Archives pour la catégorie Dimanche avec Marcel

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec Bloch

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleur ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

Quand nous avons quitté le narrateur, il vient de recevoir une lettre de Gilberte pour l’inviter venir goûter chez elle. Je note que j’ai raté ça en cherchant ma place dans la VO, parce que la version en anglais le rend « tea », ce qui est vraiment « thé ». J’ajoute qu’il y a un chapitre dans le livre consacré aux différences en lisant les deux versions en même temps.

Il est compliqué, mais il semble que Bloch, un ami du narrateur que nous n’avons pas vu depuis presque 500 pages à travers les deux tomes, est — par hasard — responsable pour cette affaire :

Comme nous étions tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu’il avait entendu dire que Mme Swann m’aimait beaucoup… Cottard, qu’elle avait pour médecin, ayant induit de ce qu’il avait entendu dire à Bloch qu’elle me connaissait beaucoup et m’appréciait, pensa que, quand il la verrait, dire que j’étais un charmant garçon avec lequel il était lié ne pourrait en rien être utile pour moi et serait flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à Odette dès qu’il en trouva l’occasion.

Ce jeu de téléphone farfelu a apparemment l’effet de convaincre Gilberte qu’elle éprouve des sentiments pour le narrateur qu’elle ne ressente vraiment pas. Le logique m’échappe.

Le narrateur semble souffrir de la maladie de pica :

Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.… Mais n’espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes, si au moins j’avais pu en posséder la photographie, combien plus précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci ! 

Pourquoi est-ce qu’il veut des cheveux de Gilberte autrement ? Je trouve ça bizarre.

En aparté, le narrateur nous raconte, après une anecdote sur l’escalier chez les Swann :

Mais comme je n’avais aucun esprit d’observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l’espèce des choses qui se trouvaient sous mes yeux

Permettez-moi d’hurler. Si j’ai une plainte sur ces livres, c’est exactement l’excès d’observation ! Est-ce sarcastique ?

À ce point, Proust n’a provoqué que des madeleines dans ma cuisine. Peut-être qu’il me faudra essayer autre chose :

où un gâteau architectural, aussi débonnaire et familier qu’il était imposant, semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses créneaux en chocolat et d’abattre ses remparts aux pentes fauves et raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius.

On apprend qu’en fait, le docteur Cottard n’était pas responsable de son changement de fortune :

j’appris par Mme Swann que c’est tout ce que Gilberte lui avait raconté sur ma « nurse » qui leur avait donné à elle et à son mari de la sympathie pour moi.

Il s’avère que c’était l’estime de Gilberte pour Françoise qui a gagné le narrateur une place chez les Swann. S’il savait ça avant de le mettre sur la page, il aurait pu nous épargner des pages de spéculations inutiles. C’est souvent ma plainte.

Tout ce parler sur comment le narrateur a fait son entrée dans le cercle des Swann ne sert qu’en tant que prélude à sa vraie observation, que M. Swann est devenu un vrai arriviste :

ces personnes-là auraient pu s’étonner en constatant que l’ancien Swann avait cessé d’être non seulement discret quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s’agissait de les choisir.

Et au cas où ce ne serait pas clair :

On a vu d’ailleurs autrefois que Swann avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement plus durable) d’échanger sa situation mondaine contre une autre qui dans certaines circonstances lui convenait mieux.

Et c’est ça le vrai but de tous ces contes des Swann, et de M. de Norpois, et pratiquement tout le monde qui n’est pas Françoise ou un villageois de Combray. Tout le monde dans Proust a un œil non seulement sur l’amélioration de son statut, mais d’apparaître éduqué, de ne fréquenter que les meilleures personnes, etc. Swann est presque comme un blogueur qui cherche à donner l’impression d’avoir des goûts raffinés en publiant un billet hebdomadaire sur le gratin de la littérature moderne française.

Naturellement, je parle d’une situation purement hypothétique dans ce dernier cas ; je ne connais personne comme ça.

Nous terminons cette fois avec une autre observation de Proust, que les Swann ne sont qu’un moyen pour ce commentaire social :

Mais pareille aux kaléidoscopes qui tournent de temps en temps, la société place successivement de façon différente des éléments qu’on avait cru immuables et compose une autre figure. 

Pour donner des exemples, Proust suggère qu’après l’affaire Dreyfus :

le kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés. Tout ce qui était juif passa en bas, fût-ce la dame élégante, et des nationalistes obscurs montèrent prendre sa place.

Mais il pouvait imaginer également :

Qu’au lieu de l’affaire Dreyfus il fût survenu une guerre avec l’Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans un autre sens. Les Juifs ayant, à l’étonnement général, montré qu’ils étaient patriotes, auraient gardé leur situation, et personne n’aurait plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince autrichien. 

On voit donc que la Recherche n’est guère sur ses personnages ; ils ne sont que des exemples concrets de son vrai sujet, la bourgeoisie et leur compétition pour trouver des places d’influence. Proust n’avait que 3 ans de plus que moi à sa mort ; avec un peu plus de temps, je me demande s’il aurait reconnu que plus on vieille, moins on se soucie des avis des autres.

Madeleines à l'orange, trempés dans du chocolat

Dimanche avec le docteur Cottard

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, je n’ai avancé que de 20 pages.

Il faut que commence ce numéro en offrant mes excuses les plus sincères à Mme Véronique Sanson. Pourquoi ? La dernière fois, nous sommes arrêtés au point où le narrateur a mentionné qu’il avait acheté une photo de la Berma, l’actrice qu’il avait vue au théâtre. Mais qu’est-ce qu’il fait avec cette photo ?

Ce visage, d’ailleurs, ne m’eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l’idée et, par conséquent, l’envie de l’embrasser à cause de tous les baisers qu’il avait dû supporter, et que, du fond de la « carte-album », il semblait appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire artificieusement ingénu.

