Saison 3, Épisode 48 — L’opportunité ratée de Proust

L’année dernière, je n’étais pas sûr si la balado aurait une 3e saison. Avec le succès des Blagues de la Semaine, bien qu’il nous reste 1 mois avant la fin, je vous dirai maintenant que la balado continuera pour une 4e saison. Mais pour en voir une 5e, il faudra voir un autre succès.

Je viens d’apprendre une expression qui n’offre pas assez de matériel pour Langue de Molière, et est un sujet très sensible pour moi en plus. On dit apparemment « je suis à l’ouest » pour être fatigué et ne pas faire attention. Et moi, je suis à 9 000 km à l’ouest sauf environ une semaine par an. Très gentil de votre part de ne jamais la mentionner.

En repensant aux billets de la semaine, il me semble que si Proust vous avait raconté l’histoire de Mme Mance et le chien de mon père, elle aurait duré environ 10 pages, et le narrateur se serait posé la question de tomber amoureux de Mme Mance. Ou le chien, je ne sais plus. Le commentaire de la semaine appartient sans doute à Mme Ilékéleur pour son analyse très percutante de notre tranche hebdomadaire de la Recherche. (Il faut rajouter, dans un style qui est tout sauf proustien.)

Mon amie Mathilde raconte sur Instagram l’expérience d’être cambriolé à New York. Pour des œufs. Dans son « reel » Instagram, elle vous montre les étagères vides, où elle a trouvé la dernière boîte de la marque « Vital Farms » — ce qui coûte toujours environ 20 % de plus que les autres. Un truc d’œuf, je vous dis.

(Je serai ici toute la semaine, goûtez le veau, comme on disait à New York après une telle blague. Je vous l’expliquerai demain.)

Je parlais à un ami américain ce week-end à propos des événements de l’OCA. Il n’avait pas compris que mes plaintes sur la bise ne se traitaient pas juste de femmes célibataires. « Tu veux me dire que tu embrasses des femmes mariées ? Devant leurs époux ? » Vous n’avez aucune idée du vrai niveau de choc culturel que ça provoque. Mais le contexte de la conversation était encore plus écœurante. On en parlera.

Je viens de finir le dernier numéro du bulletin de l’OCA. Les contenus doivent rester privés comme d’habitude, mais les recettes ne sont rien d’autre que mon dîner oisien. Je voulais avoir quelque chose avec des carottes pour le lapin de Pâques, après tout. Wikipédia dit que c’est en fait un lièvre. La vérité, c’est que je ne sais pas quelle est la différence.

Notre blague traite d’un irlandais dans un bar. Nos articles sont :

Les gros-titres sont T-shirt, Anglicismes, et Miroirs. Les Bonnes Nouvelles traitent d’une association bretonne avec une mission pas comme les autres.

Sur le blog, il y a aussi Je veux croire, une plainte contre croire ce que l’on lit en ligne, La politesse revisitée, une réflexion sur les valeurs autres que l’argent, et Qu’est-ce qui s’est passé chez NRJ ?, où je sors d’un coma pour lire les nouvelles au mauvais moment.

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Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec Mme de Guermantes

On reprend « Du côté de chez Swann ».Cette fois, j’ai avancé de 45 pages.

La mère du narrateur lui dit qu’il est obsédé par Mme de Guermantes — un fait inconnu à ceux qui ont lu les 240 premières pages — alors il faudra assister au mariage de la fille du docteur du village, car elle sera là. Je dois vous demander cela sincèrement, car je n’ai aucune idée — était-il commun en France à l’époque d’aller aux mariages de n’importe qui ? Sans être invité ?

De toute façon, notre « héros » s’y rend, et décide qu’elle ressemble trop à Mme Sazerat, souvent mentionnée dans le texte sans jamais apparaître vraiment. J’espère pour la pauvre Sazerat que ça restera le cas ; sinon, il y aura tôt où tard des calomnies sur son caractère. Il se plaint :

cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules, n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants.

J’ai une amie qui ressemble exactement, dans tous les détails, à une femme qui travaille chez l’ancienne vétérinaire de M. Descarottes, sauf pour avoir environ 25 ans de plus, mais je ne dirais jamais que ça rebondit à défaveur de l’une ni l’autre.

Puis le rebondissement le plus prévisible du livre (à ce point) arrive. Puisqu’elle est une femme qu’il a mentionné pendant plus d’une phrase :

Et aussitôt je l’aimai, car s’il peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme qu’elle nous regarde avec mépris comme j’avais cru qu’avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu’elle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire qu’elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que nous pensions qu’elle pourra nous appartenir. 

Mais qui suis-je pour critiquer ? Du côté de chez Justin, Véronique, Julie, Émilie et Anne-Élisa passent le bonjour à Mme de Guermantes. Au fait, pendant cet épisode, le narrateur a peur de « devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. » Du sarcasme ?

Si j’ai bien compris, jusqu’à ce point le narrateur reste ado. Alors quand tout ça est suivi par :

Comme j’aurais donné tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman !

je dois vraiment me demander s’il a compris comment marchent les relations amoureuses qui arrivent encore et encore dans sa tête.

C’est ainsi — après quelques pages de souvenirs de promenades du côté des Guermantes — que l’on termine enfin la première partie du tome, « Combray ». Ici , on passe à la deuxième partie, « Un amour de Swann ». Et là, Proust commence par nous présenter la famille Verdurin, un docteur et sa femme.

Je note ici un changement aigu dans le langage. La traduction anglaise passe tout à coup à un style très informel par rapport à la première partie. Je ne sais pas si

le plus souvent leur peintre favori d’alors, « lâchait », comme disait M. Verdurin, « une grosse faribole qui faisait s’esclaffer tout le monde »

donne vraiment la même impression, mais la traduction de « grosse faribole », « a damned funny yarn », c’est choquant vu le langage fleuri des pages précédentes.

