Archives pour la catégorie Langue de Molière

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Monsieur et Madame

Il y a quelques mois, j’ai écrit sur la chanson d’amour « Jean » par Jeanne Cherhal, où j’ai remarqué que c’était mignon au point de vomir, d’avoir un couple de même prénom. Ça a provoqué ce commentaire

Il y a des calembours qui sont de grands classiques de l’humour un peu « pourri » en français.
La série des « Monsieur et Madame ont un fils/une fille » est très connue. Jean est une mine d’or dans cette série.
– « Monsieur et Madame Bonneau ont un fils. Comment l’appellent-ils ? »
– « Jean »
– « Monsieur et Madame Croque ont une fille. Comment l’appellent-ils ? »
– « Odile »

Et Jean passe… (et des meilleurs) [emoji souriant]

Commentaire de Filimages

Mais si on poursuit le fil de commentaires, on voit que « Odile Croque » m’a laissé perplexe. Il m’était impossible de penser au l’inverse, au nom de famille devant. On peut trouver des listes de noms en anglais alphabétisées par nom de famille, mais en général, on écrit le prénom devant le nom de famille. (Indice qui montre que nous avons raison : qu’est-ce qui veut dire le « pré » dans « prénom » ? C’est exact.)

Et ça nous amène au problème de ce genre de blague. L’autre blague évoquée dans ce même commentaire compte sur l’ordre opposé par rapport à « Croque Odile » ; c’est-à-dire qu’il faut mettre le prénom devant, afin d’obtenir « jambonneau » (mot inconnu pour moi avant ce billet-là).

Ça fait 5 ans maintenant où je galère à comprendre quel est l’ordre « canonique » en français. Si on revisite certaines photos du passé, par exemple, au cimetière de Montmartre, on voit que c’est Fred CHICHIN et Michel GALABRU qui y sont enterrés, pas CHICHIN Fred et GALABRU Michel. Mais je remarque pour la première fois que les noms de famille sont écrits en majuscules, et j’avais l’impression jusqu’à maintenant que c’était la pratique uniquement quand le nom de famille passe devant le prénom.

J’ai donc décidé de consulter les génériques de quelques films. Dans « Ni vu ni connu » de 1958, les noms sont écrits prénom devant nom de famille :

Même chose pour Fantômas, Le Mur de l’Atlantique, Le Trou Normand et Le Roman d’Un Tricheur.

C’est pareil dans l’en-tête du Canard enchaîné :

En tête avec de nombreux titres et noms, dont « Président, directeur de la publication: Éric EMPTAZ »

Je commence à me demander : est-ce que j’ai halluciné les noms de famille devant les prénoms ? Encore plus, est-ce que j’ai halluciné les noms de famille écrits avec seulement la première lettre en majuscule ?

Quant à ce dernier, Allociné me rassure que non :

Capture d'écran de la distribution de « Monsieur Aznavour » : Tahar Rahim et Bastien Bouillon
Capture d’écran

Savez-vous qui d’autre écrit les noms comme en anglais ? Le site officiel du gouvernement français :

De la page « Composition du gouvernement », une photo intitulée « Sébastien Lecornu, Premier ministre »
Capture d’écran

Ce qui rend la page « Composition du gouvernement » particulièrement délicieuse à cet égard, c’est que TV5MONDE dit aux élèves de la langue :

En français, le prénom est en général donné avant le nom de famille.
À la question : « Quel est ton nom ? » (informel) ou « Quel est votre nom ? » (formel), il faut dire le prénom avant le nom de famille.

Toutefois, dans un contexte formel ou administratif, à l’écrit, on met le nom de famille devant le prénom.

Donner son nom et son prénom dans le bon ordre

C’est quoi le contexte plus formel ET administratif que le tableau de service officiel des ministres ?

Cependant, pour revenir au mouton qui a lancé cette enquête, les blagues genre « Monsieur et madame ont une fille », ça rend la situation encore plus déroutante. En général, je les vois écrites, mais elles sont évidemment originalement orales, vu que l’humour vient de la prononciation. En plus, il s’agit de blagues. Il n’y a pas de contexte moins formel que ça ! Alors, comment diable est-on censé savoir dans quel ordre mettre les noms pour comprendre une de ces blagues ?

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine, et comme le Père Noël et le comte de Monte-Cristo, elle fait des listes.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Dites pas ci, dites pas ça

Il y a un mois, juste avant de mettre Langue de Molière en pause pour mon déménagement, j’ai intitulé un billet « À plus dans le bus » pour parler des problèmes de prendre un bus à Los Angeles. Dans les coulisses, alors que je connaissais déjà cette expression, je l’avais recherchée pour voir si je pouvais en dire plus. Ça m’a mené à un article d’Elle par Camille Anseaume, « Les expressions tue-l’amour », qui n’a pas beaucoup ajouté (« ça veut dire « à bientôt » — super, comme si je ne connaissais pas « à plus »).

Mais franchement j’étais plus intéressé par l’expression « tue-l’amour ». J’ai donc consulté mon dictionnaire Oxford. Rien. Le Robert ? Pas non plus. Larousse ? Voilà :

Familier. Ce qui fait qu'une personne cesse d'en aimer, d'en désirer une autre : Les habitudes sont des tue-l'amour.
Dictionnaire Larousse en ligne

Le site La langue française offre des données sur la fréquence de l’expression : rien avant 1980, et même après, ce n’est pas très commun. Donc probablement pas trop accepté :

Graphique intitulé : « Évolution historique de l’usage du mot « tue-l'amour » depuis 1800 ». La ligne est plate sur 0 jusqu'en 1980, puis monte jusqu'à 6 x 10^-8, une fréquence très basse.
Capture d’écran

Mais je dirais que j’ai l’idée. Alors on va me quitter pour avoir dit « À plus dans le bus » ? Hihihi, il faudrait que l’on existe d’abord !

