Archives pour la catégorie Langue de Molière

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Coup de vieux

Langue de Molière pour cette semaine part d’un article pour présenter un épisode de la balado il y a 2 semaines. Je vous ai tous demandé le 14 octobre :

Il y a une question, pas à dire polémique, dans mon groupe d’utilisateurs de Duolingo. L’expression « n’est-ce pas », est-elle toujours courante, ou est-elle tombée en désuétude ?

Le tapis volant de Mehmet

J’ai reçu plusieurs réponses, toutes comme celle-ci, qui m’ont signalées que c’était au moins pas commun :

L’expression « n’est-ce pas » n’est plus très utilisée dans le langage courant et populaire. Peut-être chez les aristocrates…
Personnellement, je ne l’utilise jamais et ça fait des années que je n’ai pas entendu quelqu’un prononcer cette expression. Sauf une seule personne, un homme politique. Les humoristes le caricaturent souvent avec cette expression. 😉

Commentaire de Filimages

Ô. Ô. C’est ici où si vous étiez tous Américains, je serais déjà mort. Parce qu’aux États-Unis, dans notre presse, le fait de dire la même chose qu’une personne « mal-aimée » même sans le savoir, c’est assez pour que des manifestants essayent de vous faire virer, faire bannir de toutes vos associations, et autrement perdre tout dans votre vie. Ne me croyez pas sur parole — si vous pouvez lire l’anglais, l’histoire de la geste de la main pour « OK », 👌, est horrifiante. (voilà, voilà et voilà). Pourtant, c’est évidemment pas assez diabolique pour retirer l’émoji. Mais on parlait de « n’est-ce pas », pas d’OK.

J’ai recherché dans mes archives, mais je savais déjà ce que je trouverais, parce que presque tous les choix de mots ici sont faits exprès. Voici le septembre de Justin Le Stylo (« stylo » veut dire « pen » en anglais) :

Au moins on a tous appris un peu de quoi que ce soit, n’est-ce pas ?

Du n’importe quoi, 25/9/24

Et Paris ne serait pas Paris sans le bâtiment préféré des habitants, n’est-ce pas ?

Le projet de La Fille, 14/9/24

Mais cette enquête s’est lancée sur un coup de « ça vaut », n’est-ce pas ?

Vaut mieux m’en vouloir, 11/9/24

Je ne serais pas surpris à apprendre qu’il y avait quelque chose pour gâcher les enregistrements, mais si c’était vraiment le cas, ça devrait opérer à temps plein, n’est-ce pas ?

On est de retour, 7/9/24

Et ce dernier paragraphe est au cœur du problème, n’est-ce pas ?

De la géométrie, 5/9/24

C’est ici où je dois vous remercier tous, exactement pour ne pas avoir se comporter à l’américaine. Il aurait été le truc le plus facile au monde pour me dire « Justin, tout le monde associe cette expression avec seulement une personne et même sa fille l’a viré. Faut pas dire ça. » Et pourtant, personne ne m’a jamais dit un tel mot malgré le fait que tous les mois se ressemblent à cet égard. Évidemment, c’est parce que ce genre de mauvaise foi, quand c’est bien évident que je n’avais pas la moindre idée, est simplement absent de l’âme français. Je ne dis pas que personne ne joue à ce jeu en France, mais que ces gens sont vraiment inhabituels, pas la moitié du pays comme chez moi.

À ce point, vous devriez déjà être en train de vous demander, « Alors Justin, vous ne l’avez pas tiré de nous, car en plus de ce lien, toutes les réponses ont dit que ce n’est plus populaire. Donc, qu’est-ce qu’il y a ? » Et la vérité, c’est que je le dis en anglais depuis longtemps.

Je ne veux pas dire que je dis une traduction. Je veux dire que c’est un emprunt tel quel. Quand on veut avoir l’air George Abitbol — l’homme le plus classe du monde — on parsème ses paroles avec des francismes. Ne me croyez pas sur parole. Voici une capture d’écran pour les résultats sur le site de « The Atlantic », le magazine le plus prestigieux de notre gauche, mais il faut s’abonner pour les lire, alors pas de liens autre que pour ma recherche :

Capture d’écran

Même chose pour « National Review », le magazine le plus prestigieux de notre droite :

Capture d’écran

Les articles qui ne disent pas « NR Plus » sont disponibles gratuitement, alors vous pouvez cliquer ces liens — voilà, voilà, voilà — pour voir que c’est correct. Si vous remarquez qu’il y a moins de temps entre les dates pour le premier que le dernier, ben oui, mais The Atlantic existe depuis 1857, et National Review depuis 1955, et une fois l’on fouille dans son passé, on trouve pas mal de résultats comme ça, des « ringers », on dirait en anglais (des contrefaçons) :

Alors ce que j’apprends de tout ça, c’est que je me fais passer pour un vieillard depuis le début. Ouf. Je ne sais pas ce que je ferai avec cette info, mais une habitude qui dure si longtemps ne va pas disparaître du jour au lendemain…n’est-ce pas ?