Les Verdurin me rappellent mon ex-belle-famille, ce qui n’est pas un compliment :

De même si un « fidèle » avait un ami, ou une « habituée » un flirt qui serait capable de le faire « lâcher » quelquefois, les Verdurin, qui ne s’effrayaient pas qu’une femme eût un amant pourvu qu’elle l’eût chez eux, l’aimât en eux, et ne le leur préférât pas, disaient : « Eh bien ! amenez-le votre ami. »

Eux aussi, ils avaient l’attitude de « Tu peux passer les fêtes avec ta famille, pourvu que vous êtes tous chez nous ». Si ce n’était pas assez, Proust dit de M Verdurin, « Il n’avait jamais d’avis qu’après sa femme ». Je connais trop cette famille.

De toute façon, Swann se retrouve invité chez les Verdurin en tant qu’intérêt d’une Mme de Crécy. Le narrateur le reproche ainsi :

Car le désir ou l’amour lui rendait alors un sentiment de vanité…qui lui faisait désirer de briller, aux yeux d’une inconnue dont il s’était épris…

On appelle ça la projection. Au moins le narrateur avoue que :

je commençai à m’intéresser à son caractère à cause des ressemblances qu’en de tout autres parties il offrait avec le mien.

Il y a plus sur la relation entre Odette de Crécy et Swann, ce qui est assez peu flatteur envers les deux. Mais c’est une dernière histoire chez les Verdurin qui finira ce numéro :

« Tu sais, avait dit Mme Verdurin à son mari, je crois que nous faisons fausse route quand par modestie nous déprécions ce que nous offrons au docteur…il ne connaît pas par lui-même la valeur des choses et il s’en rapporte à ce que nous lui en disons. »… l’an suivant, au lieu d’envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en lui disant que c’était bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour trois cents francs une pierre reconstituée.

J’écris ces billets peu à peu en lisant, alors j’avais écrit le tout ci-dessus avant de lire cette partie. Je dis ça, je dis rien.

Qu’est-ce qui s’est passé chez NRJ ?

Alors, il me semble qu’il faudra couper certaines expériences du livre du blog. Je suis plus qu’un peu gêné que je n’avais aucune idée de notre sujet du jour jusqu’à cette semaine.

Avant le début du blog, quand je comptais sur mes groupes de Facebook pour toutes mes infos, j’ai appris que Nicola Sirkis allait apparaître sur Manu dans le 6/10, à l’époque inconnu à moi. Si vous pensez que c’est bizarre que j’écoute Les Grosses Têtes le matin, une émission qui commence à 6h en France, c’est 21h chez moi. De toute façon, c’était grâce à cette interview que j’ai découvert Manu et NRJ.

Capture d'écran d'un post dans un groupe de fans d'Indochine où j'ai posé plusieurs questions sur l'interview de Nico par Manu.

Apres ça, j’ai commencé à écouter Manu tous les soirs vers minuit, et j’ai même posté une fantasme de faire un appel téléphonique à son émission :

Capture d'écran de Facebook où j'ai dit « Je me demande si Manu voudrait un appel des É-U !
»

J’avais trop peur de ne rien comprendre, alors j’ai laissé tomber cette idée. C’était dingue, penser à appeler une telle émission 5 mois après ma toute première leçon, n’est-ce pas ?

Peu après, j’ai découvert Cauet, car j’écoutais NRJ tous les jours. Et je ne vais pas mentir, je l’ai trouvé extrêmement drôle. Mais après avoir passé toute l’année 2021 avec NRJ, je n’en pouvais plus, car les deux émissions jouaient beaucoup de musique en anglais. J’ai donc demandé à des amis :

Post sur Facebook qui dit « Regardez ce que j'écoute sur le radio en ce moment. Mais il est interrompu par de la musique. Avez-vous des recommandations pour une chaîne sans musique ? Je veux écouter juste à des gens qui parlent. (Évidemment, elle doit être disponible sur Internet.) »

Des heures plus tard, je vous ai dit que j’étais tombé amoureux des Grosses Têtes, et ça reste le cas jusqu’à maintenant. J’ai toujours l’appli, mais j’ai laissé tomber NRJ « comme une patate chaude », comme on dirait en anglais. (Je suis sûr que vous avez l’idée, mais une expression plus idiomatique serait la bienvenue.) Je ne vais pas dire que ça fait 3 ans depuis la dernière fois où je l’ai écouté, car honnêtement, je ne m’en souviens pas du tout. Mais il y a des jours, il m’est venu dans l’esprit que ça fait très longtemps depuis la dernière fois où j’avais entendu parler de Cauet.

Puis-je dire « Que diable ? » Mis en examen en 2023 pour des viols contre une mineure entre 2014 et 2022 ? Pas surprenant qu’il n’est plus à la radio, mais comment est-il arrivé que le procès n’a pas déjà eu lieu ? On attend à quoi exactement ?

Je me suis donc dit, « Bon débarras, Cauet, mais sûrement tout va bien chez Manu ? » Euh, non. Toute l’équipe dont je me souviens est partie, et ils ont gagné des jugements contre lui pour du harcèlement moral. Je suis franchement étonné qu’il soit toujours à la radio, au moins sur la même chaîne. (J’ai lu sur Wikipédia que lui seul, il est responsable de la moitié des revenus publicitaires de NRJ. Or, il y a des limites, non ?)

Évidemment, le gérants ne savent pas ce qui font leur employés quand ils ne sont pas au travail. Difficile de dire que NRJ est responsable des plaintes portées contre Cauet. En même temps, quand il y avait autant de salopards que ça dans le même bureau, c’est aussi difficile de croire que c’était tout secret.

Je galère toujours avec certaines parties du livre. Mais cette partie n’est pas difficile. Je ne vais rien dire de bon sur deux tels types ! Ni sur NRJ non plus. Cependant, je secoue toujours la tête. Personne n’a rien vu, ne savait rien ? J’ai un autre anglicisme pour vous : Ouais, non. (On dit « Yeah, no. »)

Meurtres aux Grosses Têtes

C’était tout un mystère le matin avant-hier. D’habitude, je vérifie les commentaires et les statistiques dès que je me réveille, afin de savoir s’il me faut répondre à quelque chose, et si le billet du jour a été bien accueilli. Mais quelque chose de curieux est arrivé. Il y avait quelques douzaines de vues d’un vieux numéro de Langue de Molière, beaucoup plus que l’actuel. Et ça continuait à monter ! Il me fallait faire l’enquête.

