L’histoire française secrète du Chant des Marines

Si vous avez aimé les histoires de Don Luis del Aliso et les Simplot, vous allez bien profiter d’encore une autre histoire sur les influences françaises sur les États-Unis. Sans vin ou frites cette fois, malheureusement, mais je fais ce que je peux. Je dois beaucoup du récit qui suit à ce court-métrage par le Corps des Marines.

Avant de me lancer, rappelons qu’il y a deux forces armées aux États-Unis qui servent dans les océans, avec presque le même nom en français. Il y a la Navy, ce qui se traduit par Marine, et c’est eux qui opèrent les navires, les porte-avions, les destroyers, et ainsi de suite. Puis, il y a le Marine Corps, le Corps des Marines, qui sont l’infanterie embarquée. Chacune des forces armées a son propre hymne, et notre histoire du jour concerne celui du Corps des Marines.

Alors, pour commencer, voici le « The Marines’ Hymn », comme il est connu en anglais, le Chant des Marines :

C’est une marche militaire typique, oui ? Des trompettes, des tubas, une cadence assez vive. Les paroles (pas entendues ici, car rarement chantées pendant les représentations officielles) sont bien connues parmi les Américains, mieux que les chansons des autres forces armées parce qu’elles font référence à deux des batailles les plus célèbres de l’histoire du pays :

From the halls of Montezuma,
To the shores of Tripoli,
We will fight our country!s battles,
On the land and on the sea.

Des salles de Montezuma
Aux rives de Tripoli
Nous combattrons les batailles de notre pays
Sur la terre et sur les mers

Évidemment, je ne fais pas d’effort pour préserver les rimes des 2e et 4e lignes. Les salles de Montezuma parle de la bataille de Chapultepec, la victoire ultime de la Guerre américano-mexicaine. Tripoli fait référence à la Guerre contre les pirates barbaresques, la première contre un ennemi autre que le Royaume-Uni après l’indépendance.

Mais qui a écrit la musique de cette chanson ? On penserait peut-être à John Philip Sousa, le grand compositeur de presque toutes les bonnes marches américaines, surtout la Washington Post March (qui porte pourtant le pire nom). Et il aura un petit rôle dans cette histoire, mais la musique n’est pas à lui.

Remontons maintenant le temps, jusqu’en 1859. Un compositeur bien-aimé du blog, M. Jacques Offenbach, débute un opéra bouffe en 2 actes au Théâtre des Bouffes-Parisiens, son premier opéra après le grand succès Orphée aux enfers, Geneviève de Brabant. La musique est assez bien accueillie par Le Gorafi Le Figaro, mais le livret est une catastrophe, et les représentations cessent après juste deux mois. C’est un échec.

Affiche de Geneviève de Brabant de 1867, avec le nom « Théâtre des Menus-Plaisirs » en haut et « J. Offenbach » en bas. Il y a des dessins de soldats et de clowns en arrière-plan.
Affiche de la version 1867 de Geneviève de Brabant, Dessin par Jules Chéret, Domaine public

Mais Offenbach est convaincu que cet opéra mérite mieux et il travaille à nouveau sur la musique avec un nouveau livret par un autre auteur. Parmi les nouvelles compositions de la version en 3 actes lancée en 1867 se trouve « Les Couplets des Deux Hommes d’armes » :

C’est beaucoup plus lent , et les paroles sont un dialogue entre deux personnages, mais on peut y reconnaître déjà la mélodie du Chant des Marines.

Jacques Offenbach était déjà très populaire aux États-Unis à cause du Galop infernal d’Orphée. Alors en 1868, juste un an après son début parisien, le conducteur Francis Scala (lien en anglais), qui dirigeait la fanfare officielle du Corps des Marines, a adapté « Les Couplets » en danse quickstep. Il n’y a pas d’enregistrements disponibles en ligne, mais la mélodie telle qu’elle a été adaptée par Scala est grosso modo celle d’aujourd’hui. Cependant, il restait plusieurs détournements pour arriver à la chanson moderne.

En 1888, John Philip Sousa, le successeur de Scala, a entendu des soldats du Corps des Marines chantant une version du Chant à Quantico, la base où de nombreux agents du gouvernement américain sont formés jusqu’à nos jours. Il l’a trouvée émouvante, et a écrit une autre marche, Semper Fidelis, en hommage aux soldats.

Pendant les 30 années suivantes, d’autres batailles trouvaient leur place dans les paroles du Chant, qui restait sans statut officiel. Notamment pour nous, ça comprenait une référence à la Bataille du bois Belleau, dans l’Aisne. Cependant, les paroles continuaient à changer au fil des années 20, jusqu’en 1929, quand la version actuelle a été adoptée — et il n’y reste que les références aux deux batailles du début. Le dernier changement est arrivée pendant la Seconde Guerre mondiale, quand « Dans les airs » a été ajouté à la ligne sur la terre et les mers, pour reconnaître les pilotes du service.

Mais à chaque fois où le Chant des Marines est joué — et on l’entend partout, dont à chaque investiture d’un président américain — personne dans la foule ne sait qu’il écoute un air de Jacques Offenbach. C’est une autre histoire française secrète des États-Unis.

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