Langue de Molière vous reverra en décembre après la Grande Fête du Tour.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Elle accuse

J’ai récemment vu une publication du site Vie de Merde qui m’a renvoyé vers mon dictionnaire :

Capture d’écran

J’avais l’impression que « lettre recommandée » serait quelque chose de légal et je n’étais pas déçu :

Mais juste pour être sûr, j’ai fait une recherche sur Le Goog et ça m’a amené au site de La Poste, mais aussi à Wikipédia. Là, une surprise m’attendait :

Capture d’écran

C’est quoi un accusé de réception ? Une fois de plus au dictionnaire :

Je connais le bon truc aux États-Unis — c’est un « return receipt » — mais le nom en français m’a épaté. Non pas seulement destinataire, celui qui reçoit la lettre est accusé de l’avoir reçue ! Je sais que ça doit tomber un peu de même façon pour les oreilles francophones, car dans un procès judiciaire, le type inculpé est dit « l’accusé », presqu’identique à l’anglais, « the accused ». Il y a même un film de 1930 avec ça dans le titre, « Accusée, levez-vous ».

J’imagine que la seule personne qui m’a jamais envoyé une lettre de ce genre le trouverait hilarant, si elle parlait français.

Il y a un autre mot qui tombe aussi mal pour moi de cette façon, abuser. En anglais, « abuse » en tant que verbe veut dire exactement trois choses : soit on se sert trop de quelque chose, et en résultat la chose est endommagée ; soit on prend des drogues ; soit on est violent envers quelqu’un d’autre, de façon répétitive. On peut aussi utiliser « abuse » en tant que nom pour les deux derniers sens — « drug abuse » (abus de drogue) ou « domestic abuse » (violence domestique).

Mais en français, on peut dire « abuser » pour vouloir dire « tromper » :

Sganarelle : Mon maître est un fourbe, il n’a dessein que de vous abuser, et en a bien abusé d’autres.— MolièreDon Juan, acte II, scène IV

Abuser, Wiktionnaire

On peut l’utiliser même en version réfléchie, ce qui m’est hilarant, car ce que « self-abuse » veut dire en anglais, c’est se branler. Mais ce n’est pas le sens de cet exemple :

Je ne soutiens pas les Allemands, dit-il, pas plus que je ne m’abuse sur les motifs exacts de leur proposition. — Pierre BenoitMonsieur de la Ferté, Albin Michel, 1934, Cercle du Bibliophile, page 211.

S’abuser, Wiktionnaire

On peut aussi utiliser « abuser » pour signifier « trop utiliser quelque chose qui n’est pas mauvais en soi » :

Pourquoi il ne faut pas abuser des jus de fruits

Gros-titre sur Franceinfo

On peut dire une telle chose en anglais, mais seulement de façon humoristique ou exagérée.

Mais c’est ici où je m’arrête, avant que l’on ne m’accuse d’avoir abusé ces exemples.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler de mon coup de vieux. Puis, cette colonne sera en congés jusqu’en décembre, car novembre sera la Grande Fête du Tour, et j’ai des préparation à faire. Mais demain, je publie mon dîner et dessert réunionnais en même temps, alors ne doutez plus que je finirai avant le 4e anniversaire du blog !

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Du vide

Langue de Molière apparaît un jour à l’avance cette semaine car les saloparesseux (j’invente les meilleurs mots) qui « travaillent » pour mon immeuble m’ont fait un appel vers 14h hier pour me dire que personne n’allait venir chez moi pour réparer le robinet. Pas de cuisine de mon côté en ce moment.

Il y a des semaines, je vous ai écrit une petite ([Pour lui — M. Descarottes]) note sur nos explorations à venir dans les départements d’Outre-mer. Je voulais finir par dire que je ferais le même niveau d’effort là qu’ailleurs. Mais je n’avais qu’une expression dans l’esprit, et pire, en anglais. C’était « to the best of my abilities ». Traduite littéralement, on dirait « au meilleur de mes compétences/capacités ». Mais dès que je l’ai écrit, je me suis dit « J’ai l’impression que c’est trop anglais. Faites plus de recherches, Justin ! »

Et la première chose que j’ai trouvée m’a dit exactement ça. Sur le site d’un logiciel, un correcteur de grammaire, j’ai trouvé les conseils suivants :

Capture d’écran de LanguageTool

Mais c’est quoi LanguageTool ? C’est un logiciel allemand développé avec des fonds de l’UE (lien en anglais même quand on choisit « français »). Alors, c’est à qui, cette plainte ? Honnêtement, je ne suis pas sûr. Après ce message d’un logiciel, presque tous les résultats de Google viennent soit du Québec soit du gouvernement canadien. Le « Juridictionnaire » du gouvernement canadien la dénonce comme « barbarisme » ! La Vitrine linguistique de l’Office québécois de la langue français dit qu’une autre expression, « au meilleur de ma connaissance », aussi traduite exactement d’un anglicisme, est déconseillé pour cette raison. En revanche, j’ai du mal à trouver une source hexagonale qui dit la même chose.

