Voyage dans les temps

Je sais, je sais, vous vous demandez tous ce qui s’est passé aux mises à jour du Projet 30 Ans de Taratata, le samedi. La vérité, c’est que je suis bien bloqué sur le prochain artiste, car c’est Alain Chamfort, et la longueur de sa discographie dépasse l’infini, et on parle plutôt de nombres vraiment grands, comme le prix de la vanille. Alors oui, j’évité de l’écrire, car j’ai habitude d’écrire ces billets d’un coup, et je ne peux pas y consacrer un jour entier. Mais ce n’est pas mon sujet du jour autant qu’un effort de vous faire rire avant de passer à quelque chose de grave.

J’étais bien surpris par la rapidité des retours de plusieurs bénévoles en lisant des parties de mon manuscrit. Je m’attendais à une ou deux semaines pour tout le monde. Et je veux être bien clair, j’apprécie les efforts de chacun et tous. Mais il y a deux développements cette semaine qui m’influencent dans les pensées qui suivent.

La première était la découverte d’un projet de livre par quelqu’une qui a déjà apparu dans ces pages au passé, une japonaise qui étudie en France et publie sous le nom « Enchantée Erica ». Je ne suis pas abonné à son compte Insta, mais le fait d’avoir cliqué une fois suffit pour qu’Insta mette ses vidéos dans mon flux à jamais. Et honnêtement, je l’assume ; elle est enthousiaste et sincère, et ne me dérange pas. De toute façon, si j’ai bien compris, elle terminera bientôt ses études et a écrit un livre sur ses expériences dans le pays. C’est auto-édité, mais a l’air bien professionnel pour ses 100 pages.

En jetant un œil sur les photos avec des extraits — mes excuses à Billie, mais impossible de les citer de façon efficace — je vois que c’est un effort, disons, beaucoup moins ambitieux que le mien, à ne pas dire sans intérêt. C’est un livre de poche, avec des anecdotes de sa quotidienne. Elle dit que ça fait 10 ans qu’elle étudie le français, depuis ses années lycéennes, et je dirais qu’elle a probablement un niveau B2 vu tout ce que je vois dans ses clips. Le niveau d’écriture du livre dans les extraits me rappelle un peu ce qui se trouve ici, mais sans les jeux de mots et les autres prétentions. ([Et les cobayes. — M. Descarottes]) Et quand je dis « ce qui se trouve ici », je veux dire surtout la gamme de conjugaisons : le passé composé, l’imparfait, le futur simple, peut-être moins de mes deux préférés, le passé conditionnel et le plus-que-parfait.

Ça nous amène à l’autre chose. J’ai reçu une note très utile de l’un de mes lecteurs bénévoles, avec un avis très honnête sur la grammaire. N’imaginez pas que ce sera une plainte de ma part ; je sais que je tente quelque chose d’ambitieux, et j’ai besoin de l’entendre. La note a dit en partie :

J’ai l’impression que vous voyez un peu le passé simple comme je vois l’imparfait du subjonctif : un temps « bonbon » qu’il est agréable de retrouver de temps en temps.

Franchement, s’il a tort, c’est seulement parce que la vérité est encore pire. C’est en partie un problème d’avoir tout appris à la maison, mais aussi en partie un problème d’en avoir tiré les mauvaises leçons.

Je crois que c’est assez bien connu que tout ce que je sais vient d’une combinaison de logiciels, des médias, et des livres que j’ai lus, non pas pour apprendre la grammaire, mais de la fiction et de l’autobiographie. Considérez donc ce que j’ai vu dans un roman de jeunesse, Prospérine Virgule-Point :

— Prospérine, soupira sa mère d’un ton las, cette chose dégoûtante trempe dans ton bol… Pourquoi tu n’essaierais pas plutôt d’avaler tes céréales au lieu de t’acharner sur ce cadenas ?

Le dialogue se déroule dans le présent, mais le passé simple apparaît partout dans le livre où les actions des personnages sont décrites à la troisième personne. Ce n’est pas une question de combien de temps est passé entre les actions des personnages et le moment du récit. Ça m’a donné l’impression que c’était simplement la forme littéraire à utiliser.

Même chose avec les romans de Guy-Roger Duvert ; voici une citation du tout premier roman que j’ai lu, L’Appel d’Am-Heh :

« Les hommes ne veulent pas aller plus loin, effendi. Ils disent que l’endroit est maudit. » Rick ne put réprimer un petit sourire satisfait. «Donc ils le connaissent… »

Le passé simple marche de même façon ici, à mes yeux ; c’est simplement au lieu du passé composé pour autant que je sache. Mais la pire chose, et la faute est entièrement à moi, est de faire la comparaison avec un extrait de l’autobiographie de Claire Koç, Claire, le prénom de la honte. Elle n’est pas francophone de naissance, et a grandi en Turquie pendant sa première décennie :

« Tout en toi pue la France. » Plus d’une fois, mon visage a essuyé la violence de ce crachat. Ce sont d’abord mes parents qui m’ont répété cette phrase. Mes camarades de classe et mes profs ensuite, mes copines aussi. Puis je l’ai entendu serinée par certains collègues tout au long de ma vie professionnelle.

