On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois j’ai avancé de 35 pages.
En parlant du propriétaire du café où dînent les 4 gigolos, Proust lâche une observation plutôt profonde. Je dois tout citer, car impossible de la couper :
En effet, il avait l’habitude de comparer toujours ce qu’il entendait ou lisait à un certain texte déjà connu et sentait s’éveiller son admiration s’il ne voyait pas de différences. Cet état d’esprit n’est pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture des journaux, il forme l’opinion publique, et par là rend possibles les plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la France, l’Angleterre et la Russie « cherchaient » l’Allemagne, ont rendu possible, au moment d’Agadir, une guerre qui d’ailleurs n’a pas éclaté.
Cet esprit d’agneau, de se conformer aux avis des autres, a certainement fait ses dégâts dans l’Histoire.
Le narrateur entend à une autre table une commande qu’il trouve bizarre. Je trouve sa réaction bizarre :
J’avais entendu au lieu des mots : « Aile de poulet, très bien, un peu de champagne, mais pas trop sec », ceux-ci : « J’aimerais mieux de la glycérine. Oui, chaude, très bien. »… C’était tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client, profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait une consultation. Les médecins comme les boursiers disent « je ».
C’est quoi le problème de dire « je » ?
Il y a un échange amusant avec le propriétaire, un homme plutôt oléagineux :
je demandai au patron du restaurant de me faire donner du pain. « Tout de suite, monsieur le baron. — Je ne suis pas baron, lui répondis-je. — Oh ! pardon, monsieur le comte ! » Je n’eus pas le temps de faire entendre une seconde protestation, après laquelle je fusse sûrement devenu « monsieur le marquis »
Je fréquente les mauvais restos.
Vous souvenez-vous de l’offre bizarre de M. de Charlus ? Où il voulait contrôler absolument la vie sociale du narrateur ? Ça revient pour la première fois :
— Dis-moi pendant que j’y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a quelque chose à te dire. Je lui ai promis que je t’enverrais chez lui demain soir.
— Justement j’allais te parler de lui. Mais demain soir je dîne chez ta tante Guermantes.
— Oui, il y a un gueuleton à tout casser, demain, chez Oriane. Je ne suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu n’y ailles pas.
Puis Saint-Loup offre des mots à regretter :
— Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu’à la guerre à propos de cela ?
— Non, cela les ennuie, et au fond c’est très juste. Mais l’empereur est pacifique.
HAHAHAHAHAHA !
La fête chez les Guermantes arrive et M. le duc est là ; il semblerait donc que le parler d’un divorce était faux. (Encore une fois, Proust défait en une phrase ce qu’il avait construit au fil d’une douzaine de pages. C’est moins drôle qu’il ne le pense dans un si long roman.)
Le narrateur demande de voir enfin ces fameux tableaux d’Elstir qui nous ont tant embêtés à travers deux tomes :
Seulement une fois en tête à tête avec les Elstir, j’oubliai tout à fait l’heure du dîner ; de nouveau comme à Balbec j’avais devant moi les fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n’était que la projection, la manière de voir particulière à ce grand peintre et que ne traduisaient nullement ses paroles.
Il regarde les tableaux plus longtemps qu’il ne le pense :
Je sus, en effet, plus tard, qu’on m’avait attendu près de trois quarts d’heure.
Insupportable, le manque d’attention de sa part.
Je m’inquiète parfois que j’ai des choses en commun avec le narrateur. Voici la pire :
Tout d’abord, d’ailleurs, se produisit un double petit imbroglio… M. de Guermantes… m’avait mené, comme pour faire une bonne surprise à cette personne à laquelle il semblait dire : « Voici votre ami, vous voyez je vous l’amène par la peau du cou », vers une dame assez petite… cette dame n’avait cessé de m’adresser avec… les mille sourires entendus que nous adressons à une vieille connaissance qui peut-être ne nous reconnaît pas. Comme c’était justement mon cas et que je ne parvenais pas à me rappeler qui elle était, je détournais la tête…
Il s’avère être la princesse de Parme, qu’il n’a jamais rencontré. Pourtant, il ne sait pas quoi faire quand il lui semble qu’il devrait reconnaître la personne en question. Je compatis.
Le dernier invité duquel on parlera est le comte Hannibal de Bréauté-Consalvi. Il est bien agité de voir le narrateur, ce qui semble montrer son bon jugement, mais pour les mauvaises raisons :
M. de Bréauté se demandant qui je pouvais bien être sentait un champ très vaste ouvert à ses investigations. Un instant le nom de M. Widor passa devant son esprit ; mais il jugea que j’étais bien jeune pour être organiste, et M. Widor trop peu marquant pour être « reçu ». Il lui parut plus vraisemblable de voir tout simplement en moi le nouvel attaché de la légation de Suède duquel on lui avait parlé ; et il se préparait à me demander des nouvelles du roi Oscar…
L’arrivisme ne connaît vraiment pas de classe sociale !
