nazis » ? Il n’y a rien de ça ici. Pas surprenant que les organisateurs le nient :

Une autre plainte a été déposée contre Emanuel Descours du journal Libération « pour falsification d’image et diffamation faisant croire à des saluts nazis ».

Je suis mal placé pour juger cet argument. L’année dernière, il y avait une polémique autour de M. Musk aux États-Unis : a-t-il fait un tel salut lors d’un « meeting » ? Et si oui, comment ne pas dire que le sénateur démocrate Cory Booker n’avait pas fait pareil ? (Liens en anglais.) Pour ce qu’il vaut, je trouve les deux d’être des accusations commodes de mauvaise foi. Je l’évoque seulement pour dire que cette question est parfois une d’utilité ; il y a d’autres problèmes plus urgents.

Qu’il y ait des saluts Nazis ou pas, il y a des citoyens qui croient que le projet est pourri :

« Je ne permettrais pas de dire que ces 4000 personnes sont des fascistes, ce n’est pas vrai. Mais il y a derrière cet événement une organisation qui avance à bas bruit. Nous sommes là pour dire qu’il faut lutter contre ces idées », témoigne Séverine Lelong, participante au pique-nique citoyen organisé sur le parc de la Prairie.

France 3 raconte qu’il y avait une pétition avec plus de 2 500 signatures pour l’annuler.

Qu’est-ce que j’en tire ? Sans des recherches profondes, il me semble que j’ai bel et bien mis les pieds au cœur d’un conflit beaucoup plus grand que ce petit blog. Je peux facilement voir comment un éditeur penserait : « Je publie un livre sur les terroirs et tout le monde me prendra pour un facho. » Je crois que c’est impossible de lire mon manuscrit et le croire sincèrement, mais les gens font leurs devoirs avant leurs avis depuis quand ? Ouais.

J’ai franchement du mal à comprendre quel est le rapport entre ces banquets et un canon, mais laissez tomber. Le projet de ce blog est, depuis le début, de valoriser la France exactement parce que je me sens reconnaissant, en tant qu’étranger, que tant de monde m’a accueilli ; je dis souvent même « adopté ». Si je mets l’accent sur m’intégrer, c’est parce que je crois que la première tâche d’un invité est de se montrer digne de son accueil, exactement ce que j’exige chez moi. Sans prononcer sur la question de si ces événements ont un côté obscur, il suffit de dire qu’il n’y a pas de parti pris ici et que je ne suis certainement pas le partisan d’un programme qui a pour but que je reste condamné à la Californie !

10 réflexions au sujet de « Ô non, canon ! »

  1. Avatar de Agatheb2kAgatheb2k

    J’ai vu passer cette proposition de lecture dans mon navigateur, et je ne sais pas pourquoi j’ai fui instinctivement ! ! !

    Mon expérience personnelle me ferait dire que la France n’a pas réellement changé depuis le temps où l’on m’avait refusée l’entrée à l’école publique parce que j’étais étrangère. En plus je faisais partie des itinérants modernes qu’étaient les gens du barrage (pour qu’ils aient de l’électricité on se posait dans les villages autour du site pour les 3 à 5 ans de la durée des travaux).

    Plus tard, devenue française par décision de justice au décès paternel (qui a reçu l’acceptation de sa demande de naturalisation trop tard), j’avais voulu aller à un bal occitan, j’ai dû justifier être bien née en Occitanie parce que je n’avais pas le bon physique (je n’étais pas brune aux yeux marrons), j’ai sorti ma pièce d’identité pour bien leur montrer leur connerie et j’ai tourné les talons, je n’avais plus envie de danser avec eux !

