Il n’est pas un grand secret que je n’aime pas ce que j’appelle la Starbucksisation de la langue anglaise, la tendance d’utiliser uniquement des prénoms pour tout et de parler de façon qui suggère que « you » veut dire seulement « tu ». Pourtant, pour autant que je m’en prenne à Starbucks (qui est, à mon avis, uniquement coupable pour ce phénomène), il faut avouer que ses clients l’ont accepté grosso modo de leur propre volonté. (Ai-je mentionné que je n’en suis pas un ?) Si M. Robespierre avait été un peu moins enthousiaste en ce qui concerne Mme Guillotine, il était complètement possible que je n’aurais pas trouvé la langue française un refuge de tout ça.
C’était Stéphane Bern qui m’a mis sur ce chemin :
Selon M. Bern, en 1793, la Convention « encourage le tutoiement civique ». Mais qu’est-ce que ça veut dire ? « Je t’encourage à faire ce que je dis » frappe très différemment venant d’Al Capone que d’une maîtresse à la maternelle. Pour ça, je tourne vers Le Point, qui explique que cet encouragement a pris la forme d’une obligation limitée :
Pour les révolutionnaires, le vouvoiement est perçu comme inégalitaire, symbole de l’Ancien Régime. C’est pourquoi, le 8 novembre 1793, l’usage du vouvoiement devient purement et simplement interdit dans l’administration : le décret sur le tutoiement obligatoire est publié.
Quand le vouvoiement était interdit en France
Mais il s’agissait de quoi, cette interdiction administrative ? Après tout, si je vois un policier en uniforme, vous pouvez compter sur moi de m’adresser à lui comme « sir » et « Officer » en anglais. Pourtant, si la même personne roule en voiture privée et vêtements civils en Californie du Sud, il est fort probable que je l’appelle « saligaud » ou « connard ». De la sécurité de ma propre voiture, vous comprenez.
La loi des suspects, adoptée en septembre 1793, a jugé des suspects, parmi d’autres, ceux :
qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté
Le vouvoiement étant associé à l’Ancien régime, le faire semblerait tomber sous « par leurs propos… se sont montrés partisans de la tyrannie. » Moi, je fais ça six fois avant le petit-déjeuner (lien en anglais), comme a écrit Douglas Adams dans Le dernier restaurant avant la fin du monde. Alors qu’est-ce qui m’arriverait sous cette loi ?
Les individus arrêtés comme suspects seront d’abord conduits dans les maisons d’arrêts du lieu de leur détention ; à défaut de maisons d’arrêt, ils seront gardés à vue dans leurs demeures respectives.
Texte de la Loi des suspects
Après ça, c’était aux comités de surveillance de transmettre :
sans délai au comité de sûreté générale de la Convention nationale l’état des personnes qu’ils auront fait arrêter, avec les motifs de leur arrestation
Et on connaît tous le laxisme du comité de sûreté générale. C’est pour ça que selon Le Point :
« En moins de huit jours, le tutoiement était généralement adopté, et bien qu’aucune loi ne l’eût rendu obligatoire [hors de l’administration, NDLR], on risquait gros à se servir devant témoin du « vous » aristocratique. Si par inattention, habitude, le vocable proscrit échappait à quelques distraits, il se trouvait toujours de solides patriotes pour le rabrouer vertement », écrit l’historien Gosselin Lenotre, dans son ouvrage Paris révolutionnaire, publié en 1900.
Cependant, offert l’opportunité de formaliser une interdiction plus générale, la Convention a dit non :
En 1793, le député Claude Basire, avec le soutien de Robespierre, veut alors graver cette interdiction dans le marbre et propose qu’une loi impose définitivement le tutoiement en France, quel que soit le cadre où l’on s’exprime – y compris dans la vie civile donc. Le député Jacques Alexis Thuriot y voit une menace pour la liberté des citoyens et s’y oppose farouchement. Il parvient à convaincre ses collègues de ne pas voter le texte. La proposition de loi est refusée,
Pourtant, M. Basire avait une autre carte à jouer :
Claude Basire essuie un camouflet. Une autre formule de politesse subit aussi les foudres des révolutionnaires. Le 31 octobre 1793, les appellations de Monsieur et Madame sont remplacées par celles de citoyens et citoyennes.
Pour moi, ça aurait aussi été la catastrophe. En octobre 2020, je voulais lire un numéro en anglais de Charlie Hebdo. J’ai vérifié pour cet article, et ils n’offrent plus d’autres choix que M. et Mme pour la civilité, mais voici une relique d’une meilleure époque :

Si vous regardez en bas, vous verrez que j’ai choisi une civilité hilarante. Un choix qui m’aurait été interdit dans une France sans vouvoiement et civilités autres que citoyen.
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec une histoire tintinesque.
