Dimanche avec Orangina

On reprend maintenant « Le Côté de Guermantes ». Cette fois, j’ai avancé de 40 pages. Il nous en reste 90, et on finira dimanche prochain.

Vous souvenez-vous que le narrateur avait voulu voir des tableaux d’Elstir chez les Guermantes ? Naturellement, ça veut dire que les deux méprisent le peintre, malgré avoir acheté plusieurs de ses tableaux. M. le duc :

Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d’Asperges… Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une botte d’asperges ! 

Et Mme la duchesse :

— Est-ce qu’il n’avait pas commencé un portrait de vous, Oriane ? demanda la princesse de Parme. 

— Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n’est pas cela qui fera passer son nom à la postérité. C’est une horreur, Basin voulait le détruire…

— Il me voit probablement comme je me vois, c’est-à-dire dépourvue d’agrément, dit Mme de Guermantes…

Qui suis-je pour dire le contraire ?

Mais c’est, selon le narrateur, son esprit et ses choix de mots à la base de son obsession :

Là encore l’esprit de Mme de Guermantes me plaisait justement par ce qu’il excluait (et qui composait précisément la matière de ma propre pensée) et tout ce qu’à cause de cela même il avait pu conserver, cette séduisante vigueur des corps souples qu’aucune épuisante réflexion, nul souci moral ou trouble nerveux n’ont altérée. Son esprit d’une formation si antérieure au mien, était pour moi l’équivalent de ce que m’avait offert la démarche des jeunes filles de la petite bande au bord de la mer.

Ô, Marcel. C’est beaucoup de mots pour dire « Elle est folle, mais pas comme moi » (veuillez consulter la blague de 23/3/26).

Un aparté sur M. Breauté mérite d’être cité :

Sa haine des snobs découlait de son snobisme, mais faisait croire aux naïfs, c’est-à-dire à tout le monde, qu’il en était exempt.

Puis la conversation tourne vers Bloch :

Mme de Villeparisis avait présenté Bloch à Mme Alphonse de Rothschild, mais mon camarade n’avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire à une vieille Anglaise un peu folle, n’avait répondu que par monosyllabes aux prolixes paroles de l’ancienne Beauté quand Mme de Villeparisis, la présentant à quelqu’un d’autre, avait prononcé, très distinctement cette fois : « la baronne Alphonse de Rothschild »… il avait eu comme un coup au cœur, un transport au cerveau et s’était écrié en présence de l’aimable vieille dame : « Si j’avais su ! » exclamation dont la stupidité l’avait empêché de dormir pendant huit jours.

Il n’y a vraiment pas un centime de différence entre l’arriviste Bloch et les Guermantes, juste une question des idées des autres.

Veuillez vous souvenir de ceci pour le prochain tome :

Remarquez que ce sont quelquefois les plus sincères, il y a en somme plus d’amants que de maris inconsolables. »

— Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frère Palamède dont vous êtes en train de parler ; il n’y a pas de maîtresse qui puisse rêver d’être pleurée comme l’a été cette pauvre Mme de Charlus.

de Charlus s’était marié à une femme, J’omets les détails, mais il la visitait tous les jours au cimetière. Un indice du futur par la duchesse :

«…il est délicieux, il a une délicatesse, un cœur comme les hommes n’en ont pas généralement. C’est un cœur de femme, Mémé ! »

Il s’avère que les Guermantes ont inventé Orangina (ce que Proust n’a jamais connu) :

On n’avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin, que l’orangeade… ce jus de fruit n’est jamais en assez grande quantité pour qu’il désaltère. Rien ne lasse moins que cette transposition en saveur, de la couleur d’un fruit, lequel cuit semble rétrograder vers la saison des fleurs.

L’histoire réunionnaise de mon livre fait une apparition :

Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu’au jour où un jeune nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, entre parenthèses, est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l’idée, à l’aide d’une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés.

C’était Albius.

Un peu plus tard, on entend peut-être la vraie leçon de ce tome :

Après avoir gravi les hauteurs inaccessibles du nom de Guermantes, en descendant le versant interne de la vie de la duchesse, j’éprouvais à y trouver les noms, familiers ailleurs, de Victor Hugo, de Frans Hals et, hélas, de Vibert, le même étonnement qu’un voyageur, après avoir tenu compte, pour imaginer la singularité des mœurs dans un vallon sauvage de l’Amérique Centrale ou de l’Afrique du Nord… éprouve à découvrir… des habitants qui… sont en train de lire Mérope ou Alzire.

C’est-à-dire, malgré les titres et la richesse, ces gens ne sont pas si différents de vous et moi après tout. (Sauf que je n’ai pas lu ces œuvres de Voltaire.)

Une réflexion au sujet de « Dimanche avec Orangina »

  1. Avatar de C'est en lisant...C'est en lisant...

    Moi non plus ( je n’ai pas lu ces oeuvres-là précisément) et ne m’en porte pas plus mal ! Quant à l’universalité des caractères, j’en doute assez. Sur un fond commun indéniable notre originalité me semble toujours primer…?
    À force de fréquenter cette société… ne pas devenir mondain deviendrait difficile si nous n’avions pas de caractère affirmé ! Proust donne une furieuse envie de le contredire… Non?

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