Quelles autres choses sont censées vous rendre radioactif ? Pour une chose, d’autres expressions qui relient le sentiment d’à bientôt avec une forme de transport : « A bientôt dans le métro ! » et « A demain dans le train ! » Ah, je comprends le jeu. À vendredi sur un grand bi, les amis.

On continue avec quelque chose que je déteste dans n’importe quelle langue, les expressions prénom. L’autrice en mentionne plusieurs, dont « Tranquille Émile ! » et « A l’aise Blaise ! » Je suis beaucoup trop habitué à ça en anglais, à cause de « Just in time » (juste à temps) et « Just in case » (au cas où). La seule fois où on m’a fait rire avec une telle chose a eu lieu fin 2022. Je me suis présenté à quelqu’un avec « Je suis Justin » et sans hésiter, elle a répondu « Juste un, pas deux ? » J’ai ri comme jamais de la vie — il m’a fallu des décennies pour entendre quelque chose de nouveau. Puis elle a fini par me détester. Mais c’était un bon moment.

L’autrice n’est pas fan des répliques cultes utilisées dans une conversation et critique certaines comme : « (Au moment où vous tendez un objet) Merki ! » Je n’ai aucune idée d’où ça vient et autant envie de régler la situation. Mais quand elle se plaint des publicitaires, c’est le pas trop loin. Maurice le poisson rouge ? Il vous faudra me l’arracher des mains froides et mortes, comme on dit en anglais. Même chose pour « C’est pas Versailles ici ». Loin d’être tue-l’amour, la personne idéale me dira qu’elle a bien profité de la blague au début de « Je découvre les Yvelines ».

Il y a même certaines expressions qui n’ont rien en commun, sauf peut-être des fautes de grammaire ou de prononciation, que l’autrice qualifie d’être « les horripilantes ». Elle n’aime pas du tout « Je dis ça, je dis rien », utilisé 18 fois sur ce blog avant cet article (par exemple, Alphaville et Les Schtroumpfs de Landerneau). Tant pis, je ne l’abandonne pas. Mais je suis d’accord, « Au jour d’aujourd’hui » fait mal aux oreilles.

Il s’avère qu’elle a une dent contre le français de M. Jours d’humeur aussi. Sa dernière plainte concerne les calembours sur la technologie, à partir de dire « face de bouc », exactement ce qui dit le mystérieux Gifnem29. Pas grand fan de dire « LOL » à haute voix au lieu de rire, et encore une fois, là nous sommes d’accord.

Mais je vois le vrai problème ici. En anglais, nous avons toute autre expression pour ce genre d’humour qu’elle appelle tue-l’amour. Ce sont des « Dad jokes ». C’est-à-dire « blague de papa ». Et je n’ai aucune intention d’arrêter !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour se plaindre de M. et Mme, qui ont une fille.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Mains en l’air

Je n’en peux plus, et il est bien le temps pour Langue de Molière d’évoquer un fait que j’essaie d’éviter depuis looooooongtemps : il y a quelque chose que je crois l’anglais fait mieux que le français. C’est dans un sens hyper-limité, et avec une tonne métrique de qualifications. Rappelez-vous : quand un anglophone veut dire « lourd », il dit une tonne, version impériale. Mais quand il veut insister sur le poids, il ajoute « métrique » (10 % plus lourd). Cependant, impossible de l’éviter : je considère ce problème aussi fondamental que les langues qui n’ont que deux ou trois termes de couleur.

Il s’agit de deux mots qui se trouvent en anglais, « up » et « down ». Ils sont opposés, et la traduction la plus simple serait de dire « haut » et « bas ». On imaginerait donc que l’entrée pour « up » serait parmi les plus courtes de mon dictionnaire bilingue.

HAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA ! Euh, c’est-à-dire… non.

En fait, il faut faire défiler 12 pages (comptées comme assez de texte pour remplir l’écran de mon portable) juste pour épuiser les sens de « up », avant d’atteindre les expressions composées idiomatiques.

Il faut d’abord dire qu’entre 80-90 % de la longueur de ce monstre est due aux nombreuses bêtises de l’anglais. Je vais les esquisser. Commençons par la note au début de l’entrée :

Capture d’écran

Ça veut dire que « up » est souvent le deuxième mot dans les verbes à particule : « get up », « pick up » et ainsi de suite. Et ces verbes ont tous une propriété curieuse en commun : « up » ne veut absolument rien dire dans ces contextes. La preuve, c’est que l’on ne peut jamais le remplacer par un autre mot en finissant par vouloir dire quelque chose distingué uniquement par cet autre mot.

Par exemple, « get up » peut signifier soit « se réveiller » soit « se lever » soit « monter », ainsi que dans un contexte très spécifique et largement britannique, « faire ». Mais si je remplace « up » par son opposé, « get down », alors que ça peut signifier l’opposé de monter, c’est le plus souvent de l’argot pour danser.

Et pour être bien clair sur ce point, il y a plein de cas où c’est facultatif en plus de ne rien dire. Dans tous ces cas, si la personne qui vous parle l’utilise, elle peut avoir un Prix Nobel dans chaque domaine et je vous dirai qu’elle est une idiote. Si on vous dit « cook up », « fry up » ou « bake up » — cuisiner, frire, enfourner — « up » peut toujours être enlevé sans rien changer. Ce n’est pas un biais régional de ma part — ça existe partout ici et en Angleterre. C’est de plus en plus commun, une raison pour laquelle je ne veux entendre plus personne parler anglais. Ils ont tous tort.

