Archives pour la catégorie Dimanche avec Marcel

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec la Vierge de Balbec

Vous ne pensiez pas qu’une petite chose comme le bouleversement complet de ma quotidienne allait annuler Dimanche avec Marcel, non ? C’est trop important (et j’ai toujours trop mal aux genoux pour passer beaucoup de temps en rangeant le nouvel appartement). On reprend donc « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, je n’ai avancé que de 15 pages.

La dernière fois, notre jeune ingrat vient d’arriver en Vieux-Balbec, dit Balbec-en-Terre. En attendant l’arrivée de sa grand-mère et Françoise, il visite l’église de Balbec, possédée d’une statue du Christ avec une histoire tirée directement de l’histoire de la Somme :

Balbec-en-terre, où je me trouvais, n’était ni une plage ni un port. Certes, c’était bien dans la mer que les pêcheurs avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la découverte…

Mais plutôt que le Christ attendu, c’est une statue de la Vierge qui fait la renommée de l’église de Balbec. Le narrateur nous dit qu’il avait été impressionné par des moulages au musée du Trocadéro, mais une fois face à la vraie :

c’était elle enfin, l’œuvre d’art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais, métamorphosée ainsi que l’église elle-même, en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.

Rien ne suffit jamais pour celui-ci ! Quand je me suis retrouvé face au Premier Consul passe les Alpes, Le Radeau de la Méduse, Le Serment des Horaces et Jeanne d’Arc d’Ingres en l’espace d’une journée, je ne me suis pas dit : « Bah, c’était mieux en photos dans mon manuel scolaire » !

Il y a un autre train à prendre pour passer de Vieux-Balbec à Balbec-plage, et c’est au quai où nous apprenons que :

je retrouvai ma grand’mère mais l’y retrouvai seule — car elle avait imaginé de faire partir avant elle, pour que tout fût préparé d’avance (mais lui ayant donné un renseignement faux n’avait réussi qu’à faire partir dans une mauvaise direction), Françoise qui en ce moment sans s’en douter filait à toute vitesse sur Nantes et se réveillerait peut-être à Bordeaux.

La bienheureuse Françoise sera donc peut-être épargnée une semaine de ces anti-vacances.

Je note une deuxième expérience où le narrateur se révèle mon opposé, sur le train vers Balbec-plage :

À tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait à l’une des stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms mêmes (Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville, Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient étranges…De même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d’espace trop aéré et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville s’échappait comme vole dans pigeon-vole…

Pour le narrateur, ces noms inconnus sont tristes et sans signification. Pour un plus vieux Justin, arrivant en France pour la première fois :

Mais je veux que vous regardiez cette carte du RER B d’autre façon, comme je l’ai vu. Je ne connaissais aucun de ces endroits, et pour moi chacun et tout aurait pu être le site du château de Cendrillon, pour autant que je sache.

Je découvre la Seine-Saint-Denis

J’avoue ici que je devais beaucoup à un chapitre d’Orthodoxie par G.K. Chesterton, « L’Éthique du pays des fées », mais je note que j’étais déjà au courant de la réputation de la Seine-Saint-Denis. C’est tout une question d’attitude. Quelle tristesse pour le jeune narrateur qu’il ne puisse pas regarder tous ces endroits inconnus comme un champ de possibilités, avec espoir plutôt qu’avec cynisme. Franchement, avec toutes les vies fantasmatiques qu’il vit dans sa tête, je trouve ça plus que surprenant.

Le narrateur et sa grand-mère arrivent enfin au Grand-Hôtel, où j’étais surpris à lire :

Tandis que j’entendais ma grand’mère, sans se froisser qu’il l’écoutât son chapeau sur la tête et tout en sifflotant, lui demander avec une intonation artificielle : « Et quels sont… vos prix ?… Oh ! beaucoup trop élevés pour mon petit budget »

À l’époque, on pouvait négocier les prix avec les hôtels ? Essayez ça chez Accor ou Hilton de nos jours !

Le narrateur est émerveillé par un ascenseur :

le directeur vint lui-même pousser un bouton : et un personnage encore inconnu de moi, qu’on appelait « lift » (et qui à ce point le plus haut de l’hôtel où serait le lanternon d’une église normande, était installé comme un photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa chambre), se mit à descendre vers moi avec l’agilité d’un écureuil domestique, industrieux et captif. 

Il faut se souvenir qu’il s’agit des années 1890. Mais quelle description de ce machin quotidien !

On finit cette fois sur un instant qui serait reçu plutôt différemment à notre époque :

ayant vu qu’elle voulait m’aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste de l’en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle arrêta d’un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers boutons de ma veste et de mes bottines.

— Oh, je t’en prie, me dit-elle. C’est une telle joie pour ta grand’mère.

Quelle époque, quand les ascenseurs étaient quelque chose de bizarre, mais déshabiller ses parents ados du sexe opposé, non !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec des tortillas

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Avec ce billet, on se lance dans la seconde partie du livre, « Noms de pays : le pays ». Il n’y aura pas de Dimanche avec Marcel la semaine prochaine, car je passerai plutôt Dimanche avec Une tonne de boîtes. Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

On commence avec une note malpolie pour renvoyer Gilberte :

J’étais arrivé à une presque complète indifférence à l’égard de Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand’mère pour Balbec. 

C’est quoi Balbec ? Ne le cherchez pas sur une carte ; c’est une station balnéaire fictive. On dit que c’est inspiré de la ville de Kerplougastennsac’h, dans le Finistère. Non, je plaisante, la ville se nomme Beg Meil. Mais Balbec vient encore plus fortement de Cabourg, dans le Calvados, particulièrement le Grand Hôtel, qui existe vraiment. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que le restaurant du Grand Hôtel s’appelle Le Balbec. C’est ça le marketing. Mais la carte ne contient pas de madeleines, et pire, il y a ce cauchemar — si je suis à Cabourg, je ne cherche pas de faux desserts mexicains !

