Je l’entends déjà à toute cette distance : « Mais Justiiiiiiiin, Proust une fois par semaine, c’est pas assez ? » Et croyez-moi, je compatis, mais c’est la seule fois où on aura un bilan entre le début et la fin. Je veux simplement mettre certaines pensées en noir et blanc, car après 2 154 pages (j’ai vérifié), il y a certaines conclusions qui peuvent en être tirées déjà.

Au fait, si vous avez aimé la croissance de ces tomes — 606 pages, puis 730, puis 818 — le quatrième tome sera presque des vacances, environ la mêmes longueur que le deuxième. Puis le cinquième, qui regroupe deux tomes dans le français original, sera le pire de tous, 950 pages. Le sixième, par contre, c’est presque comme la dernière étape du Tour de France, quelque chose de cérémonial, à seulement 532 pages. Il faut se demander s’il s’agit même du véritable Proust, ce dernier !
Vous avez ma promesse la plus sincère que je ferai mon tout pour finir d’ici le 31/12/27, avant le 3e anniversaire du début, tout comme j’ai fait mon tout pour finir le Tour avant le 4e anniversaire du blog. ([Ça vaut légèrement plus que sa promesse originale de finir le Tour en 2 années. Mais même moi, j’avoue que le format a évolué. — M. Descarottes])
Il faut commencer avec ce que je voulais dire en écrivant le dernier billet du 3e tome :
Mais ce qui me déplaît le plus chez ce dernier tome, c’est que par rapport aux 790 pages précédentes, les 30 dernières sont du véritable Franck Thilliez. Par rapport. Beaucoup plus se déroule dans cette petite partie que toute la soirée des 200 pages qui la précèdent. Et les phrases sont plus courtes.
Il y a un usage très sarcastique de caractères gras et italiques, là, mais en fait, j’étais vraiment en colère contre Proust en écrivant ces mots. Je ne sais jamais en ouvrant le presse-papier du moment combien de pages je vais lire, ou à quel niveau de détail je vais le citer. Si j’essaie largement de respecter mon but de ne pas dépasser 800 mots comme dans tous les autres billets, c’est aussi vrai qu’il n’y a jamais eu de situations où je me sentais obligé de couper des choses jusqu’à cette semaine.
C’est donc la plainte qui comprend (presque) toutes les autres. Dans ces 30 dernières pages-là, Proust raconte un argument entre le duc et la duchesse de Guermantes, et c’est plein de trucs sur leur ascendance — mais l’intrigue bouge. On a enfin le sens que des choses importantes arrivent, et c’est ce qui arrive — la maladie de Swann s’annonce, Swann se confie au narrateur sur l’affaire Dreyfus et le narrateur découvre qu’il n’est pas assez important aux Guermantes pour aller dans leur voiture à la soirée de la princesse (il y a un indice que l’invitation était réelle, mais ça reste pas clair). On attendait plus de 2 100 pages pour juste un peu d’urgence dans l’écriture.
Je ne vais pas compter combien de fois que j’ai dit « J’en ai assez de ce type ». Mais il faut dire que personne n’échappe au jugement sévère de Proust, dont lui-même. Si l’écrivain est le dieu de son livre, dans ce roman, personne n’est avec lui au ciel. J’ai remarqué, il y a des mois, que Mme Sazerat était la seule personne jamais critiquée — puis il a mis un terme à ça. On dit que ce roman est autant une critique de la société qu’une histoire, mais c’est une critique complètement sans pitié. Personne n’est vraiment apprécié pour ses qualités, et même quand un tel qu’Elstir semble être une exception, il y a plein de personnages prêts à le remettre dans sa place (notamment le duc de Guermantes pour celui-ci).
Peut-être que le seul défaut pour lequel le narrateur ne se reproche jamais, c’est la « chasse aux jupes », comme on dit en anglais. Il tombe amoureux de chaque femme qui n’est pas un parent. Mais quand il ne l’exprime de façon purement concupiscente (comme la fille qu’il voit du train pour Balbec), c’est abstrait de façon qui ne passe jamais par l’esprit de l’homme lambda :
Si le nom de duchesse de Guermantes était pour moi un nom collectif, ce n’était pas que dans l’histoire, par l’addition de toutes les femmes qui l’avaient porté, mais aussi au long de ma courte jeunesse qui avait déjà vu, en cette seule duchesse de Guermantes, tant de femmes différentes se superposer, chacune disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance.
Ici, il fait exactement comme notre introduction à la duchesse, dans le premier tome. Mais il a dit pareil d’Albertine. Et c’est l’un de pires problèmes du roman — tout se répète encore et encore. La longueur de La Recherche est en grande partie due au fait que certains choses ne sont que des brouillons pour plus tard — j’ai dit avant que toute la vie de Swann (avant sa maladie) semble être un brouillon de Saint-Loup. Ça me rappelle un peu la typologie biblique, où chaque personnage/événement de l’Ancien Testament est un modèle pour un autre dans le Nouveau.
Bien sûr, j’ai remarqué une centaine de fois, à commencer par sa première rencontre avec Gilberte, qu’il me rappelle moi-même en ne faisant rien quand il fallait saisir l’opportunité. Mais en fin du compte, ces ressemblances sont superficielles — je ne peux pas, après 3 tomes, citer même une fois où il a fait quelque chose pour quelqu’un d’autre, au moins de façon désintéressée.
Il y a une partie de moi qui veut tout finir juste pour dire, « J’ai lu tout Proust, gnagnagna. » Ça et 5 $ me vaudront un café chez Starbucks, comme on dit en anglais. Mais meme si je le trouve très prévisible, et beaucoup trop souvent ivre d’amour-propre, quand on regarde l’œuvre d’un peu plus loin, et ne se concentre pas sur le fait de la répétition sans cesse, on reconnaît qu’en fait, le roman entier est plus valable que les tomes individuels, qu’il a bien compris la difficulté d’échapper à sa classe, à sa condition dans la société. Si j’ai fini ces 3 tomes heureux de n’être ni un Guermantes ni un Verdurin — ni le narrateur — il faut aussi dire que l’on comprend ça en reconnaissant à quel point tout se ressemble, peu importe les différences superficielles. C’est la conclusion paradoxale de ce bilan — si Proust avait écrit un roman plus court, cette brève leçon aurait eu moins d’impact.

Avec des si, on mettrait Proust sur Tiktok !
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Ou sur X.
Proust en 140 caractères, je n’ose imaginer la longueur du fil !
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