Pour autant que je plaisante sur cette rencontre imaginaire, je n’ai jamais une fois pensé, dit ou écrit quelque chose d’aussi bête que ça avec mon exemplaire de « De l’autre côté de mon rêve », et maintenant que je sais que ça existe, je crains que ce soit ce qu’elle pense se passe chez Un Coup de Foudre. Et honnêtement, ce n’est pas le pire — le narrateur imagine qu’elle a les appétits d’un joueur de basket de la NBA, et qu’il y a tout une queue d’hommes devant sa porte après chaque représentation. Dites-donc, je connais mon Michel Berger, vous connaissez le mot « groupie » en français. C’était inconnu pour Proust, mais c’est de quoi il parle.

Mais ne vous inquiétez pas, une page plus tard, notre infidèle revient sur Gilberte Swann, de qui il est tombé amoureux dans le premier tome à cause de son amitié avec Bergotte. Même si de Norpois vient de lui dire à quel point Bergotte est nul, il pense toujours que :

Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et pourtant j’aurais eu besoin de la voir, je ne me rappelais même pas sa figure.

Alors, elle est plus qu’un outil ? C’est rassurant. Mais ça fait longtemps que les deux ne se revoient pas, jusqu’au moment où elle revient aux Champs-Élysées, et le narrateur lui dit « combien j’admirais son père et sa mère » et elle répond avec « Vous savez, ils ne vous gobent pas ! »

HAHAHAHAHAHA ! (J’en ai trop profité.)

Ça amène le narrateur à écrire une lettre à M. Swann, ce qui Gilberte livre pour lui, et elle lui dit le lendemain que sa réponse entière était « Tout cela ne signifie rien, cela ne fait que prouver combien j’ai raison. » Honnêtement, les deux n’ont guère parlé — mais peut-être que Swann se souvient du jeune pleurnicheur de Combray. J’imagine que oui.

Quelque peu plus tard, le narrateur tombe malade, et nous dit que :

notre médecin, malgré la désapprobation de ma grand’mère, qui me voyait déjà mourant alcoolique, m’avait conseillé, outre la caféine qui m’était prescrite pour m’aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du cognac quand je sentais venir une crise.

Dites-donc, qu’est-ce qui se fait passer pour un traitement médical en France ? Et pourquoi est-ce que j’ai les mauvais docteurs ? « J’ai besoin de mon Hennessy, c’est une ordonnance », j’ai envie de sortir ça chez Total Wines (mon fournisseur habituel pour les produits français alcoolisés).

Mais notre narrateur reste malade plus longtemps que prévu, et plutôt que son médecin habituel, ses parents font appel au docteur Cottard. Celui que tout le monde méprisait plus tôt. Son traitement :

Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d’alcool.

Pas d’alcool est probablement la bonne idée. Mais du lait ? Charlatan ! Pire, il en fait des blagues pourries :

je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. Cela vous plaira, puisque l’Espagne est à la mode, ollé ! ollé !

OMD. Non, mais sérieusement.

Vu cette maladie, il ne vous surprendra pas que le narrateur ne va plus aux Champs-Élysées pour voir Gilberte. Il croit que ça doit être la fin de l’affaire. Mais un jour, il reçoit une lettre qui dit :

Mon cher ami, disait la lettre, j’ai appris que vous aviez été très souffrant et que vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n’y vais guère non plus parce qu’il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous serez rétabli…

Maman a dit ça, mais pas le papa qui avait méprisé le jeune monsieur plus tôt ? Il faut demander ce qui arrive, mais cette question nous attendra la semaine prochaine, car je vais boire du lait pour soigner la congestion qui me reste. À la prochaine !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec la Berma

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois je n’ai avancé que de 30 pages. Mais quelles pages — ça fait des mois où j’ai envie de voir le melon du petit prétentieux dégonfler, et il reçoit enfin la fessée qu’il mérite !

On revient d’abord sur le fait que Swann et Odette se sont mariés, ce que M. de Norpois avait trouvé impossible la dernière fois. (Quoi, il n’avait pas lu « Du côté de chez Swann » ?) Proust décrit la situation de façon curieuse :

Presque tout le monde s’étonna de ce mariage, et cela même est étonnant…elle connaissait à fond ces traits du caractère que le reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une sœur, possèdent l’image ressemblante et aimée.

La connaissance que seulement une maîtresse ou une sœur posséderaient, mais pas une épouse ? C’est sans doute un choix exprès. J’imagine que c’est un commentaire sur le mariage en tant qu’institution. Mais l’on n’y entre pas seulement pour de mauvaises raisons, Marcel.

Mais comme souvent, dès que je gronde Proust pour être trop cynique, il me dit que je ne le suis pas assez :

on peut dire que si Swann épousa Odette, ce fut pour la présenter elle et Gilberte… à la duchesse de Guermantes.

Le mariage n’est que pour garantir que sa fille peut être arriviste ? Il me faut croire que Proust fait ça juste pour me faire applaudir quand nous apprenons que :

On verra comment cette seule ambition mondaine qu’il avait souhaitée pour sa femme et sa fille fut justement celle dont la réalisation se trouva lui être interdite, et par un veto si absolu que Swann mourut sans supposer que la duchesse pourrait jamais les connaître. On verra aussi qu’au contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et Gilberte après la mort de Swann.

Est-ce une promesse ? Il va tuer ce type après m’avoir infligé 500 pages de ses hésitations ? Aww, Marcel, beaucoup sera pardonné — si seulement vous tiendrez cette promesse !

Tout à coup, on revient dans la réalité immédiate, où le narrateur est toujours au même dîner avec son père et M. de Norpois. Il se passe que le mari de la duchesse, lui-même comte de Paris, avait vu Odette dans une gare et :

quand par hasard la conversation amenait son nom, à de certains signes, imperceptibles si l’on veut, mais qui ne trompent pas, le Prince semblait donner assez volontiers à entendre que son impression était en somme loin d’avoir été défavorable.

Vraiment ! Loin d’être défavorable ? Est-ce qu’il y a juste une personne dans ce milieu qui dit ce qu’elle pense ? De façon claire ? Je demande trop, c’est ça ?

En fait, M. de Norpois est sur le point de se racheter dans mes yeux, avec un avis fort qui blessera la petite ordure. Vous souvenez-vous des angoisses du premier tome sur son héros, un écrivain nommé Bergotte ? Le narrateur demande à de Norpois sur Bergotte, et entend :

Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte… Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu’on pourrait nommer la charpente… Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de mandarin déliquescent me semblent bien vaines.