MAÏS & TORTILLAS 18
Mais en différentes textures (grillé, crémeux, mousseux, croquant et glacé), guacamole au piment jalapeño, tortillas à la farine de mais. Pour accentuer les saveurs, nous vous invitons à découvrir une liqueur de maïs du Mexique (2cl - 8€).
Capture d’écran de la carte

Je vous jure, si je mange une tortilla de plus cette semaine… ([À noter, sur les calendriers Américains, la semaine commence avec dimanche, pas lundi. Il sera chez Miguel’s dimanche, rassurez-vous. — M. Descarottes])

Je n’ai aucun commentaire sur la prochaine citation. Je vais juste vous laisser chercher le sujet de cette phrase.

Mais enfin le plaisir spécifique du voyage n’est pas de pouvoir descendre en route et de s’arrêter quand on est fatigué, c’est de rendre la différence entre le départ et l’arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu’on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle qu’elle était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu où nous vivions jusqu’au cœur d’un lieu désiré, en un bond qui nous semblait moins miraculeux parce qu’il franchissait une distance que parce qu’il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu’il nous menait d’un nom à un autre nom ; et que schématise (mieux qu’une promenade où, comme on débarque où l’on veut, il n’y a guère plus d’arrivée) l’opération mystérieuse qui s’accomplissait dans ces lieux spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi dire de la ville mais contiennent l’essence de sa personnalité de même que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

Juste avant de partir, un docteur dit à notre héros :

« Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais pas prier. »

Il reste 400 pages dans ce tome. Ça veut dire que les 300 précédentes, qui s’étalent sur au moins un an, se sont déroulés plus vite que ce qui m’attend ?

J’interromps ce billet pour vous conseiller que si vous avez des pensées suicidaires, veuillez appeler le 3114, ou d’autres lignes d’écoute si besoin.

Le narrateur mentionne que le train pour Balbec passe par :

la cathédrale de Saint-Lô, avant qu’il se fût éloigné vers le couchant.

J’ai eu une pensée émue en pensant que Proust ne savait pas ce qui était arrivé à cette église, dont sa beauté a été gâchée par l’Histoire.

Le narrateur et sa grand-mère y voyagent séparément, afin qu’elle puisse passez une nuit chez une amie sur la route. Le narrateur pense de son arrivée :

Et peut-être était-il moins pénible pour moi de sentir l’objet admirable de mon voyage placé avant la cruelle première nuit où j’entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d’y vivre.

« La cruelle première nuit » ?!? Dites-donc, mon gars, je me suis enregistré dans trois ibis budget différents pendant mon voyage en 2023. Et vous, vous allez vous enregistrer dans un hôtel où le truc le plus pénible est un dessert à la guacamole pour 18 €. Non, je ne sais pas combien de francs de l’époque de Proust ça veut dire.

Devinez qui va accompagner le narrateur :

Mais devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez, de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d’êtres cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le noble détachement d’un esprit d’élite, on était troublé comme devant le regard intelligent et bon d’un chien à qui on sait pourtant que sont étrangères toutes les conceptions des hommes…

Ça ne vous parle pas ? Françoise la cuisinière est de retour — et je vous promets, si on sort avec moi, je ne ferai jamais la comparaison entre elle et un chien comme ça ! Des drôles de compliments de notre Marcel !

Et à moi pourtant ma propre voix me donnait du plaisir

Nan, vous plaisantez !

Il voit du train une fille :

la belle fille me donna aussitôt le goût d’un certain bonheur… d’un bonheur qui se réaliserait en vivant auprès d’elle.

Son cœur d’artichaut est encore pire que le mien ! Heureusement pour cette fille, le train quitte la gare avant qu’il ne puisse lui faire une Gilberte.

Et c’est ici où nous arrêtons, avec son arrivée à Balbec-en-terre, à ne pas confondre ni avec Balbec-plage ni avec Balbec-dans-l’espace (j’ai inventé l’un des deux). En deux semaines, on découvrira ce qu’il fera sur place.

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec personne

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 26 pages.

Quand nous avons quitté notre héros la dernière fois, il avait décidé de rendre visite à Gilberte après tout. Mais ce type, qui l’évitait à cause d’une insulte largement imaginaire, a une idée si bête en affaires amoureuses que je ne peux que l’appeler « Justinesque » :

Du moment que tout était oublié, que j’étais réconcilié avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu’en amoureux. Tous les jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent.

Mais cette idée ne dure même pas une page avant que tout ne parte en vrille :

[D]ans le crépuscule, je crus reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la direction inverse et s’en éloignant, Gilberte qui marchait lentement, quoique d’un pas délibéré, à côté d’un jeune homme avec qui elle causait et duquel je ne pus distinguer le visage… cette Gilberte que, maintenant, j’étais décidé à ne plus revoir.

Décidez-vous. Mais enfin, de toutes ces pensées confuses, de la sagesse :

Le plus souvent nous continuons de nous évertuer et d’espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais avoir lieu.

Quant à l’argent pour les fleurs, cette fois, nous ne sommes pas pareils :

Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus à rien. Je les dépensai du reste encore plus vite que si j’eusse envoyé tous les jours des fleurs à Gilberte, car, quand le soir venait, j’étais si malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans les bras de femmes que je n’aimais pas.

Alors, il va enfin arrêter de penser à une relation amoureuse, non ? Non.

Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n’y en avait-il pas où je combinais une démarche qu’elle ferait faire pour notre réconciliation, pour nos fiançailles peut-être.

Votre quoi ? L’envie de le gifler à travers un siècle remonte. Puis, la préfiguration.

Il y eut une scène à la maison parce que je n’accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille, presque encore enfant

On n’a toujours pas entendu le nom Albertine. Pourtant, un autre tome est intitulé Albertine disparue. Arrêtez, elle est trop jeune pour vous, monsieur.

