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Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec le comte de Forcheville

On reprend « Du côté de chez Swann ». Cette fois, j’ai avancé de 32 pages, et on est maintenant aux deux tiers du livre. (« Alléluia », vous dites ?)

Ah, l’amour romantique a encore une fois montré son visage dès que j’ai repris le livre !

Sans doute si on lui avait dit au début : « c’est ta situation qui lui plaît », et maintenant : « c’est pour ta fortune qu’elle t’aime »… même s’il avait pensé que c’était vrai, peut-être n’eût-il pas souffert de découvrir à l’amour d’Odette pour lui cet état plus durable que l’agrément ou les qualités qu’elle pouvait lui trouver : l’intérêt, l’intérêt qui empêcherait de venir jamais le jour où elle aurait pu être tentée de cesser de le voir. 

Honnêtement, si on (pas la chanteuse Lizzo ou similaire ; ça doit être quelqu’une grosso modo acceptable) me disait « Tu me plais tant que tu me fais des macarons tous les jours ; tu en rates un et je te quitte ! », j’aurais des pensées pareilles. Alors je ne méprise pas Swann pour ça. En fait, deux pages plus tard, je pleurais à son compte :

En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité

Swann, toi con, je te connais trop bien — même si quelqu’une te dirait qu’il n’y avait jamais une « rivière » de diamants. Comme j’avais envie de le gifler en lisant ça !

Mais à chaque fois où Proust nous donne l’idée que quelqu’un ou autre est pitoyable après tout, il le suit — sans exception — avec un autre comportement qui nous fait encore une fois changer d’avis. À moins qu’il le tue, comme le pauvre M. Vinteuil. Alors, face au comte de Forcheville à une autre soirée chez les Verdurin, Swann se pense :

Certes Swann avait souvent pensé qu’Odette n’était à aucun degré une femme remarquable, et la suprématie qu’il exerçait sur un être qui lui était si inférieur n’avait rien qui dût lui paraître si flatteur à voir proclamer à la face des « fidèles », mais depuis qu’il s’était aperçu qu’à beaucoup d’hommes Odette semblait une femme ravissante et désirable, le charme qu’avait pour eux son corps avait éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser entièrement dans les moindres parties de son cœur.

C’est juste après cet épisode, quand Odette le renvoie de chez elle un soir, qu’il commence à soupçonner qu’elle ne lui est pas fidèle. (Comme si tout le monde s’attendait autrement !) Swann commence donc à surveiller sa maison la nuit — vous savez, comme dans toutes les relations saines.

Ça ne rend rien — mais un soir, Odette lui demande d’envoyer des lettres pour elle au bureau de poste. Swann ne peut pas résister à les vérifier — toutes sont inintéressantes sauf une, qui porte l’adresse de Forcheville. Swann ne s’empêche pas — il lit la lettre, qui révèle que oui, Forcheville était là, seul avec Odette. Néanmoins, la lettre manque d’expressions d’affection, alors Swann décide qu’elle ne le trompe pas de façon qui compte vraiment.

J’ai encore plus envie de gifler le type.

Mais la fin de cet épisode sordide dans la vie de Swann, chez les Verdurin, arrive enfin. Il y a un argument vraiment bête entre Swann et les Verdurin, où ils souhaitent qu’Odette parte de leur maison dans leur voiture plutôt qu’avec Swann. Après ça, ils se disent tout genre de calomnies sur lui. Pour sa part, Swann rentre avec des pensées hostiles :

Mais de même que les propos, les sourires, les baisers d’Odette lui devenaient aussi odieux qu’il les avait trouvés doux, s’ils étaient adressés à d’autres que lui, de même, le salon des Verdurin, qui tout à l’heure encore lui semblait amusant, respirant un goût vrai pour l’art et même une sorte de noblesse morale, maintenant que c’était un autre que lui qu’Odette allait y rencontrer, y aimer librement, lui exhibait ses ridicules, sa sottise, son ignominie.

Et c’est juste après ça où il y a un autre dîner chez les Verdurin où on apprend que :

Et il ne fut plus question de Swann chez les Verdurin.

Mais ce n’est pas à dire que l’on a vu la fin de la relation entre Swann et Odette, aussi toxique soit-elle, fondée sur de mauvaise foi soit-elle. Proust nous a donné l’idée dans la première partie du livre, en parlant de la famille du narrateur, que Swann était quelqu’un d’important et bien éduqué, et maintenant, en voyant son passé, c’est difficile de voir pourquoi on se soucierait du type. Je reviens sur le mot « goujat », que j’ai utilisé pour le décrire la semaine dernière — rien n’a changé mon avis, mais personne dans son milieu a le droit de le critiquer, vu leurs propres défauts. J’aimerais bien croire qu’il y aura une meilleure fin pour Swann, mais je suis à deux doigts de lui dire, « À l’Enfer avec tes soi-disant amis, mais toi aussi ! »

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec Mme de Crécy

On reprend « Du côté de chez Swann ». Cette fois, j’ai avancé de 55 pages, car je devais savoir comment finissait un certain dîner.

Je continue de remarquer que la traduction part de plus en plus loin du français original. Où le texte de la phrase suivant en caractères gras apparaît :

Swann partit chez Prévost, mais à chaque pas sa voiture était arrêtée par d’autres ou par des gens qui traversaient, odieux obstacles qu’il eût été heureux de renverser si le procès-verbal de l’agent ne l’eût retardé plus encore que le passage du  piéton.

en version anglaise, le traducteur décrit plutôt un policier qui manie maladroitement son cahier afin de noter une amende (le reste est fidèle aux limites des deux langues). Ce n’est rien en ce qui concerne les vrais personnages du livre, mais c’est pour me rassurer que je ne rate pas grand-chose que je dois suivre les deux textes en même temps.

