Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Qu’est-ce qu’ont fait les poules ?

Il y a deux mois, j’ai noté dans le fichier de Langue de Molière une expression utilisée par Il Est Quelle Heure :

Sitôt dit, j’ai eu envie de me moucher et j’ai tourné les talons pour aller prendre un mouchoir dans ma chambre; le menton relevé et la tête haute, la démarche d’une reine comme si je venais de rabaisser le caquet de ce type pour de vrai. [gras/italiques le mien]

Regarder la vérité en face

À noter : j’ai annoncé ce sujet la semaine dernière sans savoir qu’elle était sur le point de revenir. C’était la toute dernière note dans mon fichier ; on en reparlera à la fin. Ne vous inquiétez pas, Langue de Molière ne va nulle part. ([Comme vous. — M. Descarottes])

Alors, « rabaisser le caquet ». Je ne connaissais ni le verbe ni le nom, mais heureusement, ça m’a laissé « le », et comme a dit le président américain dans Mars Attacks ! après la destruction totale du Congrès, « Je veux que le peuple sache qu’il reste deux des trois branches du gouvernement, et ça, c’est pas mal. » C’était assez facile de deviner que « rabaisser » voulait dire « baisser à nouveau », mais qu’est-ce c’est que « caquet » ?

J’ai d’abord consulté mon dictionnaire bilingue :

Deux sens sont donnés : 1) le son d'une poule, et 2) trois versions de rabattre son caquet ou rabattre le caquet à qqn.

Alors, quelque chose à voir avec les poules, et quelque chose à voir avec bavarder. Mais dans ce deuxième sens, il n’utilise que le verbe « rabattre », et ça pour dire « remettre quelqu’un dans sa place » (de façon métaphorique, pas littérale). Est-ce que madame avait voulu dire quelque chose de différent ? Trésor de la Langue française, que dites-vous ?

A.− [En parlant de la poule qui va pondre ou vient de pondre] Le(s) caquet(s). Suite de gloussements et de petits cris :

Caquet

Ah, mais c’est un détail inconnu pour mon dictionnaire Oxford, qu’il s’agit particulièrement des bruits autour de l’acte de pondre des œufs ! Et quant au bavardage ?

B.− [Appliqué à l’homme] Fig. et fam.

1. Au sing. Bavardage parfois malveillant ou suffisant. Avoir le caquet prompt, intarissable :

− P. méton. Propension à ce genre de bavardage. Avoir beaucoup de caquet.

♦ Rabattre, rabaisser le caquet de qqn, à qqn. Obliger quelqu’un à se taire ou à lui faire baisser le ton :

2.Au sing. et fréq. au plur. Propos futiles et/ou médisants. Les caquets de l’accouchée :

Alors, il s’avère que rabattre et rabaisser sont des synonymes dans ce cas. Mais il y a plus d’usages que ce qui dit mon dictionnaire bilingue, à ne pas dire qu’il y a un contexte flatteur. Ça dit, en faisant une dernière recherche dans Wiktionnaire, j’ai découvert un synonyme inquiétant :

Synonyms: rabaisser le caquetrabattre le clapetclouer le bec

Rabattre le caquet

Clouer le bec ? C’est-à-dire littéralement marteler un clou dans un bec ? Ce serait plutôt cruel, non ? Heureusement, le Trésor n’a rien à dire comme ça ; je suis sûr qu’il ne cacherait pas une vraie histoire :

2. Réduire au silence. Quelqu’un était là, un inconnu dont je ne pouvais voir le visage et dont la présence m’avait cloué la voix dans le gosier (Lorrain, Sensations et souvenirs,1895, p. 20).

♦ Loc. fam. Clouer le bec (cf. river le clou, rabattre le caquet*) :

3. Parmi le 106e, des acclamations avaient accueilli la première salve. Enfin, on allait donc leur clouer le bec, aux canons prussiens! Zola, La Débâcle,1892, p. 311.

Clouer

Tout ça dit, ça donne l’impression que ces expressions viennent d’un désir de la part des agriculteurs, que les maudits animaux se taisent et leur foutent la paix !

D’habitude, c’est ici où je vous donnerais un indice sur la prochaine Langue de Molière. Mais je viens de vous dire que ça épuise mon fichier. Ce n’est pas la première fois, même la troisième, où c’est arrivé. Au passé, j’ai mis cette colonne en pause pendant un mois, pour me donner du temps pour trouver de nouveaux sujets. Cette fois, je propose de faire différemment. J’ai une autre liste, de vocabulaire dont j’aurai besoin, mais que Duolingo n’apprend pas, et où les dictionnaires ne sont pas les meilleurs outils ; par exemple, quoi dire au barbier (pas celui-ci). Alors, même si ça brise un peu l’une de mes règles — ne posez pas de questions que vous pouvez rechercher — je propose d’écrire pendant le reste de mai sur certaines tâches quotidiennes et poser des questions sur le vocabulaire et les dialogues typiques. Si ça vous dit quelque chose, de combler ces écarts, Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine. Sinon, à juin !

Une réflexion au sujet de « Qu’est-ce qu’ont fait les poules ? »

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