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Dimanche avec une laitière inconnue

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 20 pages.

Puisque vous n’avez pas habité à Los Angeles, où il y a des bus qui passent exprès par les maisons des stars quotidiennement, il y a une chance que vous ne compreniez ceci de la même façon que moi :

Maintenant tous les matins, bien avant l’heure où elle sortait, j’allais par un long détour me poster à l’angle de la rue qu’elle descendait d’habitude… Et chaque fois que la porte cochère s’ouvrait (laissant passer successivement tant de personnes qui n’étaient pas celle que j’attendais)…

J’ai très peu de gentils mots pour les acteurs, mais j’ai vu plein de stalkers (harceleurs) comme ça pendant mes visites à Beverly Hills et à Hollywood. Laissez la duchesse tranquille, mon gars !

Mais ne vous inquiétez pas, il n’a même pas changé d’un iota :

j’apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon cœur qui s’élançait déjà vers une vie étrangère ; je tâchais de me rappeler la rue, l’heure, la porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir.

On sait à quoi il est vraiment à la recherche ! Mais enfin, pas complètement. Au contraire des aventures de la jupe du moment, il mentionne que :

le souvenir de Mme de Guermantes à l’Opéra était bien peu de chose… il était doux seulement comme un premier rendez-vous de Mme de Guermantes en moi-même, il était la première esquisse, la seule vraie, la seule faite d’après la vie, la seule qui fût réellement Mme de Guermantes

Et c’est ici où je dois faire une pause pour demander sincèrement : c’est quoi son but ? Gilberte, Mlle de Stermaria, Albertine — elles sont toutes des filles de sa génération, et on sait assez bien ce qu’il veut chez elles. Mais ce qu’il cherche chez Mme de Guermantes, c’est quoi ? Une liaison romantique avec une dame qui a peut-être 25 ans de plus que lui (Le Point suggère autant que 38 ans), et qui est mariée en plus ? Il me mentionne pas d’introduction attendue comme Bergotte, alors pas ça. L’intérêt m’échappe complètement.

Après des pages où il parle du fait que cette rencontre quotidienne dans la rue n’est pas bien accueillie, il lâche que :

Ce que j’aimais, c’était la personne invisible qui mettait en mouvement tout cela, c’était elle, dont l’hostilité me chagrinait, dont l’approche me bouleversait, dont j’eusse voulu capter la vie et chasser les amis.

C’est donc plus de cette « vie partagée » bêtise qu’on entend souvent de sa part avec chaque autre rencontre du moment. Disons que je ne le crois pas.

C’est Françoise qui reçoit la tâche désagréable de le convaincre d’arrêter :

je l’aurais indirectement appris du visage plein de froideur, de réprobation et de pitié qui était celui de Françoise quand elle m’aidait à m’apprêter pour ces sorties matinales…

peut-être les domestiques de Mme de Guermantes avaient-ils entendu leur maîtresse exprimer sa lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin et avaient-ils répété ces propos à Françoise.

Mais c’est ici où je reçois sans question la pire surprise de La Recherche jusqu’à ce point :

Mais Jupien, lequel avait des parties d’indiscrétion que je ne connus que plus tard, révéla depuis qu’elle disait que je ne valais pas la corde pour me pendre et que j’avais cherché à lui faire tout le mal possible.

Telle qu’elle fut, cette brusque échappée que m’ouvrit une fois Jupien sur le monde réel m’épouvanta. Encore ne s’agissait-il que de Françoise dont je ne me souciais guère. En était-il ainsi dans tous les rapports sociaux ?

Jusqu’ici, à part l’épisode des asperges, j’avais un très haut avis de Françoise. Autant que je partage cet avis sur la valeur du narrateur, je croyais que sa fidélité envers la famille était sincère, et je suis tellement déçu d’entendre ce qui est un mensonge : « tout le mal possible ». On n’a rien entendu qui peut justifier une telle plainte. D’autre part, « Françoise dont je ne me souciais guère » ? Ça fait des décennies où elle travaille pour sa famille, et il n’éprouve rien à son égard ? Sincèrement, je ne sais pas qui me choque le plus.

Certes, son avis du narrateur est justifié. Il répond enfin à ma question, comme seulement il le peut :

J’aimais vraiment Mme de Guermantes. Le plus grand bonheur que j’eusse pu demander à Dieu eût été de faire fondre sur elle toutes les calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les privilèges qui me séparaient d’elle… elle vînt me demander asile. 

Pour autant que je raconte des bêtises sur telle ou telle célébrité, pour autant que je souhaite qu’Audrey Fleurot sache qu’elle aura toujours une place chez moi si elle la veut, je ne pourrais jamais dire une telle chose. L’amour doit d’abord être centré sur les souhaits de l’autre. Autrement, il ne s’agit que de traître l’autre comme une marionnette dans son spectacle personnel.

Je râle souvent sur La Recherche, surtout de son narrateur, mais je n’ai jamais fermé un tome avec un cœur si brisé que cette fois. Y en -t-il un pour qui les choses tournent rond ?

Dimanche avec Sébastien le crabe

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 31 pages.

Le narrateur se plaint que d’autres personnes ont acheté des billets pour côtoyer les riches, pas comme lui, bien sûr :

Un certain nombre de fauteuils d’orchestre avaient été mis en vente au bureau et achetés par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler des gens qu’ils n’auraient pas d’autre occasion de voir de près.

Il y a un mot dans la traduction qui m’échappe complètement. C’est pareil dans le français original. Je ne vais même pas le chercher :

des tritons barbus pendus aux anfractuosités de l’abîme

Je soupçonne que le traducteur ne le connaissait pas non plus. Quel m’as-tu-vu, notre Marcel.

Il me faudrait citer deux pages entière pour le prouver, mais tout ce parler du public comme si c’est une grotte sous-marine me semble un brouillon pour la maquette préparatoire de La Petite Sirène. Je m’attends à ce que La Berma chante « Sous l’océan ».

