On reprend maintenant « Sodome et Gomorrhe ». Cette fois, j’ai avancé de 22 pages.
Il s’avère que je n’aurais pas écrit une Langue de Molière récente si j’avais lu plus de Proust :
Françoise était ennuyée aussi, mais pour une tout autre raison. Elle venait d’installer sa fille à table pour un succulent repas.
Ben, l’anecdote restait quand même drôle.
Ceci est le début d’une plainte que la fille de Françoise est venue pour vivre avec la famille du narrateur. J’en passe largement, mais le narrateur note que le français parisien de la fille est très différent que celui de la villageoise Françoise :
La fille de Françoise, au contraire, parlait, se croyant une femme d’aujourd’hui et sortie des sentiers trop anciens, l’argot parisien et ne manquait aucune des plaisanteries adjointes. Françoise lui ayant dit que je venais de chez une princesse : « Ah ! sans doute une princesse à la noix de coco. »
Je ne comprends pas s’il y a un jeu de mots avec la noix de coco. Le traducteur le rend différemment en anglais : « Ah ! sans doute la princesse du Brésil, d’où viennent les noix du Brésil. » Le mot pour « noix » dans ce cas est « nuts », et « nut » veut dire aussi un fou.
Il y a une invention de sci-fi dans son immeuble :
Comme, chaque fois que la porte cochère s’ouvrait, la concierge appuyait sur un bouton électrique qui éclairait l’escalier
N’oubliez pas qu’il attend Albertine. Je ne sais pas à quoi pensait Proust, mais il me semble que si un homme veut recevoir une femme chez lui dont il est amoureux, il ne met pas de preuves d’une autre femme en évidence. D’autre part, c’est bien connu qu’il ne faut pas m’écouter sur le sujet non plus :
Pour embellir un peu ma chambre, si Albertine venait encore, et parce que c’était une des plus jolies choses que j’avais, je remis, pour la première fois depuis des années, sur la table qui était auprès de mon lit, ce portefeuille orné de turquoises que Gilberte m’avait fait faire pour envelopper la plaquette de Bergotte…
Ai-je dit sci-fi ? Je voulais dire roman d’anticipation :
C’est ainsi que la découverte d’Edison avait permis à Françoise d’acquérir un défaut de plus, qui était de se refuser, quelque utilité, quelque urgence qu’il y eût, à se servir du téléphone. Elle trouvait le moyen de s’enfuir quand on voulait le lui apprendre, comme d’autres au moment d’être vaccinés.
Au fait, la traduction corrigé Edison à Bell.
En parlant du téléphone, Albertine téléphone le con :
j’entendis tout à coup, mécanique et sublime… le bruit de toupie du téléphone. Je m’élançai, c’était Albertine. « Je ne vous dérange pas en vous téléphonant à une pareille heure ? — Mais non… », dis-je… « Est-ce que vous venez ? demandai-je d’un ton indifférent. — Mais… non, si vous n’avez pas absolument besoin de moi. »
Notre manipulateur préféré manipule :
— …je viendrai demain ou après-demain, pour m’excuser. — Oh ! non, Albertine, je vous en prie, après m’avoir fait perdre une soirée… , laissez-moi au moins la paix les jours suivants. Je ne serai pas libre avant une quinzaine de jours ou trois semaines. Écoutez, si cela vous ennuie que nous restions sur une impression de colère… que vous veniez tout de suite…
Albertine dit qu’elle ne vient pas, et le narrateur remarque, sans charité :
Albertine, au reste, faisait… partie de ce genre de personnes à qui la concierge promet à votre porteur de faire remettre la lettre quand elle rentrera — jusqu’au jour où vous vous apercevez que c’est précisément elle, la personne rencontrée dehors et à laquelle vous vous êtes permis d’écrire, qui est la concierge.
C’est-à-dire qu’il ne connaîtra jamais la vérité sur sa vie. Mais il la convainc enfin, et quand Françoise l’annonce, elle ajoute :
elle devait être dans des endroits qu’elle s’amusait bien car elle ne m’a pas seulement dit qu’elle était contrariée d’avoir fait attendre monsieur, elle m’a répondu d’un air de se fiche du monde : « Mieux vaut tard que jamais ! »
Françoise est un bon juge de caractère. Le narrateur est fâché et la critique vivement. Elle mérite un meilleur employeur. De toute façon, il avoue dans sa tête qu’elle a raison qu’Albertine ne rend jamais rien, ce qui lui rappelle un dicton de Combray :
« Mangeons mon pain,
— Je le veux bien.
— Mangeons le tien.
— Je n’ai plus faim. »
Albertine entre et remarque le portefeuille de Gilberte :
« Oh ! le joli portefeuille que vous avez là ! — Prenez-le, je vous le donne en souvenir. — Vous êtes trop gentil… »
Naturellement, dès qu’Albertine part, il écrit une courte lettre à Gilberte, sans mentionner le portefeuille.
On finit avec le duc de Guermantes en train de devenir une parodie de lui-même. Vous souvenez-vous qu’il est infidèle à la duchesse et aussi antidreyfusard ?
le duc de Guermantes avait connu aux eaux trois charmantes dames (une princesse italienne et ses deux belles-sœurs)… il avait affaire à des femmes d’une intellectualité supérieure et avec lesquelles, comme il le disait, il n’était pas de force… Chaque fois qu’un fait « écrasant » contre Dreyfus se produisait et que le duc, croyant que cela allait convertir les trois dames charmantes, venait le leur annoncer, elles riaient beaucoup et n’avaient pas de peine, avec une grande finesse de dialectique, à lui montrer que l’argument était sans valeur et tout à fait ridicule. Le duc était rentré à Paris dreyfusard enragé…
Mais il est à remarquer que tous les dix ans, quand on a laissé un homme rempli d’une conviction véritable, il arrive qu’un couple intelligent, ou une seule dame charmante, entrent dans sa société et qu’au bout de quelques mois on l’amène à des opinions contraires.
Mesdames ? J’écoute !

« à la noix » désigne quelque-chose de faux, de prétentieux. Mais je n’ai aucune idée d’un éventuel équivalent anglais.
Il me semble qu’aujourd’hui c’est un peu vieilli, même si l’expression avait encore plus ou moins cours dans les années 80.
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La traduction montre son âge à cet égard aussi. Je sais quelle est une noix du Brésil, mais ma fille, certainement pas (complètement par hasard, je le lui ai récemment demandé). Mais noix/nut pour « fou », c’est toujours de la langue courante en anglais. Probablement suffisant pour garder la traduction telle quelle.
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J’utilise régulièrement l’expression anglaise avec mon épouse… mais nous la traduisons littéralement en chinois. C’est un vocabulaire à nous.
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