Swann continue de se révéler un saligaud du premier rang en affaires du cœur :

il la retrouverait le lendemain chez les Verdurin : c’est-à-dire de prolonger pour l’instant et de renouveler un jour de plus la déception et la torture que lui apportait la vaine présence de cette femme qu’il approchait sans oser l’étreindre.

L’expression anglaise qui vient à mon esprit, c’est « leading on » ; amener quelqu’un nulle part sans cesse. Ce n’est pas une bonne chose du tout.

Mais cette nuit, Odette ne se trouve pas chez Prévost (un resto parisien, pour être clair), et Swann et son cocher Rémi cherchent tous les restos du quartier pour la retrouver. C’est ainsi que les deux se retrouvent dans la voiture de Swann, et si Proust est si elliptique qu’un naïf comme moi n’a pas compris le dénouement de l’affaire, même moi, je comprends la suite :

Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là

Cependant, ce n’est pas juste une autre affaire pour Swann, jusqu’à maintenant un goujat sans pareil. Son comportement change :

On ne recevait plus jamais de lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne faisait plus attention à aucune, s’abstenait d’aller dans les endroits où on en rencontre.

Proust en tire une leçon extravagante :

Les êtres nous sont d’habitude si indifférents, que quand nous avons mis dans l’un d’eux de telles possibilités de souffrance et de joie, pour nous il nous semble appartenir à un autre univers, il s’entoure de poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins rapproché de nous.

Mais ne vous inquiétez pas, Swann reste lui-même :

il se rendait compte que les qualités d’Odette ne justifiaient pas qu’il attachât tant de prix aux moments passés auprès d’elle.

Quelle pensée romantique ! Je suis très peu expérimenté à cet égard, mais il me semble impossible de garder une telle pensée dans la tête et rester fidèle en même temps.

Après des mois de ça (il me semble ; le temps est plutôt fluide chez Proust), elle se sent assez à l’aise autour de Swann pour lui dire ce qu’elle pense vraiment de sa maison. Ce n’est pas important en soi ; c’est plutôt que pour la première fois, Proust laisse tomber un nom qui explique ce que Mme de Crécy est vraiment :

« Tu ne voudrais pas qu’elle vécût comme toi au milieu de meubles cassés et de tapis usés », lui dit-elle, le respect humain de la bourgeoise l’emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la cocotte.

Pour ceux qui sont encore plus naïfs que moi, la cocotte de laquelle Proust parle n’est pas un produit de chez Le Creuset.

Or, on commence à voir qu’il y a quelque chose de pire que de fréquenter une cocotte. (Tout à coup, je me demande ce que vous pensez tous de toutes les photos comme celles-ci sur ce blog, où je mets un saucisson dans une cocotte ; un vrai cochon, ce Justin.) Swann commence à penser que les Verdurin sont de chics types, car c’est chez eux où il a rencontré Odette. Le con ; ils sont les pires !

Comme tout ce qui environnait Odette et n’était en quelque sorte que le mode selon lequel il pouvait la voir, causer avec elle, il aimait la société des Verdurin…« Décidément, sauf quelques rares exceptions, je n’irai plus jamais que dans ce milieu. C’est là que j’aurai de plus en plus mes habitudes et ma vie. »

Naturellement, c’est immédiatement après cette pensée que Proust commence à parler d’un certain Comte de Forcheville qui « précipita la disgrâce de Swann » pendant son premier dîner chez les Verdurin. Je n’ai pas envie de citer la quinzaine de pages qui suivent, parce que les jeux de mots sont franchement au-delà de mes compétences en français ; pourtant, je les ai trouvés également énigmatiques en anglais. L’important, c’est que ce Forcheville trouve qu’il aimerait avoir l’attention de Mme de Crécy, et en service à ce but, il provoque Swann à commettre le péché mortel chez les Verdurin — dire du bien de personnes qu’ils ne trouvent pas dignes de leurs dîners.

Franchement, après tout ce que l’on a entendu du caractère de Swann, c’est difficile de compatir trop avec lui. Mais c’est le génie de Proust : encore et encore, il nous fait penser du mal de quelqu’un, puis nous fait regretter son sort parce que ce qui lui arrive est quand même injuste par rapport à ce qu’il mérite.

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec les Verdurin

On reprend encore une fois Du côté de chez Swann. Cette fois, je n’ai avancé que de 30 pages.

Si on n’était pas déjà convaincus que les Verdurin étaient une belle paire d’ordures, on apprend rapidement que Mme fait semblant d’être malade autour de ses invités :

Peut-être aussi, à force de dire qu’elle serait malade, y avait-il des moments où elle ne se rappelait plus que c’était un mensonge et prenait une âme de malade.

Il suit plusieurs pages de parler sur l’expérience de Swann en écoutant le pianiste à la soirée. Après des extases, on apprend que :

ne se sentant plus d’idées élevées dans l’esprit, il avait cessé de croire à leur réalité

Monsieur manque, ou plus précisément a abandonné, de vie intérieure, ayant visé toute son attention sur ses clients et le défilé de femmes qui passent par sa vie (dont on en a parlé la dernière fois). Il se passe que la musique qui a provoqué Swann de réfléchir sur ces affaires a été écrit par un certain Vinteuil — est-ce qu’il est le professeur du village, mort dans l’obscurité sans être reconnu pour ses compositions ? Le livre est très ambigu sur ce point — certainement, Swann pense que c’est impossible :

Je connais bien quelqu’un qui s’appelle Vinteuil, dit Swann, en pensant au professeur de piano des sœurs de ma grand’mère.

— C’est peut-être lui, s’écria Mme Verdurin.