Il suit une vingtaine de pages de tortures que ne peuvent se dire que proustiennes. Comme est son habitude, notre narrateur se perd dans une série de roues dans les roues, une machine de Rube Goldberg où il imagine une série de lettres entre lui et Gilberte (peut-être que certaines sont réelles) où il s’éloigne d’elle de plus en plus, tout dans l’espoir qu’elle dira « Ah non, reviens à moi », jusqu’au moment où il décide qu’elle a enfin adopté son point de vue. Et c’est après ça que notre narrateur décide d’adopter l’habitude de se promener autour de l’Arc de Triomphe exactement aux moments où il sait que Mme Swann prendra ses propres balades.

En anglais, il y a un dicton qui s’applique ici : « Fish, or cut bait, » littéralement « Pêchez ou laissez tomber l’appât dans l’eau. » Sérieusement, s’il veut quitter les Swann, arrêter d’embêter madame ! Mais ce passage douloureux se termine enfin quand Madame dit un jour :

« Alors, me disait-elle, c’est fini ? Vous ne viendrez plus jamais voir Gilberte ? Je suis contente d’être exceptée et que vous ne me « dropiez » pas tout à fait. J’aime vous voir, mais j’aimais aussi l’influence que vous aviez sur ma fille. Je crois qu’elle le regrette beaucoup aussi. Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n’auriez qu’à ne plus vouloir me voir non plus ! »

Avec ça, on atteint ce qui est clairement un arrêt important. Dans la traduction anglaise, la maison d’édition coupe le texte en deux parties, et le deuxième est intitulé « Noms d’endroit : l’endroit », un écho de la troisième partie du premier tome, intitulé « Noms de pays : le pays ». En fait, le texte français reprend ce nom du premier tome pour la deuxième moitié du deuxième tome. Cependant, ce n’est pas présent dans la version originalement publiée par Gallimard. Il me semble que l’histoire de Gilberte finit ici pour l’instant (je sais déjà qu’elle reviendra plus tard), et nous allons mettre le cap sur un autre port. C’est plus que le bon moment ; je n’en pouvais plus de cette relation !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec l’EDF

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleur ». Je note qu’avec ce numéro, je passe enfin de ce qui était considéré la « première » partie à la deuxième dans la version originale publiée par Gallimard (qui a aussi un manuscrit de ma part ; Marcel et moi ont des choses en commun). Cependant, rien ne l’indique dans la traduction anglaise. Cette fois, j’ai avancé de 28 pages.

À noter, hier La Fille a évoqué ce projet à mes parents, qui m’ont demandé pourquoi je continue. Rien que pour vous faire plaisir, les amis. Et ne pas laisser mon frère gagner non plus.

Littéralement la première phrase de cette partie est une ode à l’hypocrisie bourgeoise :

Cependant Mme Bontemps, qui avait dit cent fois qu’elle ne voulait pas aller chez les Verdurin, ravie d’être invitée aux mercredis, était en train de calculer comment elle pourrait s’y rendre le plus de fois possible.

Ne vous inquiétez pas, toutes les prétentieuses veulent jouer à « Qui est la plus superficielle ? » :

[Mme Cottard] : Je n’ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que vous faites tout venir de chez Rebattet.

— Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non ?…

Elle me répond : « Lohengrin ? Ah ! oui, la dernière revue des Folies-Bergères [sic], il paraît que c’est tordant. »

Lohengrin, le célèbre opéra de Wagner, d’où nous avons la marche nuptiale la plus connue au monde, aux Folies-Bergère ? Nan, mais sérieusement ? Ça vient d’un personnage jamais mentionné avant, et je crois sans importance au récit, mais vraiment, Proust a dû lâcher cette pépite pour les réactions.

Au cas où vous n’avez pas compris l’époque, on laisse tomber que :

À propos de vue, vous a-t-on dit que l’hôtel particulier que vient d’acheter Mme Verdurin sera éclairé à l’électricité ?… Il y a la belle-sœur d’une de mes amies qui a le téléphone posé chez elle ! Elle peut faire une commande à un fournisseur sans sortir de son appartement !

Mais non ! Allez, Marcel, rejoignez-nous en Californie du Sud, où l’électricité est une luxe plus chère qu’au Paris de votre époque ! Quant au téléphone, quand Pizza Hut venait de sortir une appli pour iPhone — je veux dire peut-être en 2007 ? — un humoriste d’Internet a dit, « Finalement, on pourra utiliser un téléphone pour commander une pizza. » J’aurais tué pour avoir pensé à ça moi-même.

Mais n’oubliez pas que tout ça est dans le contexte de la visite du narrateur chez les Swann précisément pour ne pas voir Gilberte. Il suit des pages de réflexions à ses jeux d’esprit dignes d’un troupeau de collégiennes de 11 ans, suivies de la reconnaissance du fait que non, Gilberte ne va pas le supplier sans cesse :

Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup… quand j’avais renoncé à Gilberte, j’avais gardé cet espoir d’une lettre d’elle pour la nouvelle année. Et le voyant épuisé avant que j’eusse eu le temps de me précautionner d’un autre, je souffrais comme un malade qui a vidé sa fiole de morphine sans en avoir sous la main une seconde. 

Il s’intéressait à elle uniquement pour sa relation avec Bergotte, et finissait par s’attendre à ce qu’elle lui demande pardon, à genoux ? Quel amour-propre ! Puis, après toutes ces angoisses :

Chaque fois que j’appris ainsi que Cottard, ma mère elle-même, et jusqu’à M. de Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout le sacrifice que je venais d’accomplir, gâché tout le résultat de ma réserve en me donnant faussement l’air d’en être sorti, j’avais un double ennui.

Il se passe que toutes ces personnes sont coupables de dire à Gilberte qu’il était malade, mais vient de guérir, quand il voulait qu’elle croie que tout était à cause de colère.

Vous ne saurez jamais à quel point ce type me rappelle mon frère : « J’insiste que vous soyez fâchée avec moi pour mes raisons, pas les vôtres !» Si ce n’est pas une citation, c’est seulement car il ne parle pas français.

