Le roi des chips

Vous avez aimé l’histoire de Don Luis del Aliso ? J’en ai une autre, grâce à un ami américain qui savait que ceci serait exactement mon genre de truc. Je dois beaucoup de ce qui suit aux recherches d’Alan Miller pour le Projet de Biographies de l’Iowa.

« Le plus grand tas de pommes de terre au monde », Carte postale par la société J.R. Simplot, Domaine public

Il était une fois, en 1777 pour préciser, à Franois, dans le Doubs, est né un certain Jean-Claude Simplot, fils de un agriculteur, Philippe, et sa femme, Jeanne-Baptiste Côme. À l’âge de 26 ans, à Besançon, Jean-Claude a épousé une nommée Françoise Colard, de Scey-en-Varais, de nos jours Scey-Maisières. Les deux ont eu 3 enfants ensemble, puis Jeanne-Baptiste est morte en 1813. Un an et demi plus tard, Jean-Claude s’est remarié, cette fois à Susanne Simon, 6 ans plus jeune que lui. Les deux ont eu 6 enfants ensemble — apparemment pas trop découragé par toutes les couches, notre Jean-Claude ! Mais au milieu de tous ces ébats, quelque chose de nul s’est passé.

Vous voyez, Jean-Claude était admirateur de Napoléon, et il a rejoint l’armée. Et le Doubs en particulier était plein de gens mécontents de ça après Waterloo. Alors, en 1816, Jean-Claude et Susanne ont quitté la France — sans les 3 enfants du premier mariage, le salopard ! — pour le comté d’Oswego, dans le New York, où il s’est renommé John (version anglaise de Jean). 5 des 6 enfants de John et Susanne sont nés à Oswego. Susanne est morte juste après la naissance du dernier enfant, alors en 1828 ou 1829, John s’est remarié encore une fois à une Américaine, Mercy Simons. Ça l’a vite tué, et John est mort en 1831, à l’âge de 54 ans — mais pas avant d’avoir un dixième enfant avec femme #3.

Vous souvenez-vous des 3 enfants abandonnés en France ? Ils ont suivi en 1820 sur un bateau venant du Havre. Après la mort de leur père, ils sont partis pour Dubuque, dans l’Iowa, où comme dit la seule chanson jamais écrite sur l’état, « au pique-nique commun, tu peux manger toute la nourriture — que tu as apportée toi-même ! » (Le compositeur, Meredith Willson, venait de l’Iowa — il savait de quoi il parlait.)

L’aîné, Henry Simplot, a eu 6 enfants avec sa femme, Susan LeClare (on peut imaginer d’où venait sa famille avec un tel nom), mais seulement 4 qui ont vécu jusqu’à l’âge adulte. Henry était marchand de graines et gérant d’un abattoir. Leur deuxième fils était Charles LeClare Simplot, lui-même marié deux fois à des nommées Mary.

L’arbre familial est énorme, alors j’en passe, mais l’un des fils de Charles LeClare Simplot se nommait aussi Charles. Et ce deuxième Charles a eu un enfant, John Richard Simplot, né à Dubuque, Iowa en 1908. En 1910, la famille déménage dans l’Idaho, loin à l’ouest. John Richard quitte l’école à jamais après la quatrième, suite à un argument avec son père. J.R., comme il est connu, devient agriculteur spécialisé en pommes de terre. En fait, il devient une si grande réussite que le temps que la Seconde Guerre mondiale se termine, il est devenu le plus grand fournisseur de pommes de terre aux États-Unis. Encore plus l’attend.

En 1967, il fait la connaissance d’un type de la Californie du Sud, un certain Ray Kroc, qui venait d’acheter une chaîne de restos rapides à deux frères, les McDonald. M. Kroc et M. Simplot ont trouvé un accord que la compagnie Simplot serait le fournisseur exclusif de frites surgelées pour McDonald’s aux États-Unis. Pensez-vous que ce contrat valait un petit quelque chose ?

Avec ses milliards, J.R. Simplot devenait investisseur en tout genre d’autre chose, dont une entreprise fondée dans l’Idaho, Micron, aujourd’hui l’un des 3 plus grands producteurs de mémoire informatique au monde. Comme l’une des choses faites avec les patates, on les dit « chips ». Et c’est ici où nos chemins croisent un peu.

En 1995, un jeune Justin lit que Nintendo va utiliser la mémoire d’une société nommée Rambus dans la Nintendo 64. C’est beaucoup plus vite que toute autre mémoire à l’époque. Il utilise son argent pour acheter quelques actions, ce qui paraît une idée de génie quand Intel annonce en 2000 que leur technologie sera désormais le standard. Mais le vieux J.R. Simplot dirige Micron à poursuivre Rambus afin de ne pas payer des redevances, et c’est sa détermination qui coûtera ce même Justin tout l’argent qu’il avait gagné en tant qu’actionnaire. Pour sa part, J.R. Simplot meurt en 2008 à l’âge de 99 ans avec 3,6 milliards de dollars, l’homme le quarante-neuvième plus riche au monde à l’époque. Avec une éducation de quatrième.

Un jour, il me faudra voyager dans le Doubs, trouver la pierre tombale de Pierre Simplot et remercier la famille pour sa contribution à mon bonheur !

3 réflexions au sujet de « Le roi des chips »

  1. Avatar de Jean- le solognotJean- le solognot

    Bel article ,en ces temps jouer au lapin pour assurer une descendance , une lignée était dans l’air du temps , j’ai lu en vitesse ta prose , revenant plus tard dessus après la séance de coiffeur ce matin d’Avril. Ces ancêtres se remariaient plusieurs fois dans leur vie , un casse tête en généalogie bonne journée ou nuit selonle méridien.

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  2. Avatar de AnagrysAnagrys

    De la patate à l’informatique, on peut dire qu’il a fait un joli grand écart !
    Je n’ai pas de souvenirs très positifs de Rambus, de mon côté, d’une part parce-que leur RD-RAM était liée au Pentium 4, très chèr et relativement inefficace (dû à une architecture dictée avant tout par le service marketing), et d’autre part à cause de leur comportement de « troll à brevets » — voir sur ce sujet leur histoire vis-à-vis du JEDEC, telle que racontée sur le regretté mais encore en ligne hardware.fr (rechercher « RAMBUS » sur le site). Je ne peux pas m’empêcher de comparer le comportement d’une entreprise qui ne vit que grâce à son service juridique à du parasitisme…
    On apprend sur le même site qu’un accord avec Micron a finalement été signé… en 2013, et bien loin des exigences initiales de l’entreprise.

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  3. Avatar de Bernard BelBernard Bel

    « Un jour, il me faudra voyager dans le Doubs, trouver la pierre tombale de Pierre Simplot et remercier la famille pour sa contribution à mon bonheur ! »

    Je le lis comme de l’ironie, vue la perte financière de votre investissement… 😉

    Mais l’histoire est une illustration passionnante de la « réussite à l’américaine » !

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