— Oh ! non, répondit Swann en riant. Si vous l’aviez vu deux minutes, vous ne vous poseriez pas la question.

Mais il serait hyper-Proustien pour ceci d’être le cas après tout ça !

Puis Swann lâche — et il faut supposer que Proust est hyper-ironique ici, en lui donnant un air d’ennui — qu’il connaît M. le Président :

…je déjeune justement demain avec le Préfet de police à l’Élysée.

— Comment ça, à l’Élysée ? cria le docteur Cottard d’une voix tonnante.

— Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l’effet que sa phrase avait produit.

Imaginez dire ça de nos jours, avec les photographes et les journalistes partout. Impossible de garder un tel secret.

Vous souvenez-vous que Swann avait tombé amoureux d’une certaine Odette de Crécy ? Voici comment l’ordure gère l’affaire :

Et, d’autre part, préférant infiniment à celle d’Odette la beauté d’une petite ouvrière fraîche et bouffie comme une rose et dont il était épris, il aimait mieux passer le commencement de la soirée avec elle, étant sûr de voir Odette ensuite. 

Il y a une expression argotique en anglais qui me vient à l’esprit, « side chick » (une façon très dédaigneuse, ainsi qu’hyper-informelle, de dire maîtresse). Franchement, je suis dégoûté. La situation ne s’améliore pas (à mes yeux), après l’une de ses très rare visites chez elle, quand il se pense :

« Ce serait bien agréable d’avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait trouver cette chose rare, du bon thé. »

Très romantique, notre Swann. Il y a des domestiques pour ça.

Des pages passent où Swann se convainc qu’Odette lui rappelle un certain tableau du peintre italien, Botticelli. Cette partie semble être lá pour nous dire qu’il cherche vraiment une raison pour s’intéresser à elle. Ce n’est pas le coup de foudre s’il doit inventer des raisons, c’est certain.

Mais notre séjour chez les Verdurin se termine avec une autre de leurs conversations condescendantes sur leurs invités. Vous allez vraiment les aimer :

— À moi, elle me l’aurait dit, répliqua fièrement Mme Verdurin. Je vous dis qu’elle me raconte toutes ses petites affaires ! Comme elle n’a plus personne en ce moment, je lui ai dit qu’elle devrait coucher avec lui.

Honnêtement, et je ne sais pas s’il y a une meilleure façon de dire ça, Mme Verdurin devrait vraiment s’occuper de ses oignons. Ce n’est pas son affaire !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec Mme de Guermantes

On reprend « Du côté de chez Swann ».Cette fois, j’ai avancé de 45 pages.

La mère du narrateur lui dit qu’il est obsédé par Mme de Guermantes — un fait inconnu à ceux qui ont lu les 240 premières pages — alors il faudra assister au mariage de la fille du docteur du village, car elle sera là. Je dois vous demander cela sincèrement, car je n’ai aucune idée — était-il commun en France à l’époque d’aller aux mariages de n’importe qui ? Sans être invité ?

De toute façon, notre « héros » s’y rend, et décide qu’elle ressemble trop à Mme Sazerat, souvent mentionnée dans le texte sans jamais apparaître vraiment. J’espère pour la pauvre Sazerat que ça restera le cas ; sinon, il y aura tôt où tard des calomnies sur son caractère. Il se plaint :

cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules, n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants.

J’ai une amie qui ressemble exactement, dans tous les détails, à une femme qui travaille chez l’ancienne vétérinaire de M. Descarottes, sauf pour avoir environ 25 ans de plus, mais je ne dirais jamais que ça rebondit à défaveur de l’une ni l’autre.

Puis le rebondissement le plus prévisible du livre (à ce point) arrive. Puisqu’elle est une femme qu’il a mentionné pendant plus d’une phrase :

Et aussitôt je l’aimai, car s’il peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme qu’elle nous regarde avec mépris comme j’avais cru qu’avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu’elle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire qu’elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que nous pensions qu’elle pourra nous appartenir. 

Mais qui suis-je pour critiquer ? Du côté de chez Justin, Véronique, Julie, Émilie et Anne-Élisa passent le bonjour à Mme de Guermantes. Au fait, pendant cet épisode, le narrateur a peur de « devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. » Du sarcasme ?

Si j’ai bien compris, jusqu’à ce point le narrateur reste ado. Alors quand tout ça est suivi par :

Comme j’aurais donné tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman !

je dois vraiment me demander s’il a compris comment marchent les relations amoureuses qui arrivent encore et encore dans sa tête.

C’est ainsi — après quelques pages de souvenirs de promenades du côté des Guermantes — que l’on termine enfin la première partie du tome, « Combray ». Ici , on passe à la deuxième partie, « Un amour de Swann ». Et là, Proust commence par nous présenter la famille Verdurin, un docteur et sa femme.

Je note ici un changement aigu dans le langage. La traduction anglaise passe tout à coup à un style très informel par rapport à la première partie. Je ne sais pas si

le plus souvent leur peintre favori d’alors, « lâchait », comme disait M. Verdurin, « une grosse faribole qui faisait s’esclaffer tout le monde »

donne vraiment la même impression, mais la traduction de « grosse faribole », « a damned funny yarn », c’est choquant vu le langage fleuri des pages précédentes.

Les Verdurin me rappellent mon ex-belle-famille, ce qui n’est pas un compliment :

De même si un « fidèle » avait un ami, ou une « habituée » un flirt qui serait capable de le faire « lâcher » quelquefois, les Verdurin, qui ne s’effrayaient pas qu’une femme eût un amant pourvu qu’elle l’eût chez eux, l’aimât en eux, et ne le leur préférât pas, disaient : « Eh bien ! amenez-le votre ami. »

Eux aussi, ils avaient l’attitude de « Tu peux passer les fêtes avec ta famille, pourvu que vous êtes tous chez nous ». Si ce n’était pas assez, Proust dit de M Verdurin, « Il n’avait jamais d’avis qu’après sa femme ». Je connais trop cette famille.