Ces événements sont loin dans son passé ; pourtant tout est dans le passé composé. Vous êtes tous plus qu’assez malins pour voir ce que j’essaye de dire, mais je le dirai quand même :

La leçon que j’ai tirée de toutes ces lectures, c’était que le passé simple était largement une question d’être « littéraire » ou « éduqué », et que faire autrement signalerait que c’était simplement une question d’avoir appris trop tard, d’être trop intimidé par la variété énorme des temps en français. Croyez-moi, j’ai fait plus de recherches que ça, en lisant par exemple cet article du Figaro, ce qui a renforcé mon impression : « Le passé simple peut exprimer la narration dans un récit. Il est également le temps à utiliser lorsqu’on parle d’un événement historique. »

J’ai d’autres retours qui ont simplement essayé de corriger les verbes cas par cas. Mais ce dont je n’ai aucune envie, c’est de faire perdre du temps à ceux qui essayent de m’aider. Je peux, s’il y en a besoin, l’éliminer avec deux ou trois jours d’efforts acharnés. Mais je ne veux pas le faire à moins que la situation soit horriblement grave, et en ce moment, sincèrement, je n’en suis pas sûr.

Mon espoir pour ce livre est toujours de soumettre le manuscrit à de vraies maisons d’édition. J’en ai une dans la tête que je crois serait idéale, car elle vient de sortir un livre sur les États-Unis que j’ai trouvé vraiment dans le même esprit. Les livres de Claire Koç ont été publiés par Albin Michel, pas auto-édités, alors je ne veux pas suggérer que j’avais l’idée en tête qu’il fallait écrire au passé simple ou finir comme Enchantée Erica. Mais j’ai en ce moment l’impression que j’ai bel et bien mal rangé le bordel, comme j’aime dire, et vu que vous avez tous vu deux échantillons du livre, c’est mieux de poser la question à vous tous en même temps.

16 réflexions au sujet de « Voyage dans les temps »

  1. Avatar de FilimagesFilimages

    Le passé de la littérature académique n’est pas celui de la rue. Comme dans toutes les langues, les temps utilisés dans les romans ne sont pas ceux utilisés dans la vie quotidienne. Par contre, tout le monde comprend les phrases dans les deux mondes. Je ne connais personne qui parle au passé simple dans une conversation courante, même entre gens haut placés.
    Le passé simple est enseigné en cours de français à l’école pour la littérature uniquement. Mais comme le plus-que-parfait, il n’est pas utilisé dans la vraie vie. Ou très peu. Alors oui, ça apporte un certain style dans un livre, mais pas dans toutes les phrases. De ce que je me souviens de mes (lointains) cours de français, le passé simple décrit une action brève et terminée. Sinon, c’est le passé simple ou l’imparfait.

    « Je buvais mon café en regardant les gens passer. » : Je prends mon temps pour boire mon café. Je le savoure et je n’ai pas terminé ma tasse. L’action est toujours en cours.

    « Je bus mon café avant de partir. » : J’avale mon café rapidement parce-que je suis pressé. La tasse est vide, c’est fini.

    « J’ai bu mon café avant de partir. » : C’est une information comme quoi j’ai bu mon café, sans précision sur la durée de cette action, mais elle est terminée.

    Il y a sûrement des gens plus qualifiés que moi pour mieux expliquer (je ne suis pas prof de français).
    En tout cas, je t’ai fait les mêmes remarques dans ma relecture de ton manuscrit, que je t’enverrai prochainement. Tu en feras ce que tu voudras. 😉
    Bravo pour tout ton travail extraordinaire. Je n’aurais jamais été capable d’en faire autant.

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  2. Avatar de juliettejuliette

    Oui Justin j’ai lu et je t’ai renvoyé presque tous tes textes sauf les 2 derniers et j’ai vu que tu utilises beaucoup le passé simple et je n’ai rien corrigé sauf 2 ou 3 fois, car tes phrases sonnent juste . C’est ton choix de temps et ton style d’écriture. Et j’aime te lire.

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  3. Avatar de BillieBillie (IEQH)

    Aïe aïe aïe… En effet le passé simple est un temps bonbon que l’on trouve parfois dans les romans. Les romans jeunesse (de ce que j’ai vu en tout cas) sont souvent écrits dans un style plus soigné avec plein de vocabulaire que des romans à destination des adultes. Chez Jours d’humeur en général quand il y en a ce n’est pas pour faire très intellectuel. De mon côté j’en mets rarement et souvent c’est pour dire une bêtise. Je m’emmêle souvent les pinceaux avec le passé antérieur mais globalement autant que possible il faut rester dans le passé composé et l’imparfait, c’est plus facile à lire. Souvent dans les romans le passé simple est écrit à la 3e personne du singulier ou du pluriel. C’est un très joli temps ceci dit. Forces à vous pour les corrections!