C’est souvent le cas que la signification de « up » et « down » dépend de la personne à qui vous parlez. L’exemple le plus connu concerne la climatisation et le chauffage. Si vous dites « Turn the air conditioning up« , la moitié d’anglophones comprendront ça comme « Je veux un effet de refroidissement plus fort ; baissez la température ciblée par la climatisation et/ou haussez la vitesse du ventilateur ». Mais l’autre moitié le comprendront comme « Je veux un effet de refroidissement moins fort ; haussez la température ciblée par la climatisation et/ou baissez la vitesse du ventilateur ». Tout le monde est d’accord que « up » veut dire hausser ou augmenter quelque chose, mais personne ne sait de quoi il s’agit.

« Justin », vous me dites, « selon vous, la grande majorité des sens font référence soit à rien soit à n’importe quoi ; pourtant, aussi selon vous, c’est le français qui est cassé ? C’est qui l’idiot ? » Mais c’est ici où on voit le problème du français.

Avez-vous jamais vu le premier long métrage de Winnie l’ourson ? Là, il y a une chanson intitulée « Up, Down, and Touch the Ground ». C’est-à-dire « Haut, bas, et touchez au sol » :

On trouve ça une fois dans les paroles — « Haut, bas, tirez bien » — mais les autres fois, « up » se traduit « Mains en l’air », comme dans le titre. Et on dit en français « Haut les mains ! » exactement où l’anglais dit « Hands up! » Mais au-delà de ça…

« Go up the stairs » devient « Montez les escaliers », alors que « Go down » devient « Descendez ». « The prices went up » : « Les prix ont augmenté ». « The prices went down » : « Les prix ont baissé ». « The blinds were up » : « Les stores étaient levés ». « The blinds were down » : « Les stores étaient baissés ».

Vous voyez ? L’anglais a un millier de sens inutiles pour ce mot, et le français les ignore largement — très logique. Mais pour le seul sens où « up » est bien défini — aussi de loin le plus commun — le français utilise un tas de verbes différents exactement là où l’anglais fait ses économies !

Langue de Molière sera en congés pour le reste d’octobre, car mon fichier est presque vidé et je n’aurai pas le temps pour faire des recherches détaillées jusqu’après le déménagement. (Ça veut dire que si vous avez des suggestions, mes courriels sont ouverts.)

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Rendez-vous chez Axis Chemicals

J’imagine que s’il y a un film que tout le monde aime, ça doit certainement être Batman. Le vrai, de 1989 et signé Tim Burton, avec Jack Nicholson dans le rôle du meilleur Joker de tous les temps. (Le début du Chevalier noir est certainement à la hauteur, mais après, c’est de l’horreur.) Et si vous vous souvenez de l’histoire, comme dans plusieurs versions, tout commence quand le criminel qui deviendra le Joker tombe dans une cuve d’acide dans l’usine chimique Axis Chemicals (parfois Ace, c’est-à-dire As — hyper-subtil, ça).

Mais j’ai récemment eu une sacrée claque sur la tête en lisant la page Wikipédia de mon coup de cœur du mois, Anne-Sophie Lapix. En France, le Joker est une femme ?

À la rentrée de septembre 2006, Anne-Sophie Lapix devient le joker de Claire Chazal à la présentation des journaux télévisés du week-end de TF1 (succédant à Laurence Ferrari).

Anne-Sophie Lapix, Wikipédia

À moins que Claire Chazal, inconnue pour moi, soit Batman, ou plus probablement, Batwoman, il ne s’agit pas d’un méchant des bandes-dessinées. Alors je devais en savoir plus sur quel est ce joker. Mais cette tâche m’a mené quelque part d’inattendu !

Mon dictionnaire Oxford donne 4 sensen allant du français à l’anglais :

Capture d'écran des 4 sens du mot joker en français : la carte, l'atout du tarot, le sportif, et l'informatique.

D’abord, il y a la carte dans un jeu de cartes, d’où le méchant de Batman tire son nom. Puis, il y a ce que l’on dit en anglais une « trump card », l’expression habituellement utilisée pour traduire les atouts du tarot et de la belote. Troisièmement, il y a un sens tout inconnu pour moi pour ce mot en anglais, un remplaçant qui peut jouer n’importe où dans un sport d’équipe. En anglais américain, on dirait plutôt « utility player », un joueur polyvalent, pour ça. Peut-être que vous l’avez emprunté aux britanniques dans ce sens ; je ne sais pas. Dernièrement, il y a un sens informatique, pour un caractère qui veut être utilisé pour signifier n’importe quel caractère. À moins que vous aviez l’habitude d’utiliser l’interface de ligne de commande sur votre ordinateur, il est peu probable que vous le connaissiez. J’explique.

Si on veut savoir quels sont les fichiers dans un dossier dans un système UNIX ou Linux, on tape « ls ». Si on veut savoir uniquement quels sont les fichiers JPEG, et s’en fiche des noms, on tape « ls *.jpg » ; l’astérisque veut dire « n’importe quel nom », alors que le « .jpg » limite les résultats. L’astérisque est donc le joker selon cet usage — mais à noter, le mot joker n’apparaît pas dans la liste de commandes UNIX sur Wikipédia, même pas sur la page pour ls. Je ne suis donc pas sûr à quel point cet usage est courant.

Il me semble le plus probable que joker dans le sens utilisé pour Mme Lapix vienne du sens sportif. À noter aussi, Le Trésor de la langue française ne connaît pas cet usage — il y a un sens unique là, celui de la carte. Mais en inversant la recherche, venant de l’anglais au français, j’ai reçu une sacrée surprise !

Capture d'écran des 4 sens du mot joker en anglais, traduites en français, du dictionnaire Oxford

Les trois premiers sens sont comme attendus : un farceur, un type, et la carte. Puis, il y a « clause ambiguë d’une loi ». Attendez, quoi ? On veut me dire que nous disons ça en anglais ? J’ai dû le vérifier dans un dictionnaire anglais !