Heureusement pour nous, le spectacle commence enfin, et il suite de nombreuses réflexions où le narrateur semble être déçu par le fait que les comédiens sont des êtres humains, et non des abstractions. Heureusement pour lui, une personne fait exception. :

Leurs intonations commandaient à cette voix : « Sois douce, chante comme un rossignol, caresse » ; ou au contraire : « Fais-toi furieuse », et alors se précipitaient sur elle pour tâcher de l’emporter dans leur frénésie. Mais elle, rebelle, extérieure à leur diction, restait irréductiblement leur voix naturelle, avec ses défauts ou ses charmes matériels…

le talent de la Berma qui m’avait fui quand je cherchais si avidement à en saisir l’essence, maintenant, après ces années d’oubli, dans cette heure d’indifférence, s’imposait avec la force de l’évidence à mon admiration.

Puis il se pose la question :

Ce génie dont l’interprétation de la Berma n’était seulement que la révélation, était-ce bien seulement le génie de Racine ?

(C’est ici où j’avoue que pendant longtemps, j’ai confondu Racine le dramaturge avec la seule autre Racine de ma connaissance, l’ancien joueur de hockey sur glace.)

Mais il reconnaît finalement que le talent vaut quelque chose :

Je compris alors que l’œuvre de l’écrivain n’était pour la tragédienne qu’une matière, à peu près indifférente en soi-même, pour la création de son chef-d’œuvre d’interprétation, comme le grand peintre que j’avais connu à Balbec, Elstir…

Naturellement, ça se relie à ses autres erreurs de jugement :

c’est quand j’admirais trop pour ne pas être déçu par l’objet de mon admiration, que cet objet fût Gilberte ou la Berma, que je demandais d’avance à l’impression du lendemain le plaisir que m’avait refusé l’impression de la veille. 

Tout ça dit, j’ai eu tort la dernière fois. Je croyais que l’opéra ne serait que l’excuse pour une rencontre entre le narrateur et la duchesse de Guermantes. Mais à la fin de 31 pages, on apprend que :

la duchesse m’avait bien vu une fois avec son mari, mais ne devait certainement pas s’en souvenir…

la duchesse, de déesse devenue femme et me semblant tout d’un coup mille fois plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu’elle tenait appuyée sur le rebord de la loge, l’agita en signe d’amitié…

celle-ci, qui m’avait reconnu, fit pleuvoir sur moi l’averse étincelante et céleste de son sourire.

Tout ça pour ça, comme on dit. Incroyable.

Dimanche avec le Duc de Guermantes

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 20 pages.

Les mésaventures de Françoise avec les noms continuent, mais de façon hilarante :

« Mais on peut bien dire que c’est un vrai feignant que cet Antoine, et son « Antoinesse » ne vaut pas mieux que lui », ajoutait Françoise qui, pour trouver au nom d’Antoine un féminin qui désignât la femme du maître d’hôtel…

Je meurs — c’est comme Paul et Paula des années 60, ou « Jean » par Jeanne Cherhal ! (La Fille fait des blagues sans cesse que je suis en fait une « Justine », à cause de la façon de certains expatriés français de prononcer mon prénom. Je peux bien imaginer sa réaction à cette partie.)

Il s’avère que la famille du narrateur a un nouveau valet (pas digne de son propre nom), et Françoise lui parle de sa nostalgie pour Combray, dont un avis plutôt élevé de la disparue Tante Léonie que ce que j’aurais cru ;

— Oui, chez Mme Octave [Léonie], ah ! une bien sainte femme, mes pauvres enfants, et où il y avait toujours de quoi, et du beau et du bon, une bonne femme… Tout était toujours à ses dépens, même si la famille, elle restait des mois et an-nées. (Cette réflexion n’avait rien de désobligeant pour nous, car Françoise était d’un temps où « dépens » n’était pas réservé au style judiciaire et signifiait seulement dépense.)

Je note que cette note sur « dépens » par Proust ne se comporte pas très bien avec mon dictionnaire bilingue, où le premier sens est juste « dépense » (le sens légal en est le 3e).

Notre petit arriviste blâme maintenant d’autres personnes pour son obsession avec Mme de Guermantes :

je me disais que si j’avais été reçu chez Mme de Guermantes, si j’étais de ses amis, si je pénétrais dans son existence, je connaîtrais ce que sous son enveloppe orangée et brillante son nom enfermait réellement, objectivement, pour les autres, puisque enfin l’ami de mon père avait dit que le milieu des Guermantes était quelque chose d’à part dans le faubourg Saint-Germain.

Apparemment, quoi qu’on pense de la duchesse, M. le duc de Guermantes est une belle ordure :

Mais si l’hôtel de Guermantes commençait pour moi à la porte de son vestibule, ses dépendances devaient s’étendre beaucoup plus loin au jugement du duc qui, tenant tous les locataires pour fermiers, manants, acquéreurs de biens nationaux, dont l’opinion ne compte pas…

Plus d’une fois même le cheval [du duc] abîma la devanture de Jupien, lequel indigna le duc en demandant une indemnité. « Quand ce ne serait qu’en considération de tout le bien que madame la Duchesse fait dans la maison et dans la paroisse, disait M. de Guermantes, c’est une infamie de la part de ce quidam de nous réclamer quelque chose. »

Il y avait, je ne sais pas, on dirait… une Révolution, ça vous parle ?… pour établir l’égalité des nobles aux paysans, non ?

Naturellement, qu’est-ce que l’opportuniste voit en M. le duc ? Si vous disait « un moyen d’approcher sa femme », ayez un Bon Point pour avoir bien compris son caractère !

il avait dû lui dire mon nom, mais quelle chance y avait-il pour qu’elle se le fût rappelé, ni mon visage ? Et puis quelle piètre recommandation que d’être désigné seulement comme étant un de ses locataires !

Le récit tourne évidemment vers les complots du narrateur pour rencontrer Mme de Guermantes — qu’il avait connu jeune à Combray. C’est donc comment on apprend que :

Mon père avait au ministère un ami, un certain A. J. Moreau, lequel, pour se distinguer des autres Moreau, avait soin de toujours faire précéder son nom de ces deux initiales, de sorte qu’on l’appelait, pour abréger, A. J. Or, je ne sais comment cet A. J. se trouva possesseur d’un fauteuil pour une soirée de gala à l’Opéra ; il l’envoya à mon père et, comme la Berma que je n’avais plus vue jouer depuis ma première déception devait jouer un acte de Phèdre, ma grand’mère obtint que mon père me donnât cette place.