Le narrateur pense à nouveau à sa lettre :

Il me semblait alors que dans quelques années, après que nous nous serions oubliés l’un l’autre, quand je pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu’en ce moment j’étais en train de lui écrire n’avait été nullement sincère, elle me répondrait : « Comment, vous, vous m’aimiez ? Si vous saviez comme je l’attendais, cette lettre, comme j’espérais un rendez-vous, comme elle me fit pleurer ! »

Je vous ai dit : « N’envoyez jamais une telle lettre. »

Il suit des pages de réflexions sur ses visites à Mme Swann, concentrées sur son aspect et l’avis du narrateur sur sa beauté au point où je me suis demandé : « Vous êtes amoureux de la fille ou la mère, vous ? » Mais j’ai terminé exactement où il décide que :

je venais de me résoudre à aller surprendre Gilberte avant son dîner.

Oh, ça va bien aller, j’en suis certain !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec les pensionnaires

On reprend « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois j’ai avancé de 27 pages, très dures à lire.

En parlant de Gilberte, Proust propose une idée qui ne manquera pas d’offenser La Fille :

Sans doute on sait bien qu’un enfant tient de son père et de sa mère. Encore la distribution des qualités et des défauts dont il hérite se fait-elle si étrangement que, de deux qualités qui semblaient inséparables chez l’un des parents, on ne trouve plus que l’une chez l’enfant, et alliée à celui des défauts de l’autre parent qui semblait inconciliable avec elle.

Avec ça, il suggère qu’elle est une sorte de personnalité Jekyll et Hyde, et que le bien vient de Swann, et le mal vient d’Odette. Je ne suis pas sûr si je suis d’accord — Swann a son côté canaille !

Hmmm :

Swann était un de ces hommes qui, ayant vécu longtemps dans les illusions de l’amour, ont vu le bien-être qu’ils ont donné à nombre de femmes accroître le bonheur de celles-ci sans créer de leur part aucune reconnaissance, aucune tendresse envers eux ; mais dans leur enfant ils croient sentir une affection qui, incarnée dans leur nom même, les fera durer après leur mort.

Hmmmmmm.

Après ça, le narrateur reprend ses obsessions à propos de Bergotte — nous sommes toujours au même déjeuner où les deux se sont enfin rencontrés — et Gilberte nous étonne en chuchotant au narrateur :

— Je nage dans la joie, parce que vous avez fait la conquête de mon grand ami Bergotte. Il a dit à maman qu’il vous avait trouvé extrêmement intelligent.

La traduction anglaise n’a absolument rien de cette expression, « Je nage dans la joie ». C’est plus proche à « Je suis ravi ». Je pense à l’adopter, mais seulement de façon ironique, car il me semble un peu trop.

Dans une voiture ensemble, après le déjeuner, Bergotte et le narrateur parlent du docteur Cottard, qui a connu plusieurs rebondissements en ce qui concerne sa réputation au fil des deux tomes. Bergotte se livre d’un discours sur le manque de culture chez Cottard, et le narrateur se pense que :

Je ne m’inquiétais nullement de trouver mon médecin ennuyeux ; j’attendais de lui que, grâce à un art dont les lois m’échappaient, il rendît au sujet de ma santé un indiscutable oracle en consultant mes entrailles.

Je ne sais pas vous, mais je ne m’inquiète pas trop sur le sujet des goûts de mes docteurs. Mais Proust a tout autre intention en évoquant ça. Quel ami que Bergotte !

« Quelqu’un qui aurait besoin d’un bon médecin, c’est notre ami Swann », dit Bergotte… « Hé bien, c’est l’homme qui a épousé une fille, qui avale par jour cinquante couleuvres de femmes qui ne veulent pas recevoir la sienne, ou d’hommes qui ont couché avec elle. »

À sa place, je ne parlerais pas comme ça à quelqu’un que je viens de rencontrer à propos d’une connaissance commune. Et ce n’est pas uniquement moi qui n’en suis pas ravi, mais le père du narrateur non plus :

— Naturellement ! reprit-il. Cela prouve bien que c’est un esprit faux et malveillant. Mon pauvre fils, tu n’avais pas déjà beaucoup de sens commun, je suis désolé de te voir tomber dans un milieu qui va achever de te détraquer

« [T]u n’avais pas déjà beaucoup de sens commun » est presque l’épigramme du livre !

Naturellement, puisque tout le monde se révèle hypocrite tôt ou tard chez Proust, dès que le narrateur répète ce que Gilberte lui avait dit, que Bergotte le trouvait intelligent :

— Ah !… Il a dit qu’il te trouvait intelligent ? dit ma mère. Cela me fait plaisir parce que c’est un homme de talent.

— Comment ! il a dit cela ? reprit mon père… Je ne nie en rien sa valeur littéraire devant laquelle tout le monde s’incline…

Oh, bravo. Quel bon exemple pour votre enfant !

J’ai l’impression qu’il serait important plus tard que, dès que Proust nous raconte cet épisode, il nous informe que son ami Bloch, qui lui avait présenté les œuvres de Bergotte dans le premier tome :

ce fut lui qui me conduisit pour la première fois dans une maison de passe.

Le message semble être qu’une fois que l’esprit est prostitué, le reste n’est pas grand-chose. (Pour être clair, mon titre vient de ce sens de pensionnaire.)

Et après ça arrive enfin un moment que Proust avait signalé dans le premier tome, une rupture entre le narrateur et Gilberte. Encouragé par Bergotte, le narrateur se consacre de plus en plus à sa propre écriture chez lui et commence à faire des excuses pour ne pas rendre visite aux Swann, en se disant qu’en fait, c’est Gilberte qui s’éloigne de lui. J’ai eu du mal à suivre l’argument entre eux, autant en traduction qu’en français, car il me semblait venu de nulle part, mais cette fois, on finit par la nouvelle que :

j’eus le courage de prendre subitement la résolution de ne plus la voir, et sans le lui annoncer encore, parce qu’elle ne m’aurait pas cru.