Une volée de corbeaux, dite un «meurtre »
Meurtre de corbeaux, Photo par Mat Fascione, CC BY-SA 2.0

Alors, hier j’ai posté une question sur Facebook pour mes amis, avec une capture d’écran — « Y a-t-il une raison pour laquelle des centaines de Français recherchent l’expression « un meurtre de corbeaux » tout à coup ? » :

Capture d'écran des termes recherchés sur Google -- 4 versions différentes de la phrase "un meurtre de corbeaux"
Capture d’écran de Google Search Console

Un ami m’a répondu que c’était probablement lié au dernier épisode des Grosses Têtes. N’oubliez pas, j’ai 9 heures de retard sur la grande majorité d’entre vous (bonjour le lecteur ? lectrice ? en Irlande, qui a 8 heures d’avance sur moi — soyez le bienvenu à vous présenter dans les commentaires). Alors, je pense aux Grosses Têtes comme une émission matinale, car ça se diffuse de 6h30 à 9h chez moi, mais c’est en fait nocturne. On parle donc de l’épisode des Grosses Têtes diffusé le 19 février 2025.

En version intégrale, sans les pubs que j’aime tant — sincèrement ! (« Carrefour : on a tous droit au meilleur », « Intermarché : tous unis contre la vie chère ») — l’émission prend toujours environ 1h40. Je savais que je pouvais sauter les 3 premières minutes sans souci, mais après ça, il me fallait écouter soigneusement.

Heureusement, il y avait des récompenses. L’une des citations du début — vers 4:35 — c’était :

Qui a dit que « L’écriture ressemble à la prostitution — d’abord on écrit pour l’amour de la chose, puis pour quelques amis, et à la fin pour de l’argent ?

La réponse était Molière. Je remarque qu’il avait raison — j’ai commencé dans l’espoir d’amuser exactement une personne, maintenant j’ai vous tous, et j’espère publier un livre et gagner de l’argent de l’affaire.

À 1:08:42, on arrive enfin à la question. C’est simplement « Qu’est-ce que c’est qu’un meurtre de corbeaux ? » Quand personne ne l’a tout de suite, Laurent Ruquier ajoute que c’est comme « un parlement ou un charme ou une lamentation ». Oh, super, M. Ruquier, arrachez justement les 300 € à l’auditeur qui a posé la question, hein ? Mais ça nous amène à l’article ici, où je me suis lancé dans un discours sur les mauvaises traductions des titres de George R.R. Martin, à partir de meurtre de corbeaux. Là, j’avais aussi parlé d’un parlement de chouettes. Mais je ne connaissais pas le « charme » de pinsons.

J’aurais complètement raté ça si c’était une dictée. Je suis nul en ce qui concerne les espèces d’oiseaux même en anglais, alors je suis complètement sans espoir en français. Avec le mot « charme », j’ai cherché « charm » en anglais, et beaucoup de liens m’ont dit que c’était un group de « finches ». Mais c’est quoi un « finch » en français ? Le dictionnaire Oxford m’a donné « fringillidé », la famille de ces oiseaux, et pour les « goldfinches », « chardonneret ». Ni l’un ni l’autre somme même pas un peu comme mon meilleur, euh… guess pour ce qu’il disait, « passon ». Il n’y a pas de « passon » en français. Heureusement, juste avant publication, j’ai essayé Wiktionnaire pour l’anglais du français, et ça m’a donné « pinson ». Voilà. (Il y avait un célèbre joueur de baseball, Vada Pinson. Je ne savais pas que son nom de famille était français.)

Je note que quand j’ai recherché l’expression sur Google, j’étais le premier résultat (et j’utilise Google.fr pour ça). Mais Google me dit aussi qu’en moyenne, j’apparais entre la 3e et la 4e place :

Je regrette de vous dire qu’absolument personne ne s’est pas abonné en résultat de ça. Les contenus étaient prêts pour le moment où Laurent Ruquier a dirigé le pays entier vers chez moi, mais puisque je suis sûr que tout le monde utilisait des navigateurs portables, personne n’a vu le formulaire d’inscription. Je suis déçu.

Mais une dernière pépite pour vous amuser ? Juste avant ça, selon Google l’accueil était la page la deuxième plus populaire après l’article sur The Salingers. Et c’était quoi la requête qui amenait tout le monde à ma porte ? « Je suis prostituée par choix ». Je ne plaisante même pas.

Capture d'écran d'un rapport de Google avec « requêtes les plus fréquentes » par page. Pour l'accueil, ce sont « Duolingo offre » et « je suis prostituée par choix ».

Dites-donc, je n’aurais jamais écrit ça. C’est prostitué — attention au genre !

La politesse revisitée

Il y a des années, peu après ma première visite en France, j’ai écrit un billet pour exprimer à quel point le vouvoiement me manquait. Ainsi que d’autres choses : les caissiers qui ne criaient pas dans son dos, l’utilisation de « Monsieur » et « Madame » partout. J’ai des larmes aux yeux juste en y pensant. (Mes attentes ont vraiment baissé au cours de la dernière décennie.) Je ne savais pas ce que j’allais écrire ce soir jusqu’à l’arrivée d’un courriel inattendu, qui va très bien avec autre chose qui est arrivée hier. La politesse a tout à coup repris sa place.

Alors, le courriel. On est presque mars, et ça veut dire que c’est presque le temps pour sortir le prochain bulletin de l’OCA, ce qui arrive tous les deux mois. (Je dois toujours choisir les recettes !) Plus la date limite s’approche, plus je reçois des courriels avec des mises à jour. Rien de choquant, là. À chaque fois où je reçois un tel courriel, je réponds avec un remerciement, et je les signe tous « À bientôt, Justin ». Parfois, si c’est à quelqu’un de plus proche, j’écris plutôt « À+ », mais vous avez l’idée.

