Le cœur, et le bol, brisés

Il y a des années, je vous ai raconté l’histoire d’un saladier que vous avez vu dans presque chaque recette ici. Il y a 273 posts dans la catégorie de recettes, mais vu mes habitudes du Tour, certainement plus de 300 recettes individuelles (car j’ai publié beaucoup de recettes départementales deux à la fois). Je suis sûr que vous l’avez donc vu au moins 250 fois (si vous êtes ici depuis le début). Non, je ne vais pas compter.

Dimanche, je l’ai mis dans le lave-vaisselle comme j’ai fait des centaines — des milliers ? — de fois au fil des 30 dernières années. Et voici ce que j’ai trouvé quand je l’ai ouvert :

Saladier sens dessus-dessous dans le lave-vaisselle. C'est brisé en deux au long d'une fissure au sens de la largeur.

Pendant une belle 30 secondes, j’ai regardé, fixé sans bouger, parce que je ne pouvais pas croire ce que je voyais. Il n’y avait pas de fissure. Je n’ai rien fait différemment. Je n’avais absolument aucune idée de ce qui s’est passé. Puis, j’ai commencé à pleurer. Comme j’ai écrit sur Facebook, la version courte du post lié ci-dessus :

Je suis au point de larmes. En 1996, j’ai acheté ce bol pour faire des brownies en cadeau pour la Saint-Valentin pour le grand amour de ma vie. Comme toutes les autres, elle m’a rejeté, mais je l’ai gardé pendant 30 ans comme mon seul souvenir d’elle. Vous pouvez le voir dans centaines de mes recettes. Et maintenant, je n’ai plus rien.

Un peu plus tard, sans espoir de le réparer, je l’ai mis sur ma table pour voir si je pouvais au moins comprendre ce qui s’est passé. Les deux parties ne rentrent pas très bien, l’une dans l’autre ; pourtant, je n’ai trouvé qu’un petit morceau de verre au fond du lave-vaisselle :

Il me semble donc que c’était quelque chose de thermique, que la chaleur l’a fait briser en se dilatant, et qu’en refroidissant, les deux gros morceaux de verre n’avaient plus le même contour.

Il me soulage juste un peu de savoir que ce n’était probablement pas de ma faute. Au lycée et à la fac, j’étais une légende pour la quantité de vaisselle que j’ai brisée en faisant des expériences dans les labos de chimie. Je ne sais pas ce qui a changé, mais cette habitude n’a pas duré après — j’ai brisé exactement deux assiettes et un verre pendant ces 15 ans et demi d’être célibataire, et par rapport au passé, il faut considérer ça comme une réussite.

Cependant, il ne me restait que ce souvenir de la femme qui m’a rendu ce que je suis — si vous n’avez pas lu le premier article, on a fini par parler les mêmes 4 langues, j’ai changé ma matière principale à la même que la sienne, et bien sûr, on partageait dès le début le même amour du poète britannique Samuel Coleridge. Sauf pour l’enfant que l’on partage, il n’y a aucune preuve d’un effet pareil de la part de mon ex.

Le 14 février 1996, je me suis senti comme si une partie de moi était morte. Dimanche, je me suis senti exactement pareil, même si ça faisait plus de 30 ans depuis la première fois. Je n’ai pas encore jeté les deux gros morceaux de verre — je me sens comme si ce serait mettre Dana elle-même dans une benne à déchets, et je n’arrive pas à faire ça.

6 réflexions au sujet de « Le cœur, et le bol, brisés »

    1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

      Pardon Bernard mais je crois que les souvenirs aussi se brisent… quand la personne avec qui vous l’avez vécu a une perception différente de la vôtre et que vous l’apprenez des années après. Un exemple : j’ai affirmé récemment à mon fils qu’il n’avait pas fait tant de caprices que ça dans sa prime enfance… Mais j’ai souvent tenu des journaux autobiographiques et il m’a prouvé, texte à l’appui, qu’il avait, au moins quelquefois, été comme tous les enfants, puisque je l’avais raconté ! Eh bien… Je ne m’en souvenais plus ! Crac! Bling! blong! tchling!

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      1. Avatar de Bernard BelBernard Bel

        C’est ce que je voulais dire en écrivant « ils s’adaptent au temps ». Il suffit d’accepter le fait que tout souvenir se déforme, quand il n’est pas inventé — et les rêves y contribuent beaucoup. Le journal autobiographique permet de résister en partie à cette adaptation, pour autant qu’on le souhaite.

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