J’en ai vraiment assez de ce type — il n’apprécie jamais ce qu’il a, il souffle le chaud et le froid envers tout le monde, et il a toujours des raisons pourquoi c’est la faute aux autres. Pas pour la première fois, je mets de côté le livre en disant « Que l’on le gifle comme il le mérite ! »

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec la duchesse d’Orléans

Ça fait belle lurette depuis le dernier Dimanche avec Marcel. La dernière fois, on a fini sur une note positive, où Gilberte avait dénoncé Mlle Vinteuil pour ses mauvais comportements envers son père. Cette fois, j’ai avancé de 40 pages.

Proust m’apprend quelque chose sur l’anglais britannique :

j’avais demandé à Mme Swann… quels étaient parmi les camarades de Gilberte ceux qu’elle aimait le mieux, Mme Swann me répondit :

— Mais vous devez être plus avancé que moi dans ses confidences, vous qui êtes le grand favori, le grand crack comme disent les Anglais.

Je n’ai absolument aucune idée de ce que ça veut dire, et je connais plein de britannicismes.

Plusieurs pages se passent en discutant des meubles, dont une phrase de 126 mots ; puis, notre narrateur part en balade avec les Swann et Gilberte, et c’est comment ils rencontrent la duchesse d’Orléans. La rencontre elle-même n’est pas intéressante en soi, sauf pour une astuce arriviste que Mme Swann donne au narrateur :

« Vous devriez aller écrire votre nom chez elle, un jour de cette semaine, me dit Mme Swann ; on ne corne pas de bristol à toutes ces royalties, comme disent les Anglais, mais elle vous invitera si vous vous faites inscrire. »

Encore une fois, je n’ai aucune idée de ce qui veut dire une expression de Proust : « on ne corne pas de bristol ». La traduction la rend comme une carte de visite, et mon dictionnaire bilingue est d’accord, mais il rend « corner » comme soit plier soit crier — j’ai l’impression que c’était très idiomatique à l’époque. Il me semble que les usages d’anglicismes par Mme Swann sert à quelque chose, mais j’ai du mal à le préciser. Peut-être qu’intercaler ses paroles avec de l’anglais était à la mode à l’époque ?

Bien sûr, dès que je me suis posé la question, le narrateur dit :

Dès que Mme Swann voulait me dire quelque chose qu’elle désirait que les personnes des tables voisines ou même les garçons qui servaient ne comprissent pas, elle me le disait en anglais comme si c’eût été un langage connu de nous deux seulement. Or tout le monde savait l’anglais, moi seul je ne l’avais pas encore appris…

Je dirais que la réponse était oui, et que Proust reconnaîtrait donc la France d’aujourd’hui, sauf que l’anglais est une marque d’arrivisme encore plus fort qu’il y a une décennie. Bravo, Marcel, je vous en veux pour ça.

Après ça, il y a une petite anecdote qui suggère que Gilberte en a assez des prétentions de ses parents, et surtout de son père. Un jour, elle veut aller au théâtre, mais c’est l’anniversaire de la mort de son grand-père, et M. Swann n’est pas content. Après une dispute, Gilberte remarque au narrateur :

— Qu’est-ce que cela peut me faire ce que les autres pensent ? Je trouve ça grotesque de s’occuper des autres dans les choses de sentiment. On sent pour soi, pas pour le public.

J’ai l’impression que ça n’a rien à voir avec le théâtre.

Notre dernière anecdote du livre pour cette fois suit directement cette histoire de théâtre. On a beaucoup entendu dans la première partie du premier tome de l’intérêt du narrateur pour les livres d’un nommé Bergotte. Puis M. de Norpois a fait dégonfler le ballon en disant au narrateur que Bergotte ne vaut rien. Mais le narrateur a enfin, pendant un déjeuner chez les Swann, la rencontre avec Bergotte qu’il cherche pendant plus de 770 pages déjà :

devant moi, comme ces prestidigitateurs qu’on aperçoit intacts et en redingote dans la poussière d’un coup de feu d’où s’envole une colombe, mon salut m’était rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire. J’étais mortellement triste, car ce qui venait d’être réduit en poudre, ce n’était pas seulement le langoureux vieillard…

Il suit deux pages de pensées obsessionnelles sur son nez, apparemment un objet d’horreur qui défait tout le Bergotte de l’imagination du narrateur. Je dois vous dire en toute sincérité, je me demande parfois si c’est une erreur de publier des photos de moi-même sur ce blog, pour exactement cette raison. Si le nez de votre hôte ne rappelle pas Cyrano, la ligne frontale non seulement en recul, mais en pleine retraite autrichienne à Austerlitz, doit être une déception. Et ça depuis mes 30 ans, malheureusement.

Mais après plus de conversation avec Bergotte (qui ne tient pas de Norpois en haute estime), le narrateur arrive à se convaincre que :

C’est sans doute qu’il [l’éclairage de ses livres] vient de grandes profondeurs et n’amène pas ses rayons jusqu’à nos paroles dans les heures où, ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans une certaine mesure fermés à nous-même.

Il suit des pages sur l’avenir de Bergotte, où le narrateur explique que la dernière partie de sa carrière était aussi médiocre que le début était brillant. J’ai l’impression en lisant tout ça que le narrateur, choqué par l’effondrement du Bergotte de son imagination, construit tout autre biographie imaginaire pour lui, où la partie édénique, libérée de toute connexion avec la réalité, reste incorruptible, et c’est seulement les séquelles qui n’atteignent pas les sommets. Mais il reste 4 1/2 tomes, alors je réserve mon jugement pour l’instant.

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec Mme Bontemps

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

La vie arriviste continue d’être notre sujet :

Odette continuait à être la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie réelle ne leur fournit pas.

Je dois vous dire, il ne m’est jamais venu dans l’esprit de lire des anciens mémoires pour manque de relations aristocratiques. Pourtant, au-delà une autoproclamée « comtesse » qui vivait à San Diego en même temps que moi, je n’ai jamais côtoyé une telle personne. (J’ai recherché son prétendu titre ; elle aurait dû être portugaise, ce que je crois n’était pas le cas.)