De toute façon, Swann se retrouve invité chez les Verdurin en tant qu’intérêt d’une Mme de Crécy. Le narrateur le reproche ainsi :

Car le désir ou l’amour lui rendait alors un sentiment de vanité…qui lui faisait désirer de briller, aux yeux d’une inconnue dont il s’était épris…

On appelle ça la projection. Au moins le narrateur avoue que :

je commençai à m’intéresser à son caractère à cause des ressemblances qu’en de tout autres parties il offrait avec le mien.

Il y a plus sur la relation entre Odette de Crécy et Swann, ce qui est assez peu flatteur envers les deux. Mais c’est une dernière histoire chez les Verdurin qui finira ce numéro :

« Tu sais, avait dit Mme Verdurin à son mari, je crois que nous faisons fausse route quand par modestie nous déprécions ce que nous offrons au docteur…il ne connaît pas par lui-même la valeur des choses et il s’en rapporte à ce que nous lui en disons. »… l’an suivant, au lieu d’envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en lui disant que c’était bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour trois cents francs une pierre reconstituée.

J’écris ces billets peu à peu en lisant, alors j’avais écrit le tout ci-dessus avant de lire cette partie. Je dis ça, je dis rien.

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec les Vinteuil

On reprend Du côté de chez Swann avec un cœur lourd, parce que finir la semaine la plus déprimante de chaque année avec exactement ce que j’ai lu dans ce livre cette semaine…je ne peux que citer le grande philosophe Calimero, qui nous dit « Ça, c’est injuste, c’est vraiment trop injuste. » J’avance de 40 pages cette fois ; on a terminé 40 % du premier tome, mais l’épreuve que je me suis mise, je n’aimerais pas la revivre.

Vous souvenez-vous des Vinteuil, le prof de piano et sa fille ? Je me suis demandé la dernière fois si l’odeur d’amandes amères liée à Mlle Vinteuil voulait dire quelque chose de sombre. Avant de continuer, j’aimer donner tout le crédit pour ça à la première ligne de L’amour aux temps du choléra, qui dit « L’odeur d’amandes amères rappelait toujours au docteur Urbino le sort de l’amour sans retour. » Je déteste ce livre-là, qui a donné au jeune moi la fausse idée que patienter 50 ans pour quelqu’une est noble. Mais le lien entre les amandes (vraiment, la cyanure) et la mort est gravé dans mon esprit. De toute façon…

On apprend qu’une femme est venue vivre chez les Vinteuil, et que tout le monde le croit un scandale sauf M. Vinteuil, qui se convainc qu’elle est là pour des raisons désintéressées.

À partir d’une certaine année on ne la rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation dans le pays et qui un jour s’installa définitivement à Montjouvain. On disait : « Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit aveuglé par la tendresse pour ne pas s’apercevoir de ce qu’on raconte, et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une parole déplacée, de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c’est une femme supérieure, un grand cœur et qu’elle aurait eu des dispositions extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivées. Il peut être sûr que ce n’est pas de musique qu’elle s’occupe avec sa fille. »…L’amour physique, si injustement décrié, force tellement tout être à manifester jusqu’aux moindres parcelles qu’il possède de bonté, d’abandon de soi, qu’elles resplendissent jusqu’aux yeux de l’entourage immédiat.

Désolé pour la longue citation, mais ça explique en même temps le comportement de cette femme et la dénégation de M. Vinteuil. Bref, sa fille a pris une amante lesbienne sous leur toit. Proust dit ça de manière si elliptique que j’ai dû relire cette partie plusieurs fois pour la comprendre.

Puis, la tante Léonie meurt. Le narrateur avoue qu’il avait mal compris l’attitude de Françoise à son égard. Il avoue en plus qu’il avait développé l’habitude de dire du mal de sa tante afin de contrarier Françoise. J’avais dit plus tôt que je me méfiais des commentaires du narrateur, selon qui tout le monde se révèle de caractère lamentable tôt ou tard.

Puis le narrateur décrit une pensée pendant ses balades qui m’a fait arrêter tout court

Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le désir de voir surgir devant moi une paysanne que je pourrais serrer dans mes bras. 

Ah oui ? On attrape souvent n’importe quelle paysanne par hasard ? Je sais que le livre a plus de 100 ans, et les mœurs ont changé, mais pas comme ça, je pense. Ce n’est que le début d’une longue digression sur son désir de trouver n’importe quelle fille de la région. « Heureusement » pour elles, cette partie se termine par un rappel que le narrateur est, en fait, aussi incapable de s’exprimer que moi.

ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d’avoir serré dans mes bras la femme que j’avais tant désirée, j’étais pourtant obligé de reprendre le chemin de Combray en m’avouant à moi-même qu’était de moins en moins probable le hasard qui l’eût mise sur mon chemin. Et s’y fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je osé lui parler ?

Je n’en peux plus de ce type.

Je ne vais rien citer des 10 dernières pages de ma lecture de cette semaine. Un certain temps passe — il ne m’est pas clair combien, et M. Vinteuil meurt. Le narrateur espionne Mlle Vinteuil et sa copine par la fenêtre et écoute leur conversation. Il s’avère qu’elle méprise son père disparu, mais aime l’entendre dans la bouche de sa copine. Proust appelle ça du sadisme, mais je ne suis pas sûr de qui est la victime. Le narrateur dit encore et encore que Mlle Vinteuil est en deuil, mais ça me semble sa naïveté. Quand c’est moi qui appelle quelqu’un naïf, cette personne est vraiment un danger à soi-même.