    J’ai aussi appris, dans ma vie professionnelle, que je parlais bien le français pour une étrangère (merci l’EN !), et on m’a rappelé, pas très longtemps avant de faire valoir mes droits à la retraite, que je n’étais pas du vignoble dans lequel je vis depuis 18 ans ! Ce jour-là j’avais eu ma petite vengeance en rétorquant que j’avais été à l’école dans un bled du nord du département, suivi du collège et du lycée juste à côté, mais que parce que ce n’était pas le vignoble du sud, c’était forcément l’étranger ! D’ailleurs, je bois toujours le picrate du nord, pas celui du sud, c’est une juste revanche ! 😉

    Mais tout le monde n’a pas, fort heureusement, sa carte d’un parti d’extrême droite, même si les effectifs ont considérablement augmenté… Je plains (et compatis) sincèrement tous ceux qui sont plus reconnaissables en tant qu’étrangers que moi, leur quotidien doit être encore plus difficile ! 😦

    Aimé par 5 personnes

    Répondre
    1. Avatar de Bernard BelBernard Bel

      Merci pour cette vidéo irrésistible de Fernand Reynaud !

      Votre témoignage illustre parfaitement les comportements xénophobes qui persistent en France. D’accord, on dira que c’est une petite minorité de personnes qui se conduisent ainsi — encore que, dans mon village… — mais il suffit d’un petit nombre, et de quelques remarques, pour pourrir la vie d’une personne désignée comme « étrangère ».

      Le rejet de ce qui est perçu comme une « déviance » (choisie ou héritée) est peut-être inscrit dans les gênes des humains, comme un mécanisme de protection. C’est pour cette raison qu’il faut sans cesse lutter contre dans les interactions avec nos semblables, et nos « pas si semblables ».

      Au sujet de l’article, je suis aussi choqué par ceux qui voient des signes nazis partout. C’est si facile d’extrapoler un geste ! Cela dit, il y a des groupes qui affichent une affinité au nazisme, mais chez eux c’est visible, avec les uniformes, les insignes, les tatouages, et surtout les discours.

      Aimé par 6 personnes

      Répondre
      1. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

        Il y a une expression que j’ai entendu il y a des années aux États-Unis, pour parler d’une tendance de la part de certains de voir le Klan partout, « Selma envy » — c’est-à-dire le regret d’avoir raté la lutte pour les droits civils des années 60 (Selma, Alabama ayant été le site d’une manif historique du Dr. King). J’ai la même impression qu’il y a « Adolf envy », le regret d’avoir raté la Seconde Guerre mondiale (ce que je trouve vraiment con). La ligne entre vigilant et paranoïaque est parfois moins claire que l’on aimerait la croire !

        Aimé par 3 personnes

    2. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

      Pour autant que je pense parfois que ce dont j’ai vraiment envie est de trouver un tout petit village comme celui de La Soupe Aux Choux, quelque part au fond du cœur je sais que ce ne serait pas vraiment une bonne idée, et non seulement car j’aurais trop besoin de docteurs et de pharmacies.

      Il y a un mot anglais, « outsider », pour lequel mon dictionnaire donne étranger, mais qui n’a rien à voir avec venir d’un autre pays. Ça veut dire vraiment « pas l’un des nôtres, pas d’ici ». La situation serait assez similaire pour moi dans certains villages aux États-Unis. C’est un peu juste la nature humaine. En allant ailleurs, il faut avoir un peu de bon sens sur la question d’où l’on est le bienvenu, et même si j’aimerais être optimiste sur ce point, faut pas être naïf non plus.

      Aimé par 5 personnes

      Répondre
      1. Avatar de Bernard BelBernard Bel

        Ici, même dans un petit village, vous seriez perçu comme un « immigré », mais pas de la même façon que les immigrés qui viennent de pays pauvres pour des raisons économiques ou sécuritaires (les réfugiés). Il n’y a pas de mot, à ma connaissance, pour désigner la perception positive d’un étranger qui a « choisi la France ».

        C’est différent de la perception d’un·e Français·e dont on connaît (ou suppose) une origine étrangère. Bref, qui « vient manger le pain des Français » comme le disait Fernand. 😉

        Dans mon village, où des gens du village voisin sont parfois montrés du doigt comme « étrangers », les habitants issus d’Angleterre, d’Espagne, des Pays-Bas, etc. (les « pays du Nord ») sont très appréciés de tout le monde. Tant qu’ils ne se présentent pas comme « français » ! Et on aime particulièrement qu’ils cuisinent des plats de leurs pays dans les fêtes villageoises.

