Madeleines au citron et aux amandes

Dimanche avec l’ambassadrice turque

On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 35 pages.

Ayant échoué dans la tâche de recruter quelqu’un — vraiment, n’importe qui ! — pour le présenter au prince de Guermantes, le narrateur revient vers (roulement de tambour)… vous le saviez déjà :

Je n’avais plus recours qu’auprès de M. de Charlus, rentré dans une pièce du bas

J’ai lu des trucs sur ce livre au-delà du texte lui-même, et je sais que les critiques considèrent M. de Charlus d’être quelqu’un de dégoûtant, mais pas pourquoi. J’ai tout à coup une idée :

« Mon cousin, dit Mme de Gallardon, permettez-moi de vous présenter mon neveu Adalbert… »

il ajouta sans même regarder le jeune homme : « Bonsoir, Monsieur », d’un air bourru et d’une voix si violemment impolie, que tout le monde en fut stupéfait…

peut-être, désireux de pousser plus tard sa pointe avec un aussi agréable cousin, voulait-il se donner les avantages d’une agression préalable, comme les souverains qui, avant d’engager une action diplomatique, l’appuient d’une action militaire.

J’ai abrégé une discussion de l’avis de Mme de Gallardon sur les mœurs de de Charlus, mais cette dernière partie est dégueulasse, peu importe son avis de l’homosexualité. Les réunions de famille ne sont pas de sites de rencontres ! (La première personne qui évoque soit le nord de la France soit le sud-est des États-Unis aura des problèmes.)

De Charlus est quand même sur le point de rendre le service souhaité au narrateur, qui fait un Justin :

si je n’avais pas eu la malheureuse idée d’ajouter par scrupule… « Vous savez que je les connais très bien, la Princesse a été très gentille pour moi. — Hé bien, si vous les connaissez, en quoi avez-vous besoin de moi pour vous présenter »

Bravo, chapeau. Je n’aurais pas pu faire pire.

C’est enfin M. de Breauté qui fait l’affaire, et le prince semble connaître un peu la famille, en répondant :

« Est-ce que vous comptez suivre la carrière de monsieur votre père », me dit-il d’un air distant, mais d’intérêt.

Mais la conversation est interrompue car le prince voit Swann, pas invité, et :

l’avait aussitôt, avec la puissance d’une pompe aspirante, entraîné avec lui au fond du jardin, même, dirent certaines personnes, « afin de le mettre à la porte ».

L’ambassadrice turque fait son retour :

« Ah ! quelle femme délicieuse que la Princesse ! Quel être supérieur à tous ! »

Il n’y avait pas si longtemps que chez « Oriane » cette même personnalité diplomatique m’avait dit, d’un air motivé et sérieux, que la princesse de Guermantes lui était franchement antipathique. 

Charmant, ce comportement.

Le duc et duchesse arrivent enfin. Vous souvenez-vous que le narrateur croyait que l’invitation était une farce ? La duchesse s’en moque :

« Cette idée de croire que vous n’étiez pas invité ! Et puis, il y avait moi. Croyez-vous que je n’aurais pas pu vous faire inviter chez ma cousine ? »

La traduction anglaise ajoute « On est toujours invité ! » après la première phrase, ce que je trouve franchement impossible à croire dans la bouche d’Oriane. Le narrateur ajoute :

Je dois dire qu’elle fit souvent, dans la suite, des choses bien plus difficiles pour moi…

Je suis sur le point d’espérer qu’elle trompe le duc avec le narrateur. Les trois le mériteraient, tous pour des raisons différentes.

Je m’ennuie du sujet, mais le narrateur écoute M. de Charlus en train de parler à M. de Vaugoubert sur certains employés du Quai d’Orsay :

comme chaque sens perd de sa force et de sa vivacité, s’atrophie quand il n’est plus mis en usage, M. de Vaugoubert… avait perdu la perspicacité spéciale qui se trouvait rarement en défaut chez M. de Charlus… à reconnaître ceux qui, sous le déguisement de l’uniforme, étaient au fond ses pareils.

C’est-à-dire qu’il n’a plus son « gaydar », comme on dit en anglais (et apparemment, en argot français). Encore une fois, Proust en fait un parallèle avec le judaïsme, en rappelant Racine :

Mais ces révélations rapides, pareilles à celles qui dans les tragédies de Racine apprennent à Athalie et à Abner que Joas est de la race de David, qu’Esther assise dans la pourpre a des parents youpins…

Wiktionnaire ajoute que ce dernier mot est « nettement raciste et antisémite » ; il ne m’est pas clair que ces sentiments sont donc attribués à Charlus ou Vaugoubert.

On passe une douzaine de pages avec les mésaventures d’une certaine Mme de Saint-Euverte, qui assiste à ces soirées pour recruter des invités pour ses propres salons. Mais on finit cette fois avec quelque chose qui met la lumière sur l’hypocrisie des Guermantes à la fin du dernier tome. On voyait qu’Oriane ressentait clairement de l’amitié envers Swann, et était mal à l’aise face aux bêtises de son mari. Cependant, quand un invité, le colonel de Froberville lâche :

Le Prince a purement et simplement fait une algarade à Swann et lui a fait assavoir, comme disaient nos pères, de ne plus avoir à se montrer chez lui, étant donné les opinions qu’il affiche… [il] aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré.

le duc de Guermantes répond que :

rien que pour Oriane, il n’aurait pas dû faire cela, il aurait dû désavouer ouvertement les Juifs et les sectateurs du condamné.

Oriane trahit l’amitié dont on a entendu parler au fil des trois tomes précédents en répondant :

« Mais c’est vrai, je n’ai aucune raison de cacher que j’avais une sincère affection pour Charles ! »

Aussi récemment que plus tôt dans la même soirée. Dante l’aurait mis dans le Cocyte pour ça. Ou peut-être pas, vu que Swann ne compte pas comme être humain.

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