J’étais donc choqué à recevoir un courriel ce soir juste pour me dire « Désolé que je ne t’ai pas salué ». Euh, quoi ? Non, QUOI ?

NON, MAIS SÉRIEUSEMENT, QU’EST-CE QUI SE PASSE ?

Je ne sais même pas comment je le vérifierais, mais je crois que personne ne m’a jamais envoyé un courriel pour s’excuser. Jamais de la vie. (Je ne compte pas les courriels des services aux clients qui doivent faire ça, je veux dire juste ceux qui sont soit des connaissances soit des collègues.) Mais pour une si petite chose ? Honnêtement, très peu de monde se soucient des salutations dans de telles situations en anglais — il ne me serait jamais venu dans l’esprit que son premier courriel n’allait pas !

Pour ma part, je me souviens d’un bon nombre de courriels que j’ai écrits au cours de ma vie pour ce but, mais je suis un cinglé. Et dans la culture américaine, je dirais que ça donne l’impression que l’on a bel et bien mal rangé le bordel. Responsabilité pour son comportement, c’est pour les autres !

Passons à l’autre chose. J’ai récemment commencé à suivre un compte sur Instagram, les_states_et_moi, géré par quelqu’une qui a une boutique de même nom qui vend des accessoires de voyage. Elle a partagé des photos d’un arrêt tout inconnu à moi, pas loin de Las Vegas :

Mon excuse, c’est que l’endroit n’est pas le long des autoroutes que j’utilise pour y aller. On a échangé des commentaires :

Capture d'écran d'une conversation sur Insta :
Elle : « Vous vivez aux USA ou en France ? »
Moi : « Je suis californien de naissance et y reste. »
Elle : Des emojis avec les yeux énormes.

J’ai partagé ça sur Facebook avec le commentaire « J’ai parfois l’impression qu’il serait super si je pouvais échanger de place avec certains. » À ça, deux amis ont répondu que si je devais vivre en France avec un salaire français, je changerais rapidement d’avis. Je suis au courant que tout me semblerait plus cher là si je ne me suis pas déjà habitué aux prix californiens. Mais pour autant que je les adorent, ils se trompent. Ça nous amène à quelque chose que je veux dire depuis le début.

Connaissez-vous la théorie économique de la perte sèche ? Il y a plusieurs versions, mais quant aux impôts, l’idée est simplement que dans un marché il y a les courbes de demande et d’offre, et si rien n’interpelle les échanges, le point où les courbes croisent est l’équilibre, avec un maximum d’échanges. Si on fixe un prix — ou également, si des impôts s’imposent — le volume d’échanges sera moins que ce maximum théorique. Cette perte d’échanges est la perte sèche, et ça baisse la richesse d’une société.

Graphique de courbes de demande et d'offre avec des lignes qui montrent les changements dûs à fixer certains points.
Exemple de perte sèche, Image par Valmat, CC BY-SA 3.0

Les impôts en France sont plus hauts que ceux de chez moi. Je le sais, et c’est de ça que parlent mes amis. Mais ce dont je rends compte depuis longtemps maintenant, c’est qu’il y a d’autres biens dans la vie, et tant que l’on est libre de choisir entre ces biens, il n’y a pas trop pour s’en plaindre. L’Europe a en général choisi de vivre à un point différent sur ce graphique que les États-Unis. Cependant, les valeurs et la culture qui vont avec ce choix sont différentes aussi. Je ne ferais jamais le même choix si on parlait de l’Allemagne ni les Pays-Bas (je n’ai pas de dent contre ce dernier). Mais pour une culture où on offre ses excuses pour une salutation, et dit madame et monsieur ? Et mange des macarons en plus ?

Je l’assume.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Devinez quoi ?

Cette semaine, Langue de Molière part d’une question que La Fille m’a récemment posé. Elle voulait savoir… bon, vous allez voir que le problème, c’est que même moi, je suis pas sûr de comment exprimer ce qu’elle veut dire.

Je sais que quelqu’un venu de France comprend le problème en question. Il y a plus de 40 ans, un marseillais nommé Georges Marciano a déménagé aux États-Unis, où il a ouvert un magasin de couture, MGA. Mais il a rapidement changé d’avis, et l’a renommé « Guess ». Son entrée Wikipédia l’explique :

Alors qu’il ne parlait pas un mot d’anglais, il observe un panneau publicitaire « Guess where’s the best Hamburger ? Big Boy » et décide de renommer la compagnie « Guess ». « Guess, je ne savais même pas ce que ça voulait dire, mais je trouvais que ça se disait bien dans toutes les langues »

J’ai vu les t-shirts partout en grandissant, avec le point d’interrogation au-dessous du nom Guess en grosses lettres comme ça :

La chanteuse Lesha portant un t-shirt Guess, dont les lettres sont toutes en majuscule dans un triangle inverti, avec un point d'interrogation qui occupe la moitié du triangle en bas
La chanteuse Lesha portant un t-shirt Guess, Photo par litrec, CC BY-SA 4.0

Big Boy était anciennement une chaîne de restos rapides californienne, de meilleure qualité que McDo (et avec des serveurs), et dont il en reste quelques-uns dans le Midwest. Mais ce n’est pas notre sujet. C’est le mot « Guess ». Dans la pub qu’il avait vu, le sens de la question est « Devine où se trouve le meilleur hamburger ? » (rappelez qu’il n’y a pas de vous en anglais américain, seulement tu). Mais le mot « guess » est autant nom que verbe en anglais, et c’est ici où se trouve le problème.