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    1. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

      Il y a un moment dans le livre, dans une partie que personne n’a encore vu, où je dis que peu importe le sujet, il y a toujours autant d’avis que de Français et peut-être plus. Il s’avère que ce sujet ne fait pas exception !

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      1. Avatar de AnagrysAnagrys

        C’est un peu le problème avec la France 😁
        Si vous voulez une version toute en autodérision, je pense qu’un certain nombre de sketches d’humoristes parlent notamment du foot, en disant que la France est peut-être le seul pays au monde où on trouve autant de sélectionneurs.
        Pour une version plus critique, caustique voire carrément méchante, il y a la chanson “Hexagone” de Renaud, mais je doute que celle-ci vous plaise beaucoup…

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  4. Avatar de AnagrysAnagrys

    J’ai souvenir d’une de mes premières discussions chez Joudhu, qui était aussi ma première (et seule) dispute avec C’est en lisant…, qui traitait de concordance des temps. L’hôte avait évacué le sujet proprement, je cite de mémoire, j’espère qu’ils me pardonneront tous les deux mon éventuelle inexactitude : “de toute façon, ces histoires de concordance des temps, ça m’a toujours saoulé” 😁

    Au passage, concernant les livres pour enfants, ils se font réécrire pour en supprimer tout ce qui est “problématique”, le passé simple faisant partie, selon les éditeurs, de cette catégorie : trop compliqué, les enfants ne le comprennent plus, j’en passe. C’est ainsi que les bibliothèques roses et vertes subissent quelques transformations… Exemple et citation à venir.

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    1. Avatar de AnagrysAnagrys

      Extrait tiré du premier chapitre de « La locomotive du Club des 5 », que ma fille a le bon goût de posséder dans les deux versions. Il s’agit exactement du même passage, tiré du premier chapitre. On parle ici de livres destinés aux enfants, ma fille les lisait entre le CM1 et le CM2, à mon époque c’était plutôt du CE1 au CM1 (elle lisait la Cabane Magique à cette époque, on ne peut pas tout faire !).

      Bibliothèque rose (ancienne version) :
      —————————————–
      M. Girard foudroya du regard Paulette qui sifllotait, les mains dans les poches.
      « Oh ! vous deux ! s’écria-t-il. Que vous êtes agaçantes ! Toujours à singer les garçons. Annie est bien plus gentille… Il y a de la paille à porter dans les écuries. Vous vous en chargez ?
      – Oui, dit Paulette debout devant la fenêtre.
      – Oui, monsieur, corrigea M. Girard. Je vous prie de parler poliment. Vous n’êtes pas un gamin des rues… »
      Il s’interrompit car un jeune garçon entrait en courant.
      « Monsieur… un petit gitan amène un cheval à moitié galeux, et qui boîte, pour que vous le guérissiez.
      – Encore ces gitans ! s’écria le fermier. J’y vais. »

      Bibliothèque verte (nouvelle version)
      —————————————–
      M. Girard foudroie du regard Charlotte qui sifflote, les mains dans les poches.
      – Oh ! vous deux ! s’exclame-t-il. Que vous êtes agaçantes ! Annie est bien plus gentille…
      Il s’interrompt car un petit garçon entre en courant.
      – Bonjour monsieur… je vous amène mon cheval… Il boîte, et j’espérais que vous sauriez le guérir.

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      1. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

        Ah, merci, c’est très instructif. Je vais montrer les prochaines morceaux à d’autres connaissances, mais évidemment, je suis en train de penser très sérieusement à quoi faire. Je veux que ce projet réussisse au maximum, et il est bien possible que je doive le pousser dans la même direction que les livres de Claire Koç.

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      2. Avatar de AnagrysAnagrys

        Attention Justin, ne me comprenez pas mal : je n’ai pas mis ces extraits ici pour essayer de vous convaincre d’abandonner le passé simple, mais plutôt pour montrer l’appauvrissement général causé par la réécriture de l’histoire, et pour le coup ce n’est pas juste une histoire de temps de conjugaison.

        Dans le passage au passé simple, la rédaction est entièrement au passé, utilisant tour à tour le passé simple (action ponctuelle) ou l’imparfait (action “longue” ou en cours, comme le fait que la fillette “sifflotait” ou le gamin qui entrait).

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      3. Avatar de Justin BuschJustin Busch Auteur de l’article

        Merci ; c’est maintenant plus une question de si le marché préfère cette nouvelle version, et toujours si ça apparaît trop bizarre dans ma bouche. Au moins une connaissance inconnue aux lecteurs a réagi de cette façon.

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