Je me souviens de pourquoi Swann m’énerve :

[Swann] était écouté par Odette, habituellement sans intérêt, assez vite, avec impatience et quelquefois contredit avec sévérité.

Ça me rappelle quelqu’un qui je vois régulièrement dans des miroirs le matin. Et en parlant de choses familières, il faut ajouter qu’en expliquant la concurrence entre la bourgeoisie pour avoir des connaissances exclusives, Proust dit quelque chose d’horriblement américain :

Mais comme les nouveaux décorés qui, dès qu’ils le sont, voudraient voir se fermer aussitôt le robinet des croix

C’est une plainte extrêmement commune chez moi, surtout en parlant des « nouveaux riches » (c’est une expression anglaise pour dire « des gens qui viennent de devenir riches »).

Dans ce cas, il s’agit d’une dame, Mme Bontemps, une connaissance des Swann, qui se trouve particulièrement en concurrence avec les Cottard :

Or ce projet qui allait paraître en effet plaisant, dans le sens ancien du mot, aux Cottard, avait le don d’exaspérer Mme Bontemps. Elle avait été récemment présentée par les Swann à la duchesse de Vendôme et avait trouvé cela aussi agréable que naturel. En tirer gloire auprès des Cottard, en le leur racontant, n’avait pas été la partie la moins savoureuse de son plaisir.

Honnêtement, je trouve ça fatigant. Je ne connais pas la duchesse de Vendôme, mais sûrement elle peut connaître plus qu’une personne à la fois ?

Puis notre attention se porte ailleurs. Swann se souvient qu’il s’inquiète toujours sur la question de l’infidélité d’Odette avec Forcheville — quelque chose qui ne nous occupe pas depuis 400 pages ! Il se dit qu’il ne s’en soucie plus, pourtant :

Il continuait à tâcher d’apprendre ce qui ne l’intéressait plus, parce que son moi ancien, parvenu à l’extrême décrépitude, agissait encore machinalement, selon des préoccupations abolies au point que Swann ne réussissait même plus à se représenter cette angoisse, si forte pourtant autrefois qu’il ne pouvait se figurer alors qu’il s’en délivrât jamais et que seule la mort de celle qu’il aimait (la mort qui, comme le montrera plus loin, dans ce livre, une cruelle contre-épreuve, ne diminue en rien les souffrances de la jalousie) lui semblait capable d’aplanir pour lui la route, entièrement barrée, de sa vie.

Est-ce une promesse ? Ou cette mort, arrivera-t-elle dans un autre tome ? Je demande pour un ami, hihihihi.

Nous lâchons enfin toutes ces petites jalousies pour la vie sociale du narrateur avec Gilberte. En aparté, nous apprenons que :

Le nom de Noël était du reste inconnu à Mme Swann et à Gilberte qui l’avaient remplacé par celui de Christmas

Désolé, quoi ? Il n’y a pas d’anglophones impliqués dans cette affaire. D’où vient cette bêtise, Marcel ? Peut-être qu’il parle de l’acteur Noël Roquevert. Mais je le doute.

Il suit une dizaine de pages ou le narrateur rend visite aux Swann sans intérêt. Puis, tout à coup, au moins en version anglaise, on lit un mot qu’il ne faut même pas avouer savoir en anglais ; pourtant, il apparaît à plusieurs dans ce dialogue. Je ne vous donne que le début :

— Allons, Charles, ne vous moquez pas. — Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s’adresse à un de ces noirs : « Bonjour, négro ! »

Si j’ai dit — et je n’ose ni taper ni même lier — le mot de la traduction pour « négro », je ne serais pas seulement viré, mais je risquerais de perdre mon appartement. Autant je suis choqué que cette traduction publiée pendant les années 1990 l’utilise, autant je dois vous dire que ça aborde le sujet dont j’ai le moins envie de parler.

Où j’ai fini, heureusement on a quitté ce dialogue pour passer à la grande estime que Gilberte porte à son papa, Swann. En quelque sorte, elle est au courant de Mlle Vinteuil, qui nous n’avons pas vu depuis le milieu de « Du côté de chez Swann », et elle ne l’aime pas du tout. Ça me convient — je n’ai rien de gentil à dire sur Mlle Vinteuil non plus !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec Bloch

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleur ». Cette fois, j’ai avancé de 25 pages.

Quand nous avons quitté le narrateur, il vient de recevoir une lettre de Gilberte pour l’inviter venir goûter chez elle. Je note que j’ai raté ça en cherchant ma place dans la VO, parce que la version en anglais le rend « tea », ce qui est vraiment « thé ». J’ajoute qu’il y a un chapitre dans le livre consacré aux différences en lisant les deux versions en même temps.

Il est compliqué, mais il semble que Bloch, un ami du narrateur que nous n’avons pas vu depuis presque 500 pages à travers les deux tomes, est — par hasard — responsable pour cette affaire :

Comme nous étions tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu’il avait entendu dire que Mme Swann m’aimait beaucoup… Cottard, qu’elle avait pour médecin, ayant induit de ce qu’il avait entendu dire à Bloch qu’elle me connaissait beaucoup et m’appréciait, pensa que, quand il la verrait, dire que j’étais un charmant garçon avec lequel il était lié ne pourrait en rien être utile pour moi et serait flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à Odette dès qu’il en trouva l’occasion.

Ce jeu de téléphone farfelu a apparemment l’effet de convaincre Gilberte qu’elle éprouve des sentiments pour le narrateur qu’elle ne ressente vraiment pas. Le logique m’échappe.

Le narrateur semble souffrir de la maladie de pica :

Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.… Mais n’espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes, si au moins j’avais pu en posséder la photographie, combien plus précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci ! 

Pourquoi est-ce qu’il veut des cheveux de Gilberte autrement ? Je trouve ça bizarre.

En aparté, le narrateur nous raconte, après une anecdote sur l’escalier chez les Swann :

Mais comme je n’avais aucun esprit d’observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l’espèce des choses qui se trouvaient sous mes yeux

Permettez-moi d’hurler. Si j’ai une plainte sur ces livres, c’est exactement l’excès d’observation ! Est-ce sarcastique ?