Et voilà, dans le dictionnaire Collins, sous la liste de sens britanniques, les trois premières significations sont exactement celles du dictionnaire bilingue Oxford :

Capture d'écran des 4 sens du mot joker en anglais britannique du dictionnaire Collins
Capture d’écran

Mais la dernière dit « principalement États-Unis », et c’est exactement cette idée d’une clause ambiguë dans une loi. Mon père est avocat, je m’intéresse à ce sujet depuis longtemps et peux citer des centaines de décisions légales inconnues à l’Américain lambda, et pourtant, je n’ai jamais entendu cet usage de joker. Je suis donc parti à la recherche d’un mot inconnu en français pour finir par découvrir que je ne parle pas l’anglais américain.

Awww, vous êtes de si grands flatteurs. Je n’ai jamais osé espérer recevoir un tel compliment !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour aller là-haut.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Pirate des Caraïbes

L’un de mes films préférés de tous les temps est La Malédiction du Black Pearl, ou comme c’est connu au Québec, La Malédiction de la Perle noire. (Vraiment, j’admire leur niveau d’obsession.) Seul et unique film de la « série » Pirates des Caraïbes, toutes les suites sont sans conteste de mauvais souvenirs implantés par la Matrice. Mais quel film — en faisant mes recherches pour cette Langue de Molière, j’étais bluffé par la qualité de la traduction. Pas surprenant que vous l’avez préféré à Austin Powers.

Alors, j’étais curieux récemment sur comment s’appelle le drapeau bien connu des pirates, avec le crâne et les deux os croisés. En anglais, ça s’appelle le « Jolly Roger » (Roger enjoué) ou « skull and crossbones » (crâne et os croisés). Google Traduction donne « tête de mort » et mon dictionnaire Oxford donne « pavillon noir ».

Pavillon avec un fond noir, un crâne blanc et deux os humains croisés en forme de X.
Pavillon de pirates au musée d’Åland, Photo par Karlsson, Anneli, CC BY 4.0

Mais en même temps que j’ai fait ces recherches, un clip sur une dinguerie de la grammaire française est tombé du ciel. Avant de le présenter, je vous pose une question : si vous voyiez une flotte de bateaux, avec un tel drapeau hissé sur chacun, diriez-vous « Il y a des drapeaux noirs et blancs ! » ?

Si oui, vous auriez tort.

L’explication nous vient de la personne qui me rend le plus fou sur le sujet de la grammaire, Karine Dijoud. Elle sait toujours de quoi elle parle, mais disons que je considère que mon poisson d’avril de 2024 était 100 % la vérité. De toute façon, elle explique ici pourquoi vous vous trompez de pluriel quand il s’agit d’un drapeau bicolore :

Son exemple est tiré d’une publication du ministère de l’écologie qui conseille de baigner aux plages dans des zones surveillées. Ce sont indiqués par des paires de drapeaux bicolores, dans ce cas, mi-rouge, mi-jaune. Mais la publication dit : « entre deux drapeaux rouges et jaunes ». Et ça, c’est une erreur, au moins par rapport au sens voulu. Voici un exemple des drapeaux en question :

C'est un graphique qui dit « Choisir les zones de baignade surveillées. Désormais, c'est entre deux drapeaux rouges et jaunes ! » Il y a un dessin avec deux drapeaux sur la plage, rouge sur la moitié en haut, jaune en bas.
Ministère Écologie Territoires sur Facebook

Selon Mme Dijoud, la différence fonctionne ainsi : Quand il s’agit d’un drapeau de deux colores, les adjectifs restent au singulier, même s’il y a plusieurs drapeaux. Alors, les drapeaux au centre de cette image, avec une barre rouge au-dessus d’un barre jaune sur chacun, sont :

des drapeaux rouge et jaune

Par contre, s’il y avait un drapeau entièrement rouge et un autre entièrement jaune, on dirait :

des drapeaux rouges et jaunes

Et ça, même dans un cas où il n’y a qu’un drapeau rouge et un drapeau jaune !

C’est pareil dans tous les cas où on veut décrire des choses de plusieurs couleurs. Elle parle donc de vaches. Si on dit : « J’ai vu des vaches noires et blanches », ça veut dire que l’on a vu des vaches entièrement noires ainsi que des vaches entièrement blanches :

Par contre, si on a vu des vaches avec des taches, que ce soit des vaches noires avec des taches blanches, soit des vaches blanches avec des taches noires, on dirait :

J’ai vu des vaches noir et blanc.

Et ça voudrait dire :

Vache largement blanche, avec des taches noires
Vache noir et blanc, Photo par Verum, CC BY-SA 3.0

Alors, face à notre flotte de pirates équipée du célèbre drapeau, il faudrait dire : « Il y a des drapeaux noir et blanc ». Sinon, les Français autour de vous, autrement chargés de canons, arrêteront leur travail pour discuter de grammaire, et les pirates vous égorgeront sans résistance. Et vous ne voulez pas ça, non ? La bonne orthographe sauve des vies.

Si tout ça semble un peu délicat à suivre, il faut se souvenir qu’au contraire de la meilleure réplique du capitaine Barbossa, c’est plus un véritable règlement qu’une sorte de guide général !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour passer des Pirates à Batman.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Tout petit

Dans le Congrès des États-Unis, il y a une règle particulièrement malhonnête, dite « révise and extend » (réviser et étendre). Un député peut dire « Bla-bla-bla », puis « Je réserve le droit de réviser et étendre mon discours », et ça veut dire que les records officiels montreront n’importe quelle autre chose au lieu de ce qu’il a dit. La seule limite, c’est que cette règle ne s’applique qu’aux discours d’une minute (lien en anglais). Sinon, les archives seraient complètement falsifiées !

