Claire, le prénom de la honte

En avril, quelques jours après avoir acheté L’Appel d’Am-Heh, j’ai fait un deuxième achat. Je ne me souviens pas du tout de comment je l’ai trouvé, mais je me souviens bien d’avoir ressenti que je devais lire ce livre. Puis je l’ai mis à côté car j’avais déjà mes devoirs. Mais aujourd’hui on parle d’un livre qui me parle comme rien d’autre, Claire, le prénom de la honte par Claire Koç.

Ce livre est deux contes dans une histoire. Un conte est le drapeau que je hisserais sur ce blog, la chanson d’amour à la France. Le premier chapitre m’a fait sangloter. C’est beau, c’est courageux, et elle a dû lutter pour n’être que Française. ([Vous voulez aussi être Française ? C’est quand la chirurgie ? — M. Descarottes]) Quant au dernier chapitre, c’est rien d’autre que La Marseillaise moderne. L’autre conte est plus inquiétant. Elle s’est échappée de nombreuses cruautés infligées à sa famille par le gouvernement turc, mais aussi celles de son ancienne communauté immigrante* contre elle, et ses solutions reflètent son désir de ne plus jamais souffrir de cette façon. Ce conte est rempli d’expériences douloureuses et dures à lire. Mais je me suis colleté avec ce livre car il est étonnant à quel point nous sommes la même personne.

*(Elle le considèrerait un faux pas, de dire qu’elle reste immigrante. Elle est naturalisée donc 100 % Française. Je suis heureux de suivre son exemple.)

Son histoire commence avec ce qui est censé être insulte, mais qui est à mon avis le plus grand compliment possible, « Tout en toi pue la France », la reproche de sa famille d’immigrants turcs. Que l’on me dise une telle chose ! (Sauf pour cette partie. C’est à vous.) Mais pour elle, qui vient d’une culture musulmane, c’est une menace. Sa famille habitait à l’époque à Strasbourg, mais n’avait pas le moindre intérêt à s’intégrer. Et chez les musulmans, c’est un risque très grave pour une femme de désobéir aux souhaits de ses parents masculins.

Je dois vous dire que bien que je vibre avec son premier chapitre, où elle parle de sa naturalisation, elle a fait plusieurs choix imprudents. Un exemple :

Dans le formulaire, on me proposa de choisir un nouveau prénom. J’inscrivis Claire, instinctivement.

Chapitre 1

C’est pas le choix de Claire. Tant qu’elle choisit un prénom qui comporte avec la loi de 1803, c’est son affaire. Je plaisante, bien sûr. C’est plutôt le mot « instinctivement ». Elle a changé son prénom sans rien dire à personne avant. Pas surprenant que sa famille serait choquée, même s’ils avaient soutenu l’idée. (J’avoue que ça ne serait pas arrivé en tout cas.) Elle ne leur a pas dit qu’elle allait se faire naturaliser non plus. Son père n’était pas content :

Non, mais tu m’as pas demandé mon avis ? s’emballa mon père dont le regard oscillait entre la haine et le dégoût – jamais je n’avais vu dans ses yeux une expression aussi agressive. Et la prochaine étape, c’est quoi ? Nous ramener un mari français ? Te convertir ?

Chapitre 2

Ses amis n’étaient pas mieux :

« Je suis sûre qu’ils t’ont obligée à chanter leur “Marseillaise” à cette cérémonie… Nan mais franchement… C’est dégueulasse, ce chant est si violent ! » conclurent mes deux amis journalistes présents.

Chapitre 2

J’ai envie de montrer quelque chose à ses amis.

Les prochains chapitres suivent le même thème encore et encore en racontant son chemin difficile. Je reconnais ses tendances, autant parce qu’elles décrivent également l’histoire de ma famille aux États-Unis que l’histoire de ce blog, alors je ferai le bilan puis donner quelques exemples. Elle aime la France comme on aime un époux ; être Française est son désir le plus puissant, et elle est prête à faire tout et n’importe quoi pour la défendre. Ayant vécu une rupture traumatique avec ses origines, elle est sensible aux critiques de la France de n’importe où, mais surtout à la part des immigrants qui méprisent leur pays adopté, car elle est reconnaissante. Elle prie pour le jour où elle se sentira acceptée, et n’entendra plus jamais « Mais d’où venez-vous vraiment ? » Le seul truc qui peut se faire fâcher autant que les immigrants ingrats sont les autochtones qui ne ressentent pas au même point l’amour de la Patrie.