C’est ici où on arrête, car c’est évident que la suite sera, comme aurait dit les Frères Marx, Une nuit à l’opéra, mais probablement moins drôle. Mais la Berma ? Encore ? Vraiment ? Ce monde est en quelque sorte trop petit — il ne contient qu’une actrice (Berma), un peintre (Elstir), un compositeur (M. Vinteuil), etc. Il y a trop de coïncidences ! Je suis prêt à voir le narrateur rencontrer une deuxième personne qui exerce même l’un de ces métiers !

Dimanche avec M. Jupien

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes » (dites-donc, pourquoi est-ce que c’est « de », non « des » ? Il y a beaucoup de Guermantes.). J’aurais aimé plus avancer, mais je suis horriblement malade à ce point, et j’ai les yeux qui piquent. J’ai quand même atteint la page 21.

Le narrateur nous dit quelque chose qui me rend perplexe :

Dans la maison que nous étions venus habiter, la grande dame du fond de la cour était une duchesse, élégante et encore jeune. C’était Mme de Guermantes…

Attendez, s’agit-il de la même duchesse du premier tome, celle de qui sa mère avait dit que ce même narrateur avait été obsédé pendant les bons vieux jours à Combray ? Il ne la connaît déjà ? (Ce ne serait pas la première erreur de la Recherche. La mal-aimé Tante Léonie était parfois sa tante, parfois sa grand-tante.)

En parlant de Combray, ça manque à Françoise :

— Ah ! Combray, Combray, s’écriait-elle. (Et le ton presque chanté sur lequel elle déclamait cette invocation eût pu, chez Françoise, autant que l’arlésienne pureté de son visage, faire soupçonner une origine méridionale et que la patrie perdue qu’elle pleurait n’était qu’une patrie d’adoption… Ah ! Combray, quand est-ce que je te reverrai, pauvre terre !

Le 30 février, peut-être. Mais pour elle, j’espère que non, car ça devient sombre :

Hélas ! pauvre Combray ! peut-être que je ne te reverrai que morte, quand on me jettera comme une pierre dans le trou de la tombe.

Vous savez que vous pouvez le visiter, oui ? C’est en Eure-et-Loir. De Versailles, on est à 102 km ; oups, j’aurais dû passer par là pour voir la maison de tante Léonie. Sans déconner !

Le traducteur a inventé quelque chose de bizarre qui n’apparaît pas dans le texte français. L’original dit :

« Du bien bon monde, ces Jupien, de bien braves gens et ils le portent sur la figure. »

M. Jupien est giletier, et visite souvent l Hôtel de Guermantes. Dans la version anglaise, il dit « Julien », avec une note entre parenthèses que Françoise confonde souvent les noms avec d’autres qu’elle connaît plus. La version anglaise réunit plusieurs éditions ; peut-être que Proust avait fait ce changement dans un autre brouillon.

Moi aussi, j’ai des connaissances françaises qui m’appellent Julien pour la même raison.

M. Jupien aime taquiner Françoise, et pour sa part :

La coquetterie de la jeune fille qu’avait été Françoise affinait alors pour M. Jupien le visage ronchonneur de notre vieille cuisinière alourdie par l’âge, par la mauvaise humeur et par la chaleur du fourneau, et c’est avec un mélange charmant de réserve, de familiarité et de pudeur qu’elle adressait au giletier un gracieux salut

Le narrateur étant toujours lui-même, on n’avance pas loin sans qu’il s’en plaigne :

D’ailleurs, sans méconnaître l’utilité qu’il eut ainsi pour Françoise à titre de « médicament de transition », je dois reconnaître que Jupien ne m’avait pas plu beaucoup au premier abord… dès qu’il parlait, parfaitement bien d’ailleurs, il était plutôt froid et railleur.

J’ai l’impression qu’il ne va pas faire grande partie de ce tome, car ça arrive une page plus tard :

Son rôle dans la vie de Françoise avait vite cessé d’être indispensable. Elle avait appris à le doubler.

Quelque chose a certainement changé chez Françoise, car le parler à table tourne vers les Guermantes, et on apprend que :

« Je me demande si ce serait pas euss qui ont leur château à Guermantes, à dix lieues de Combray, alors ça doit être parent aussi à leur cousine d’Alger. (Nous nous demandâmes longtemps ma mère et moi qui pouvait être cette cousine d’Alger, mais nous comprîmes enfin que Françoise entendait par le nom d’Alger la ville d’Angers. Ce qui est lointain peut nous être plus connu que ce qui est proche. Françoise, qui savait le nom d’Alger à cause d’affreuses dattes que nous recevions au jour de l’an, ignorait celui d’Angers. Son langage, comme la langue française elle-même, et surtout la toponymie, était parsemé d’erreurs.)

Honnêtement, je doute que la Françoise du premier tome ne fasse une telle erreur. Mais avec ça, les yeux piquent trop pour lire plus loin. Ça dit, sérieusement, Marcel ? Je connais Angers depuis le lycée, même si je trompais gravement de la prononciation !

Dimanche avec les Guermantes

Nous voilà, dans le troisième tome de la Recherche, « Le Côté de Guermantes », ou comme dit ma traduction en anglais « The Guermantes’ Way ». Voici le pavé :

The Guermantes Way en traduction anglaise, avec une photo de Proust assis.

Chaque tome est plus gros que celui d’avant : on est passés de 606 pages à 730, et maintenant à 818 pages. OMD. Si je croyais déjà que c’était une farce de la part de mon frère, ça ne fait rien pour changer mon avis !

Ça dit, on a les meilleures madeleines pour aller avec. Voici mes madeleines à la framboise et au chocolat. Vous aurez la recette mardi — ce sont 100 % à moi, et La Fille et moi sommes d’accord — ce sont une tuerie.