À son tour, Langue de Molière revisite parfois certains sujets, s’il y en a plus à dire. Mais je me sens comme si cette fois, je serai coupable de tout ce que je n’aime pas chez le Comgrès. Bon, pas la partie où les membres achètent des actions selon des infos non-publiques qu’ils apprennent en faisant leur boulot. Mais je vais quand même réviser et étendre mes commentaires sur l’accord de « tout ».

En relisant mon livre, j’avais écrit « tout autre personne », parce que j’avais suivi l’exemple de Mme Aurore Ponsonnet, repris ici :

Je ne sais pas vous, mais mon oreille ne se plaignait pas. Cependant, j’ai compris cette règle à dire que puisque « autre » est un adjectif indéfini, c’est un des « autres cas » comme elle le dit, alors « tout » serait invariable chaque fois.

Mais on m’a dit qu’en fait, j’avais tort, et c’était plutôt « toute autre personne ». Ça donne envie d’arracher les cheveux ! Qu’est-ce qui se passe ? Selon Projet Voltaire :

Si « tout » peut être ôté de la phrase, c’est qu’il s’agit de l’adverbe signifiant « entièrement ». Étant invariable, comme tout adverbe, il ne prend pas de « e », même devant un nom féminin.

C’est une tout autre histoire. (= C’est une autre histoire.)

« tout autre » ou « toute autre », Projet Voltaire

Cependant, et c’est ici où j’aurais une dent contre Mme Ponsonnet si c’était possible, selon le même article, elle a tort à dire que « tout » s’accorde seulement devant les cas au féminin ; c’est les indéfinis aussi :

Si, en revanche, « tout » ne peut être ôté de la phrase, il s’accorde. C’est un adjectif indéfini. On peut alors le remplacer par « n’importe quelle ».

Toute autre personne se serait réjouie. (= N’importe quelle autre personne se serait réjouie.)

Mais elle a dit que sans liaison, l’oreille n’est pas satisfait, et voici un cas où ce manque de liaison est obligatoire. En plus, personne ne va me convaincre que l’on fait ce test — « Puis-je ôter le « tout » ? » — en parlant. Il faut donc simplement s’en souvenir.

Une autre erreur du livre, du même genre ? On m’avait convaincu que « des » se transformait en « de » devant tout adjectif. Pourtant, j’ai écrit « Couper de petits rectangles » dans la recette de Canistrellis, et on m’a corrigé que c’était en fait « des petits rectangles ».

Vous faites la guerre contre mes cheveux, hein ? J’ai recherché cette question ; voici l’astuce de l’Office québécois de la langue française :

Lorsqu’il se trouve devant un nom précédé d’un adjectif, le déterminant indéfini pluriel des est généralement réduit à de (ou d’)…

Comme tu as de jolis cheveux !

Des devant un adjectif antéposé

Pas si longtemps avec les cheveux si vous continuez tous comme ça ! Mais ils continuent :

Toutefois, si l’adjectif et le nom forment un nom composé, le déterminant conserve la forme des

  • Des grands-pères
  • Des petits pois

Je ne suis pas si sûr si le changement était correct selon cette règle. Un « petit pois » est un genre de pois, différent d’un pois mange-tout. Un petit rectangle n’est pas un genre de rectangle — on pourrait couper la pâte à n’importe quelle taille.

L’Académie française est un peu ambiguë sur la question. Sans aborder la question de « noms composés », elle dit :

Quand le nom est précédé d’une épithète, au pluriel, des est ordinairement remplacé par de (de belles plages) dans la langue écrite et dans la langue parlée soignée. Mais des, qui n’est ni récent ni incorrect, se rencontre encore.

Avant le XVIIe siècle, on employait indifféremment de ou des…

Dire, Ne Pas Dire

Indifféremment, hein ? J’aime bien ce XVIe siècle avec son indifférence aux articles, son manque d’antibiotiques et de plomberie… euh, bon, peut-être que je préfère l’actualité après tout !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour hisser le pavillon pirate.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

C’est la guerre !

Aujourd’hui, Langue de Molière suit dans les traces du regretté M. Descarottes et sa guerre contre les Péruviens. Mais même s’ils ne vont pas essayer de me manger — la plainte plus-que-justifiée de notre cobaye préféré — en tant qu’élève de la langue française, il me semble que j’ai désormais un casus belli conte la Belgique. Et si la dernière nouvelle tient, la France en plus.

En fait, j’irai plus loin. J’ai dit au passé que mon attitude envers les anglicismes vient d’un désir de ne pas me faire accuser d’impérialisme linguistique — vous pouvez trouver des références à partir de 2021. Mais cette fois, comme un bon colon, il faut que j’envahisse pour vous sauver de vous-mêmes.

De quoi s’agit-il ? Remontons le temps jusqu’en 2022. J’ai partagé une vidéo de deux profs de français, des belges tous les deux, « La faute de l’orthographe ». Je la reprend ici :

Depuis 2016, ils présentent ce discours, ainsi qu’une suite, dans des théâtres, une carrière très inhabituelle où l’on est en même temps linguiste et comédien (faites-moi confiance ; le métier ne se prête pas souvent à cette combinaison). Ce que je ne savais pas quand j’ai vu leur clip pour la première fois, c’était que les deux avaient proposé, dans les pages de Libération en 2018, d’éliminer l’accord du participe passé. Je les cite, autant pour la liste de supporters que la proposition :

La fédération Wallonie-Bruxelles, en accord avec ses instances linguistiques, envisage sérieusement d’instaurer l’invariabilité du participe passé avec l’auxiliaire avoir. Elle s’appuie pour cela sur les avis du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CLFPL) et du Conseil international de la langue française (Cilf). Elle suit aussi les recommandations d’André Goosse, successeur de Maurice Grevisse au Bon Usage, du groupe de recherche Erofa (Etude pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui), de la Fédération internationale des professeurs de français et de sa branche belge, de certains membres de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique, ainsi que des responsables des départements de langue, de littérature et de didactique du français de la plupart des universités francophones… 

«Les crêpes que j’ai mangé» : un nouvel accord pour le participe passé

À l’époque, Le Figaro a constaté leur proposition, en notant que c’est plutôt l’enseignement du passé simple qui suscite la polémique en France.