Naturellement, ma première réponse est toujours de vérifier mon dictionnaire bilingue. Ça donne deux choix, supposition et conjecture :

Capture d'écran de l'entrée pour "guess" dans le dictionnaire Oxford

On penserait donc que c’est la fin de l’affaire. Mais je note quelque chose de curieux dans le reste de l’entrée. TOUS les exemples qui traduisent « guess » en tant que nom en anglais le remplacent par un verbe en français. Ça me donne l’impression depuis longtemps — car j’ai eu la même question avant — que on veut vraiment éviter un nom pour exprimer l’idée venant d’anglais. Voyons :

Capture d'écran de plus de l'entrée pour "guess" dans le dictionnaire Oxford

Les deux premiers exemples sont les plus importants pour notre but, car ils expriment exactement ce qui nous manque. Si on considère que « guess » veut dire « la chose rendue en devinant », on pourrait traduire « take a guess » par « faire la chose rendue en devinant ». Mais le dictionnaire Oxford donne plutôt « essayer de deviner », évitant tout court un n. Ailleurs, le dictionnaire donne « à mon avis » pour mon « guess » et « au hasard je dirais », les deux n’appuyant vraiment pas sur la même idée.

Il y a d’autres exemples :

Capture d'écran de plus de l'entrée pour "guess" dans le dictionnaire Oxford

« I’ll give you three guesses » se traduit comme « devine un peu », selon le dictionnaire, mais l’anglais là veut vraiment dire « devine 3 fois », ou plus précisément, rendre 3 des choses pour lesquelles on n’a pas de nom. Pour « good guess », un bon « guess », il donne « tu as deviné juste » — encore une fois, la transformation du nom en verbe. Et celui qui m’énerve le plus est sûrement l’exemple de « your guess is as good as mine ». Le dictionnaire donne « Je n’en sais pas plus que toi », une traduction qui ne remplace pas seulement le verbe deviner par savoir, mais cache le nom derrière « en ». C’est une blague pourrie, Oxford !

Sans copier les entrées de « supposition » ou « conjecture » ici, il suffit de dire que les significations données pour ces mots dans l’autre sens sont exactement celles qu’elles ont en anglais, et « guess » n’apparaît pas.

Ici, c’est donc à vous le public. Je crois que l’idée est suffisamment claire. Et peut-être que le français évite vraiment ce mot en tant que nom. Mais La Fille et moi, nous avons du mal à croire que cette idée est aussi impossible à traduire que ça. Vos suggestions sont les bienvenues.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler de l’obsession américaine, Coke.

Je veux croire

Hier, j’ai vu l’introduction la plus parfaite possible à ce post chez Light&Smell, complètement par hasard. Elle a critiqué un roman, L’enfant aux cailloux, sur une retraitée qui n’a rien de mieux à faire que regarder ses voisins, jusqu’au moment où elle voit ce qui semble être un cas de maltraitance sur enfant. A-t-elle raison ? Il faut lire le roman pour en savoir plus. Mais ça m’a rappelé exactement la bonne histoire de mon père.

Quand il était gamin, sa famille habitait en Enfer, ou comme ça se prononce en anglais américain, le New Jersey. (Ne me croyez pas sur parole, voici un « reel » en français sur Instagram par mon amie Mathilde, qui témoigne à cette réputation.) Il avait une voisine retraitée, une Mme Mance, qui vivait en face de la rue. Mme Mance aimait espionner les voisins par la fenêtre, cachée derrière un store vénitien. Un jour, la famille de mon père a adopté un chien, nommé Paws (« Pattes » en français, prononcé comme « pause »). Paws, lui aussi, aimait regarder la rue par la fenêtre, derrière un store vénitien.

Ça a rendu folle Mme Mance. Tout ce qu’elle voyait chez mes grands-parents, c’était une paire d’yeux. Mais au milieu de la journée ? Les enfants à l’école, les parents au travail, qui était là ? Un locataire ? Mais elle n’a jamais vu une autre personne ! Après des semaines, elle a enfin demandé à un voisin. Mme Mance était soit si gênée soit si fâchée à découvrir qu’elle espionnait un chien qu’elle n’a plus jamais parlé à la famille de mon père. Mais le vrai problème, c’était que Mme Mance ne savait pas s’occuper de ses propres oignons.

Avez-vous vu la série X-Files : Aux frontières du réel ? Il y a une célèbre affiche, probablement l’accessoire le mieux connu de l’émission, avec une soucoupe volante et la légende « Je veux croire » (bon, en anglais, rien n’est parfait) :

Affiche à soucoupe volante
Source, ©️20th Century Fox

L’affiche se trouve dans le bureau de l’un des deux personnages principaux, l’agent spécial du FBI, Fox Mulder. Il croyait à presque toutes les théories des extra-terrestres, des pouvoirs psychiques et ainsi de suite. Il s’est avéré à la fin que presque toutes ces choses étaient réelles dans l’univers de la série — mais pour des raisons diverses, les personnages principaux n’arrivent jamais à convaincre qui que ce soit de ce qu’ils ont vu. Je vous jure que je vais relier ces histoires.

Ça nous amène au vrai sujet du jour. Je vous ai parlé avant de mon meilleur ami et son habitude de croire tout ce qu’il lit en ligne, tant que ça rentre dans ses biais. Il nierait ça, mais on parle du même ami qui croyait sur rien d’autre qu’un tweet d’un inconnu que la Chine avait reconstruit Notre-Dame. Une autre fois que je n’ai pas mentionné ici avant, il a insisté que Rolling Stone — ici magazine complotiste autant que sur la musique, je ne sais pas si la version française est mieux à cet égard — avait des preuves (lien en anglais, mais payant) que M. Trump avait un document qui prouvait que M. le président Macron aimait trop La cage aux folles, si vous me suivez. Rolling Stone a perdu plusieurs procès pour des histoires complètement fausses, notamment celle-ci (lien en anglais). Puis il était convaincu par la rumeur dégoûtante à propos de Mme Macron, pour laquelle il n’y avait jamais aucune preuve.

Ce que tout ça a en commun, c’est que sa seule source était Twitter à chaque fois. Quand je lui demande où il a entendu telle ou telle chose, c’est toujours « J’ai demandé à Grok », l’IA de Twitter. Mais il ne comprend pas — et ce n’est pas juste lui, c’est la grande majorité du monde — qu’il n’y a pas de preuves derrière n’importe quelle IA ! Elles apprennent à parler en « lisant » tout le web, mais en général, il n’y a pas de mécanisme pour reconnaître quelles sources sont fausses.