        Donc je crois que vous seriez bien accueilli, quel que soit le point de chute. Et je ne dis pas ça par idéalisme ou pour vous faire plaisir…

        Aimé par 5 personnes

  2. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    N’est-on pas toujours l’étranger dans un groupe constitué auquel on voudrait s’intégrer, dès lors que pour certains leur place leur parait menacée du fait de notre arrivée ?
    Tant qu’on n’a pas besoin des gens de ce groupe, on peut justifier qu’on y veuille figurer mais si on souhaite s’installer vraiment… C’est une autre histoire.
    Dans ma jeunesse je me suis sentie étrangère dans le village de mes grands-parents parce que mes camarades de classe ont trouvé de quoi me reprocher afin d’éliminer une enfant élevée temporairement par ses grands-parents et non par ses parents, qui était en passe d’être considérée comme une bonne élève delogeant les gamins du coin. C’est pourquoi je n’ai plus jamais voulu vivre dans ce village une fois parvenue par l’âge au lycée de la ville voisine.Mes parents m’ont reprise, j’ai changé de lieu d’existence et n’ai plus jamais mis les pieds dans la maison de mes grands-parents ! On peut donc être ostracisé pour n’importe quelle raison absurde ! Il reste l’espoir de tomber sur des groupes humains vraiment accueillants… Mais on ne sait jamais à l’avance si ceux que nous rencontrons le demeureront ! Ni combien de temps nous pourrons y figurer. L’amitié veternelle est très rare.

    Aimé par 1 personne

    Répondre
  3. Avatar de Jean- le solognotJean- le solognot

    Canon la marque de mes boîtiers argentiques et numériques préférés, j’ai soif un petit canon de pif rouge va me rendre heureux .Et comme on dit chez nous en région centre : » blanc rouge rien ne bouge, rouge blanc tout fout le camps »

    Aimé par 1 personne

    Répondre
  4. Avatar de AnagrysAnagrys

    Je pense que pour certaines personnes, le fait de brandir un drapeau, de se déclarer fier de son pays, ça relève du fascisme quand ce pays est la France — bizarrement les mêmes n’ont rien contre les drapeaux algériens ou palestiniens, qui seraient plus une sorte de marqueur d’oppression et à ce titre ne devrait pas être disputé…
    Pour ces personnes, ces banquets présenteraient un autre défaut rédhibitoire : le menu ferait la part belle aux produits issus du cochon, ce qui en exclut de facto une certaine partie de la population.
    Par rapport aux commentaires précédents, concernant l’esprit de clocher il a eu chez moi un effet très concret : ma mère a appris à parler l’alsacien au travail, quand elle était à Strasbourg. Elle en connaissait donc la variante strasbourgeoise. Dans la petite ville où j’ai grandi, elle ne l’a jamais parlé, de peur d’être cataloguée « de la ville », il était plus simple pour elle d’expliquer qu’à cause des origines de sa maman (une vallée francophone des Vosges alsaciennes) elle ne le parlait pas.
    Résultat : je ne le parle pas non plus.
    Essayez d’écouter « la balade des gens qui sont nés quelque part » de Brassens, il y avait évoqué cet esprit que vous risquez peut-être de rencontrer en France… mais qui ne doit pas vous bloquer dans vos projets.

    Aimé par 2 personnes

    Répondre
    1. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

      « le fait de brandir un drapeau, de se déclarer fier de son pays, ça relève du fascisme quand ce pays est la France »

      C’est EXACTEMENT pareil aux États-Unie — quand on voit des drapeaux américains à une manif, tout le monde croit qu’il s’agit de droitiers. Il y a des sondages étonnants sur ce clivage que je n’aurais jamais crus il y a 25 ans.

      Aimé par 2 personnes

      Répondre
  5. Ping : Saison 5, Épisode 6 — Ne faites toujours pas la fête | Un Coup de Foudre

Laisser un commentaire