Oh, M. de Norpois, comme je vous aime. Cependant, le meilleur est à venir. Le narrateur exprime l’espoir que de Norpois parlera de lui à Mme Swann, afin de donner un meilleur avis de lui à Gilberte (la fille des Swann), mais entre ses avis insuffisamment positif de la Berma (l’actrice qu’il est allé voir au théâtre) et trop positif de Bergotte :

Et je compris que cette commission, il ne la ferait jamais, qu’il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant des années, sans pour cela lui parler une seule fois de moi.

HAHAHAHAHAHA !

M. de Norpois part, et le père du narrateur lui montre une critique dans le journal où il a lu que la représentation dont il n’avait pas profité était « l’occasion d’un triomphe comme elle en a rarement connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière ». Il ne sait rien !

Équipe de cette info, tout à coup le narrateur changé d’avis sur la Berma, au point où :

Françoise me fit arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX et de Raspail, et où, pour ma part, j’en achetai une de la Berma. Les innombrables admirations qu’excitait l’artiste donnaient quelque chose d’un peu pauvre à ce visage unique qu’elle avait pour y répondre,

Je patientais pour ce moment. Pendant tout le premier tome, à chaque fois où le narrateur pleurnichait, quelqu’un avait hâte de le gâter. À chaque fois où nous avions dû subir ses avis, personne ne l’a contredit. Maintenant, la vie le gifle directement dans le visage pour son attitude, et franchement, je suis là pour ça.

Madeleines à l'orange, trempés dans du chocolat

Dimanche avec l’oncle Sam

On reprend maintenant « À l’ombre de jeunes filles en fleur ». Cette fois, j’ai avancé de 24 pages. Et avez-vous remarqué quelque chose de nouveau ? Oui, de nouvelles madeleines — cette fois, à l’orange et au chocolat, une combinaison très populaire chez les britanniques en particulier. Je ne savais pas jusqu’à maintenant : ce chocolat britannique appartient de nos jours à Carambat. De toute façon

Pour vous rappeler, toute citation du texte vient de Wikisource.

La dernière fois, notre narrateur allait rencontrer un certain M. de Norpois, ancien ambassadeur français, qui allait peut-être l’aider avec sa carrière littéraire. Il est un personnage très différent de moi :

Comme les étrangers de passage qui lui étaient présentés, au temps où il représentait la France, étaient plus ou moins — jusqu’aux chanteurs connus — des personnes de marque et dont il savait alors qu’il pourrait dire plus tard, quand on prononcerait leur nom à Paris ou à Pétersbourg, qu’il se rappelait parfaitement la soirée qu’il avait passée avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l’habitude de leur marquer par son affabilité la satisfaction qu’il avait de les connaître.

Je rencontre fréquemment des personnes dont leurs enfants étaient des copains de classe de La Fille, qui me disent bonjour, et je n’ai aucune idée de leurs noms où ce que l’on a fait ensemble.

Le narrateur croit que tout va très mal :

Mais les termes mêmes dont il se servait me montraient la Littérature comme trop différente de l’image que je m’en étais faite à Combray, et je compris que j’avais eu doublement raison de renoncer à elle.

6 tomes disent que ce n’est pas comment finit l’histoire. Mais on n’a qu’à attendre jusqu’à 2 pages plus tard, quand Norpois lui dit à qui il devrait parler pour plus de conseils :

après un instant d’hésitation pendant lequel il sembla calculer les conséquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte : « Allez donc le voir de ma part, il pourra vous donner d’utiles conseils »

Il s’avère que Norpois est peut-être moins malin qu’il se pense ; le père du narrateur lui parle d’investissements, et il recommande :

le 4% Russe. « Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n’est pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital. »

Ce livre a été écrit après la Révolution russe en 1917 ; je ne suis pas sûr en quelle année nous sommes, mais ce conseil va échouer de façon spectaculaire. Puis la conversation tourne vers la Berma, l’actrice que le narrateur avait vue au théâtre la dernière fois, et Norpois se révèle sans jugement d’autre façon, disant :

Bien qu’elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées en Angleterre et en Amérique, la vulgarité je ne dirai pas de John Bull, ce qui serait injuste, au moins pour l’Angleterre de l’ère Victorienne, mais de l’oncle Sam n’a pas déteint sur elle.

Allez-vous-en, Norpois !

Je note que la traduction ne fait pas confiance aux connaissances du lecteur. Pendant le dîner qui suit, Norpois dit « Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets tout différent » — l’anglais remplace Vatel par chef. Quoi, comme si le lecteur n’a pas écrit « Je découvre l’Oise » et ne sait pas qu’il est réputé d’avoir inventé la crème Chantilly, et de s’être suicidé quand il n’y avait pas assez de poisson pour les invités ?

Il suit des pages sur les relations avec un certain roi Théodose, ainsi que l’empereur d’Allemagne, de qui Norpois râle :

D’abord, c’est un acte d’ingratitude. C’est plus qu’un crime, c’est une faute et d’une sottise que je qualifierai de pyramidale !

Voleur ! Ces mots appartiennent à Antoine de la Meurthe en parlant de l‘exécution du duc d’Enghien. Quelle coïncidence vu que nous venons de parler de Chantilly, le château dudit duc.

Norpois est presque certainement un commentaire par Proust sur son avis des compétences du gouvernement français avant la Première Guerre mondiale. Pauvre Proust — ne savait-il pas que les fonctionnaires du monde étaient, et restent, tous comme ça ?

Tout ça se relie enfin avec le dernier tome quand Norpois mentionne qu’il vient de dîner chez Mme Swann. Il dit de la maison :

Mon Dieu… c’est une maison où il me semble que vont surtout… des messieurs. Il y avait quelques hommes mariés, mais leurs femmes étaient souffrantes ce soir-là et n’étaient pas venues, répondit l’Ambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en jetant autour de lui des regards dont la douceur et la discrétion faisaient mine de tempérer et exagéraient habilement la malice.