M. Vinteuil avait ses défauts, mais je crois qu’il n’était pas un mauvais type, et cette partie était extrêmement dure à lire. Je ne garde pas beaucoup d’espoir que le reste s’améliorera, mais si le narrateur arrête de parler de ses fantasmes féodales envers les femmes du quartier, ce sera un soulagement.

(Ne me dites pas que ça arrive si vous l’avez déjà lu. Laissez-moi garder un peu d’espoir.)

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec Françoise

Bienvenue encore une fois au billet de plus en plus bien nommé, Dimanche avec Marcel (maintenant avec des contenus 50 % parus le dimanche !). Cette fois, j’ai avancé de 50 pages ; on est maintenant fini avec le premier tiers de Du côté chez Swann, mais vu le manque de chapitres, ça ne veut dire absolument rien. On parle de plusieurs thèmes aujourd’hui, mais vu que la malheureuse cuisinière Françoise est le sujet de deux parties de cette tranche du livre, cette semaine est dédiée à elle. Encore une fois, mes citation en français viennent de la version trouvée chez Wikisource.

On commence avec une digression sur M. et Mlle Vinteuil. M. est le professeur de piano de Combray ; Mlle est sa fille. Je mentionne cette partie seulement pour les mettre en jeu, car Proust a l’habitude de présenter des personnages, ne rien faire avec, puis y revenir des dizaines de pages plus tard. M. est possédé de deux traits importants : une « pudibonderie excessive » qui le mène à éviter Swann à tout prix, et un esprit dont « il craignait de les ennuyer et de leur paraître égoïste s’il suivait ou seulement laissait deviner son désir », au point où il cache toutes ses compositions de ses visiteurs.

Mlle Vinteuil, pour sa part, n’entre dans l’intrigue que pour se faire remarquer à cause de son odeur de frangipane. La traduction anglaise le rend comme si c’était juste « amande amère » (mentionnée aussi en français). Comme la cyanure ? Je me demande si ce sera important plus tard.

On reprend les aventures de la monstrueuse Tante Léonie. Elle rêve apparemment d’un incendie tel que :

la maison était la proie d’un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n’allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le temps d’échapper sans se presser

Puis on entend parler que la relation entre la visiteuse hebdomadaire Eulalie et Françoise est beaucoup plus toxique qu’imaginée. Eulalie met des idées dans l’esprit de Léonie que Françoise lui vole de l’argent. Pour sa part, Léonie se dit ces trucs à haute voix, comme ça :

elle se prononçait à elle-même les excuses embarrassées de Françoise et y répondait avec tant de feu et d’indignation que l’un de nous, entrant à ces moments-là, la trouvait en nage

Le narrateur est certain que Françoise entendait aussi ce théâtre : à sa place, j’aurais tout de suite quitté le boulot plutôt que subir ça. Mais Françoise répond par faire encore plus d’efforts pour se montrer fiable. On y reviendra.

Il suit un épisode ridicule, la question d’un certain M. Legrandin. Est-ce qu’il a insuffisamment rendu le bonjour du père du narrateur ? Est-ce que c’était pour montrer qu’il était fâché pour telle ou telle raison ? On y reviendra.

De nulle part, on revient à Françoise. On en a entendu parler à plusieurs fois à ce point, toujours de manière positive. Mais maintenant, on entend plutôt qu’elle fait son tout pour s’interposer entre tante Léonie et tout autre domestique de la maison, au point où :

si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller.

Quelle méchante ! Pourtant, je me doute que notre narrateur prend tout pour le pire ; tôt ou tard, la réputation de chaque personnage se noircit dans son récit.

C’est donc le tour de M. Legrandin pour y subir. Il s’avère qu’après tout, il est aussi faux. Il avait dit ailleurs qu’il avait une sœur à Balbec ; pourtant, quand la famille du narrateur mentionne un voyage à suivre à cette ville, il n’offre pas de faire une introduction.

On a enfin d’où le nom « Swann’s Way » en anglais :

Car il y avait autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. 

Pendant des décennies, je croyais que « way » ici voulait dire « sa façon de vivre ». Mais non, c’est juste littéralement le chemin qui passe par chez lui.

Et pourquoi est-ce que l’on apprend ça ? Le narrateur, son père et son grand-père prennent une balade par ce chemin. Il rencontre Gilberte, la fameuse Mlle Swann qui est amie de Bergotte, raison suffisante pour que le narrateur soit tombé amoureux d’elle sans la connaître. Alors, face à l’objet de sa passion, il dit quoi ?

Absolument rien.

Dites-donc, je lis un roman ou ma biographie ?

J’ai tout à coup tout genre de questions sur la relation entre Mlle Swann et Bergotte, car elle est mineure, et lui, il a au moins ses 30 ans. Et ils voyagent ensemble ailleurs en France ?!? Mais je sais enfin ce qui veut dire « Du côté de chez Swann » et il faudra que ça suffise pour l’instant.

Les Expats, par Clémentine Latron

Dimanche, j’ai eu une trouvaille inattendue. Instagram m’a montré un compte « suggéré » avec le post suivant :

J’étais curieux — c’était quoi la version expat de Chandeleur ? Alors j’ai commencé à glisser parmi les photos du post — c’était tout une histoire en BD d’une femme qui essayait de faire des crêpes pour le bon jour malgré étant à l’étranger. Puis, j’ai atteint la chute, qui disait « C’est la galette des rois encore une fois » (mais en anglais), et j’ai dû en savoir plus. Après tout, les 4 dernières années sont une histoire d’essayer toujours de faire exactement ça, mais un jour à l’avance à chaque fois, afin de publier au bon moment.

