Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Je n’embrasse pas

Y a-t-il une page sur Facebook que j’aime plus que Complots faciles pour briller en société ? Nous sachons que non, même si vous croivez que Métabrouteur prend la première place. (Et ça, c’est le meilleur hommage que je puisse rendre à son auteur.) En juin, pour le Jour de la Catastrophe, cette page a donné un cadeau à Langue de Molière, une expression qui doit être la plus bizarre que je connaisse — si elle existe. C’est ça le sujet du jour (notre gros titre étant un clin d’œil à Indochine).

Voici la photo publiée par Complots faciles :

Source

La phrase entière en question est :

Ilyaz a voulu profiter du badge du facteur pour, lui aussi, entrer dans l’immeuble et ainsi rejoindre l’appartement de sa compagne. Le facteur, qui ne le connaissait ni des lèvres, ni des dents, lui a purement refusé l’accès en lui expliquant la raison. [Accent ajouté par moi.]

L’auteur de Complots faciles a ajouté la légende : « Quand le stagiaire complote contre toi. » Cependant, il y avait une polémique dans les commentaires sur l’existence de « ni des lèvres, ni des dents ». L’argument pour est résumé par ce commentaire :

Et pourtant… C’est bien une expression originale : ni des lèvres (je ne l’ai jamais embrassé), ni des dents (je ne l’ai jamais mordu) – pour signifier n’avoir rien à partie avec une personne en particulier, ni amicalité ni animosité. Elle est ainsi utilisé dans la littérature depuis le premier tiers du 19e siècle (Jacques Collin de Plancy, « Le Docteur Peperkouk », 1850 ; Jules Lecomte, « Les Pontons anglais » 1850 ; Arsène Houssaye, « Le violon voilé », 1883…)

Source

L’argument contre vient de plusieurs réponses, qui disent que c’est un détournement d’une autre expression, peut-être « ni d’Ève ni d’Adam ».

Naturellement, vu qu’il s’agit d’une page satirique, il faut d’abord établir que ces sources existent. Jacques Collin de Plancy était occultiste ; la Bibliothèque nationale a des données pour Le Docteur Péperkouk, mais je n’ai pas réussi à trouver un texte numérique. Les pontons anglais ou le mort vivant de Jules Lecomte a été publié en 1858 ; voici le texte complet sur Google Books. « Le violon voilé » d’Arsène Houssaye est apparu dans un recueil, Les douze nouvelles nouvelles, en 1883 ; voici le texte complet sur Google Books.

Il faut dire qu’il n’y a aucune preuve de cette expression dans Les pontons anglais. Le mot « lèvres » apparaît douze fois, mais aucune n’est la bonne. Puisqu’il s’agit d’un scan de qualité douteuse, j’ai vérifié les 89 exemples de « dents », ainsi que tous les exemples de « conna » (pour éviter la question de conjugaison). Je suis satisfait que ce n’est pas un exemple.

Le livre de M. Houssaye contient exactement la citation :

Elle vint me voir un jour, quand elle jouait la comédie au théâtre Beaumarchais. Je ne la connaissais ni des lèvres ni des dents, pour parler comme elle .[Accent ajouté par moi]

Page 123

Mais il s’avère que l’on aura le témoignage du docteur Péperkouk après tout. Ayant trouvé au moins une citation authentique, j’ai recherché l’expression, et voici la citation gracieuseté du site La langue française :

 — Docteur Peperkouk, le duc d’Aumont, que je ne connais ni des lèvres ni des dents (il voulait dire ni d’Ève, ni d’Adam), vous demande au camp du roi de France, dressé entre Tournai et Courtrai. Il est malade. — (Jacques Collin de Plancy, « Le Docteur Peperkouk », dans Légendes des origines, Liège : chez H. Dessain, 1850, p. 310) [Accent ajouté par moi]

Ne connaître ni des lèvres ni des dents

Le site Orthodidacte ajoute le sens de l’expression originale :

L’expression ne connaître ni d’Ève ni d’Adam fait référence à la Bible. L’idée, dans cette formule, c’est de dire qu’on ne connaît vraiment pas une personne, ni même son ascendance, aussi loin qu’on remonte.

Que veut dire ne connaître ni des lèvres ni des dents ?

Mais quant à l’idée d’une déformation selon la prononciation, là j’ai du mal à l’entendre. Je suppose que « lèvres » contient « Ève » dans sa prononciation ; « dents » et « Adam » sont plus loin, l’un de l’autre, mais bon. Cependant, « des » fait une syllabe entière, pas comme « d’ », et je trouve en conséquence que le rythme est trop différent pour me convaincre.

Ça dit, il y a plusieurs exemples, séparés par des décennies, et c’est plus que suffisant pour établir que ça existe — et plus important — que c’est connu. Mais quelle façon extravagante de dire que l’on ne se connaît pas — il y a plein de gens que je n’ai jamais essayé d’embrasser ou de mordre. Sept milliards, on en dirait.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour partir à nouveau d’un vieux point de départ.

13 réflexions au sujet de « Je n’embrasse pas »

      1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

        Moi non plus ! C’était dit « pour faire avancer le schmilblick », évidemment !!! ( Si tu crois qu’il est toujours facile de commenter intelligemment tous les articles lus, hein… Ben, jette-moi la première pierre parce que je crois en ce que je crois… Saint Coluche, veillez sur nous !
        Emoji smiley qui rigole de toutes ses dents… et à lèvres déployées !!!)

        Aimé par 4 personnes

  1. Avatar de vanadze17vanadze17

    Jamais entendu parler de ce dérivé !
    Et pas sûre que ce soit usité de nos jours, sauf pour un canular…

    C’est comme les personnes qui disent « infractus » au lieu d’infarctus..

    Justin, pour le verbe croire, tu dois dire « si vous croyez » (pas si vous croivez)…

    Aimé par 3 personnes

    Répondre
    1. Avatar de AnagrysAnagrys

      Le sachoir est supérieur à la croivance, Justin ne me contredira pas 😁
      Ce sont des expressions/ des fautes récurrentes de l’auteur dont il est question ici (Complots Faciles), qui se moque de cette manière de la bêtise de certains complotistes…

      Je n’ai jamais non plus entendu ce dérivé, je le prends justement comme cette histoire de “sachoir” : un détournement humoristique. Ira-t-on considérer comme usuel un détournement de langue pratiqué par un auteur dans une de ses œuvres…? Je ne sais pas, mais il me semble que des expressions pourtant largement utilisées fassent au jour d’aujourd’hui polémique sur ce point… à juste titre !

      Aimé par 4 personnes

      Répondre
  2. Avatar de Jean- le solognotJean- le solognot

    Les fautes récurrentes il faut les récurer, les curés vont à la cure pas pour leurs oreilles au cinéma voir sinécure l’autre mathématicien connait piqure n’étant pas 3,14. Mère cure ne savait pas nager sauf dans le tube du thermomètre

    Aimé par 1 personne

    Répondre
  3. Avatar de jeanlouispaulmarchaljeanlouispaulmarchal

    Bonjour Justin,

    Il y a une femme que tu dois connaître certainement et qui a créé un espace de discussion et d’écahnges qui s’appelle Salon.jaune c’est sur Instagram. elle est raffinée et elle devrait te plaire. Ce qui ne gâche rien, c’est qu’elle communique bien, elle est jolie et elle a de l’humour. Et tu n’aurais jamais aucune catastrophe avec elle Cordialement

    Jean Marchal

    06 07 96 92 43

    Aimé par 1 personne

    Répondre
  4. Ping : Saison 5, Épisode 19 — Tarquin la salade | Un Coup de Foudre

Laisser un commentaire