Si j’ai une plainte sur la langue française, au-delà du fait qu’elle n’est pas celle de ma ville, ça doit sûrement être qu’il y a trop de mots presque identiques qui ne signifient pas les mêmes choses. Même pas proche. Bien sûr, il y a la blague sur l’accent circonflexe :
A : Le circonflexe est inutile.
B : T’es sur ?
A : Un canapé, pourquoi ?
Récemment, La Fille m’a apporté cette même plainte, parce qu’attendre et atteindre se ressemblent. Je l’entends des bilingues déjà : et « through » et « thorough », Justin, ça vous parle ? Ouais, et c’est exactement ça l’une des choses les plus énervantes en anglais !
Alors, j’ai vu un gros-titre de France 3 il y a des semaines, et le croyais une grosse blague, quand en fait, c’était tout au sérieux :

Bien sûr, je n’avais jamais vu « embraser » avec un « s » avant, et croyais que c’était censé être « embrasser ». J’avoue, ça donne un sens plutôt incompréhensible au gros-titre, mais il me semblait que ça voulait dire une espèce d’exhibitionnisme. Honnêtement, le mot « jeune » a beaucoup fait pour baisser mon niveau de scepticisme à cet égard.
Je n’ai pas d’excuses. Selon le Trésor, embraser dans le sens de « mettre en feu » date du XIIe siècle :
Étymol. et Hist. 1. Ca 1135 adj. embrasé « allumé, qui brûle » (Couronnement Louis, éd. E. Langlois, 290); ca1160 embraser « brûler » (Eneas, éd. J.-J. Salverda de Grave, 9633)…Dér. de braise*; préf. em-(en-*); dés. -er.
Embraser
Et il y a un mot anglais, « brazier« , un genre de poêle à charbon, qui trouve ses origines dans le vieux français « braise » ; c’est-à-dire, exactement la même racine qu’embraser. Mais je dois vous dire, de nos jours, en anglais « braise » ne veut dire qu’une viande cuite d’une certaine façon, pareil qu’en français, alors j’étais bien perplexe quand Boby Lapointe a chanté des « yeux de braise » d’une certaine Françoise !
Alors, en cliquant, j’ai lu l’histoire et vite reconnu mon erreur. Puis j’ai lu qu’il « a été grièvement blessé ». Grièvement ? C’est mal écrit pour gravement ? Il s’avère que non, et en fait, alors que les deux sont des synonymes de nos jours, encore une fois on parle d’un mot dont l’origine se trouve dans le vieux français exactement où l’anglais se trouve aussi. Les racines de grièvement sont comme ça :
Ca 1175 grivement « fortement » (Horn, éd. M.K. Pope, 4733); 1457 griefvement « gravement » (Arch. Nord, B 1687, fo21 vods IGLF), ne subsiste que dans cet emploi. Dér. de grief1*; suff. -ment2*
Grièvement
Et ce mot « grief », d’où il vient ? Ça veut dire douloureux ou pénible, jusqu’au temps de la Chanson de Roland :
Ca 1100 gref « dur, pénible à supporter, douloureux » (Roland, éd. J. Bédier, 1687)
Grief
« Grief » en anglais de nos jours veut dire « deuil ». Mais le mot anglais se trace au vieux français, et les deux trouvent une racine en commun dans le verbe latin « gravare », ce qui veut dire « peser sur ». Vous reconnaîtrez sûrement un autre dérivé de gravare dans « gravité ».
Tout ça, c’est à dire que si j’ai mal compris cet article au début, c’est largement parce que je ne pense pas assez à l’anglais de l’époque de Guillaume le Conquérant. Et mes amis expatriés disent que je reste un peu trop bloqué dans le passé avec mes films de Louis de Funès. Ils n’ont aucune idée de ce qui veut dire « le passé » chez moi !
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec une histoire de trop.