16 madeleines avec des pépites de chocolat et des morceaux de framboise partout. Elles sont arrangées en 4 rangs de 4 chacun, où la moitié ont la bosse en haut, et l'autre moitié, le côté coquillage.

Je ne suis pas avancé loin cette fois, car entre le bal de La Fille et mon propre événement, j’avais d’autres chats à fouetter. Mais pour vous, je ne pouvais pas tout plaquer.

Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise.

Tout au début, on sait qui va jouer un rôle important dans ce tome.

Chaque parole des « bonnes » la faisait sursauter ; incommodée par tous leurs pas, elle s’interrogeait sur eux ; c’est que nous avions déménagé.

Ah, on a quelque chose en commun ! Moi aussi ! Cependant, il n’y a pas de domestiques chez moi.

Or, il est temps de dire que celle-ci — et nous étions venus y habiter parce que ma grand’mère ne se portant pas très bien, raison que nous nous étions gardés de lui donner, avait besoin d’un air plus pur — était un appartement qui dépendait de l’hôtel de Guermantes.

Ah, déménager chez une famille noble, ça nous n’avons pas en commun. J’ai tout genre de question en le lisant — pour une chose, j’avais l’impression que l’ancienne maison familiale à Combray était plutôt grande. Parle-t-on donc d’un appartement comme le mien, d’environ 100 mètres carrés ? Y a-t-il beaucoup d’autres colocataires ? Les Guermantes, ont-ils besoin de l’argent ?

Le narrateur ne va pas déranger Mme de Guermantes, non ? J’espère que non. Je me souviens que :

La mère du narrateur lui dit qu’il est obsédé par Mme de Guermantes — un fait inconnu à ceux qui ont lu les 240 premières pages — alors il faudra assister au mariage de la fille du docteur du village, car elle sera là.

Dimanche avec Mme de Guermantes

Ettttttttttttt… punaise :

Parfois, cachée au fond de son nom, la fée se transforme au gré de la vie de notre imagination qui la nourrit ; c’est ainsi que l’atmosphère où Mme de Guermantes existait en moi, après n’avoir été pendant des années que le reflet d’un verre de lanterne magique et d’un vitrail d’église, commençait à éteindre ses couleurs, quand des rêves tout autres l’imprégnèrent de l’écumeuse humidité des torrents.

Dites-donc, on vient de passer un tome entier sans parler de madame, car on avait entendu parler que Mme de Villeparisis était une cousine, et Saint-Loup et le baron de Charlus aussi, mais sûrement le mariage, il ne s’agissait pas d’une idée fixe, non ? Etttttttttt… non :

le nom de Guermantes ayant repris pour un instant après tant d’années le son, si différent de celui d’aujourd’hui, qu’il avait pour moi le jour du mariage de Mlle Percepied

Super. Au moins il ne s’agit pas d’une obsession malsaine depuis sa plus jeune enfance. Etttttttt :

Sans doute quelque forme se découpait à mes yeux en ce nom de Guermantes, quand ma nourrice… me berçait de cette vieille chanson : Gloire à la Marquise de Guermantes

Ah bon, alors il s’agit de cette obsession infantile et n’a rien à voir avec Balbec. Etttt :

Mais cette dernière demeure s’était elle-même évanouie quand nous étions venus habiter tout près de Mme de Villeparisis un des appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son hôtel. 

Je suis tout perplexe pour l’instant. Mais on va reprendre ses obsessions la prochaine fois. Quoi, comme si cette histoire traite d’autre chose !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Mar-cel-di avec Andrée

On reprend pour la dernière fois « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 84 pages. Ça veut dire que j’ai sélectionné moins pour citer cette fois, afin de couvrir autant de pages. Mais j’étais prêt à passer au prochain tome.

Pas surprenant que le narrateur a un type :

Si… Albertine avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps, c’est qu’une certaine ressemblance existe, tout en évoluant, entre les femmes que nous aimons successivement

Des pages et des pages suivent où le narrateur va ici et là avec Albertine et Andrée. Il y a plusieurs pages sur les dentelles vénitiennes, mais même si j’ai visité Burano, l’île où ces trucs sont fabriqués, pas envie d’en parler. Mais je note une mention curieuse de leurs visites :

Il y avait des jours où nous goûtions dans l’une des fermes-restaurants du voisinage. Ce sont les fermes dites des Écorres, Marie-Thérèse, de la Croix d’Heuland, de Bagatelle, de Californie, de Marie-Antoinette

Des drôles de noms, ces deux derniers !

La bande joue à des jeux que j’aurais cru plus adaptés aux enfants :

nous jouions à des jeux qui jusque-là m’eussent paru ennuyeux, quelquefois aussi enfantins que « La Tour Prends Garde » ou « À qui rira le premier »

Le traducteur a rendu « La Tour Prends Garde » comme « Roi du Château ». J’ai du mal à trouver le vrai jeu, mais il y a un film de même nom avec Jean Marais ; je l’imagine nommé pour le jeu. Il y a aussi une chanson.

Encore une fois, je me demande combien de temps se passe à Balbec :

À plusieurs reprises Robert de Saint-Loup me fit dire que puisque je n’allais pas le voir à Doncières, il avait demandé une permission de vingt-quatre heures et la passerait à Balbec.

On revient au collège, il me semble :

Après s’être appliquée à bien tracer chaque lettre, le papier appuyé à ses genoux, elle me l’avait passé en me disant : « Faites attention qu’on ne voie pas. » Alors je l’avais déplié et j’avais lu ces mots qu’elle m’avait écrits : « Je vous aime bien. »

Il passe encore des pages où Albertine et Andrée se disputent sur la question de comment leur amie Gisèle aurait dû répondre à son examen de littérature. Elle a choisi d’écrire sur :

Sophocle écrit des Enfers à Racine pour le consoler de l’insuccès d’Athalie

Les lycéens français doivent écrire vraiment de telles lettres ? Vous m’étonnez !