Ça vous rappelle quelqu’un ? Où nous sommes différents, c’est qu’elle a tendance de voir les États-Unis comme une source majeure des problèmes, quand je dirais plutôt que l’on partage le même combat. ([Aussi qu’elle est assez belle pour se mettre sur la couverture de son livre. Vous êtes toute autre chose. — M. Descarottes])

La polémique d’être « français de souche » ou « français de papier » est un bon exemple de son thèse. En parlant de la polémique entre Rokhaya Diallo et Nadine Morano, elle défend fortement l’idée que l’on peut y être né, mais sans avoir l’esprit patriotique. Dans cet esprit, elle dit :

Je préfère revêtir l’habit de mauvaise immigrée qui aime la France que celui de la bonne Française qui crache sur son pays.

Chapitre 3

Mais elle a parfois du mal à voir que la même situation tient ailleurs, même si le vocabulaire n’est pas le même. Elle dit :

Le Turc, l’Algérien ou l’Américain hissent leurs drapeaux et n’ont pas honte de leurs couleurs. Pourquoi la France serait-elle la seule nation à renoncer à son héritage et ses élans patriotiques si précieux pour se forger un avenir commun ?

Chapitre 3

J’aurais bien aimé vivre dans ces États-Unis-là ! Ce livre a été publié en 2021, alors qu’il était déjà devenu à la mode de mépriser le drapeau. Plus tard, elle écrit :

Les États-Unis ont fait de la société multiculturelle la solution sine qua non, celle vers laquelle le monde entier devrait tendre.

Chapitre 4

Mais c’est exactement le combat entre les états dits « rouges » et « bleus » ! (Et en fait, elle le comprend très bien ; on y reviendra.) C’est certainement le sentiment de nos élites, qui le trouve utile d’avoir une multitude de petits groupes qui pourraient être achetés avec leurs propres programmes. N’imaginez pas que je parle d’un seul parti. À chaque présidentielle, les deux partis organisent des groupes comme Latinos for Obama ou Asian-Americans for Trump. C’est entièrement contre l’idée des Pères fondateurs, selon laquelle nous ne sommes tous qu’américains.

Je lui dirais que mes propres ancêtres ont fait le même choix qu’elle — n’être qu’américain, pas plus russe ni polonais. Il y a plein de « américains de souche » qui méprisent leur propre pays encore plus que les « bien-pensants » à l’étranger. Je reconnais donc aussi cette plainte :

Plutôt que de se sentir pleinement Français, certains vont jusqu’à brandir des échéanciers de couleur ou ausculter leur arbre généalogique pour espérer trouver un milligramme de sang étranger provenant de leurs aïeux. La France semble être le seul pays du monde où le manque d’appartenance est aussi prégnant.

Chapitre 8

Il y a de nombreux scandales aux États-Unis pendant ces dernières années où on veut se faire passer pour un membre d’un groupe minoritaire, car on aperçoit qu’il y aura des bienfaits (voilà, voilà et même une sénatrice). Il y a aussi plusieurs entreprises qui offrent des tests génétiques (voilà et voilà) pour découvrir « qui vous êtes vraiment ». La France n’est pas le seul pays du monde où se trouve cette obsession.

Au cas où on trouverait sa passion trop forte, Mme Koç nous explique que c’est une question de sécurité, de survie. Elle se plaint — avec raison — des règles importées de l’étranger qui limitent les droits de femmes de façon hypocrite :

C’est ainsi que mes parents vont me bannir quelques années plus tard lorsque je leur annoncerai que je compte épouser une personne qui, dans leur logique, est « un sale chrétien doublé d’un sale Français »…En revanche, les hommes de la famille peuvent vivre en concubinage avec des catholiques ou des protestantes sans risquer de se faire rejeter.