L’exemple qui a provoqué ces réflexions ? Ce week-end, il m’a dit que les œufs ne coûtent que 20 centimes américains la douzaine en Chine, ce que Grok lui avait dit. Je ne parle pas chinois, mais à ce point, si on me dit qu’une IA dit que 2 + 2 = 4, je nierai les maths. Alors j’ai recherché les caractères chinois pour les œufs — 鸡蛋 — puis les noms des supermarchés chinois, et trouvé des œufs sur le site d’un supermarché qui est également à Hong Kong qu’en Chine, PARKnSHOP. Voici le prix en dollars de HK :

Capture d'écran des prix de deux boîtes d'œufs sur le site d'un supermarché chinois
Capture d’écran

Puis j’ai découvert que le site était également disponible en anglais. Tant pis pour moi. Mais 23 $ HK en USD, c’est environ 2,96 $, ou 2,86 €. On est loin de 20 centimes ! Oui, Hong Kong est plus riche que la Chine continentale, mais qui me dit tout le temps que non pas seulement le Hong Kong, mais le Taïwan aussi, font partie d’une seule Chine ? (J’ai du mal à trouver un site sur le continent qui me donnera ses prix.)

Un autre exemple ? Une journaliste gauchiste voulait justifier la grâce offerte par M. Biden à son fils. Elle a publié ce tweet qui a dit que le président Wilson avait fait pareil pour son beau-frère, Hunter deButts :

Capture d'écran d'un tweet d'Ana Navarro-Cárdenas, qui dit en partie « Woodrow Wilson a gracié son beau-frère, Hunter deButts »
Capture d’écran

Le seul problème ? ChatGPT avait inventé cette personne, et rien de la sorte n’est jamais arrivé !

Vous voyez sûrement où je vais. On parle d’un homme bien au-dessus de la moyenne, un docteur, et avant ça, diplômé de l’une des facs les plus difficiles aux États-Unis. Il sait mieux que cette journaliste, mais les IA leur disent ce que les deux veulent entendre, et c’est parti !

Le lien aux X-Files est donc assez évident. Ils veulent croire. Mais le rapport avec Mme Mance ? Rappelez le prix des œufs en Chine et ce que j’ai fait pour le vérifier. C’est la limite de mes compétences car je ne parle pas la langue. Mais là où je ne peux rien vérifier, j’essaye de ne pas avoir des avis forts, ou mieux, de me taire. Une leçon qui aurait épargné la pauvre Mme Mance.

Saison 3, Épisode 47 — 50 mots de neige

Quelle semaine, hein ? J’ai commencé de mauvais humeur à cause d’un cas de « Yankee go home » (merci de l’invitation de rentrer des États-Unis), puis nous étions tous horrifiés par la tragédie de Louise, puis la Saint-Valentin est arrivée. Et je ne vous ai même rien dit sur ma voiture ni la dernière « frasque » (pas drôle du tout) de mon ex. Je ne peux rien dire sur cette dernière, mais

Si le karma est réel, j’espère que je paye pour avoir été Gengis Khan, Jack l’Éventreur et un leader allemand. (N’oubliez pas que j’ai le bon brassard — et c’est exactement son style de faire semblant de croire que c’est une croyance plutôt qu’un héritage. C’est déjà arrivé au moins une fois.)

Pour info, il n’y avait pas d’accident de voiture. Mais j’ai dû passer une semaine entière sans la mienne parce qu’un support moteur s’est cassé, et le concessionnaire a reçu la mauvaise pièce pour la remplacer. En plus, j’ai dit adieu aux 4 pneus en même temps.

Cerise sur le gâteau, toutes les années, mes parents essayent de me faire gêner en m’invitant à dîner pour la Saint-Valentin. D’habitude je refuse. Mais cette fois, qui a dû m’amener chez le concessionnaire ? Et qui a dit, « Dis-donc, il est déjà 17h, allons dîner ensemble ? » Et c’est qui le con qui n’a pas aperçu le piège ? Ouaip.

Une bonne nouvelle ? La prof de français de La Fille m’a dit qu’elle devrait sauter un cours. Son courriel dit « Elle n’aura aucun problème à être en Français 3. Elle connaît du vocabulaire de niveau 3 et même de niveau AP. » AP est le niveau le plus haut de tous les lycées américains et veut dire « placement avancé ». Et la première année n’a même pas fini !

Je vous ai dit que la France entière est passée par ici à la recherche des brookies le 13. Je ne plaisantais pas — 288 clics juste pour ça !

Capture d'écran des statistiques Google qui montre 288 clics le 13, 3x plus que d'habitude

Mais si je suis honnête, ils cherchaient tous la recette de Nina Métayer, pas la mienne. La voilà, les gars — ce n’était pas disponible à l’époque. Je tire profit juste d’avoir mentionné son nom en tant que source d’inspiration. Au fait, Harry Potter. Ça n’a rien à voir avec les contenus du blog, ni de l’épisode, mais apparemment, dire les bons noms vaut de l’attention.

L’expérience d’utiliser une pâte plus épaisse avec une plus petite douille pour les macarons géants n’est pas bien allée (c’était donc la coque du fond). Je crois qu’une douille entre les tailles de l’originale et la nouvelle fera l’affaire, mais je ne vais pas bientôt chez Surfas pour en acheter. (J’ai aussi une autre théorie à tester.)

Photo de la coque fait avec une pâte hyper-épaisse et une douille qui fait la moitié de la longueur habituelle.

Un mot sur vos notes gentilles qui s’inquiètent que je me torture avec M. Proust. Je me sens énormément coupable pour ne pas l’avoir terminé il y a 25 ans, car c’était un cadeau cher, alors oui, il y a des questions psychologiques si on veut les rechercher. Mais je suis certain que l’on partage tous l’expérience de devoir lire des pavés dits « classiques » aux écoles, qui sont plus un devoir qu’un plaisir. Si Proust se traduit par Steinbeck ou Dreiser à cet égard, c’est néanmoins le cas que ce livre en particulier reste votre expérience plutôt que la mienne. Vu que je cherche à tout comprendre, voilà. Et si je vous fais sourire en même temps, sachez que rien ne me plaise plus. (Bon, vu mes plaintes habituelles, rien que je puisse contrôler.)