« Mais Justin », vous me dites, « ça fait 7 ans et rien n’est arrivé. Pourquoi vous en souciez maintenant ? » Et là, c’est parce qu’il y a quelques semaines, j’ai vu ce tweet pour annoncer que cette idée est envisagée en France :

Ce tweet date de mi-août de cette année, mais en fait, il cite un article de septembre de l’année dernière. Et à son tour, l’article cite un rapport du Conseil scientifique de l’Education nationale, qui recommande beaucoup de choses, non seulement supprimer l’accord. C’est le travail d’un comité de linguistes, et de nombreuses études sont citées là-dedans, largement de données prises de dictées entre le CP et le CM1, impliquant environ 50 000 élèves. Il n’y a pas de question que ce sont bien validés. Et qu’est-ce qu’ils disent ?

C’est un peu la catastrophe. En CE1 et CE2, le taux d’accords corrects est d’environ 50 % en général, et quand il s’agit d’avoir, il baisse jusqu’à 17 % dans certains contextes. 60 % de toutes les erreurs de collégiens impliquent l’accord du participe. Même chez les adultes, on trouve que l’accord est fait correctement à 90 % avec être, 80 % pour les verbes pronominaux et seulement 50 % avec avoir.

Il semblerait donc logique d’envisager au moins de supprimer l’accord. Évidemment, très peu de monde le maîtrisent complètement. Néanmoins, je suis contre, et fortement.

Pour une chose, les données chez les adultes ne sont pas de la même qualité. Une étude d’écriture sur Reddit avec des adultes bien éduqués a trouvé que seulement 30 sur 395 adultes, soit des élèves universitaires soit diplômés d’un bac+3 ou bac+5, n’ont fait aucune erreur à cet égard. Ouais, sur Reddit. Je ne sais pas vous, mais je ne m’attends pas au même niveau d’écriture sur un réseau social que dans un journal ou dans un livre.

Mais autre chose, le projet sent un peu l’Esperanto, l’idée que le langage est un produit d’ingénierie. Le japonais manque complètement de ces accords ; faut-il que le français soit le japonais ? L’anglais n’a que le pluriel pour accorder ; levez la main, tous ceux qui veulent que le français soit anglais ! On voit ce côté snob des experts dans l’article de Libération d’en haut :

Quant à l’Académie française, n’étant pas composée de linguistes, elle n’est jamais parvenue à produire une grammaire décente et ne peut donc servir de référence.

Ben oui, l’Académie n’est pas composée de linguistes, juste de ceux distingués par leur usage de la langue ! En tant que linguiste, il m’énerve souvent quand des gens me disent que parce qu’ils parlent une langue, ils savent comment ça marche. Mais en même temps, je ne considère pas que le fait d’être linguiste me rend particulièrement doué en tant qu’écrivain. Ce sont deux choses distinctes.

Je n’ai pas de données sous la main, mais j’imagine vu la conversation autour de l’éducation aux États-Unis qu’il y a des données pareilles quant à l’anglais. Et j’ai passé sous silence d’autres données écœurantes dans le rapport : beaucoup de monde ont du mal à écrire correctement les flexions des verbes — chantez, chanté et chanter arrivent presque par hasard dans un autre exemple. Encore une fois, les japonais ont une solution pour ça — la conjugaison n’implique que le temps chez eux. Mais ce changement rendrait le français de maintenant illisible pour les élèves en 2125 !

Au nom de rendre tout plus logique, on peut justifier des changements qui rendraient le français exactement ce que l’on trouve de nos jours sur Facebook et Reddit. Il y a des données pour étayer ça ! Mais ce ne serait plus la langue de laquelle je suis tombé amoureux, et franchement, ça a l’air de jeter l’éponge. Pensez-vous que les élèves japonais aimeraient passer moins de temps en apprenant par cœur des milliers de kanji ? Moi aussi. Pourtant, ils ne font rien de la sorte. Alors je dis à ces belges, je prends votre chocolat, mais gardez vos idées farfelues. Je garde l’accord du participe.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler de tout autre accord que j’ai raté.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Considérez-vous

Connaissez-vous la comédie musicale Oliver ? D’après le roman de Charles Dickens, Oliver Twist, elle est devenue un film qui a remporté l’Oscar de meilleur film. Parmi ses chansons les plus connues est « Consider Yourself », qui décrit le moment quand Oliver s’intègre à une bande de voleurs. En français, on dirait « Considérez-vous », et c’est exactement ce que l’on entend dans cette reprise bilingue :

J’ai dû apprendre cette chanson pendant un séjour dans un camp théâtre (ainsi que « Une secrétaire n’est pas un jouet » — une expérience qui m’a convaincu que je n’étais pas fait pour le théâtre). Mais honnêtement, c’est juste la bonne excuse pour Langue de Molière cette semaine : comment utiliser « considérer ».

Je suis accro au verbe considérer depuis longtemps, surtout pour une formule répétée encore et encore : « Je me considère comme un invité » ([Qui personne n’a, en fait, invité. — M. Descarottes]). Mais en faisant des recherches pendant la correction de mon livre, j’ai trouvé un article du Figaro qui m’a montré que le sujet est un peu subtil.

Le problème, c’est qu’il y a deux sens de considérer, et chacun ressemble à d’autres verbes. Le Fig explique :

«Il considère ce dossier comme prioritaire»«l’agriculteur considère le ciel avec inquiétude»«elle la considère comme son amie»… Le verbe «considérer», selon le contexte de la phrase, ne se construit pas de la même façon.