Inutile d’ajouter que j’ai partagé ce post-là dans le groupe privé de l’OCA, mais vu le manque de réponses soit les autres l’ont trouvé moins drôle que moi soit c’était le mauvais moment pour attirer leur attention. Mais j’étais si curieux que quand j’ai vu à la fin que les dessins sont venus d’un plus long livre, une BD intitulée « Les Expats », je l’ai tout de suite achetée en format Kindle.

Je n’étais pas du tout déçu. Sauf pour une chose qui n’a rien à voir avec les contenus. On en parlera à la fin. Mais sachez tout au début que je recommande cette BD sans aucune hésitation et non pas seulement à ceux qui sont expatriés.

Je suis dans une situation bizarre en tant que critique. On penserait que le public pour ce livre était les autres membres de l’OCA, les vrais expatriés. Mais je me reconnais dans ce livre comme si c’était ma biographie. Il y avait un moment où le livre partage une liste de ce qui font tous les français vivants à l’étranger, dont « régresser à la moindre trouvaille française » devant des Choco BN au supermarché, et « regarder des programmes français bien pourris avec un VPN ». Et elle n’a même pas lu mes posts liés ! (Oh, « Meurtres à », je vous aime quand même.)

Il faut savoir que le livre est une collection de dessins réalisés par l’autrice, Clémentine Latron, pour un magazine dit Courrier International, inconnu pour moi jusqu’à cette semaine. Il s’agit d’une revue hebdomadaire de la presse étrangère et est publiée par Groupe Le Monde. Vous savez peut-être que je me plains parfois des lacunes dans Le Monde, alors j’étais agréablement surpris d’apprendre que CI existe. Mme Latron elle-même est une expatriée qui habite aux Pays-Bas, mais il me semble qu’elle a dû passer du temps dans un pays anglophone en plus.

Alors, étant paru un dessin à la fois, il n’y a pas de grande histoire ici, mais plutôt une série d’observations sur le comportement des expatriés à l’étranger et rentrés, ainsi que leurs proches. (Une idée fixe, c’est que les expatriés font leur tout pour s’éviter, les uns aux autres.) Vous me reconnaîtrez bien dans ce dessin, surtout si vous avez fouillé dans les archives et vu mon pèlerinage chez Carrefour :

C'est une expat qui va ici et là dans un supermarché. Elle prend des chouquettes et du fromage en disant que « c'est pour faire goûter à mes collègues ». Dans un avion, on dit « vous trouvez pas que ça sent le fromage ? »
©️Éditions First

Non, je ne porte pas de robe — je voulais dire juste le comportement !

Il y a la plainte habituelle, que j’ai travaillé dur pour éviter, que les étrangers ne connaissent que Paris. J’ai appris les vrais noms de ce que j’appelais Saint-Nullepart ailleurs sur le blog de cette partie :

(En anglais américain, Perpète-les-Olivettes s’appelle « Podunk ».)

Il y a l’image miroir de mes plaintes sur la bise, des plaintes sur l’habitude anglophone de serrer quelqu’un dans les bras, ce qui se dit « hug ». On trouve la même plainte dans le premier livre de Guy-Roger Duvert que j’ai lu, et je l’ai mentionnée à l’époque.

C'est le « Petit guide de survie au hug ». « Un Anglo-Saxon, ça ne fait pas la bise, mais plutôt des hugs. Et pour tout français non-préparé, le hug peut être traumatisant. » (Je ne partage pas la prochaine page.)
©️Éditions First

Au fait, il me semble que des gens ont commencé à se rendre compte du point auquel la bise me met mal à l’aise. Ça arrive toujours, mais moins.

Et pour finir, une autre expérience « image miroir », c’est les gens qui demandent encore et encore quand je trouverai une française. Je ne sais pas, ils en connaissent plus que moi, rien ne leur empêche de faire une introduction. (J’ai la même plainte sur mes soi-disant amis américains, qui ne m’infligeraient jamais à leurs autres amies.) Apparemment, Mme Latron entend souvent la question de trouver un hollandais, car elle apparaît dans le livre à plusieurs reprises.

Le dessin s'intitule « Les pèlerinages de l'expat ». Il y a 3 groupes de personnes. Les grands-parents disent « Tu rentres quand ? Tu manges bien là-bas ? » Les parents disent « On a des cadeaux ? » Les amis disent « Quand est-ce que tu nous ramènes un hollandais ? »
©️Éditions First

Alors, ma plainte. J’ai acheté ce livre sur Kindle — mais je n’y ai pas lu une seule page. On ne peut pas magnifier les pages sur Kindle pour iOS, malgré le fait que ce sont tous des dessins (on peut le faire pour des images dans d’autres livres numériques). L’écriture est un peu trop petite pour moi. Alors j’ai pris des captures d’écran de toutes les pages, puis les ai lues dans mon appli Photos. Je ne sais pas si c’est un choix de l’édition ou une limite du logiciel.

Mais mettez ça de côté. Je reconnais tellement les expatriés que je connais, ainsi que moi-même dans ce livre. Si vous avez des proches qui sont partis à l’étranger après un accident avec une poêle, ce livre est pour eux — et pour vous. Mme Latron est hilarante et une observatrice attentive, et je recommande Les Expats avec enthousiasme.

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Vendredi avec Bergotte

Dimanche avec Marcel devient de plus en plus le pire nommé billet du blog, vu qu’il n’a toujours pas apparu deux fois le même jour, peu importe dimanche. Mais je me suis rendu compte hier (car j’avais mis un rappel dans mon calendrier) que dimanche est Chandeleur. Et samedi est le 1er, alors j’ai mon billet habituel là en plus. Entre tout ça et la balado, c’est Proust qui doit « boogie », comme on dit en anglais (ça vient de « bouger » mal prononcé).