Chapitre 3

Il n’y a pas besoin de multiplier les exemples — elle parle aussi de ses collègues et leur club, la « Maghreb Connexion », et de ses amis bien-pensants qui ne comprennent pas sa reconnaissance vers la France. Il suffit de dire que Mme Koç dirait que dans la mesure où les associations d’aide ou bien le gouvernement essayent de maintenir un cadre d’être étranger autour des immigrants, ils ne leur rendent pas l’aide dont ils ont vraiment besoin. Ce dont elle avait besoin, c’était certainement de s’échapper. On pourrait dire exactement les mêmes choses en parlant des États-Unis, avec nos cérémonies de remise des diplômes séparés par race (voilà et voilà) — choisies volontairement par leur communautés, pas par la force de la loi.

Vers la fin, son huitième chapitre explique tout ce que je souhaite que les Français comprennent sur les États-Unis, en faisant des comparaisons entre les deux pays. Malgré mon impression au début qu’elle ne voyait pas toujours les détails, dans ce chapitre elle parle mieux de nos problèmes que peut-être n’importe quel autre Français que j’ai lu, sauf Anne-Élisabeth Moutet et Jean-François Revel. Elle voit une tendance dans les deux pays de mépriser son propre pays, pour laquelle elle blâme les « bien-pensants adeptes de l’autoflagellation ». Et ce mépris prend souvent la forme d’autoflagellation selon la couleur de sa peau. C’est la maladie qui a mis le feu aux États-Unis.

Je me compte chanceux de ne pas avoir vécu toute son histoire — c’est pas une critique, j’admire sa détermination ! Mais en lisant ce livre, j’avais l’impression de lire l’histoire de mes propres pensées. Quand je tourne les yeux vers la France, c’est parce qu’au fond je reste l’arrière-petit-fils des ancêtres qui cherchaient exactement la même chose qu’elle.

12 réflexions au sujet de « Claire, le prénom de la honte »

  1. Agatheb2k

    L’immigration est un problème très compliqué, chaque cas est unique et doit être examiné à la loupe ! C’est encore le cas à la deuxième génération, on a  » le cul entre deux chaises » et ce n’est pas toujours très confortable…
    Le pays d’origine a aussi une énorme importance, j’ai pu me fondre dans la masse plus facilement que d’autres, je dois l’avouer et voir les gens hésiter sur mon nom ou choisir de ne pas essayer de le prononcer commence à m’énerver, alors qu’enfant cela m’amusait. D’autres conservent des liens très forts avec le pays d’origine, chez nous après le décès paternel en 1967, on n’avait plus aucun lien à cause de la langue qui était interdite (pour faciliter notre intégration) et que personne ne comprenait… il m’a fallu passer par un traducteur pour renouer timidement avec un cousin dont j’avais retrouvé l’adresse, celui qui nous a présenté les autres en 2006 (alors que notre père était arrivé en 1945 et n’a jamais revu ni sa famille, ni son pays)…

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    1. Justin Busch Auteur de l’article

      Tous mes arrières grands-parents sont arrivés aux États-Unis entre 1890 et 1910, tous soit de Pologne soit de Russie soit de Lituanie. Je n’ai rencontré personne d’entre eux, mais tous mes grands-parents ne parlaient rien qu’anglais, car leurs parents ont tous fait le même choix. Je ne sais rien d’autres parents dans ces pays-là, bien que je sois sûr qu’ils existent. Mais on a fait un choix pour ce pays sans hésitation, et quand ce ne vaut plus rien un siècle plus tard, l’effet est déroutant.

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  2. Agatheb2k

    L’histoire de ce coin du globe est très compliqué… J’ai un grand-oncle qui avait émigré aux États-Unis en 1905, j’ai retrouvé sa trace sur les listes des passagers, mais nous ne savons pas ce qu’il est devenu, ni ce que font ses descendants ! 😉
    Ma grand-mère maternelle avait quitté la Pologne vers 1910, pour le Danemark en mentant sur son âge pour partir avec sa sœur, elles n’y sont pas restées et se sont ensuite séparées, une est partie au Canada et l’autre en France, et c’est elle qui avait instauré la « langue polonaise interdite » à la maison (il est vrai que dans les campagnes françaises pendant la guerre il valait mieux ne pas se faire remarquer) que mes parents ont maintenu quand les enfants sont arrivés !