On passe vite sur la partie où le narrateur essaie de choisir entre la bande de ses amies par leurs mains. Je ne cite que ce qu’il dit sur la gagnante :

La pression de la main d’Albertine avait une douceur sensuelle qui était comme en harmonie avec la coloration rose, légèrement mauve, de sa peau.

Cherchez cette partie dans le texte original pour un moment bien fétichiste. C’est prolongé.

Le narrateur souffre de la maladie des collégiens, où il imagine que les filles ont envie de partager les louanges sur ses amies avec lesdites amies :

Je rejoignis Andrée, recommençai à lui faire des éloges d’Albertine… Et pourtant je n’ai jamais appris qu’Albertine les eût sus.

J’en suis aussi coupable. Mais c’est une bêtise. Quoi, il pense qu’Andrée ne sera jalouse ?

À écouter les charmantes choses qu’elle me disait d’une affection possible entre Albertine et moi, il semblait qu’elle eût dû travailler de toutes ses forces à la réaliser. 

Toi con ! Mais on est bel et bien dans les griffes de l’étape où on fait son tout pour reporter le moment où il faut tenter sa chance en avouant ce que l’on pense :

Je savais maintenant que j’aimais Albertine ; mais hélas ! je ne me souciais pas de le lui apprendre… la vivacité déjà grande de mon amour pour Albertine eut pour effet que ce fut successivement à Rosemonde et à Andrée que je proposai de monter avec moi, et pas une fois à Albertine

J’y reconnais le moi lycéen, et je ne pardonnerai jamais ça à Proust.

Dois-je ajouter que :

c’est qu’elle [Andrée] pensait que j’aimais Albertine. Et probablement n’en était-elle pas heureuse. Elle était généralement en tiers dans mes rendez-vous avec son amie.

On dit « troisième roue » en anglais, comme tenir la chandelle.

Puis Albertine va partir de Balbec, et la conversation a lieu, ou presque :

« Oui, me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez… Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous », ajouta-t-elle en souriant.

Ce à quoi vous vous attendez n’arrive pas. Plutôt l’envers !

« Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions… Albertine avait sonné de toutes ses forces.

Pas si vite, Marcel !

Après des pages de digressions sur la relation entre Albertine et la famille d’Andrée, le narrateur lui parle enfin de ce qui s’est passé, et Albertine le reproche :

Allez, si vous tenez à mon amitié, vous pouvez être content, car il faut que je vous aime joliment pour vous pardonner. Mais je suis sûre que vous vous fichez bien de moi. Avouez que c’est Andrée qui vous plaît. Au fond, vous avez raison, elle est beaucoup plus gentille que moi, et elle est ravissante ! Ah ! les hommes !

Mais il nous dit :

Mais pour que j’aimasse vraiment Andrée, elle était… trop semblable à moi. 

Cependant, sans tarder sur une dizaine de pages où il pense à nouveau à choisir une autre fille de la bande, on atteint enfin la fermeture de Balbec pour l’hiver. Albertine part avant les autres, revenant à Paris sans dire au revoir à personne, mais le reste du monde suivent assez vite. Le narrateur nous dit :

En somme j’avais bien peu profité de Balbec, ce qui ne me donnait que davantage le désir d’y revenir.

Après 730 pages de ce tome, Marcel, je comprends au moins la première partie de votre pensée. Mais j’avoue que j’aimerais tellement voir le Grand-Hôtel de Cabourg dans la vraie vie et même dîner au restaurant Le Balbec — j’ai l’impression d’y avoir vécu pendant des mois, et il fallait être quelque chose de spécial pour inspirer tout ça.

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec la bande de filles

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

La dernière fois nous avons appris que le narrateur est tombé amoureux d’un éclair au café. Si j’avais juste continué à la page suivante, j’aurais découvert la réalité effrayante :

la jeune fille de la plage avait été fabriquée par moi. Malgré cela, comme je l’avais, dans mes conversations avec Elstir, identifiée à Albertine, je me sentais envers celle-ci l’obligation morale de tenir les promesses d’amour faites à l’Albertine imaginaire.

Avez-vous compris ? Ce n’est pas seulement qu’il se sent obligé de lui demander de sortir ensemble, mais :

on se croit obligé d’épouser ensuite la personne interposée.

Ouais. Il avait construit des fantasmes assez forts qu’il se croyait obligé de l’épouser.

J’aimerais prendre une pause pour offrir mes excuses à, entre autres, Vosdames Cindy Crawford et Gisele Bündchen, mais surtout au personnage fictif de Final Fantasy VII, Aeris Gainsborough (il me semble tout à coup important à préciser qu’elles ne sont pas mes dames). Je ne savais pas qu’avoir des fantasmes d’épouser une autre personne créait des obligations chez l’autre personne et compte tenu des preuves, personne d’entre vous ne s’intéressait à m’épouser, même pas un peu. L’erreur est uniquement à moi.

M. Parangon de Fidélité ajoute, même si nous savons maintenant que les deux s’épouseront, que :

par Albertine du moins, si elle-même n’était pas ce que j’avais espéré, je pourrais connaître ses amies de la petite bande.

Des jours après leur rencontre, Albertine montre du bon sens en grognant le narrateur :

Vous ne faites rien ici ? On ne vous voit jamais au golf, aux bals du Casino… Je vois que vous n’êtes pas comme moi, j’adore tous les sports !

Hélas, on sait qu’elle ne suivra ce bon sens. Pire, il s’avère que le narrateur et moi partageons un trait cinglé en commun :

Chaque fois que j’étais quelques jours sans la rencontrer, je m’exaltais en me répétant : « On ne vous voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel elle l’avait dit, toute droite, sans bouger la tête. Et je pensais alors qu’il n’existait pas de personne plus désirable.

Il ne s’agissait pas de golf, mais au lycée, j’ai tombé amoureux de quelqu’un en partie j’aimais l’entendre éternuer. Je ne plaisante même pas.

Les deux rencontrent Octave, un jeune homme de qui le narrateur dit :

Car il ne pouvait jamais « rester sans rien faire » quoiqu’il ne fît d’ailleurs jamais rien. 