Notre blague traite du mort-aux-rats, ou comme mon ex l’appelle, mon dîner. (J’entends parler que ça se dit aussi « poison de belle-mère ».) Nos articles sont :

Les gros-titres sont Hossegor et Genève. Les Bonnes Nouvelles traitent du premier effort en France (où j’en suis au courant) de réaliser le programme Descarottes — et je plaisante seulement un peu !

Sur le blog, il y a aussi Votre pire loisir, ma plainte habituelle sur ceux qui me disent « Reste aux É-U », N’oubliez pas Louise, mon cri de cœur pour cette tragédie insensée, La « tarte à la crème de Boston » à la française, mon dessert pour la Saint-Valentin, et Je découvre Paul Personne, la dernière entrée du Projet 30 Ans de Taratata.

Si vous aimez cette balado, abonnez-vous sur AppleGoogle PlayAmazonSpotify, ou encore Deezer. J’apprécie aussi les notes et les avis laissés sur ces sites. Et le saviez-vous ? Vous pouvez laisser des commentaires audio sur Spotify for Podcasters, qui abrite la balado. Bonne écoute !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche avec les Vinteuil

On reprend Du côté de chez Swann avec un cœur lourd, parce que finir la semaine la plus déprimante de chaque année avec exactement ce que j’ai lu dans ce livre cette semaine…je ne peux que citer le grande philosophe Calimero, qui nous dit « Ça, c’est injuste, c’est vraiment trop injuste. » J’avance de 40 pages cette fois ; on a terminé 40 % du premier tome, mais l’épreuve que je me suis mise, je n’aimerais pas la revivre.

Vous souvenez-vous des Vinteuil, le prof de piano et sa fille ? Je me suis demandé la dernière fois si l’odeur d’amandes amères liée à Mlle Vinteuil voulait dire quelque chose de sombre. Avant de continuer, j’aimer donner tout le crédit pour ça à la première ligne de L’amour aux temps du choléra, qui dit « L’odeur d’amandes amères rappelait toujours au docteur Urbino le sort de l’amour sans retour. » Je déteste ce livre-là, qui a donné au jeune moi la fausse idée que patienter 50 ans pour quelqu’une est noble. Mais le lien entre les amandes (vraiment, la cyanure) et la mort est gravé dans mon esprit. De toute façon…

On apprend qu’une femme est venue vivre chez les Vinteuil, et que tout le monde le croit un scandale sauf M. Vinteuil, qui se convainc qu’elle est là pour des raisons désintéressées.

À partir d’une certaine année on ne la rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation dans le pays et qui un jour s’installa définitivement à Montjouvain. On disait : « Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit aveuglé par la tendresse pour ne pas s’apercevoir de ce qu’on raconte, et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une parole déplacée, de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c’est une femme supérieure, un grand cœur et qu’elle aurait eu des dispositions extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivées. Il peut être sûr que ce n’est pas de musique qu’elle s’occupe avec sa fille. »…L’amour physique, si injustement décrié, force tellement tout être à manifester jusqu’aux moindres parcelles qu’il possède de bonté, d’abandon de soi, qu’elles resplendissent jusqu’aux yeux de l’entourage immédiat.

Désolé pour la longue citation, mais ça explique en même temps le comportement de cette femme et la dénégation de M. Vinteuil. Bref, sa fille a pris une amante lesbienne sous leur toit. Proust dit ça de manière si elliptique que j’ai dû relire cette partie plusieurs fois pour la comprendre.

Puis, la tante Léonie meurt. Le narrateur avoue qu’il avait mal compris l’attitude de Françoise à son égard. Il avoue en plus qu’il avait développé l’habitude de dire du mal de sa tante afin de contrarier Françoise. J’avais dit plus tôt que je me méfiais des commentaires du narrateur, selon qui tout le monde se révèle de caractère lamentable tôt ou tard.

Puis le narrateur décrit une pensée pendant ses balades qui m’a fait arrêter tout court

Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le désir de voir surgir devant moi une paysanne que je pourrais serrer dans mes bras. 

Ah oui ? On attrape souvent n’importe quelle paysanne par hasard ? Je sais que le livre a plus de 100 ans, et les mœurs ont changé, mais pas comme ça, je pense. Ce n’est que le début d’une longue digression sur son désir de trouver n’importe quelle fille de la région. « Heureusement » pour elles, cette partie se termine par un rappel que le narrateur est, en fait, aussi incapable de s’exprimer que moi.

ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d’avoir serré dans mes bras la femme que j’avais tant désirée, j’étais pourtant obligé de reprendre le chemin de Combray en m’avouant à moi-même qu’était de moins en moins probable le hasard qui l’eût mise sur mon chemin. Et s’y fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je osé lui parler ?

Je n’en peux plus de ce type.

Je ne vais rien citer des 10 dernières pages de ma lecture de cette semaine. Un certain temps passe — il ne m’est pas clair combien, et M. Vinteuil meurt. Le narrateur espionne Mlle Vinteuil et sa copine par la fenêtre et écoute leur conversation. Il s’avère qu’elle méprise son père disparu, mais aime l’entendre dans la bouche de sa copine. Proust appelle ça du sadisme, mais je ne suis pas sûr de qui est la victime. Le narrateur dit encore et encore que Mlle Vinteuil est en deuil, mais ça me semble sa naïveté. Quand c’est moi qui appelle quelqu’un naïf, cette personne est vraiment un danger à soi-même.

M. Vinteuil avait ses défauts, mais je crois qu’il n’était pas un mauvais type, et cette partie était extrêmement dure à lire. Je ne garde pas beaucoup d’espoir que le reste s’améliorera, mais si le narrateur arrête de parler de ses fantasmes féodales envers les femmes du quartier, ce sera un soulagement.