Il élabore sur son mauvais avis de madame :

Il y a eu, il est vrai, dans les années qui précédèrent le mariage, d’assez vilaines manœuvres de chantage de la part de la femme ; elle privait Swann de sa fille chaque fois qu’il lui refusait quelque chose.

Avec ça, Proust a appuyé sur mon bouton le plus sensible, et j’ai dû arrêter. Il me semble que nous sommes loin de finis avec ce conte sordide, et nous le reprendrons la semaine prochaine.

Dimanche avec M. de Norpois

On commence pour la première fois de ma vie un tome de Proust autre que « Du côté de chez Swann ». Cette semaine, c’est « À l’ombre des jeunes filles en fleurs », ou comme dit ma version « Within a Budding Grove », un titre qui ne mentionne ni ombres ni filles. Peut-être que l’on dirait « Dans un bosquet en fleurs ». Mais où est donc passées nos madeleines ?

Deuxième tome de La Recherche en anglais, "Within A Budding Grove"

J’ai fait la boulette des boulettes en cuisine. Avec chaque nouveau tome, il y aura de nouvelles madeleines — au moins, c’était le plan. Quand j’ai fait le lot original, c’était un peu d’une urgence à cause d’un autre dessert raté pour un événement. Mais avec du recul, j’ai décidé que ce serait ma façon de fêter le changement de tomes. Mais mon moule est en métal et, euh… il ne faut pas tremper les madeleines dans du chocolat dans un tel moule. Elles colleront une fois le chocolat figera. Je suis si bête parfois. Pour ce qu’il vaut, elles sont autrement excellentes. Mais pas pour ce post. Je les referai et posterai la recette pendant la semaine à venir, mais ô, que je sois con.

Alors, le livre. On se lance dans les 30 premières pages de la première partie, dite « Autour de Mme Swann », ou en version anglaise « Mme Swann à la maison ». Avez-vous jamais vu le film Dark City, sorti en 1998 ? Là, des extra-terrestres ont capturé une cité d’êtres humains, et pour les comprendre, ils font des expériences où ils changent les souvenirs des humains à chaque fois où ces derniers dorment. Ils changent tout — leurs noms, leurs métiers, etc. Alors, bien que la distribution paraît être le même, un observateur remarquerait que tout change entre les personnages, tous les jours. L’intrigue se déroule autour de ce qui arrive quand les humains se rendent enfin compte.

Bienvenue donc dans Dark City, version Prix Goncourt. Dès la première page, on revient dans l’enfance du narrateur, avec ses parents, Swann, et leurs dîners — mais tout à coup, tout le monde se comportent de façon différente, même contradictoire par rapport aux faits comme nous les connaissons avant :

Ma mère, quand il fut question d’avoir pour la première fois M. de Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le Professeur Cottard fût en voyage et qu’elle-même eût entièrement cessé de fréquenter Swann… Swann, avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses moindres relations, était un vulgaire esbroufeur.

Nous avions entendu parler qu’après son mariage, les parents avaient vu moins de Swann, pas cessés de le fréquenter. Et ce comportement de crier sur les toits est complètement hors ce que nous en avions entendu parler pendant 600 pages déjà. Et Cottard, qu’est-ce qu’il fait ici ? Il faisait partie de la bande aux Verdurin !

Il faut dire que Proust se contredit tout de suite, disant « certaines personnes se souvenant peut-être d’un Cottard bien médiocre et d’un Swann poussant jusqu’à la plus extrême délicatesse, en matière mondaine, la modestie et la discrétion ». Mais Proust s’efforce évidemment de nous faire douter. Ne vous inquiétez pas, c’est au tour de Cottard de subir des calomnies aux mains du narrateur :

Partout, sinon chez les Verdurin où il redevenait instinctivement lui-même, il se rendit froid, volontiers silencieux, péremptoire quand il fallait parler, n’oubliant pas de dire des choses désagréables.

C’est qui notre nouveau personnage, M. de Norpois ?

Il avait été ministre plénipotentiaire avant la guerre et ambassadeur au Seize Mai, et, malgré cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs fois, depuis, de représenter la France dans des missions extraordinaires… par des cabinets radicaux qu’un simple bourgeois réactionnaire se fût refusé à servir

C’est toujours Proust alors juste après cette note Talleyrandesque, il nous apprend que :

il s’était imbu de cet esprit négatif, routinier, conservateur, dit « esprit de gouvernement » et qui est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier, sous tous les gouvernements, l’esprit des chancelleries.

Proust décrit la relation entre ses parents de façon certaine de scandaliser les oreilles modernes. Je ne la reconnais certainement pas :

elle avait conscience de remplir celui de ses devoirs qui consistait à rendre la vie agréable à son époux, comme elle faisait quand elle veillait à ce que la cuisine fût soignée et le service silencieux.

M. de Norpois se révèle enfin utile au narrateur pour 2 raisons : 1) il convainc ses parents de lui laisser voir la Berma (une actrice fictive qui joue dans une œuvre de Racine), et 2), il dit à son père de laisser le narrateur poursuivre une carrière d’écrivain.

Il suit une douzaine de pages d’extases sur le fait d’aller au théâtre, malgré le fait que son médecin avait conseillé ses parents qu’il tomberait à nouveau malade s’il sortait. C’est fatigant sans que rien se passe vraiment, alors j’ai arrêté juste avant que le prochain dîner avec de Norpois n’arrive.

Plus ça change, comme on dit. On est dans un nouveau tome, mais c’est la même attitude chez le narrateur — chanter les louanges de ceux qu’il trouve utiles, et calomnier le reste. Je suis surpris qu’il survivra pendant 5 tomes de plus !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec Gilberte

Cette semaine on dit au revoir à « Du côté de chez Swann ». J’ai lu les 60 dernières pages, ce qui comprend toute la partie intitulée « Noms de pays : Le nom ». Il n’y aura pas de « Dimanche avec Marcel » la semaine prochaine ; on recommencera en deux semaines avec « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ».