Octave se présente comme ami d’Albertine, mais derrière son dos, Albertine l’appelle « un gigolo ». Gentil, non, mais probablement vrai.

Puis Albertine rencontre Bloch, de qui elle dit deux choses importantes au narrateur :

— Je reconnais qu’il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce qu’il me dégoûte !

Quand je lui dis ce premier jour qu’il s’appelait Bloch, elle s’écria : « Je l’aurais parié que c’était un youpin. »

Elle va bien aimer Swann avec cette attitude !

Il se passe qu’Octave « était un peu parent, et de plus assez aimé des Verdurin. » Super, il finira en tant que Président de la République si ça continue !

Le narrateur et Albertine rencontrent deux filles, les d’Ambresac. Albertine n’est pas fan : « Elles vous plaisent ? Dame, ça dépend. C’est tout à fait les petites oies blanches. » (Le narrateur n’a pas dit qu’elles le plaisent.) Mais elle laisse tomber que l’une d’entre eux est fiancée de Saint-Loup. On a déjà entendu parler d’une autre femme à cet égard, sa maîtresse ! Bien nommé, ce Loup ! Le narrateur ajoute :

je ressentis tout à coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup m’eût caché ses fiançailles, et fît quelque chose d’aussi mal que se marier sans avoir rompu avec sa maîtresse.

On fait un peu de ce que les joueurs de jeux vidéo appellent un « speedrun » (jouer de façon pour finir le plus vite possible) par plusieurs coups de cœur pour le narrateur. En plus des d’Ambresac, il y a Andrée :

Deux jours après, étant allé voir Elstir, il me dit la sympathie très grande qu’Andrée avait pour moi

Et Gisèle, de qui Albertine dit :

— Vous l’avez pourtant assez regardée, on aurait dit que vous vouliez faire son portrait, me dit-elle sans être radoucie par le fait qu’en ce moment ce fût elle-même que je regardais tant. Je ne crois pourtant pas qu’elle vous plairait. Elle n’est pas flirt du tout. Vous devez aimer les jeunes filles flirt, vous.

Elle le comprend bien !

Il y aussi une Rosemonde, mentionnée trop brièvement pour citer. L’important, c’est que le narrateur avoue que maintenant, il passe tout ce temps avec cette bande de filles, essayant d’en choisir une, que :

Je ne pus même pas trouver un après-midi pour aller à Doncières voir Saint-Loup, comme je le lui avais promis.

Finalement pour cette fois, il rencontre encore Andrée et nous dit :

Cette Andrée qui m’avait paru la plus froide le premier jour était infiniment plus délicate, plus affectueuse, plus fine qu’Albertine à qui elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sœur.

Encore une fois, choisissez-en-une, vous ! Mais pourquoi est-ce qu’elles sont si soucieuses de ce cœur d’artichaut marchant ?

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec un éclair au café

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages ; il ne me reste que 100 dans ce tome. J’espère le finir en janvier, car je suis bien prêt à quitter Balbec.

J’avoue, j’ai dû rechercher les Albertine sur Politologue. C’était assez populaire à l’époque de Proust — 1 000 naissances par année entre 1902 et 1914, mais la dernière année à voir 200 nouvelles Albertine, c’était 1937, et il n’y a qu’une dizaine par année de nos jours. Mais c’était un choix raisonnable pour une jeune fille fictive au moment du roman.

Graphisme du nombre de naissances par année entre 1900 et 2019 pour les Albertine.
Capture d’écran

Le narrateur reprend ses pensées sur, euh, ses pensées :

Variation d’une croyance, néant de l’amour aussi, lequel, préexistant et mobile, s’arrête à l’image d’une femme simplement parce que cette femme sera presque impossible à atteindre. Dès lors on pense moins à la femme, qu’on se représente difficilement, qu’aux moyens de la connaître… L’amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle y tient peu de place.

Encore une fois, Gilberte dit « Nan, il déconne ! » à Mlle de Stermaria.

Que connaissais-je d’Albertine ?

C’est lui qui l’a dit !

dans la série indéfinie d’Albertines imaginées qui se succédaient en moi heure par heure, l’Albertine réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu’en tête

Je pense au film « The Wall », réalisé par Pink Floyd pour aller avec son album du même nom, surtout cette scène :

Je ne souhaite pas faire la comparaison entre Albertine elle-même et le défilé de marteaux marchants sans cesse. C’est juste l’aspect infini.

Le narrateur rejoint Elstir, qui lui offre un esquisse fait pour une de ses peintures. Mais au lieu de l’accepter :

— J’aurais beaucoup aimé, si vous en possédiez, avoir une photographie du petit portrait de Miss Sacripant ! Mais qu’est-ce que c’est que ce nom ? — C’est celui d’un personnage que tint le modèle dans une stupide petite opérette. — Mais vous savez que je ne la connais nullement, monsieur, vous avez l’air de croire le contraire.

Elstir se tut. « Ce n’est pourtant pas Mme Swann avant son mariage », dis-je…

Et c’est exactement un portrait d’Odette. Tout est lié dans ce roman, et de façon étroite ! Mais y avait-il une relation entre Elstir et madame ? La réponse est indirecte, mais poser la question est d’y répondre à l’affirmatif.

Serait-il possible que cet homme de génie, ce sage, ce solitaire, ce philosophe à la conversation magnifique et qui dominait toutes choses, fût le peintre ridicule et pervers, adopté jadis par les Verdurin ? Je lui demandai s’il les avait connus, si par hasard ils ne le surnommaient pas alors M. Biche. Il me répondit que si…

« Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit, me dit-il, qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir ne lui soit désagréable et qu’il ne souhaiterait être aboli… »

Dit autrement, « Oui, et Gilberte aurait pu être ma fille ! » J’aurais dû le deviner : comme la règle de Nostradamus, toute coïncidence qui peut être la réalité est la réalité chez Proust. C’est une version extrême du fusil de Tchekhov. Avec ça, il part de chez Elstir, ce que j’aurais juré était déjà arrivé.

