Connaissez-vous la comédie musicale Oliver ? D’après le roman de Charles Dickens, Oliver Twist, elle est devenue un film qui a remporté l’Oscar de meilleur film. Parmi ses chansons les plus connues est « Consider Yourself », qui décrit le moment quand Oliver s’intègre à une bande de voleurs. En français, on dirait « Considérez-vous », et c’est exactement ce que l’on entend dans cette reprise bilingue :
J’ai dû apprendre cette chanson pendant un séjour dans un camp théâtre (ainsi que « Une secrétaire n’est pas un jouet » — une expérience qui m’a convaincu que je n’étais pas fait pour le théâtre). Mais honnêtement, c’est juste la bonne excuse pour Langue de Molière cette semaine : comment utiliser « considérer ».
Je suis accro au verbe considérer depuis longtemps, surtout pour une formule répétée encore et encore : « Je me considère comme un invité » ([Qui personne n’a, en fait, invité. — M. Descarottes]). Mais en faisant des recherches pendant la correction de mon livre, j’ai trouvé un article du Figaro qui m’a montré que le sujet est un peu subtil.
Le problème, c’est qu’il y a deux sens de considérer, et chacun ressemble à d’autres verbes. Le Fig explique :
«Il considère ce dossier comme prioritaire», «l’agriculteur considère le ciel avec inquiétude», «elle la considère comme son amie»… Le verbe «considérer», selon le contexte de la phrase, ne se construit pas de la même façon.
«Considérer comme»: attention au bon emploi du verbe, par Aliénor Vinçotte
Mais qu’est-ce qui se passe ? Le verbe est parfois suivi d’un nom, parfois de « comme », et il y a même un exemple ou « comme » introduit un attribut du nom. Le problème, c’est qu’il y a deux sens ici, et beaucoup de monde ne sait pas les distinguer.
Le premier sens est :
issu du latin «considerare» qui signifie «examiner attentivement par les yeux et la pensée».
Ça veut dire donc des choses comme « Considérez ce bâtiment » ou « On considère cette sculpture ». Considérer dans ces cas prend un COD, et veut dire que l’on regarde ou pense à l’objet.
Mais on peut aussi l’utiliser pour signifier « estimer » ou « juger », et ici, la grammaire dépend de si on parle de l’objet entier, ou d’un attribut. Dans le premier cas, c’est toujours suivi de « que », alors on écrit des choses telles que «Je considère qu’il est bête » ou « François considère qu’il aura bientôt plus de temps libre. »
C’est le cas d’un attribut où on voit toutes les erreurs, selon Le Figaro. On est censé suivre le verbe avec « comme » ; par exemple : « Je me considère comme un invité. »
Pourtant, on retrouve souvent le verbe «considérer» avec la construction directe «considérer + nom + adjectif», et donc sans la conjonction, «comme». Bien qu’il existe de nombreuses attestations dans la littérature (il s’agit dans ce cas d’emploi elliptique), cette construction directe est souvent critiquée.
Les critiques viennent du fait que seulement le tout premier sens, de regarder une chose, prend cette forme de « considérer + nom ». Alors faites pas ça !
Heureusement, Le Figaro sait où pointer du doigt : moi.
On notera également l’influence de l’anglais avec la phrase «to consider someting or someone»suivi de l’attribut – qui veut dire la même chose en français mais qui se construit sans préposition et qui n’est probablement pas étrangère à cet oubli systématique de la conjonction «comme»en français.
Pour me défendre, tout ce que je peux dire est que j’apprends la langue en lisant ce qui écrivent des francophones de naissance. Alors, comme dit La Fille sur ses propres erreurs de français : si je fais cette erreur, c’est de votre faute ! (Mais en fait, je n’arrive pas à trouver même une seule erreur de ce genre sur le blog ; il me semble que vous m’avez appris correctement.)
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour lancer une guerre contre la Belgique.