Dans cette partie, on revient vers la narration du personnage principal, la version fictive de Proust lui-même. Au début du livre, il nous avait dit que sa famille prenait parfois des vacances à Balbec, dans le Finistère. Maintenant, d’autres lieux le rejoignent :

Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand ; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.

J’ai chanté les louanges de Santa Maria del Fiore dans ces pages au passé, Florence étant le destin que je souhaitais pour moi-même pendant une décennie. Venise, en revanche, est la seule ville au monde entier où j’ai perdu la tête en pleurant à cause des prix. Même Paris n’a jamais eu cet effet sur moi.

Naturellement, Proust étant Proust, il suit une dizaine de pages d’extases sur le voyage qu’il va prendre vers les deux villes italiennes, qui se termine par :

on dut me mettre au lit avec une fièvre si tenace, que le docteur déclara qu’il fallait renoncer non seulement à me laisser partir maintenant à Florence et à Venise mais, même quand je serais entièrement rétabli, m’éviter, d’ici au moins un an, tout projet de voyage et toute cause d’agitation.

C’est-à-dire qu’il vient de nous faire perdre du temps encore une fois. Cette habitude de Walter Mitty von Münchausen n’est pas aussi drôle que Proust ne le pense.

Au lieu de ces voyages, Françoise — qui travaille désormais pour la famille du narrateur après la mort de la tante Léonie, Françoise la farceuse aux asperges — commence à amener le narrateur aux Champs-Élysées, où il voit parfois Gilberte Swann. Le narrateur la voit souvent de cette façon :

Seule, près de la pelouse, était assise une dame d’un certain âge… et pour faire la connaissance de laquelle j’aurais à cette époque sacrifié, si l’échange m’avait été permis, tous les plus grands avantages futurs de ma vie. Car Gilberte allait tous les jours la saluer ; elle demandait à Gilberte des nouvelles de « son amour de mère » ; et il me semblait que si je l’avais connue, j’aurais été pour Gilberte quelqu’un de tout autre, quelqu’un qui connaissait les relations de ses parents.

Après 500 pages juste pour apprendre qu’Odette n’est apparemment pas la mère de Gilberte, j’aimerais bien savoir de qui on parle ! (N’oubliez pas que l’intérêt de Gilberte pour notre héros est sa relation avec l’écrivain Bergotte. C’est ridicule.)

Mais notre narrateur se convainc que Gilberte devrait tomber amoureux de lui. Elle a d’autres idées :

Puis, elle ne m’avait encore jamais dit qu’elle m’aimait. Bien au contraire, elle avait souvent prétendu qu’elle avait des amis qu’elle me préférait, que j’étais un bon camarade…

On appelle ça le « friend zone », con ! Sortez ! Mais il va nous offrir plus de preuves qu’elle ne pense pas de lui ce qu’il pense d’elle :

Et il y eut un jour aussi où elle me dit : « Vous savez, vous pouvez m’appeler Gilberte, en tous cas moi, je vous appellerai par votre nom de baptême. C’est trop gênant. »

Un jour, juste avant Noël, Gilberte lui dit :

en tous cas si je reste à Paris, je ne viendrai pas ici car j’irai faire des visites avec maman. Adieu, voilà papa qui m’appelle.

M. Je-saisis-pas-les-allusions se pense :

« Je vais recevoir une lettre de Gilberte, elle va me dire enfin qu’elle n’a jamais cessé de m’aimer, et m’expliquera la raison mystérieuse pour laquelle elle a été forcée de me le cacher jusqu’ici… »

À mon pire, je n’ai jamais souffert de tels délires.

Une vingtaine de pages plus tard arrive le choc des chocs :

Vous savez qui c’est ? Mme Swann ! Cela ne vous dit rien ? Odette de Crécy ?

On m’avait dit que ce n’était pas le cas. Et pas juste Proust — ce critique anglophone avait écrit qu’elles n’étaient pas la même personne ! Mais j’ai aussi lu qu’il y avait plusieurs incohérences à travers les brouillons différents. Je ne sais plus.

Il y a dix pages de plus où Mme Swann se promène dans le Bois de Boulogne dans l’imagination du narrateur, alors que le monde passe des chevaux aux automobiles autour d’elle. Et je n’ai toujours aucune idée de ce qui est « Le Nom » ; les notes à la fin de la version anglaise indiquent que « Noms de pays » fait référence aux pensées du narrateur sur les noms de Venise et de Florence.

Avec ça, « Du côté de chez Swann » est terminé, et si c’était la fin d’Odette de Crécy et Charles Swann dans l’histoire, ça me conviendrait très bien. Je remarque avec l’aide de Politologue que la popularité du prénom « Odette » a explosé pendant la publication de la Recherche, puis a eu une chute libre après la SGM, au point où vous ne connaissez probablement pas d’Odette personnellement (à moins que ce soit votre grand-mère). Charles a retenu un plus grand succès, probablement dû au général. Mais il nous reste 5 tomes de plus, et personne ne disparaît jamais vraiment chez Proust. Sauf Mme Sazerat, la gagnante de ce tome, car on n’a jamais entendu un mot méchant sur elle !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec Mme Cottard

On reprend Du côté de chez Swann. Cette fois, j’ai avancé de 40 pages, et atteint la fin de la partie dit « Un amour de Swann ». Il nous reste 60 pages pour terminer ce pavé, étant la entièreté de « Nom de pays : Le nom », un titre bien mystérieux. Je ferai mon tout pour que la semaine prochaine soit la fin de Swann (est-ce que ça rime à vos oreilles comme aux miennes ?) Mais ne vous inquiétez pas, les amoureux de travaux douloureux, il nous reste 5 tomes de suite !

On plonge tout de suite dans un jeu digne des années collégiennes — n’oubliez pas que ce sont censés être des adultes :

Odette lui avait dit, avec un regard souriant et sournois qui l’observait : « Forcheville va faire un beau voyage, à la Pentecôte. Il va en Égypte », et Swann avait aussitôt compris que cela signifiait : « Je vais aller en Égypte à la Pentecôte avec Forcheville. »… Alors il voulait apprendre si elle était la maîtresse de Forcheville, le lui demander à elle-même.

Puis on lui envoie une lettre anonyme pour lui dire :

…qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes (dont on lui citait quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté et le peintre), de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe.