Le marquis de Saint-Loup quitte enfin Balbec, ce que j’aurais aussi juré était arrivé, et la grand-mère du narrateur a un cadeau pour lui :

Je lui dis qu’il était grand admirateur de Proudhon et je lui donnai l’idée de faire venir de nombreuses lettres autographes de ce philosophe qu’elle avait achetées

La réunion des poulets qui soutiennent KFC est déclarée ouverte !

Mais ne vous inquiétez pas, ce noble admirateur de Proudhon apprécie vraiment le cadeau :

Saint-Loup avait si peur d’avoir mal remercié ma grand’mère qu’il me chargeait encore de lui dire sa gratitude le surlendemain, dans une lettre que je reçus de lui de la ville où il était en garnison.

Notre petit manipulateur, qui voulait utiliser Odette pour s’approcher de Gilberte, Gilberte et de Norpois pour s’approcher de Bergotte, et Mme de Villeparisis pour s’approcher de Mlle de Stermaria, utilise maintenant Elstir :

Quand, quelques jours après le départ de Saint-Loup, j’eus réussi à ce qu’Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine

J’espère — sincèrement — qu’un jour il paiera ce comportement.

Étant lui-même, à la fête :

Il y avait bien une jeune fille assise… où je ne retrouvais pas l’entité que j’avais extraite d’une jeune cycliste se promenant coiffée d’un polo, le long de la mer. C’était pourtant Albertine. Mais même quand je le sus, je ne m’occupai pas d’elle. 

JPPJPPJPPJPP ! (Explication.)

Il voulait tant ce moment que :

Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu’il me présentât à Albertine, assise un peu plus loin, je finis d’abord de manger un éclair au café…

Je rentrai en pensant à cette matinée, en revoyant l’éclair au café…

quelques mois plus tard, à mon grand étonnement, comme je parlais à Albertine du premier jour où je l’avais connue, elle me rappela l’éclair

Je suis gravement tenté de remplacer les madeleines qui font les couvertures de ces billets par une assiette d’éclairs au café !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec Mme Elstir

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 20 pages.

La visite chez Elstir — quel nom bizarre ; le son ne me rappelle aucune langue de ma connaissance — continue, et le narrateur réussit à faire déprimer Elstir, car il essaye de le flatter : « je prononçai le mot de gloire. » En résultat :

Ceux qui croient leurs œuvres durables — et c’était le cas pour Elstir — prennent l’habitude de les situer dans une époque où eux-mêmes ne seront plus que poussière. Et ainsi en les forçant à réfléchir au néant, l’idée de la gloire les attriste parce qu’elle est inséparable de l’idée de la mort.

Vous vous flattez trop, Elstir. Je n’ai jamais entendu parler de vous jusqu’à la semaine dernière.

De toute façon, le narrateur croyait qu’il avait perdu sa chance avec la bande de filles en allant chez Elstir. Mais :

Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistant

Uh-oh. Ayez un pneu crevé tout de suite, mademoiselle — vous pouvez me remercier plus tard, mais ne vous approchez pas… et, tant pis :

Elstir me dit qu’elle s’appelait Albertine Simonet… Cette fois j’avais situé dans un milieu interlope des filles d’une petite bourgeoisie fort riche, du monde de l’industrie et des affaires. C’était celui qui de prime abord m’intéressait le moins, n’ayant pour moi le mystère ni du peuple, ni d’une société comme celle des Guermantes.

Je déteste son arrivisme. « Moi, qui ne fais pas partie de l’aristocratie, je suis trop bon pour traîner autour des bourgeois, juste les Guermantes. » (Ce n’est pas une citation ; c’est moi dans sa peau.) Avec son attention habituelle, toujours ciblant le prochain jouet :

Je ne savais guère ce qu’était Albertine Simonet. Elle ignorait certes ce qu’elle devait être un jour pour moi. 

La pire erreur de ma vie — et il y en a plein, mais celle-ci est sans question la pire — c’est que j’ai rencontré une fille à un déjeuner à la fac et réussi à m’en souvenir. Vous la connaissez sous le nom « mon ex ». Alors je ne compatis pas avec ce type quand il se plaint de ne pas s’être souvenu d’elle ailleurs :

si je veux remonter jusqu’à la jeune fille que je croisai le jour où j’étais avec ma grand’mère, il me faut ressortir à l’air libre. Je suis persuadé que c’est Albertine que je retrouve… mais toutes ces images restent séparées de cette autre parce que je ne peux pas lui conférer rétrospectivement une identité qu’elle n’avait pas pour moi au moment où elle a frappé mes yeux ; quoi que puisse m’assurer le calcul des probabilités, cette jeune fille aux grosses joues qui me regarda si hardiment au coin de la petite rue et de la plage et par qui je crois que j’aurais pu être aimé, au sens strict du mot revoir, je ne l’ai jamais revue.

C’est une façon très longue de dire qu’il est persuadé qu’il y avait encore une autre qu’il aurait dû poursuivre dans la bande de filles.

Avec ça, le narrateur reprend sa pire habitude, traiter les gens comme des outils :

Elstir tout en peignant me parlait de botanique, mais je ne l’écoutais guère ; il ne se suffisait plus à lui-même, il n’était plus que l’intermédiaire nécessaire entre ces jeunes filles et moi.

La pauvre Mme Elstir entre dans le studio et interrompt la conversation. Le narrateur a une mauvaise impression d’elle :

Je la trouvai très ennuyeuse ; elle aurait pu être belle, si elle avait eu vingt ans, conduisant un bœuf dans la campagne romaine ; mais ses cheveux noirs blanchissaient ; et elle était commune sans être simple, parce qu’elle croyait que la solennité des manières et la majesté de l’attitude étaient requises par sa beauté sculpturale à laquelle, d’ailleurs, l’âge avait enlevé toutes ses séductions. 

Mais ne vous inquiétez pas :

Plus tard, quand je connus la peinture mythologique d’Elstir, Mme Elstir prit pour moi aussi de la beauté.

Il faut le dire : son avis sur les femmes est presque toujours superficiel et une question d’aspect.

