On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 40 pages.
On apprend tout de suite le truc le plus intéressant sur Mme de Villeparisis et M. de Norpois :
Elle [Mme de V.] tenait, malgré la façon dont elle rudoyait M. de Norpois, à lui dire : « Monsieur l’Ambassadeur » par savoir-vivre, par considération exagérée du rang d’ambassadeur, considération que le marquis lui avait inculquée, et enfin pour appliquer ces manières moins familières, plus cérémonieuses à l’égard d’un certain homme, lesquelles dans le salon d’une femme distinguée, tranchant avec la liberté dont elle use avec ses autres habitués, désignent aussitôt son amant.
Il n’y avait aucun indice.
Vous souvenez-vous des mots très sévères de M. de Norpois à propos de Bergotte ? Il s’avère qu’il a tout autre avis quand c’est une duchesse qui demande son avis plutôt qu’en enfant :
— Ah ! ne dites pas de mal de Bergotte, s’écria la duchesse. — Je ne conteste pas son talent de peintre, nul ne s’en aviserait, duchesse… Mais il me semble que notre temps fait une confusion de genres et que le propre du romancier est plutôt de nouer une intrigue et d’élever les cœurs que de fignoler à la pointe sèche un frontispice ou un cul-de-lampe.
C’est ça la diplomatie. Quelle chance pour le Quai d’Orsay d’en employer un tel que lui !
C’est maintenant à Elstir de recevoir le mépris de M. de Norpois, quand le narrateur lui dit qu’il aimerait bien voir « cette admirable botte de radis que j’ai aperçue à l’Exposition et que j’aimerais tant revoir ». Il veut dire un tableau qui appartient à Mme de Guermantes — encore une fois, il est « à la recherche » d’une opportunité d’entrer chez elle.
— Un chef-d’œuvre ? s’écria M. de Norpois avec un air d’étonnement et de blâme. Ce n’a même pas la prétention d’être un tableau, mais une simple esquisse (il avait raison).
Ouais, cet avis a apparu dans le texte original.
De Norpois se révèle plutôt onctueux ailleurs. Quel ami du père du narrateur !
Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d’un air soupçonneux. Je me figurai qu’il avait peut-être tenu à M. Leroy-Beaulieu des propos désobligeants pour mon père, et qu’il craignait que l’économiste ne les lui eût répétés. Aussitôt, il parut animé d’une véritable affection pour mon père.
Mme de Guermantes dénonce la maîtresse de Robert à toute l’assemblée :
— Je ne peux pas comprendre, reprit la duchesse, comment Robert a jamais pu l’aimer… Je sais que n’importe qui peut aimer n’importe quoi.
Est-ce que, et je veux poser cette question en toute sincérité, est-ce qu’il y a même une personne dans ce milieu qui a un gentil mot non-intéressé à dire à propos d’autant qu’une personne d’autre ? Existe-t-elle ? J’en doute.
Je signe quand même son dernier mot sur le sujet :
Du reste, au fond, on ne sait pas pourquoi une personne en aime une autre ; ce n’est peut-être pas du tout pour ce que nous croyons, ajouta-t-elle en souriant, repoussant ainsi tout d’un coup par son interprétation l’idée qu’elle venait d’émettre. Du reste, au fond on ne sait jamais rien, conclut-elle d’un air sceptique et fatigué.
Ça passe à une dénonciation de Swann pour avoir épousé Odette, ce que je vois comme confirmation de ma théorie que Saint-Loup reprend la vie de Swann.
Le narrateur écoute une conversation entre Bloch et M. de Norpois sur l’affaire Dreyfus. Il remarque :
Comme cela signifiait probablement que M. de Norpois (à qui Bloch cependant avait dit croire à l’innocence de Dreyfus) était ardemment antidreyfusard, l’amabilité de l’Ambassadeur, l’air qu’il avait de donner raison à son interlocuteur… flattaient la vanité de Bloch et excitaient sa curiosité… Bloch était d’autant plus étonné de l’accord mystérieux qui semblait exister entre lui et M. de Norpois que cet accord ne portait pas que sur la politique
On voit encore une fois que de Norpois est un maître de parler sans rien dire.
Le duc de Guermantes offre son avis sur cette conversation à Mme de Villeparisis :
quand on s’appelle le marquis de Saint-Loup, on n’est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise !
Sa femme, pour sa part, dit :
— Évidemment, interrompit la duchesse, s’ils sont tous comme Gilbert qui a toujours soutenu qu’il fallait renvoyer tous les Juifs à Jérusalem…
J’aurais bien aimé entendre leur avis de Rabbi Jacob. Surtout parce que les Guermantes font un effort pour soutenir exactement le vrai traitre :
— En tout cas, si ce Dreyfus est innocent, interrompit la duchesse, il ne le prouve guère… Je ne sais pas si M. Esterhazy vaut mieux que lui, mais il a un autre chic dans la façon de tourner les phrases, une autre couleur. Cela ne doit pas faire plaisir aux partisans de M. Dreyfus. Quel malheur pour eux qu’ils ne puissent pas changer d’innocent.
À la fin de cette soirée, Mme e Villeparisis décide que Bloch ne sera plus le bienvenu chez elle. Mais tout ça n’était pas pour se moquer de la noblesse, mais pour nous montrer leur attitude vers la fin du siècle. Pas besoin d’aller loin pour trouver le bon sommaire : oups.

Un ambassadeur , aurais tu soif?
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c’est vrai qu’une botte entière de radis assoiffe !
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