Comme je vous ai dit il y a des semaines, tout le monde sauf Swann, même moi, savait déjà qu’Odette était une cocotte et non pas du Creuset ! Mais ne vous inquiétez pas, notre Swann ne se permet pas à croire aux preuves des yeux :

Quant au fond même de la lettre, il ne s’en inquiéta pas, car pas une des accusations formulées contre Odette n’avait l’ombre de vraisemblance.

Comme il me rappelle moi-même !

Il parle à Odette des contenus de la lettre, sans divulguer leur source, et elle lui rassure que ce sont tous des mensonges. Mais pour cette acte d’omission, Proust nous dit :

En somme il mentait autant qu’Odette parce que, plus malheureux qu’elle, il n’était pas moins égoïste.

L’obsession de Swann ne le permet pas d’arrêter. Il l’affronte afin de demander :

Tu te souviens de l’idée que j’avais eue à propos de toi et de Mme Verdurin ? Dis-moi si c’était vrai, avec elle ou avec une autre.

Elle est offensée, mais ne le nie plus, ce qui amène Swann à penser quelque chose d’imbecile :

Il voulait que la chose affreuse qu’elle lui avait dit avoir faite « deux ou trois fois » ne pût pas se renouveler. Pour cela il lui fallait veiller sur Odette.

C’est pratiquement la demande de mariage, ce dernier. Mais Swann étant un véritable Sherlock Holmes, il doit continuer son enquête parmi des gens de réputation sans faute :

Quelquefois il allait dans des maisons de rendez-vous, espérant apprendre quelque chose d’elle, sans oser la nommer cependant. « J’ai une petite qui va vous plaire », disait l’entremetteuse. Et il restait une heure à causer tristement avec quelque pauvre fille étonnée qu’il ne fît rien de plus. Une toute jeune et ravissante lui dit un jour : « Ce que je voudrais, c’est trouver un ami, alors il pourrait être sûr, je n’irais plus jamais avec personne. »

Combien de mots y a-t-il en français pour les bordels ? On a vu « maison de passe » et « maison de rendez-vous » juste pendant les 100 dernières pages, et je connaissais déjà « maison close ». Je crains à même dire le mot « maison », de peur que l’on en tire la mauvaise idée !

Il ne reste que de trouver un dernier label de qualité venant d’une autre personne de confiance. Ça nous arrive sous la forme de Mme Cottard, amie des Verdurin, qui rencontre Swann dans la rue et lui dit :

« Quand Odette est quelque part, elle ne peut jamais rester bien longtemps sans parler de vous. Et vous pensez que ce n’est pas en mal. Comment ! vous en doutez ? » dit-elle, en voyant un geste sceptique de Swann…Mais elle vous adore !

On peut certainement faire confiance aux amis des Verdurin !

Pourtant, il s’avère que Proust nous amenait le long du mauvais chemin tout ce temps. Juste après cette conversation, Swann se pense :

Jadis ayant souvent pensé avec terreur qu’un jour il cesserait d’être épris d’Odette, il s’était promis d’être vigilant, et dès qu’il sentirait que son amour commencerait à le quitter, de s’accrocher à lui, de le retenir. Mais voici qu’à l’affaiblissement de son amour correspondait simultanément un affaiblissement du désir de rester amoureux. 

Et après un rêve bizarre où Odette le quitte pour Napoléon III, sauf que c’est vraiment Forcheville, il décide de la quitter définitivement, avec les mots qui terminent « Un amour de Swann » :

« Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »

Je n’ai jamais connu un si fort désir de gifler Proust et Swann également qu’en lisant ces mots. On a passé la première partie du livre en entendant encore et encore qu’il avait épousé une femme de mauvaise réputation. Puis on a passé la grande majorité du livre avec l’histoire qui semblait être celle de cette femme. Et maintenant il s’avère que ce sera probablement toute autre personne ! (Il faut se souvenir que pour Proust, « définitivement » veut dire « jusqu’à 10 pages plus tard ».)

Pas cool, Marcel. Pas cool du tout.

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec la princesse des Laumes

On reprend Du côté de chez Swann. Cette fois, j’ai avancé de 40 pages — on est maintenant à 100 pages de la fin.

Je n’aime pas interrompre Swann quand il est en train de se plaindre dans sa tête, mais parlez pour vous-même, mon brave :

Swann retrouva rapidement le sentiment de la laideur masculine, quand, au delà de la tenture de tapisserie, au spectacle des domestiques succéda celui des invités.

Et pour info, c’est son avis en regardant deux hommes « alors qu’ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles ». Je n’aimerais pas entrer dans la tête de certaines afin de connaître leurs pensées à cet égard, mais quel ami, celui-ci.

Il suit des observations sur les monocles portés par tel ou tel homme, ce qui m’amène à en conclure que Swann est en fait à une convention d’imitateurs du Pingouin. Mais ne vous inquiétez pas ; l’événement se révèle enfin un récital de flûte, auquel assistent un bon nombre d’aristocrates. Parmi ses rangs on trouve des marquises et des vicomtesses, mais aussi l’insupportable princesse des Laumes :

Pour montrer qu’elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon, où elle ne venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était entrée en effaçant les épaules

Elle me rappelle quelqu’une. Et ce n’est pas juste mon avis :

Cependant Mme de  Gallardon était en train de se dire qu’il était fâcheux qu’elle n’eût que bien rarement l’occasion de rencontrer la princesse des Laumes, car elle souhaitait lui donner une leçon en ne répondant pas à son salut.

Comme je comprends ! Il y a une ancienne copine de classe de mon lycée qui, si jamais je la revoyais dans la vie, je lui jetterais un verre d’eau en plein visage, en récompense d’une insulte jamais oubliée. (Je n’ai jamais fait ça à personne, mais celle-ci m’a humilié de façon aussi choquante que pas méritée.) Proust se montre au moins efficace en évoquant des souvenirs, non ?

Mais Proust a un rôle pour Mesdames de Gallardon et des Laumes, une conversation qui recadre Swann après 470 pages :

Gallardon : Tiens, tu as vu ton ami M. Swann ?

