Cette semaine on dit au revoir à « Du côté de chez Swann ». J’ai lu les 60 dernières pages, ce qui comprend toute la partie intitulée « Noms de pays : Le nom ». Il n’y aura pas de « Dimanche avec Marcel » la semaine prochaine ; on recommencera en deux semaines avec « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ».
Dans cette partie, on revient vers la narration du personnage principal, la version fictive de Proust lui-même. Au début du livre, il nous avait dit que sa famille prenait parfois des vacances à Balbec, dans le Finistère. Maintenant, d’autres lieux le rejoignent :
Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand ; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.
J’ai chanté les louanges de Santa Maria del Fiore dans ces pages au passé, Florence étant le destin que je souhaitais pour moi-même pendant une décennie. Venise, en revanche, est la seule ville au monde entier où j’ai perdu la tête en pleurant à cause des prix. Même Paris n’a jamais eu cet effet sur moi.
Naturellement, Proust étant Proust, il suit une dizaine de pages d’extases sur le voyage qu’il va prendre vers les deux villes italiennes, qui se termine par :
on dut me mettre au lit avec une fièvre si tenace, que le docteur déclara qu’il fallait renoncer non seulement à me laisser partir maintenant à Florence et à Venise mais, même quand je serais entièrement rétabli, m’éviter, d’ici au moins un an, tout projet de voyage et toute cause d’agitation.
C’est-à-dire qu’il vient de nous faire perdre du temps encore une fois. Cette habitude de Walter Mitty von Münchausen n’est pas aussi drôle que Proust ne le pense.
Au lieu de ces voyages, Françoise — qui travaille désormais pour la famille du narrateur après la mort de la tante Léonie, Françoise la farceuse aux asperges — commence à amener le narrateur aux Champs-Élysées, où il voit parfois Gilberte Swann. Le narrateur la voit souvent de cette façon :
Seule, près de la pelouse, était assise une dame d’un certain âge… et pour faire la connaissance de laquelle j’aurais à cette époque sacrifié, si l’échange m’avait été permis, tous les plus grands avantages futurs de ma vie. Car Gilberte allait tous les jours la saluer ; elle demandait à Gilberte des nouvelles de « son amour de mère » ; et il me semblait que si je l’avais connue, j’aurais été pour Gilberte quelqu’un de tout autre, quelqu’un qui connaissait les relations de ses parents.
Après 500 pages juste pour apprendre qu’Odette n’est apparemment pas la mère de Gilberte, j’aimerais bien savoir de qui on parle ! (N’oubliez pas que l’intérêt de Gilberte pour notre héros est sa relation avec l’écrivain Bergotte. C’est ridicule.)
Mais notre narrateur se convainc que Gilberte devrait tomber amoureux de lui. Elle a d’autres idées :
Puis, elle ne m’avait encore jamais dit qu’elle m’aimait. Bien au contraire, elle avait souvent prétendu qu’elle avait des amis qu’elle me préférait, que j’étais un bon camarade…
On appelle ça le « friend zone », con ! Sortez ! Mais il va nous offrir plus de preuves qu’elle ne pense pas de lui ce qu’il pense d’elle :
Et il y eut un jour aussi où elle me dit : « Vous savez, vous pouvez m’appeler Gilberte, en tous cas moi, je vous appellerai par votre nom de baptême. C’est trop gênant. »
Un jour, juste avant Noël, Gilberte lui dit :
en tous cas si je reste à Paris, je ne viendrai pas ici car j’irai faire des visites avec maman. Adieu, voilà papa qui m’appelle.
M. Je-saisis-pas-les-allusions se pense :
« Je vais recevoir une lettre de Gilberte, elle va me dire enfin qu’elle n’a jamais cessé de m’aimer, et m’expliquera la raison mystérieuse pour laquelle elle a été forcée de me le cacher jusqu’ici… »
À mon pire, je n’ai jamais souffert de tels délires.
Une vingtaine de pages plus tard arrive le choc des chocs :
Vous savez qui c’est ? Mme Swann ! Cela ne vous dit rien ? Odette de Crécy ?
On m’avait dit que ce n’était pas le cas. Et pas juste Proust — ce critique anglophone avait écrit qu’elles n’étaient pas la même personne ! Mais j’ai aussi lu qu’il y avait plusieurs incohérences à travers les brouillons différents. Je ne sais plus.
Il y a dix pages de plus où Mme Swann se promène dans le Bois de Boulogne dans l’imagination du narrateur, alors que le monde passe des chevaux aux automobiles autour d’elle. Et je n’ai toujours aucune idée de ce qui est « Le Nom » ; les notes à la fin de la version anglaise indiquent que « Noms de pays » fait référence aux pensées du narrateur sur les noms de Venise et de Florence.
Avec ça, « Du côté de chez Swann » est terminé, et si c’était la fin d’Odette de Crécy et Charles Swann dans l’histoire, ça me conviendrait très bien. Je remarque avec l’aide de Politologue que la popularité du prénom « Odette » a explosé pendant la publication de la Recherche, puis a eu une chute libre après la SGM, au point où vous ne connaissez probablement pas d’Odette personnellement (à moins que ce soit votre grand-mère). Charles a retenu un plus grand succès, probablement dû au général. Mais il nous reste 5 tomes de plus, et personne ne disparaît jamais vraiment chez Proust. Sauf Mme Sazerat, la gagnante de ce tome, car on n’a jamais entendu un mot méchant sur elle !