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  3. les2olibrius

    Une fiche de lecture détaillée et qui pose de nombreuses problématiques… Permets-moi de te dire que tu idéalises la France dans laquelle je n’ai pas cessé, au cours de ma vie de plus de 60 ans, de rencontrer tant de régionalisme qu’on pourrait se demander si la France existe encore. Ma tante corse te parlerait des défauts des continentaux, dans lesquels elle me classe et qui ne sont « pas comme elle ». Certains arriere-petits cousins rencontrés en Alsace préfèrent toujours lire les journaux allemands car ils « les comprennent mieux »… Etc. Moi aussi j’ai eu une grand-mère issue de l’immigration, italienne, qui n’a eu de cesse de s’intégrer totalement pour se sentir Française. Or, chaque année, on réécrit l’histoire de mon pays apprise à l’école à la lumière d’une évolution des mentalités, au point que je ne la connaisse plus vraiment et pour faire honte à ces arrières-arrières petits-efants que nous sommes, des siècles plus tard !
    Que la France soit une République démocratique et qu’elle ait des lois qui majoritairement respectent les droits de l’Homme, voilà ce dont je suis fière et la fierté dans laquelle s’exprime mon propre patriotisme… Après ça… nous ne sommes pas meilleurs que d’autres puisque nous avons tant de problèmes dont nous cherchons encore, tous, les solutions. Parfois je ne sais plus « qui » est ma Patrie et… Je la trouve dans beaucoup de tes articles !  » Nul n’est prophète en son pays » merci d’être le nôtre !

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    1. Agatheb2k

      J’ai toujours aimé (et rigolé en douce) enfant quand on nous enseignait « nos ancêtres les Gaulois »… Maintenant avec la réécriture de l’histoire, je me rattache à cette vérité, c’est la seule qui est totalement fausse pour mon cas et cela (au moins) ne changera pas ! 😉
      Quant à celle des Droits de l’Homme, c’était bien après les Gaulois est donc sujet à fluctuation, mais l’idée était belle, mes parents y croyaient, je préfère y croire encore en regardant ce qui se passe ailleurs ! ♥

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  4. jeanlouispaulmarchal

    C’est fabuleusement intéressant et d’une grande richesse, ce post, mais cela nous entraine tellement loin…J’ai tellement représenté la France, principalement en Afrique de l’Ouest et j’ai couru dans les ambassades. J’ai pu constater une incroyable haine de la France dans des pays africains venant de personnes très proches de la France, qui y ont fait des études parfois prestigieuses et d’autres nettement moins prestigieuses; Les Anglais ont eu une belle dose de haine également, mais on pourrait également prendre l’exemple de tout pays colonisateur. Les ressortissants jeunes qui n’ont souffert de rien inventent des droits à réparation qui ne peuvent pas les concerner. Dès qu’un enfant arrive, légalement ou pas sur le territoire national, il se crée instantanément un droit à l’enseignement dès l’âge de trois ans, un droit aux soins dès la naissance. J’ai la connaissance dans la belle famille d’une de mes sœurs un gaillard né d’un couple américain par le père, Français par sa mère, il s’est marié à Chicago avec une « pure » américaine, une femme qui bosse beaucoup et gagne beaucoup d’argent : elle a accouché en France, vivant aux états unis d’Amérique avec son époux. J’ai une de mes nièces, sa cousine du même âge, qui est également une grosse bosseuse, et qui est comptable de formation : elle fait des bonds d’indignation !
    Il se greffe là dessus le problème de la religion. Et là, on en rajoute une couche de difficultés. Nos organisations collectives humaines ne sont pas arrivées à un optimum, cela tombe sous le sens. Nous tâtonnons, et cela progresse, grâce justement à cette Claire là.
    Au Ministère des Affaires étrangères, j’ai eu à organiser une année de travail d’étudiante à une Claire Made in Paris tout à fait brillante, qui a fait sciences Po Paris et a intégré à la suite HEC. Elle bosse depuis 20 ans à Dubaï, a épousé un libanais chrétien et elle a deux filles que nous pouvons dire désormais Made in Dubaï. Alors nous pourrions dire que ces deux petites filles sont une sorte de préfiguration à la femme mondiale que certains espèrent de leurs vœux ! Mais je n’y crois guère. Je reconnais croire davantage à un enracinement local avec des aspects qui nous mettent bien dans la tête que nous vivons sur une seule planète dont nous devons prendre soin. Et Dubaï avec sa piste de ski construite par des Français, ce n’est pas raisonnable, c’est juste un exemple.

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