À ce point, Proust n’a provoqué que des madeleines dans ma cuisine. Peut-être qu’il me faudra essayer autre chose :

où un gâteau architectural, aussi débonnaire et familier qu’il était imposant, semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses créneaux en chocolat et d’abattre ses remparts aux pentes fauves et raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius.

On apprend qu’en fait, le docteur Cottard n’était pas responsable de son changement de fortune :

j’appris par Mme Swann que c’est tout ce que Gilberte lui avait raconté sur ma « nurse » qui leur avait donné à elle et à son mari de la sympathie pour moi.

Il s’avère que c’était l’estime de Gilberte pour Françoise qui a gagné le narrateur une place chez les Swann. S’il savait ça avant de le mettre sur la page, il aurait pu nous épargner des pages de spéculations inutiles. C’est souvent ma plainte.

Tout ce parler sur comment le narrateur a fait son entrée dans le cercle des Swann ne sert qu’en tant que prélude à sa vraie observation, que M. Swann est devenu un vrai arriviste :

ces personnes-là auraient pu s’étonner en constatant que l’ancien Swann avait cessé d’être non seulement discret quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s’agissait de les choisir.

Et au cas où ce ne serait pas clair :

On a vu d’ailleurs autrefois que Swann avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement plus durable) d’échanger sa situation mondaine contre une autre qui dans certaines circonstances lui convenait mieux.

Et c’est ça le vrai but de tous ces contes des Swann, et de M. de Norpois, et pratiquement tout le monde qui n’est pas Françoise ou un villageois de Combray. Tout le monde dans Proust a un œil non seulement sur l’amélioration de son statut, mais d’apparaître éduqué, de ne fréquenter que les meilleures personnes, etc. Swann est presque comme un blogueur qui cherche à donner l’impression d’avoir des goûts raffinés en publiant un billet hebdomadaire sur le gratin de la littérature moderne française.

Naturellement, je parle d’une situation purement hypothétique dans ce dernier cas ; je ne connais personne comme ça.

Nous terminons cette fois avec une autre observation de Proust, que les Swann ne sont qu’un moyen pour ce commentaire social :

Mais pareille aux kaléidoscopes qui tournent de temps en temps, la société place successivement de façon différente des éléments qu’on avait cru immuables et compose une autre figure. 

Pour donner des exemples, Proust suggère qu’après l’affaire Dreyfus :

le kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés. Tout ce qui était juif passa en bas, fût-ce la dame élégante, et des nationalistes obscurs montèrent prendre sa place.

Mais il pouvait imaginer également :

Qu’au lieu de l’affaire Dreyfus il fût survenu une guerre avec l’Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans un autre sens. Les Juifs ayant, à l’étonnement général, montré qu’ils étaient patriotes, auraient gardé leur situation, et personne n’aurait plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince autrichien. 

On voit donc que la Recherche n’est guère sur ses personnages ; ils ne sont que des exemples concrets de son vrai sujet, la bourgeoisie et leur compétition pour trouver des places d’influence. Proust n’avait que 3 ans de plus que moi à sa mort ; avec un peu plus de temps, je me demande s’il aurait reconnu que plus on vieille, moins on se soucie des avis des autres.

Madeleines à l'orange, trempés dans du chocolat

Dimanche avec le docteur Cottard

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois, je n’ai avancé que de 20 pages.

Il faut que commence ce numéro en offrant mes excuses les plus sincères à Mme Véronique Sanson. Pourquoi ? La dernière fois, nous sommes arrêtés au point où le narrateur a mentionné qu’il avait acheté une photo de la Berma, l’actrice qu’il avait vue au théâtre. Mais qu’est-ce qu’il fait avec cette photo ?

Ce visage, d’ailleurs, ne m’eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l’idée et, par conséquent, l’envie de l’embrasser à cause de tous les baisers qu’il avait dû supporter, et que, du fond de la « carte-album », il semblait appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire artificieusement ingénu.

Pour autant que je plaisante sur cette rencontre imaginaire, je n’ai jamais une fois pensé, dit ou écrit quelque chose d’aussi bête que ça avec mon exemplaire de « De l’autre côté de mon rêve », et maintenant que je sais que ça existe, je crains que ce soit ce qu’elle pense se passe chez Un Coup de Foudre. Et honnêtement, ce n’est pas le pire — le narrateur imagine qu’elle a les appétits d’un joueur de basket de la NBA, et qu’il y a tout une queue d’hommes devant sa porte après chaque représentation. Dites-donc, je connais mon Michel Berger, vous connaissez le mot « groupie » en français. C’était inconnu pour Proust, mais c’est de quoi il parle.

Mais ne vous inquiétez pas, une page plus tard, notre infidèle revient sur Gilberte Swann, de qui il est tombé amoureux dans le premier tome à cause de son amitié avec Bergotte. Même si de Norpois vient de lui dire à quel point Bergotte est nul, il pense toujours que :

Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et pourtant j’aurais eu besoin de la voir, je ne me rappelais même pas sa figure.

Alors, elle est plus qu’un outil ? C’est rassurant. Mais ça fait longtemps que les deux ne se revoient pas, jusqu’au moment où elle revient aux Champs-Élysées, et le narrateur lui dit « combien j’admirais son père et sa mère » et elle répond avec « Vous savez, ils ne vous gobent pas ! »

HAHAHAHAHAHA ! (J’en ai trop profité.)

Ça amène le narrateur à écrire une lettre à M. Swann, ce qui Gilberte livre pour lui, et elle lui dit le lendemain que sa réponse entière était « Tout cela ne signifie rien, cela ne fait que prouver combien j’ai raison. » Honnêtement, les deux n’ont guère parlé — mais peut-être que Swann se souvient du jeune pleurnicheur de Combray. J’imagine que oui.

Quelque peu plus tard, le narrateur tombe malade, et nous dit que :

notre médecin, malgré la désapprobation de ma grand’mère, qui me voyait déjà mourant alcoolique, m’avait conseillé, outre la caféine qui m’était prescrite pour m’aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du cognac quand je sentais venir une crise.