«Considérer comme»: attention au bon emploi du verbe, par Aliénor Vinçotte

Mais qu’est-ce qui se passe ? Le verbe est parfois suivi d’un nom, parfois de « comme », et il y a même un exemple ou « comme » introduit un attribut du nom. Le problème, c’est qu’il y a deux sens ici, et beaucoup de monde ne sait pas les distinguer.

Le premier sens est :

issu du latin «considerare» qui signifie «examiner attentivement par les yeux et la pensée».

Ça veut dire donc des choses comme « Considérez ce bâtiment » ou « On considère cette sculpture ». Considérer dans ces cas prend un COD, et veut dire que l’on regarde ou pense à l’objet.

Mais on peut aussi l’utiliser pour signifier « estimer » ou « juger », et ici, la grammaire dépend de si on parle de l’objet entier, ou d’un attribut. Dans le premier cas, c’est toujours suivi de « que », alors on écrit des choses telles que «Je considère qu’il est bête » ou « François considère qu’il aura bientôt plus de temps libre. »

C’est le cas d’un attribut où on voit toutes les erreurs, selon Le Figaro. On est censé suivre le verbe avec « comme » ; par exemple : « Je me considère comme un invité. »

Pourtant, on retrouve souvent le verbe «considérer» avec la construction directe «considérer + nom + adjectif», et donc sans la conjonction, «comme». Bien qu’il existe de nombreuses attestations dans la littérature (il s’agit dans ce cas d’emploi elliptique), cette construction directe est souvent critiquée. 

Les critiques viennent du fait que seulement le tout premier sens, de regarder une chose, prend cette forme de « considérer + nom ». Alors faites pas ça !

Heureusement, Le Figaro sait où pointer du doigt : moi.

On notera également l’influence de l’anglais avec la phrase «to consider someting or someone»suivi de l’attribut – qui veut dire la même chose en français mais qui se construit sans préposition et qui n’est probablement pas étrangère à cet oubli systématique de la conjonction «comme»en français.

Pour me défendre, tout ce que je peux dire est que j’apprends la langue en lisant ce qui écrivent des francophones de naissance. Alors, comme dit La Fille sur ses propres erreurs de français : si je fais cette erreur, c’est de votre faute ! (Mais en fait, je n’arrive pas à trouver même une seule erreur de ce genre sur le blog ; il me semble que vous m’avez appris correctement.)

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour lancer une guerre contre la Belgique.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Une de ces choses n’est pas comme les autres

Notre gros titre pour Langue de Molière vient d’une chanson de Sesame Street, l’émission pour enfants qui a donné lieu à L’île aux enfants après son propre échec en France. Voici un clip :

Même si vous ne pouvez pas comprendre les paroles, la signification du titre est tout de suite évidente juste en voyant l’image. La chanson invite le spectateur à deviner quelle chose à l’écran n’est pas comme les autres.

C’était ça le cas en écrivant sur les nombreuses personnes qui m’ont envoyé des cadeaux dans mon livre. J’ai écrit :

Plus tard, j’ai fait la connaissance de toute une communauté de blogueurs et blogueuses littéraires.

Avant mon retour en France, l’une d’entre eux, Audrey, connaissant ma passion pour le Devoir deMémoire, m’a envoyé un livre intitulé D-Day : Histoires mémorables du Débarquement et de la Bataille de Normandie (Pattier et Chaunu, 2019). 

Vous connaissez tous l’Audrey en question, Light&Smell. Mais c’est l’expression en caractères gras et italiques qui est notre sujet du jour. Le problème est assez clair. Je parle d’un groupe mixte, des blogueurs littéraires — mais si nous sommes honnêtes, il s’agit presque entièrement de blogueuses — et la règle typique est que pour un groupe mixte, on utilise la forme masculine, « eux ». S’il s’agissait uniquement de femmes, on écrirait plutôt « elles ».

Mais ce qui rendait la situation encore plus complexe à mes yeux, c’était que j’allais suivre cette expression par un prénom féminin. L’anglais n’a rien à dire ici, parce que l’expression équivalente n’utilise aucun genre. Alors ce n’était pas ma langue maternelle qui me mettait mal à l’aise pour écrire « l’un d’entre eux, Audrey ». Toutefois, je serais menteur si je vous disais que j’avais une source pour mon choix à l’époque.

C’était Filimages qui a relu ce chapitre pour moi. Il m’a écrit :

Ça fait bizarre de mélanger les genres dans cette expression.
l’un d’entre eux
ou
l’une d’entre elles
Ici, j’avoue que je doute ! Il va falloir l’avis d’un vrai linguiste…

Et pour être clair, il a bien raison ! J’avoue sans gêne que je n’avais aucune idée de si je pouvais justifier ce choix. Cependant, en faisant mes corrections, j’ai recherché l’expression sur Google, afin de voir s’il y avait d’autres personnes qui écrivaient la même chose. Et ça m’a amené au Figaro :

Gros-titre : « Des avocats dénoncent la verbalisation de l'une d'entre eux devant le tribunal de Paris »

Pour vous donner plus de contexte, voici la partie qui décrit la verbalisation d’une avocate :

Des avocats ont dénoncé la verbalisation samedi 23 mai pour non-respect de l’interdiction de rassemblement de plus de dix personnes de leur consoeur Me Hanna Rajbenbach et de quinze autres personnes, selon elle des proches de ses clients, devant le Tribunal judiciaire de Paris.