Laumes : Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu’il fût là, je vais tâcher qu’il me voie.

Gallardon : C’est drôle qu’il aille même chez la mère Saint-Euverte… Oh ! je sais qu’il est intelligent… mais cela ne fait rien, un Juif chez la sœur et la belle-sœur de deux archevêques !

Laumes : J’avoue à ma honte que je n’en suis pas choquée.

Gallardon : Je sais qu’il est converti, et même déjà ses parents et ses grands-parents. Mais on dit que les convertis restent plus attachés à leur religion que les autres, que c’est une frime, est-ce vrai ?

Ici, j’ai triché, et fait des recherches sur Google. Il s’avère que Proust va aborder plus tard l’affaire Dreyfus. Mais dans ce contexte, j’aurais cru Mme Gallardon très à l’aise en Espagne de 1492, ou juste à travers la frontière allemande une décennie après la mort de Proust.

Cependant, je me permettrai une digression. Il se passe que pendant des décennies, le sujet des conversions de certaines intellectuels britanniques du protestantisme (ou rien) au catholicisme pendant le XIXe siècle — Chesterton, le cardinal John Henry Newman, plus tard C.S. Lewis — est une passion pour moi. De tout ce que j’ai lu à cet égard, je trouve cette remarque mal informée. Mais peut-être que Proust veut suggérer autre chose, que Swann ne peut pas échapper à ses racines. Le contexte jusqu’à maintenant ne permet pas d’en tirer une conclusion.

On reprend vite la méchanceté de la princesse :

Mais la princesse voyant que M. de Froberville continuait à regarder Mme de Cambremer, ajouta moitié par méchanceté pour celle-ci, moitié par amabilité pour le général : « Pas agréable… pour son mari ! je regrette de ne pas la connaître puisqu’elle vous tient à cœur, je vous aurais présenté », dit la princesse qui probablement n’en aurait rien fait si elle avait connu la jeune femme. 

Elle partage une blague avec Swann sur Mme de Cambremer qui n’a aucun sens en traduction anglaise, mais dont je ne comprends rien en français non plus :

Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste à temps, mais il finit mal ! dit-elle en riant.

Il ne commence pas mieux, répondit Swann.

En effet cette double abréviation !…

C’est quelqu’un de très en colère et de très convenable qui n’a pas osé aller jusqu’au bout du premier mot.

Mais puisqu’il ne devait pas pouvoir s’empêcher de commencer le second, il aurait mieux fait d’achever le premier pour en finir une bonne fois. 

Ha… ha ? Je suis perdu.

On finit sur une autre douzaine de pages où Swann pense à Odette, et ici, il me semble que l’on a sauté dans les temps, car Proust nous dit que c’est en fait plusieurs ans depuis la rupture avec les Verdurin. Je crois que l’on aura le mariage la semaine prochaine — n’oubliez pas que dans la première partie du livre, Swann est déjà marié à Odette — mais au moins on a passé un moment en parlant de quelque chose d’autre. Même si c’était la princesse Pénible !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec le baron de Charlus

On reprend Du côté de chez Swann. Cette fois j’ai avancé de 53 pages. On est enfin aux trois quarts du livre.

De tous les néologismes anglais moches, parmi les pires est « negging », expression inventée par les dragueurs professionnels pour décrire un processus où on est censé attirer une femme en lui disant des choses négatives sur elle. Je vois que le français a importé ce terme. La théorie, telle que je la comprends, est qu’en quelque sorte, la cible voudra gagner l’approbation de la personne qui vient de la critiquer. Ça me semble un peu trop « échecs à 7 dimensions » — mais j’étais étonné de voir que Proust avait exactement cette idée il y a un siècle. Voici une partie d’un discours dirigé envers Odette :

« Ce qu’il faut savoir, c’est si vraiment tu es cet être qui est au dernier rang de l’esprit, et même du charme, l’être méprisable qui n’est pas capable de renoncer à un plaisir…tu n’es même pas une personne, une créature définie, imparfaite, mais du moins perfectible. Tu es une eau informe qui coule selon la pente qu’on lui offre, un poisson sans mémoire et sans réflexion… »

Mais Odette ne le prend pas au sérieux :

À défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu’il pouvait rentrer dans le genre commun des « laïus » et scènes de reproches ou de supplications dont l’habitude qu’elle avait des hommes lui permettait, sans s’attacher aux détails des mots, de conclure qu’ils ne les prononceraient pas s’ils n’étaient pas amoureux, que du moment qu’ils étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu’ils ne le seraient que plus après

Swann doit passer un certain temps sans Odette, car elle voyage avec les Verdurin, et ça lui rend fou :

Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n’allait plus que pour une de ces raisons à la fois mystiques et saugrenues, qu’on appelle romanesques ; c’est que ce restaurant (lequel existe encore) portait le même nom que la rue habitée par Odette : Lapérouse.

Est-ce que je vous dis assez souvent le point auquel je n’en peux plus de Swann ? Non, ce serait impossible.

Il me semble presque inutile d’ajouter qu’Odette ne le traite comme une relation sérieuse. Après tout, elle ne veut même pas le voir devant d’autres personnes :

Bien qu’elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des lieux publics, disant que cela ferait jaser

Ça ne l’empêche pas de — excusez-moi, je vais vomir — lui demander de l’argent pour voyager avec les Verdurin :

Elle lui écrivit que les Verdurin et leurs amis avaient manifesté le désir d’assister à ces représentations de Wagner, et que, s’il voulait bien lui envoyer cet argent, elle aurait enfin, après avoir été si souvent reçue chez eux, le plaisir de les inviter à son tour. De lui, elle ne disait pas un mot, il était sous-entendu que leur présence excluait la sienne.

Swann dit non, mais où sommes-nous dans la codépendance toxique à souhaits ? Les deux passent tout leur temps en se méprisant, l’un de l’autre ; pourtant, il ne peut la quitter pour rien, malgré le fait qu’il pense à elle comme juste un objet, et elle — je ne sais toujours pas si elle aime quoi que soit chez Swann au-delà de son argent.