En quittant enfin le studio d’Elstir, il revoit encore la bande de filles et comme d’hab, la possibilité de rencontrer l’objet de ses passions produit l’effet inverse de celui attendu :

La certitude de la présentation à ces jeunes filles avait eu pour résultat, non seulement de me faire à leur égard jouer, mais éprouver, l’indifférence.

À vraie dire, La Recherche me semble de plus en plus être la version bourgeoise française du Don Quichotte. Ce gars construit des châteaux dans les airs toute la journée, et la seule chose qu’il craint vraiment, c’est de rencontrer la réalité. Heureusement, il a enfin quitté Elstir, alors peut-être que l’histoire avancera un peu la prochaine fois !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec Elstir

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

Notre héros, enfin debout après sa nuit d’ivresse, fait l’enquête parmi les clients de l’hôtel sur les identités des filles qu’il avait vues à la plage. Personne ne sait rien. Il lui semble :

Qui eût pu connaître maintenant en elles, à peine mais déjà sorties d’un âge où on change si complètement, telle masse amorphe et délicieuse…

Personne ne sait rien pour la même raison que l’on ne trahit pas des innocents à Jeffrey Dahmer !

Pendant un autre dîner à Rivebelle avec Saint-Loup, le narrateur aperçoit un artiste, une connaissance de Swann, qu’il ne reconnaît vraiment pas, mais qui attire son attention.

Un soir que nous demandions au patron qui était ce dîneur obscur, isolé et retardataire : « Comment, vous ne connaissez pas le célèbre peintre Elstir ? » nous dit-il.

Naturellement, nos deux arrivistes doivent en profiter :

Mais attardés à un âge où l’enthousiasme ne peut rester silencieux… nous écrivîmes une lettre signée de nos noms, où nous dévoilions à Elstir dans les deux dîneurs assis à quelques pas de lui deux amateurs passionnés de son talent, deux amis de son grand ami Swann, et où nous demandions à lui présenter nos hommages.

Je me souviens aussi d’une époque quand on passait des notes par des intermédiaires à d’autres personnes dont on avait envie de les flatter. Ça s’appelle les années lycéennes. Bravo, les gars.

Cependant, contre toute attente, ça marche :

Il ne m’en demanda pas moins d’aller le voir à son atelier de Balbec, invitation qu’il n’adressa pas à Saint-Loup

Encore une fois, le narrateur a cette idée curieuse où il faut renoncer exactement aux gens autour de soi qui l’aiment :

Peut-être alors vécut-il seul, non par indifférence, mais par amour des autres, et, comme j’avais renoncé à Gilberte pour lui réapparaître un jour sous des couleurs plus aimables, destinait-il son œuvre à certains, comme un retour vers eux, où sans le revoir lui-même, on l’aimerait, on l’admirerait, on s’entretiendrait de lui…

Je ne sais pas ; je pensais avant de lire Proust que si on aimait un autre, on faisait des efforts pour le garder proche. Mais c’est dans ce contexte qu’il reprend la chasse aux Mademoiselles Simonet, sans avoir la moindre idée de qui il parle. Sérieusement.

je n’eus jamais la certitude absolue qu’aucune d’elles — même celle qui de toutes lui ressemblait le plus, la jeune fille à la bicyclette — fût bien celle que j’avais vue ce soir-là au bout de la plage, au coin de la rue…

À partir de cet après-midi-là, moi, qui les jours précédents avais surtout pensé à la grande, ce fut celle aux clubs de golf, présumée être Mlle Simonet, qui recommença à me préoccuper…

Mais c’est peut-être encore celle au teint de géranium, aux yeux verts, que j’aurais le plus désiré connaître.

La réunion des amis de Stephen Stills recommencera bientôt.

Dois-je vous dire qu’encore une fois, il va sacrifier quelque chose d’important pour chasser aux jupes ? Nan, il le fera pour moi !

Ma grand’mère, à qui j’avais raconté mon entrevue avec Elstir et qui se réjouissait de tout le profit intellectuel que je pouvais tirer de son amitié, trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore allé lui faire une visite. Mais je ne pensais qu’à la petite bande…

De toute façon, vous souvenez-vous qu’il vient de mentionner « celle aux clubs de golf » ? Quelle surprise, ses nouveaux loisirs :

Ma grand’mère me témoignait, parce que maintenant je m’intéressais extrêmement au golf et au tennis et laissais échapper l’occasion de regarder travailler et entendre discourir un artiste qu’elle savait des plus grands, un mépris qui me semblait procéder de vues un peu étroites.

Bravo, la grand-mère ! Elle a du sens. Et puisqu’il écoute toujours la dernière personne à qui il parlait :

Je dus finir par obéir à ma grand’mère avec d’autant plus d’ennui qu’Elstir habitait assez loin de la digue

Proust parle de ses tableaux de « le port de Carquethuit » et « les églises de Criquebec », et il semble que ces lieux n’existent pas. Tant mieux pour décrire en détail toutes les couleurs des eaux, de comment :

le peintre avait su habituer les yeux à ne pas reconnaître de frontière fixe, de démarcation absolue, entre la terre et l’océan.

Je ne sais rien des inspirations derrière le personnage d’Elstir, mais entre le manque de « frontière fixe », le milieu vaguement normand de Balbec, et son commentaire que :

l’effort d’Elstir de ne pas exposer les choses telles qu’il savait qu’elles étaient, mais selon ces illusions optiques dont notre vision première est faite, l’avait précisément amené à mettre en lumière certaines de ces lois de perspective

j’imagine que le tout est un argument pour l’impressionnisme de Monet et son cercle.

La visite au studio termine sur quelques pages de conversation entre le narrateur et Elstir sur les qualités artistiques de représentations du Jugement dernier dans les statues de plusieurs églises. Ça montre qu’Elstir est beaucoup plus d’un érudit que d’autres personnages que nous avons rencontrés au fil de ces livres (toux… Bergotte… toux), mais ce qui nous attend la prochaine fois, c’est qu’en sortant du studio, Mlle Simonet atteint enfin un prénom, un que nous avons déjà croisé il y a des mois. C’est peut-être la nièce des Bontemps, les amis de Mme Swann.

Albertine.