Dimanche avec M. Sanson

On reprend maintenant Le côté de Guermantes. Cette fois, j’ai avancé de 30 pages.

Le narrateur rend visite à Saint-Loup à Doncières, son quartier militaire pas loin de Balbec. Dans la chambre de Saint-Loup, il remarque :

Saint-Loup y semblait presque présent grâce aux livres de travail qui étaient sur sa table à côté des photographies parmi lesquelles je reconnus la mienne et celle de Mme de Guermantes

Pourquoi est-ce que Saint-Loup a une photo de Mme de Guermantes ? Tout le monde, est-il aussi obsédé que le narrateur ? (Ah non, j’avais oublié — c’est sa tante.)

Le son de la montre de Saint-Loup sur la table provoque des réflexions sur les sens, mais surtout l’ouïe.

Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas faire chauffer auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil à celui d’une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel il est sage d’obéir en retirant… les prises électriques…

Et pour ce sourd total, comme la perte d’un sens ajoute autant de beauté au monde que ne fait son acquisition, c’est avec délices qu’il se promène maintenant sur une Terre presque édénique où le son n’a pas encore été créé.

Je ne suis pas sûr qu’il ait parlé à une personne sourde pour apprendre son avis sur cette « Terre presque édénique ». Je dirais simplement que même à son époque je crois que j’aurais hésité à idéaliser une situation que je ne connaissais pas personnellement. En anglais, je lui dirais en argot « you do you » ; après des recherches, l’expression la plus proche reste « Faites comme vous voulez. » Je suis profondément mal à l’aise avec ce morceau.

Le narrateur décide qu’il préférerait rester dans la chambre de Saint-Loup plutôt qu’à son hôtel. Il s’avère que Saint-Loup avait prédit ça et l’a déjà demandé à son capitaine. Mais quand le narrateur chante ses louanges, Saint-Loup répond :

l’homme que vous « adorez » pour peu de chose est le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté.

J’ai l’impression que Proust ne connaissait pas beaucoup de militaires non plus. Ils se diraient de telles choses les uns aux autres sans question — mais même là, uniquement aux autres de même grade ; à un civil, c’est tout autre chose.

Le narrateur pense à demander à Saint-Loup de lui donner la photo de Mme de Guermantes, mais ne le fait pas à haute voix. Dommage, d’un point de vue. On serait presque terminés avec la lecture :

Un jour Saint-Loup téléphona la duchesse pour lui passer le bonjour. Il lui mentionna qu’il avait donné sa photo à un certain garçon dont la famille vivait dans un appartement dans son hôtel particulier. Des jours plus tard, le jeune se retrouva dans une gendarmerie, et personne n’en entendit plus jamais parler.

Fin

La Recherche si Justin l’avait achevé après la mort de Proust

Je sais, je sais, c’est beaucoup trop court pour avoir l’air authentique.

Après une nuit à la caserne, le narrateur est obligé de se rendre à son hôtel. Ça provoque des réflexions sur le sommeil :

Malgré tout, le monde dans lequel on vit pendant le sommeil est tellement différent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sortir du nôtre…

Non loin de là est le jardin réservé où croissent comme des fleurs inconnues les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du datura, du chanvre indien…

Près de la grille est la carrière où les sommeils profonds viennent chercher des substances qui imprègnent la tête d’enduits si durs que, pour éveiller le dormeur, sa propre volonté est obligée, même dans un matin d’or, de frapper à grands coups de hache, comme un jeune Siegfried…

Quelquefois je n’avais rien entendu, étant dans un de ces sommeils où l’on tombe comme dans un trou duquel on est tout heureux d’être tiré un peu plus tard

Je n’ai pas la moindre idée de quoi il parle, faisant partie de « ceux qui ont de la peine à s’endormir ». Je suis jaloux de savoir qu’il y ait des gens pour qui il existe des genres de sommeil différents !

Il se passe que le narrateur décide qu’il pose trop de problèmes pour Saint-Loup de quitter la caserne pour lui rendre visite à l’hôtel, alors il commence à traîner autour des militaires. Essayez ça dans une base militaire de nos jours ! De toute façon, c’est comment :

il m’arrivait d’entendre parler de lui ; et je pus bien vite me rendre compte combien il était aimé et populaire.