Cette fois, on avance de 45 pages, ce qui est une amélioration. Mais c’est vous qui allez le prendre cher à cause de cette nouvelle, car je vais le citer avec l’aide de Wikisource.

La dernière fois, on a terminé sur la nouvelle que le narrateur n’a plus jamais revu son oncle Adolphe. Ça n’a pas dû trop le déranger, parce dans le paragraphe suivant, il s’est lancé directement sur son sujet favori — la lecture.

Proust passe 10 pages en parlant de son amour de la lecture, qui n’est pas gâché par quelque chose qu’il n’aime pas. Êtes-vous prêts pour ce divulgâcheur ? C’est vous tous. Et moi. Je laisse Proust l’expliquer :

la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif.

Oui, ce qu’il aime le plus chez les livres, c’est l’absence des personnages réels. Au fait, je suis désormais très impressionné par la traduction, n’ayant fait la comparaison entre ça et le français original jusqu’à maintenant. Le rythme de la traduction est exactement le même que celui du texte original.

Je vous laisse à déchiffrer mon intention en disant ça.

Je veux vous donner le goût de ces 10 pages sur ses extases de lire. Ça me rappelle juste un peu ce que je fais ici :

C’est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson.

Ah, la nostalgie d’un pays plus beau que le sien, qui n’est guère réel dans sa quotidienne. Il y a maintenant un beau 1 550 articles ici sur ce sujet. Je compatis.

Alors, qu’est-ce qu’il lisait pendant deux étés ? Les livres d’un certain Bergotte — ne le cherchez pas, il est fictif — un écrivain qui, tout comme Proust, traîne ici et là sur les souvenirs évoqués par ses sujets. On reprendra Bergotte en bas, mais ici Proust passe au sujet de comment le narrateur a découvert cet écrivain. Il était recommandé par un certain Bloch, un ami peu accepté par la famille du narrateur. Bloch est bel et bien fou, mais à l’avis du narrateur, il a fini par être rejeté parce que :

Mon grand-père, il est vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais chez nous, c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe — même son ami Swann était d’origine juive — s’il n’avait trouvé que ce n’était pas d’habitude parmi les meilleurs que je le choisissais.

Mais Bloch manque aussi des grâces sociales. Il se fait exiler parce que :

étant venu déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de s’excuser, il avait dit : « Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps… »

C’est un cinglé, lui ! Ça dit, Proust reprend l’explication de son amour de l’écriture de Bergotte. Il chante les louanges de ses nombreuses digressions et ajoute :

J’étais déçu quand il reprenait le fil de son récit. 

Ici, M. Swann rentre brièvement dans l’histoire. Il s’avère qu’il connaît Bergotte, qui dîne souvent chez lui, et est apparemment un très proche ami de Mlle Swann. Le narrateur se croit donc prêt à tomber amoureux de Mlle Swann, car si elle est amie de Bergotte, elle doit être très spéciale elle-même.

On termine cette fois sur la visite du Curé chez tante Léonie. C’est un épisode bien ennuyeux pour le narrateur ainsi que pour le lecteur, et la seule raison pour le mentionner, c’est qu’il s’avère que Françoise, la cuisinière de la famille, n’aime pas Eulalie, qui fréquente tante Léonie. Ce sera peut-être important plus tard.

À jeudi (si ça continue) !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Samedi avec Adolphe

Comme prévu, on parle d’À la recherche du temps perdu un jour à l’avance cette semaine à cause du fait que samedi soir, je serai occupé. Je reconnais que vu la matière de ce blog, on pourrait en conclure du gros-titre que je parle d’un certain leader allemand, mais ce n’est pas de ma faute que Proust a donné ce prénom à l’oncle de son narrateur.

Je dois avouer que je n’ai avancé que de 20 pages depuis la dernière fois. À ce rythme, il me faudra 2 1/2 ans pour finir ce livre ! Je ne peux pas du tout supporter ça, alors je dois trouver un moyen de lire plus vite.

J’avais pensé la semaine dernière que j’étais loin de lire la fin de sa description de l’église Saint-Hilaire. Je me suis trompé. Je n’étais qu’à 2 pages de la fin de ça, mais Einstein vous aurait dit que Proust est un bel exemple de la relativité ; quand on essaye de déchiffrer 2 pages de Proust, le…temps…ra….len…tiiiiiiiiiiiit. <Des sons de ronfler. > Désolé, où étais-je ? Ah oui, l’église. Après nous avoir régalé avec une description détaillé de l’abside, il finit par nous expliquer que tout autre clocher ou flèche lui rappelle Saint-Hilaire, et quand il demande de l’aide dans la rue, s’il aperçoit un tel bâtiment, il se fige en place en se souvenant de l’église. J’ai des nouvelles, M. Proust. Ce n’est pas juste là.

Puis, on reprend l’histoire de sa tante Léonie. Il s’avère qu’en plus de ne plus sortir de sa chambre, elle a viré tous ses visiteurs, sauf une, une certaine Eulalie. Si on l’encourage à prendre une balade, on se retrouve jeté. Si on la prend au sérieux et croit que sa maladie est trop grave, même chose. C’est seulement cette Eulalie qui sait naviguer les Scylla et Charybde de ses humeurs (métaphore pas utilisé chez Proust à ce point, peut-être la seule qui n’y est pas imprimée). Ça nous amène aux repas que Françoise prépare quand Eulalie leur rend visite, mais j’ai réussi à réduire la longueur de mes billets jusqu’à ce point, alors on saute cette partie.