Le Figaro

Quel souvenir sympa du Confinement ! Mais on peut clairement voir que le « eux » fait référence à la communauté d’avocats, un groupe mixte. Et en ce qui concerne la grammaire, je considère qu’un exemple venant soit du Figaro, soit du Monde, soit du Canard suffit pour me convaincre. Évidemment, un seul exemple peut toujours être une erreur — raison pour laquelle une blague linguistique sur les données va comme ça : « Un exemple fait une exception. Deux exemples font une règle. » Et je pouvais trouver des exemples venant de partout : Louvre Lens, Le Parisien, BFM, La Croix.

J’ai dit à Filimages, et il reste le cas, que j’avais du mal à trouver une source faisant autorité sur le sujet. C’était beaucoup plus facile de trouver des polémiques — des posts sur des forums, ainsi qu’un argument par une militante (auto-décrite) pour « les accords au choix » — mais aucun avis de l’Académie française ou de Projet Voltaire. Et dans un tel cas, j’évite d’exprimer des avis moi-même. Évidemment, j’ai trouvé cette forme assez logique, mais même s’il y a une diversité de pensées parmi mes exemples en haut, ce genre d’accord est loin d’être accepté partout. Ma règle personnelle reste de ne pas prendre parti sur des questions culturelles sensibles, et peut-être que ça veut dire que j’aurais dû choisir « l’un d’entre eux », mais sachez que ce n’est pas une simple faute de ma part — j’ai réfléchi très sérieusement au sujet avant de prendre une décision.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour considérer « se considérer ».

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

À la boucherie

Après avoir écrit sur notre visite à Harris Ranch, et surtout du fait que le découpage de bœuf à l’américaine n’est pas identique au français, j’ai reçu un courriel d’Anagrys avec une photo tirée d’un livre français sur la boucherie, qui montre très bien les différences. C’était particulièrement intéressant pour moi, parce que depuis le début, j’ai souvent du mal à traduire les noms des morceaux.

Évidemment, le niveau de détail est plutôt différent pour les trois découpages, mais même sans labels pour toutes les parties, c’est facile de voir que les Français coupent la vache beaucoup plus finement que les Britanniques ou les Américains.

Pour référence, voici la liste complète de morceaux de bœuf à l’américaine selon le Cattlemen’s Beef Board. Ce sera important :

©️Cattlemen’s Beef Board, tous droits réservés

Il s’avère qu’avec « l’aide » de certaines fausses références, ainsi que le fait les britanniques ne savent pas parler anglais, et utilisent les mauvais mots pour décrire certains steaks, j’ai fait beaucoup plus d’erreurs en achetant mes morceaux de bœuf pour le blog que je ne le pensais.

L’année dernière, une autre Langue de Molière parlait de l’erreur où je croyais que « faux-filet » voulait dire de la fausse viande végane. Mais ! À l’époque, je vous ai dit que selon mon amie lyonnaise (l’une d’entre elles à ce point, mais celle à qui je pense quand c’est au singulier) m’avait dit qu’il s’agissait du morceau dit « sirloin » en anglais. Cependant, comme beaucoup de Français, elle a appris la langue britannique. Vous aurez remarqué que dans l’image française, le faux-filet vient de la partie de la vache dit « aloyau ». Mon dictionnaire Oxford, écrit par des britanniques, traduit ce mot faussement par « sirloin ». Mais si vous regardez l’affiche américaine, avec les noms en bon anglais, il y a une différence entre « loin » et « sirloin ». Un « sirloin » en anglais est en fait la partie notée comme « bavette d’aloyau ». Le filet en français, dit « filet mignon » en anglais, vient de la même partie que le faux-filet, le « loin », et le bon équivalent est en fait ce que l’on appelle « strip steak ». On voit souvent aux États-Unis « New York strip » ou « New York steak », mais c’est tout la même chose. Alors, chaque fois où j’ai vu « faux-filet », j’ai acheté des « sirloins », ce qui est la bavette d’aloyau, pas le faux-filet.

Si ça vous laisse toujours perplexe, quand on a parlé des « T-bone steaks » venant de Harris Ranch, ce sont des os avec du filet à un côté, et du faux-filet à l’autre côté. Les britanniques diraient que c’est « filet mignon » et « sirloin », et c’est pourquoi je dis qu’ils ne savent pas ce qui veut dire « sirloin » en anglais. (Au cas où vous l’oublieriez, j’en ai marre de leur attitude que je ne parle pas anglais.)

Mais il y a une erreur encore plus gênant. Chaque fois où j’ai dit « paleron » dans ce blog — le bœuf bourguignon, le chili colorado, la soupe VGE — j’ai acheté de la viande du mauvais bout de la vache. Dans les deux premiers cas, c’était ce que l’affiche appelle « round », du rumsteck — mais ça aurait dû être « chuck ». Il y a beaucoup de morceaux sous la rubrique de « chuck », mais il suffit de dire qu’un bon « blade » ou « flat iron » aurait été le bon choix. Pour la soupe VGE, j’ai acheté du filet — la recette telle que je l’ai trouvée sur le site du Guide Michelin a dit paleron, mais j’avais vu d’autres versions en anglais qui disaient filet.

La seule chose que je peux dire que j’ai fait correctement chaque fois, c’est l’entrecôte. Quand je vois entrecôte dans une recette, j’achète toujours ce que l’affiche américaine appelle « ribeye ». Ça vient de la partie dite « rib », et vous pouvez voir que c’est la partie dite « entrecôte » dans le découpage français. « Côte » se traduit par « rib » dans son sens anatomique, alors là, je sais que je fais toujours la bonne chose.

Mais c’est gênant. Je vous donne toujours les bons noms en français, car toutes mes recettes sont tirées de sources françaises ([Le chili colorado vient désormais du Colorado provençal, apparemment. — M. Descarottes]), mais ça fait presque 5 ans de mauvais achats de mon côté !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec le plus grand casse-tête du livre, grâce à une observation de Filimages.