Absolument étonnant qu’un civil puisse juste faire n’importe quoi dans ce contexte. D’autre part, peut-être que c’est plus réaliste que je ne le pense — dans Les Combattantes, qui s’est déroulé pendant la Première Guerre mondiale, des civils faisaient pareil.

J’arrête en notant que dans le deuxième tome, les vacances à Balbec ont été censées durer une semaine, mais ont fini par durer tout l’été ; dans ce même tome-là, Saint-Loup demandait au narrateur de lui rendre visite pendant un week-end. On a déjà passé plus de temps que ça à Doncières — je crains que ce soit le week-end le plus long de l’histoire !

11 réflexions au sujet de « Dimanche avec M. Sanson »

  1. Avatar de BillieBillie

    Alors, avant de lire votre billet, je me suis fait un café avec ma cafetière italienne. Paraît que lorsque c’est prêt elle fait « glouglouglou » mais moi je mets la tête à côté pour sentir une vague de chaleur/vapeur. Bona c’est vrai que ce n’est pas très poétique et ça ne mériterait peut-être pas des pages de réflexions dessus. Ma soeur, pourtant entendante, a fait brûler sa cafetière italienne.
    J’aurais adoré lire votre version de la recherche!
    Il y a un sketch humoristique qui s’appelle Chanson pour Moralès de Didier Benureau. C’est une chanson pour l’enterrement du soldat Moralè. C’est vraiment le cliché du militaire stupide, le chantt est d’ailleurs truffé de fautes de prononciation.

    Aimé par 3 personnes

    Répondre
  2. Avatar de Bernard BelBernard Bel

    « … les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du datura, du chanvre indien. »

    Le chanvre indien, je n’ai pas vraiment d’objection. Mais le datura (https://fr.wikipedia.org/wiki/Datura) est une plante hautement toxique… J’ai connu des jeunes occidentaux, en Inde, qui s’étaient massacré la santé suite à la consommation de datura, parfois à leur insu parce que les vendeurs de ganja pouvaient en ajouter pour « augmenter les effets » de leur drogue. Apprendre que le datura faisait partie de la panoplie des drogues consommées par les intellectuels au début du 20e siècle en dit long sur leur état de santé mentale…

    Aimé par 3 personnes

    Répondre
    1. Avatar de AnagrysAnagrys

      Il n’y a pas si longtemps, Leclerc avait rappelé des haricots verts bio pour cause de présence de datura (et d’intoxications alimentaires liées).
      Ce qui amène, au passage, à s’interroger sur les conditions de culture de ces champs où on peut confondre des plants de haricot verts, en général assez bas, avec une autre plante d’une taille bien plus importante…

      Aimé par 3 personnes

      Répondre
      1. Avatar de AnagrysAnagrys

        Très certainement. Mais je trouve ça assez contradictoire avec l’idée d’un bio « plus proche de la nature » tel qu’il nous est vendu à longueur d’articles ou de slogans politiques…

        Aimé par 2 personnes

      2. Avatar de Bernard BelBernard Bel

        Probablement parce qu’en bio on n’utilise pas de désherbant, et le désherbage manuel est difficile parce que les plantes se ressemblent.

        En bio on a aussi fréquemment des contaminations aux mycotoxines sur les graines qui peuvent se traduire par des accidents…

        Aimé par 4 personnes

    2. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

      À vrai dire, je ne connaissais pas le nom « datura », alors ça ne m’a pas parlé en le lisant. En lisant votre commentaire, j’ai fait une recherche, et il s’avère qu’en Californie, cette plante se trouve au milieu de l’état, et est connu sous le nom jimsonweed. Alors j’en avais entendu parler, mais sans jamais vivre dans le bon endroit pour la croiser par hasard. Heureusement, il me semble !

      Aimé par 2 personnes

      Répondre
  3. Avatar de vanadze17vanadze17

    C’est quand même flippant si on achète des haricots verts chez Leclerc !

    J’ai déjà vu un datura en visitant un Jardin Remarquable, c’est une plante très grande avec des feuilles et des fleurs immenses également.

    Dans ce cas-là, pourquoi autoriser la culture du datura tout près de champs de légumes ?

    Aimé par 1 personne

    Répondre
  4. Ping : Saison 5, Épisode 1 — Recommencer de zéro | Un Coup de Foudre

Laisser un commentaire