(Ne me dites pas que ça arrive si vous l’avez déjà lu. Laissez-moi garder un peu d’espoir.)

Je découvre Paul Personne

On reprend enfin le Projet 30 Ans de Taratata avec le dernier membre du quatuor qui a joué des chansons d’Eddy Mitchell, Paul Personne. J’avais déjà entendu parler de lui grâce à ce post de Juliette qui avait attiré mon attention. Mais je n’étais pas quand même préparé pour cette représentation-là, qui a garanti que je n’allais nulle part.

Photo de Paul Personne devant un micro, avec une guitare acoustique
Paul Personne, Photo par Georges Seguin, CC BY-SA 3.0

Paul Personne est né René-Paul Roux en 1949 à Argenteuil, ou comme dirait le reste du monde, Paris. Sa famille lui a acheté un accordéon, erreur catastrophique qui a failli priver le monde d’un excellent guitariste. Heureusement, il l’a rejeté et s’est mis à apprendre la batterie. Mais les années 70 ne voient pas de grand succès pour le jeune René-Paul, et il travaille en tant que mécanicien alors que 3 groupes de suite viennent et partent. Ici, on ne considère que sa carrière en tant que soliste, qui s’est lancée avec l’album « Paul Personne » en 1980. (Wikipédia insiste que l’album s’appelle « Faut que ça bouge », mais son site officiel donne son nom de scène. Je dirais que c’est lui l’expert sur soi-même.)

Qu’est-ce que l’on entend dans cette première chanson, titre de l’album ou non ? C’est le blues comme on l’aurait trouvé dans n’importe club à Chicago des années 60, mais en français. Tout comme le jeune Eddy Mitchell, sa carrière se lance sur des copies du style qui l’inspire. Mais c’est un bon début, et très agréable à écouter :

Un autre point fort, c’est « Je vis avec le blues », paradoxalement plus rock malgré le titre.

J’ai eu du mal à trouver les crédits pour son deuxième album, « Exclusif », mais sa bande a évidemment grandi, parce que là où tout était des guitares, de la batterie et un clavier, il y a maintenant une saxophone aussi. J’applaudis le choix, et non pas seulement car je suis aussi saxophoniste — « Comme un étranger » est plus intéressant, plus mélodique que son premier album.

Je ne pouvais pas trouver l’enregistrement original de « Ça va rouler », autre morceau du même album, mais la version en live liée ici montre que sa technique était déjà devenue plus compliqué, avec des arpèges partout.

Ses capacités en tant que guitariste continuent de s’améliorer avec son troisième album, « Barjoland », sorti en 1984. On peut toujours entendre des influences de la musique américaine des années 60, mais maintenant je dirais que l’on parle de The Ventures, un groupe renommé pour son talent musical.

Un point moins fort pour Paul Personne, c’est sa voix. Il a une voix très râpeuse, ce qui marche bien dans ses genres préférés, mais quand il a sorti 24/24, un album très années 80, il comptait sur sa voix comme son instrument principal. « Faut qu’j’me laisse aller » et « Frankie et Johnny » sont dures à écouter et je n’ai pas profité de cet album.

Il me semble que son équipe était d’accord. Après une pause de 4 années, en 1989, il sort « La chance », album qui montre une technique d’enregistrement pas vue avant chez lui : l’effet chorus, qui donne l’impression de plusieurs chanteurs, et a tendance de réduire les sonorités râpeuses. Écoutez sa voix sur la chanson du titre, et l’effet est bien clair :

« Comme à la maison », sorti en 1992, est un album très inhabituel — enregistré tout seul chez lui. Je l’aime moins — alors qu’il y a des chansons jouées de façon acoustique (Vagabondage) et électrique (Serenity Street), elles ont en commun le sens d’être ce que l’on entendrait d’un musicien (ou deux) au coin de la rue. Je suppose que c’est authentique aux racines des blues, mais c’est un vrai départ du reste de ses œuvres à ce point.

« Rêve sidéral d’un naïf idéal » est encore une fois un changement de direction. Cette fois, on le voit en mode « Steely Dan« , hyper-raffiné avec de nombreux musiciens pour l’accompagner. « Un Tax’Man pour l’Île au Trésor » aurait pu apparaître dans l’album Pretzel Logic. Mais pour moi, le grand régal de l’album est « Jet Set Boogie », du rock sur un tempo rapide, mais en même temps moins bruyant que ses premiers albums. Ça montre très clairement sa virtuosité à la guitare :

On saute plusieurs années jusqu’en 2000, à « Patchwork électrique », enregistré avec une collection énorme de collaborateurs, dont un rappeur pour la première fois (qui est là pour des effets « scratch », pas pour chanter). C’est plus du mélange de rock et de de blues que l’on attend chez lui à ce point, mais je note un changement dans la qualité de sa voix. De la chirurgie ? Des leçons ? Je ne sais pas, mais c’est beaucoup moins râpeuse. Je la trouve très agréable :

Il reste –incroyablement — une quinzaine d’autres albums après ça, mais beaucoup sont des concerts ou « best-of », alors on finira avec « Puzzle 14 », sorti en 2014. Regardez l’art de l’album dans ce clip de « Mainmise » — pour lui, c’est toujours 1970, si avec des techniques de production modernes, et honnêtement ? Je l’adore pour ça. Paul Personne a une vision très particulière de ce qu’il aime, il y reste fidèle, et au fil de sa carrière, il la fait de mieux en mieux.

C’est très facile à comprendre pourquoi Nagui l’a choisi pour accompagner Eddy Mitchell. Il est un peu plus jeune, sa carrière n’a vraiment pas commencé que presque 20 ans après Eddy, mais les deux sont « deux petits pois dans la même gousse », comme on dit en anglais. Je vous ai dit qu’Eddy Mitchell représente un de deux chemins vers la France, celui des bilingues et de la culture américanisée. Paul Personne joue absolument sur ce chemin. Mais il fait son travail avec tant de passion, tant de dévouement, que je ne peux que l’aimer pour ça.

Ma note : J’achète l’intégrale.