Dites-donc, qu’est-ce qui se fait passer pour un traitement médical en France ? Et pourquoi est-ce que j’ai les mauvais docteurs ? « J’ai besoin de mon Hennessy, c’est une ordonnance », j’ai envie de sortir ça chez Total Wines (mon fournisseur habituel pour les produits français alcoolisés).

Mais notre narrateur reste malade plus longtemps que prévu, et plutôt que son médecin habituel, ses parents font appel au docteur Cottard. Celui que tout le monde méprisait plus tôt. Son traitement :

Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d’alcool.

Pas d’alcool est probablement la bonne idée. Mais du lait ? Charlatan ! Pire, il en fait des blagues pourries :

je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. Cela vous plaira, puisque l’Espagne est à la mode, ollé ! ollé !

OMD. Non, mais sérieusement.

Vu cette maladie, il ne vous surprendra pas que le narrateur ne va plus aux Champs-Élysées pour voir Gilberte. Il croit que ça doit être la fin de l’affaire. Mais un jour, il reçoit une lettre qui dit :

Mon cher ami, disait la lettre, j’ai appris que vous aviez été très souffrant et que vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n’y vais guère non plus parce qu’il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous serez rétabli…

Maman a dit ça, mais pas le papa qui avait méprisé le jeune monsieur plus tôt ? Il faut demander ce qui arrive, mais cette question nous attendra la semaine prochaine, car je vais boire du lait pour soigner la congestion qui me reste. À la prochaine !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec la Berma

On reprend maintenant « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Cette fois je n’ai avancé que de 30 pages. Mais quelles pages — ça fait des mois où j’ai envie de voir le melon du petit prétentieux dégonfler, et il reçoit enfin la fessée qu’il mérite !

On revient d’abord sur le fait que Swann et Odette se sont mariés, ce que M. de Norpois avait trouvé impossible la dernière fois. (Quoi, il n’avait pas lu « Du côté de chez Swann » ?) Proust décrit la situation de façon curieuse :

Presque tout le monde s’étonna de ce mariage, et cela même est étonnant…elle connaissait à fond ces traits du caractère que le reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une sœur, possèdent l’image ressemblante et aimée.

La connaissance que seulement une maîtresse ou une sœur posséderaient, mais pas une épouse ? C’est sans doute un choix exprès. J’imagine que c’est un commentaire sur le mariage en tant qu’institution. Mais l’on n’y entre pas seulement pour de mauvaises raisons, Marcel.

Mais comme souvent, dès que je gronde Proust pour être trop cynique, il me dit que je ne le suis pas assez :

on peut dire que si Swann épousa Odette, ce fut pour la présenter elle et Gilberte… à la duchesse de Guermantes.

Le mariage n’est que pour garantir que sa fille peut être arriviste ? Il me faut croire que Proust fait ça juste pour me faire applaudir quand nous apprenons que :

On verra comment cette seule ambition mondaine qu’il avait souhaitée pour sa femme et sa fille fut justement celle dont la réalisation se trouva lui être interdite, et par un veto si absolu que Swann mourut sans supposer que la duchesse pourrait jamais les connaître. On verra aussi qu’au contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et Gilberte après la mort de Swann.

Est-ce une promesse ? Il va tuer ce type après m’avoir infligé 500 pages de ses hésitations ? Aww, Marcel, beaucoup sera pardonné — si seulement vous tiendrez cette promesse !

Tout à coup, on revient dans la réalité immédiate, où le narrateur est toujours au même dîner avec son père et M. de Norpois. Il se passe que le mari de la duchesse, lui-même comte de Paris, avait vu Odette dans une gare et :

quand par hasard la conversation amenait son nom, à de certains signes, imperceptibles si l’on veut, mais qui ne trompent pas, le Prince semblait donner assez volontiers à entendre que son impression était en somme loin d’avoir été défavorable.

Vraiment ! Loin d’être défavorable ? Est-ce qu’il y a juste une personne dans ce milieu qui dit ce qu’elle pense ? De façon claire ? Je demande trop, c’est ça ?

En fait, M. de Norpois est sur le point de se racheter dans mes yeux, avec un avis fort qui blessera la petite ordure. Vous souvenez-vous des angoisses du premier tome sur son héros, un écrivain nommé Bergotte ? Le narrateur demande à de Norpois sur Bergotte, et entend :

Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte… Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu’on pourrait nommer la charpente… Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de mandarin déliquescent me semblent bien vaines.

Oh, M. de Norpois, comme je vous aime. Cependant, le meilleur est à venir. Le narrateur exprime l’espoir que de Norpois parlera de lui à Mme Swann, afin de donner un meilleur avis de lui à Gilberte (la fille des Swann), mais entre ses avis insuffisamment positif de la Berma (l’actrice qu’il est allé voir au théâtre) et trop positif de Bergotte :

Et je compris que cette commission, il ne la ferait jamais, qu’il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant des années, sans pour cela lui parler une seule fois de moi.

HAHAHAHAHAHA !

M. de Norpois part, et le père du narrateur lui montre une critique dans le journal où il a lu que la représentation dont il n’avait pas profité était « l’occasion d’un triomphe comme elle en a rarement connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière ». Il ne sait rien !

Équipe de cette info, tout à coup le narrateur changé d’avis sur la Berma, au point où :

Françoise me fit arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX et de Raspail, et où, pour ma part, j’en achetai une de la Berma. Les innombrables admirations qu’excitait l’artiste donnaient quelque chose d’un peu pauvre à ce visage unique qu’elle avait pour y répondre,

Je patientais pour ce moment. Pendant tout le premier tome, à chaque fois où le narrateur pleurnichait, quelqu’un avait hâte de le gâter. À chaque fois où nous avions dû subir ses avis, personne ne l’a contredit. Maintenant, la vie le gifle directement dans le visage pour son attitude, et franchement, je suis là pour ça.