On reprend pour la dernière fois « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 92 pages. Ayant terminé le tome précédent le 27 janvier (c’était exceptionnellement un mardi à cause d’autres choses), il m’a fallu 7 mois pour ce tome. C’est moins grave que je le croyais, mais je sais que pour beaucoup de monde, on dirait plutôt une décennie.
Proust présente les Guermantes comme descendants de Jean Poton de Saintrailles, compagnon d’armes de Jeanne d’Arc :
Et comme Saintrailles, ce compagnon de Jeanne d’Arc, avait en épousant une Guermantes fait entrer dans cette famille le comté de Combray…
Mais selon Wikipédia :
Il meurt au château Trompette Bordeaux le 7 octobre 1461, sans postérité.
Jean Poton de Xaintrailles
Ne connaissant pas bien les fables de La Fontaine, cette pépite était choquante une fois expliquée :
celui-ci avait refusé en faisant mettre sur l’enveloppe : « M. de ***, meunier », à quoi le grand-père avait répondu : « Je suis d’autant plus désolé que vous n’ayez pas pu venir, mon cher ami… il n’y aurait eu au repas que le meunier, son fils et vous. »
Le narrateur dit que c’est un mensonge par une ambassadrice turque. Cette même ambassadrice prévient le narrateur de se méfier du duc de Guermantes :
« Vous avez l’air d’être très bien dans les papiers du duc de Guermantes, prenez garde », et comme je demandais l’explication : « Je veux dire, vous comprendrez à demi-mot, que c’est un homme à qui on pourrait confier sans danger sa fille, mais non son fils. »
Lui qui change de maîtresse tous les six mois ! J’en doute. Elle dit en plus que :
Son frère Mémé… a un vrai chagrin des mœurs du duc.
Attendons le 4e tome pour ça ! Plus sérieusement, tout ce parler d’ancêtres et d’homosexualité est pour un aparté qui prendra un aspect plus sérieux plus tard :
Un jour prochain le voyageur qui, au fond de la Bourgogne, s’arrêtera dans le petit village de Charlus pour visiter son église… ignorera que ce nom de Charlus fut celui d’un homme qui allait de pair avec les plus grands.
Je me demande si Proust connaissait bien Shelley.
Le narrateur arrive enfin à quitter le dîner des deux-cents dernières pages, en faisant un faux pas — mais la Princesse de Parme le sauve :
Dans le vestibule où je demandai à un valet de pied mes snow-boots… ne me rendant pas compte que c’était peu élégant, j’éprouvai, du sourire dédaigneux de tous… je vis que Mme de Parme n’était pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs américains. La princesse revint vers moi. « Oh ! quelle bonne idée, s’écria-t-elle, comme c’est pratique ! voilà un homme intelligent. »… les invités s’empressaient autour de moi pour s’enquérir où j’avais pu trouver ces merveilles.
En quoi sont les aristocrates différents des lycéens populaires ? Rien.
Le narrateur part chez M. de Charlus. Il est très tard quand il voit enfin le baron, qui est mécontent :
« Monsieur, me dit-il… l’entretien que j’ai condescendu à vous accorder, à la prière d’une personne qui désire que je ne la nomme pas, marquera pour nos relations le point final. Je ne vous cacherai pas que j’avais espéré mieux… »
Parmi d’autres choses, il est en colère que le narrateur ne reconnaît pas de messages codés :
Pareillement, vous n’avez même pas reconnu dans la reliure du livre de Bergotte le linteau de myosotis de l’église de Balbec. Y avait-il une manière plus limpide de vous dire : « Ne m’oubliez pas ! »
De Charlus sait faire des crises comme seulement une autre personne de ma connaissance :
— Non, que vous ayez dit que vous me connaissiez quand c’était vrai — car maintenant cela va cesser de l’être — je ne puis trouver cela que naturel et je le tiens pour un hommage, c’est-à-dire pour agréable…
— Monsieur, je vous jure que je n’ai rien dit qui pût vous offenser.
— Et qui vous dit que j’en suis offensé ? s’écria-t-il avec fureur en se redressant violemment sur la chaise longue… Vous ne savez donc pas à qui vous parlez ? Croyez-vous que la salive envenimée de cinq cents petits bonshommes de vos amis, juchés les uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu’à mes augustes orteils ?
Le narrateur en a assez :
je me précipitai sur le chapeau haut de forme neuf du baron, je le jetai par terre, je le piétinai
Mais c’est un peu de théâtre de la part du baron :
Si la sympathie de M. de Charlus n’avait pas été détruite, il n’aurait pourtant pas pu agir autrement, puisque, tout en me disant que nous étions brouillés, il me faisait rester, boire, me demandait de coucher et allait me faire reconduire.
De Charlus accompagne le narrateur dans la voiture à sa maison en ajoutant :
Un autre vous offrira peut-être un jour sa sympathie comme j’ai fait. Que l’exemple actuel vous serve d’enseignement.
Je suis ravi de me débrouiller sans.