Le narrateur mentionne qu’il avait l’habitude de quitter la maison après ces repas pour regarder les affiches des théâtres sur une colonne Morris du village. Il n’est jamais allé dans un théâtre, il veut juste choisir quelle pièce de théâtre devrait être sa première. Je m’attends à la fin de l’univers avant qu’il ne prenne une décision, mais de son tour, ça lui rappelle son oncle Adolphe.

Je vous rappelle que pour un homme de moyen âge, je suis très, très naïf. Je crois que j’ai enfin compris cette partie, mais Proust écrit de façon si elliptique que je n’étais pas complètement sûr. L’oncle Adolphe avait apparemment deux habitudes : se plaindre que le narrateur ne lui rend pas visite assez souvent, et recevoir des dames chez lui. Mais qui sont ces dames ? Selon le narrateur, il parlait à son oncle des acteurs et des actrices, et il lui semblait que les dames étaient peut-être aussi des actrices.

Un jour, il rend visite à son oncle quand il n’est pas attendu, mais c’est la visiteuse qui insiste sur l’accueillir. Il paraît qu’elle connaît peut-être les parents du narrateur — honnêtement, je n’étais pas sûr si elle prétendait, ou si c’était sincère. De toute façon, Adolphe demande au narrateur de ne pas mentionner la présence de madame chez lui, mais le narrateur le fait quand même, et en résultat, il y a une rupture entre la famille et l’oncle Adolphe, telle que ils ne se reverront plus jamais.

C’est une courtisane, M. Proust, vous pouvez juste le dire. Je n’aime pas jouer à Sherlock Holmes pour le moindre détail.

Nous sommes à 110 pages dans ce livre, et je n’ai toujours pas la moindre idée d’où vient le titre « Du côté de chez Swann ». Du côté de chez tante Léonie, peut-être. Faites quelque chose, M. Swann, je suis prêt pour un peu d’intrigue !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche à Combray

Dimanche avec Marcel est de retour. Cette semaine, nous nous retrouvons en terre inconnue ; c’est-à-dire la partie du livre après le tout premier chapitre. Mais on n’est pas allés très loin. La dernière fois, j’ai fini 65 pages ; cette semaine, on n’a atteint que la page 90, alors 25 de plus.

Avant de parler du livre lui-même, je dois vous dire quelque chose d’amusant. Ce soir, j’ai assisté à une soirée tarot. J’avais planifié un dessert normand, jamais vu ici, mais je l’ai gravement raté. (Quand j’ai dit ça à la soirée, tout le monde disait de telles choses comme « Oh, un petit bout brûlé n’aurait pas grand-chose. » Mais c’était complément inutile, comme ma bûche qui s’est effondrée il y a deux ans.) Alors, avec seulement 2 1/2 heures pour faire quelque chose de zéro, j’ai fait… ouaip, vous l’avez bien deviné, des madeleines.

Une assiette avec 16 madeleines, la moitié avec la bosse en haut, l'autre moitié avec le côté cannelé en haut.

Je ne les referai plus jamais pour ce groupe. « Mais Justin », vous me dites, « elles sont presque parfaites — aucune n’est trop cuite, et il y a une belle bosse sur chacune. » Je le sais. Et la moitié des invités — il y en avait 15 — les ont ignorées. Personne n’est obligé de les goûter, pour être clair, mais si j’avais su que vous ne les aimez pas, j’aurais fait autre chose. Laissez tomber et revenons à nos névroses, car c’est ça la matière d’À la recherche du temps perdu.

Alors, on a parlé de deux sujets dans ces 25 pages. La première, c’est sa tante Léonie, qui ne quitte plus sa chambre pour rien. Elle est en fait la cousine du narrateur, mais il nous dit qu’il l’appelait sa tante. De toute façon, elle regarde le monde de sa fenêtre tout le temps, et est une bavarde qui demande sans cesse à sa cuisinière, Françoise, qui sont tous les personnages qu’elle ne reconnaît pas. La pauvre Françoise entend de nombreuses plaintes dans cette partie qu’elle prépare trop d’asperges et aussi qu’elle devrait chercher de plus grosses asperges. Le temps que le narrateur n’ait cessé de parler de tante Léonie, j’étais déjà bien fatigué d’elle. Elle se plaint beaucoup trop, et quand c’est moi qui le dit, vous savez exactement à quel point elle doit être ennuyeuse.

L’autre chose de laquelle il parle, c’est Saint-Hilaire, l’église du village de Combray. Il a réussi à dire très peu d’important après 10 pages consacrées juste à ça (et on n’a toujours pas fini de parler de l’église. On sait que le narrateur se souvient de certains personnages du village, tels que Mme Sazerat, qui arrive toujours avec un paquet de la boulangerie locale. Et qu’il y a une tapisserie là-dedans dont les personnages du livre d’Esther ressemblent à un ancien roi de France et à l’amante du tapissier. Et que l’abside de l’église est plutôt moche par rapport aux cathédrales de Chartres et de Reims. Non, mais sérieusement.

J’attendais à ce que quelque chose se passe dans cette partie, et j’étais gravement déçu à cet égard. On est à 90 pages, et à ce point, M. Proust continue juste de mettre la scène. Je sais que c’était la tendance parmi les romans psychologiques modernistes du début du XXe siècle — et c’est pour ça que je maudis toujours le nom de Theodore Dreiser, auteur américain de la même époque — mais je suis bien prêt à voir quelque chose arrivé qui n’est pas simplement le comportement habituel de tel ou tel personnage.

Je pense, pourtant, que j’aurais bien aimé cette Françoise. Elle n’est que domestique de la famille du narrateur, mais il me semble qu’elle a une attitude très saine, et autour de ce groupe, c’est déjà une grande réussite !