Je ne peux pas vous dire si ce sont les personnages littéraires dont j’ai le plus envie de les gifler. Pourquoi ? Parce que ça fait trop longtemps depuis la fois où j’ai lu Le Rouge et le Noir. Mais le concours entre ces deux et Julien Sorel pour les palmarès de personnage le plus énervant de la littérature est si, si serré. À un millimètre près. Si vous n’êtes pas d’accord, vos suggestions sont les bienvenues.

De toute façon, je n’ai rien à citer des 30 dernières pages que j’ai lues. Pourquoi ? Parce qu’il me semblait que Swann allait finir par donner l’argent à Odette après tout. J’en reste convaincu. Mais nous sommes passés à une série de pensées obsessives sans fin qui avait lieu complètement dans la tête de Swann : elle est fidèle, elle ne l’est pas ; elle veut le quitter, elle ne le veut pas. Toute ce dont je suis certain, c’est qu’Odette n’a pas envie d’être liée à Swann, mais n’a pas de problème à être liée soit à Forcheville soit au baron de Charlus, un ami de Swann qui rend visite à Odette à chaque fois où Swann le lui demande.

J’ai l’impression que tout se passe dans le passé par rapport à Swann, et qu’il finira par donner l’argent du voyage. Je vous ai dit, je le connais trop bien !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec le comte de Forcheville

On reprend « Du côté de chez Swann ». Cette fois, j’ai avancé de 32 pages, et on est maintenant aux deux tiers du livre. (« Alléluia », vous dites ?)

Ah, l’amour romantique a encore une fois montré son visage dès que j’ai repris le livre !

Sans doute si on lui avait dit au début : « c’est ta situation qui lui plaît », et maintenant : « c’est pour ta fortune qu’elle t’aime »… même s’il avait pensé que c’était vrai, peut-être n’eût-il pas souffert de découvrir à l’amour d’Odette pour lui cet état plus durable que l’agrément ou les qualités qu’elle pouvait lui trouver : l’intérêt, l’intérêt qui empêcherait de venir jamais le jour où elle aurait pu être tentée de cesser de le voir. 

Honnêtement, si on (pas la chanteuse Lizzo ou similaire ; ça doit être quelqu’une grosso modo acceptable) me disait « Tu me plais tant que tu me fais des macarons tous les jours ; tu en rates un et je te quitte ! », j’aurais des pensées pareilles. Alors je ne méprise pas Swann pour ça. En fait, deux pages plus tard, je pleurais à son compte :

En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité

Swann, toi con, je te connais trop bien — même si quelqu’une te dirait qu’il n’y avait jamais une « rivière » de diamants. Comme j’avais envie de le gifler en lisant ça !

Mais à chaque fois où Proust nous donne l’idée que quelqu’un ou autre est pitoyable après tout, il le suit — sans exception — avec un autre comportement qui nous fait encore une fois changer d’avis. À moins qu’il le tue, comme le pauvre M. Vinteuil. Alors, face au comte de Forcheville à une autre soirée chez les Verdurin, Swann se pense :

Certes Swann avait souvent pensé qu’Odette n’était à aucun degré une femme remarquable, et la suprématie qu’il exerçait sur un être qui lui était si inférieur n’avait rien qui dût lui paraître si flatteur à voir proclamer à la face des « fidèles », mais depuis qu’il s’était aperçu qu’à beaucoup d’hommes Odette semblait une femme ravissante et désirable, le charme qu’avait pour eux son corps avait éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser entièrement dans les moindres parties de son cœur.

C’est juste après cet épisode, quand Odette le renvoie de chez elle un soir, qu’il commence à soupçonner qu’elle ne lui est pas fidèle. (Comme si tout le monde s’attendait autrement !) Swann commence donc à surveiller sa maison la nuit — vous savez, comme dans toutes les relations saines.

Ça ne rend rien — mais un soir, Odette lui demande d’envoyer des lettres pour elle au bureau de poste. Swann ne peut pas résister à les vérifier — toutes sont inintéressantes sauf une, qui porte l’adresse de Forcheville. Swann ne s’empêche pas — il lit la lettre, qui révèle que oui, Forcheville était là, seul avec Odette. Néanmoins, la lettre manque d’expressions d’affection, alors Swann décide qu’elle ne le trompe pas de façon qui compte vraiment.

J’ai encore plus envie de gifler le type.

Mais la fin de cet épisode sordide dans la vie de Swann, chez les Verdurin, arrive enfin. Il y a un argument vraiment bête entre Swann et les Verdurin, où ils souhaitent qu’Odette parte de leur maison dans leur voiture plutôt qu’avec Swann. Après ça, ils se disent tout genre de calomnies sur lui. Pour sa part, Swann rentre avec des pensées hostiles :

Mais de même que les propos, les sourires, les baisers d’Odette lui devenaient aussi odieux qu’il les avait trouvés doux, s’ils étaient adressés à d’autres que lui, de même, le salon des Verdurin, qui tout à l’heure encore lui semblait amusant, respirant un goût vrai pour l’art et même une sorte de noblesse morale, maintenant que c’était un autre que lui qu’Odette allait y rencontrer, y aimer librement, lui exhibait ses ridicules, sa sottise, son ignominie.

Et c’est juste après ça où il y a un autre dîner chez les Verdurin où on apprend que :

Et il ne fut plus question de Swann chez les Verdurin.

Mais ce n’est pas à dire que l’on a vu la fin de la relation entre Swann et Odette, aussi toxique soit-elle, fondée sur de mauvaise foi soit-elle. Proust nous a donné l’idée dans la première partie du livre, en parlant de la famille du narrateur, que Swann était quelqu’un d’important et bien éduqué, et maintenant, en voyant son passé, c’est difficile de voir pourquoi on se soucierait du type. Je reviens sur le mot « goujat », que j’ai utilisé pour le décrire la semaine dernière — rien n’a changé mon avis, mais personne dans son milieu a le droit de le critiquer, vu leurs propres défauts. J’aimerais bien croire qu’il y aura une meilleure fin pour Swann, mais je suis à deux doigts de lui dire, « À l’Enfer avec tes soi-disant amis, mais toi aussi ! »