Dans des réflexions sur la variété de personnalités qu’il vient de rencontrer chez les Guermantes, il laisse tomber :
Les formes d’esprit sont si variées, si opposées, non seulement dans la littérature, mais dans le monde, qu’il n’y a pas que Baudelaire et Mérimée qui ont le droit de se mépriser réciproquement.
De Charlus avait menacé que sans son aide, le narrateur ne se fasse jamais invité chez la princesse de Guermantes (cousine de la duchesse). Mais le narrateur reçoit une invitation, ce qu’il croit une farce. Le jour de cette soirée, il passe par chez le duc et duchesse, où le duc se plaint d’un visiteur dont on n’a pas entendu le nom depuis longtemps :
En revanche, il a suffi que les recherches de Swann sur les Templiers (car c’est inouï la rage des gens d’une religion à étudier celle des autres) l’aient conduit à l’Histoire des Chevaliers de Rhodes, héritiers des Templiers, pour qu’aussitôt Oriane veuille voir les têtes de ces chevaliers.
Le duc a hâte d’assister à la soirée, et quand d’autres cousines essayent de le reprocher car ils ont tous un cousin gravement malade, il les renvoie :
Aussi, bien que descendues des hauteurs de l’hôtel de Bréquigny pour voir la duchesse… ne restèrent-elles pas longtemps, et, munies de leur bâton d’alpiniste, Walpurge et Dorothée (tels étaient les prénoms des deux sœurs) reprirent la route escarpée de leur faîte.
Swann arrive et parle au narrateur de l’affaire Dreyfus, ce qui mène à :
— Pour le prince de Guermantes, dis-je, il est vrai, on m’avait dit qu’il était antisémite.
— Oh ! celui-là, je n’en parle même pas. C’est au point que, quand il était officier, ayant une rage de dents épouvantable, il a préféré rester à souffrir plutôt que de consulter le seul dentiste de la région, qui était juif, et que plus tard il a laissé brûler une aile de son château, où le feu avait pris, parce qu’il aurait fallu demander des pompes au château voisin qui est aux Rothschild.
Il s’avère que Swann n’a pas été invité à la soirée. Le duc et duchesse commencent à se disputer sur le caractère du prince devant lui. Certaines choses ne sont jamais oubliées :
Mme de Guermantes… a cru devoir aller mettre une carte dans la semaine à l’Élysée. Gilbert a peut-être été un peu loin en voyant là comme une tache sur notre nom. Mais il ne faut pas oublier que… M. Carnot… était le petit-fils d’un membre du tribunal révolutionnaire qui a fait périr en un jour onze des nôtres. »
— Alors, Basin, pourquoi alliez-vous dîner toutes les semaines à Chantilly ? Le duc d’Aumale n’était pas moins petit-fils d’un membre du tribunal révolutionnaire, avec cette différence que Carnot était un brave homme et Philippe-Égalité une affreuse canaille.
Vu le contexte des pages précédentes, je dois imaginer que Philippe-Guillotiné était évoqué comme rappel que l’on peut changer de nom, mais ça ne va pas le sauver de ce que l’on est.
Vous souvenez-vous de Poullein, le domestique qu’Oriane avait empêché de voir sa fiancée ?
Il allait enfin pouvoir passer de longues heures avec sa promise qu’il ne pouvait quasiment plus voir, depuis qu’à la suite d’une nouvelle scène avec le concierge, la duchesse lui avait gentiment expliqué qu’il valait mieux ne plus sortir pour éviter de nouveaux conflits. Il nageait, à la pensée d’avoir enfin sa soirée libre, dans un bonheur que la duchesse remarqua et comprit. Elle éprouva comme un serrement de cœur et une démangeaison de tous les membres à la vue de ce bonheur qu’on prenait à son insu, en se cachant d’elle, duquel elle était irritée et jalouse. « Non, Basin, qu’il reste ici, qu’il ne bouge pas de la maison, au contraire. »
Les 30 dernières pages sont un tourbillon pour attacher tous ces fils. Les Guermantes ne veulent rien entendre qui les détourneront de la fête. Pourtant :
— Ce sont les médecins qui ont dit qu’il ne passerait pas la soirée.
— Taisez-vous, espèce d’idiot, cria le duc au comble de la colère.
Et la nouvelle la plus choquante :
— Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n’avez pas bonne mine du tout…
— Mais, ma chère amie, c’est que je serai mort depuis plusieurs mois. D’après les médecins que j’ai consultés, à la fin de l’année le mal que j’ai… ne me laissera pas en tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c’est un grand maximum, répondit Swann en souriant…
Oriane ne sait plus quoi faire :
Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre…
Sur quoi finit ce tome ? Quel est son choix ? Vous le savez déjà. Le dernier mot est au duc :
— Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous !
Avez-vous compris ces 7 derniers mois ? Ces bonhommes, ces monstres de la société, ces piliers du Faubourg Saint-Germain… ne sont en rien de meilleurs gens que vous. Que moi, oui, absolument. Mais vous n’avez absolument aucune raison de les envier.
