Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Toi non !

Le 6 avril, la Blague de la Semaine a commencé ainsi :

C’est une dame qui rencontre un ancien copain de classe dans la rue. Vu sa tenue, il est évidemment devenu prêtre. Elle l’approche et lui dit : « Bonjour, Père, tu te souviens de moi ? » Le prêtre lui répond : « Marie ! Mais bien sûr ! Ça va ? » Et puisqu’il est prêtre, elle ne peut pas résister à avouer quelque chose.

Blague du 6 avril 2026

C’était plutôt long, mais plus tard, ça a continué :

Cinq ans plus tard, le prêtre est seul dans son bureau quand un homme frappe à la porte. Il a l’air bien épuisé, et il tient une enveloppe. Il dit au prêtre : « Bonsoir, mon Père. Je suis Paul. Il y a 5 ans, tu as allumé une bougie pour ma femme et moi, ça te parle ? » Le prêtre sourit et répond : « Mais oui ! Ça a marché, vous avez des enfants ? » Paul lui donne l’enveloppe en disant : « Oui, et voici un voyage payé à Rome. »

Alors, pourquoi est-ce que j’évoque ces deux parties ? À vrai dire, j’ai traduit cette blague d’une source anglophone, et l’a « francisée », une pratique qui explique environ 1/4 des blagues. Mais en faisant la traduction, j’avais une question sincère, et c’est ça le sujet de Langue de Molière aujourd’hui : comment est-ce que les gens s’adresseraient au prêtre ?

Évidemment, la femme du premier paragraphe le tutoierait car elle le connaissait jeune, et avait déjà une telle relation avec lui. Je peux imaginer des situations où ce ne serait pas le cas : s’il s’agissait d’un pape francophone, et les deux étaient en public, j’imagine que même une telle personne le vouvoierait, afin d’être respectueux dans un tel contexte, même si juste « pour encourager les autres » comme a écrit Voltaire. (Je n’ai même pas aimé Candide, mais je cite cette phrase en français depuis le lycée, je l’aime tant — et le reste des anglophones aussi !)

Mais il me restait la question de ce qui dirait le mari, qui n’a pas connu le prêtre. Alors, j’ai recherché la question, et ça m’a mené à un sermon par un prêtre catholique suisse, Vincent Lafargue, intitulé « Ah, ces gens qui tutoient le prêtre ! ». Je ne connais guère la Messe en français, seulement en anglais et moins en latin. (Il y avait une Messe en cours pendant ma visite à la Basilique Sacré-Cœur en 2023 — j’étais bluffé par la similitude avec la Messe latine. Je n’enregistrerais jamais une Messe aux États-Unis, mais si ce que j’ai vu en 2023 était typique, il n’y a rien en commun.)

Vu le titre, j’avais raison de soupçonner qu’il faudrait vouvoyer le prêtre. Cependant, il dit :

Quelle est cette phrase ? Vous avez une idée, cette phrase que vous répétez plusieurs fois à la messe ? …Et avec votre Esprit !

Et avec votre Esprit… D’ailleurs, si on tutoie le prêtre dans la vie courante, est-ce qu’on a le droit de dire « et avec TON Esprit », du coup ? …

Mais bien sûr que si ! Bien sûr que si. C’est tout à fait autorisé.

Alors, il semblerait que l’on pourrait dire soit l’un soit l’autre dans la vie courante, mais à vrai dire, même si je ne connais pas la Messe en français, ça m’a mis mal à l’aise. Mais il ajoute quelque chose auquel je n’avais pas du tout pensé :

Et d’ailleurs je vous le signale au passage que la langue française est l’une des seules langues au monde dans laquelle on vouvoie le prêtre à la messe ! En allemand, en anglais, en italien, en espagnol, en portugais, on dit : « et avec TON Esprit, qu’on le tutoie dans la vie courante ou pas.

J’étais ravi de voir qu’il est d’accord avec moi, que la seule traduction de « you » en anglais est « tu », pas « vous ». Mais en espagnol ? J’ai dû vérifier :

El Señor esté con vosotros.

Y con tu espíritu.

Ordinario de la Misa, Diócesis de Córdoba

Il a raison — le prêtre dit « vosotros », vous dans le sens pluriel (c’est littéralement vos otros, vous autres), et les gens le tutoient en réponse. Il note que c’est en fait ce que l’on fait en latin :

Eh ben pas de bol, en latin, on tutoie le prêtre ! « Et cum spiritu TUO », même si c’est le Pape, hein ! Si vous allez célébrer sur la place Saint-Pierre à Rome, vous dites « et cum spiritu TUO » à Léon, vous lui dites « tu » en latin.

Pourtant, c’est du rituel, pas de la vie courante. Hors ce contexte, on vouvoierait sûrement le Pape, non ? J’ai trouvé un prêtre pour le vouvoiement, mais sans faire la polémique sur la FSSPX, je ne vais pas la mettre au même niveau. Mais là, j’ai appris qu’en français, on tutoie Dieu (je le savais déjà) pourtant on vouvoie Marie (je n’avais aucune idée). Et ça pourrait être (mais ne le sera pas) tout autre article.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine semaine pour remettre quelqu’un dans sa place.

Une réflexion au sujet de « Toi non ! »

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