Il y a des fois, pas souvent, mais des fois quand même, où je jurerais que les québécois étaient prêts à dire « un est déconseillé car trop proche de l’anglais « one ». Dites plutôt « non-pluriel » ou « l’unité moins que deux ». » Je les adore, j’ai adopté pas mal de vocabulaire québécois, mais ça sent un peu obsédé.

De toute façon, j’ai fini par choisir « dans la pleine mesure de mes moyens » exactement comme l’a suggéré LanguageTool. Mais la semaine dernière, comme je fais souvent en mentionnant le prochain sujet de ce billet, j’ai écrit que celui-ci serait « dans la vide mesure de mes moyens », un calembour qui ne fonctionne pas bien à moins que vous connaissiez l’expression anglaise.

Les québécois proposent une expression pour couvrir les deux cas :

Au sens de « de mon mieux »

Pour rendre ce sens, on pourrait substituer à la locution calquée des expressions comme de mon mieux, du mieux que je peux (ou que j’ai pu).

L’expression déconseillée au meilleur de ma connaissance

Mais ça me suggère que l’on pourrait remplacer l’adjectif par son contraire, exactement comme ce que j’ai fait — « pire » pour « mieux », et « vide » pour « plein » — exactement comme nos jeux de mots avec ces expressions en anglais, ce que j’ai fait la semaine dernière. Même si ça me semblait moins qu’idéal. Sinon, les québécois ne s’en plaindraient pas autant.

Dans ce cas, j’ai encore une fois du mal à en tirer une leçon. Il me semble qu’il n’y a pas de polémique hexagonale sur cette locution. Et franchement, « du mieux que je peux » me semble aussi un peu proche du sens littéral de l’expression anglaise, juste avec un verbe (peux) à la place d’un nom (capacités). J’éviterai la traduction littérale, car on peut sentir la réaction québécoise depuis chez moi, mais cette fois, j’ai l’impression que c’est moins « barbare » que l’on aimerait me le dire.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec des accusations.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

La mauvaise épitaphe

C’était un post dans un groupe privé sur Facebook qui m’a mis au courant qu’il y avait une erreur gravée sur la pierre tombale de la chanteuse Dalida. C’est un peu subtil, car tout est correct comme écrit :

Tombe de Dalida, Photo par Thomon, CC BY-SA 4.0

Vous l’avez vue ? C’est évident que la pierre a originalement dit « Dalida nous a quitté », puis a été corrigée en ajoutant un « s » dans l’espace entre « quitté » et « le ». Comme vous pouvez imaginer, le traitement de ce sujet sur Facebook était…moins que respectueux. Mais c’est Langue de Molière ici, et mon but n’est pas de me moquer de Dalida, mais de comprendre l’erreur, car celle-ci est un vrai casse-tête.

On dit que les participes après le verbe « avoir » n’accordent avec le complément d’objet direct (COD) que dans les cas où le COD a déjà été mentionné. Le Bescherelle montre ce point avec les exemples suivants :

J’ai invité des amis.

Tu les as invités pour la soirée.

Comment accorder un participe passé employé avec avoir ?

J’espère que l’on sera d’accord que je ne fais que rarement des erreurs de ce genre.

Il n’y a pas non plus de question si « nous » peut être placé avant un verbe sans accord. On dit sans problème :

Il nous a parlé.

Elle nous a frappé.

Il semblerait donc que « Dalida nous a quitté » ressemble à ces derniers exemples. J’espère que l’on sera d’accord que c’est au moins logique même si on finira par dire que c’est quand même faux.

Il y a de nombreux articles qui se traitent de cet exemple de « quitter ». On utilisera celui de Sandrine Campese du Projet Voltaire. Elle explique :

C’est la présence du pronom « nous » qui vient tout bouleverser ! Car ici « nous » répond à la question « qui ? » : « Il a quitté qui ? », « nous » ! « Nous » est donc complément d’objet direct (COD). Or, lorsque le participe passé est employé avec l’auxiliaire avoir mais que le COD est placé avant, le participe passé s’accorde en genre et en nombre avec le COD. Ici, « nous » est masculin pluriel (le masculin étant le genre retenu sans plus d’informations), d’où « quittés ». Si « nous » n’avait représenté que des femmes, on aurait écrit « il nous a quittées ».

Pourquoi écrit-on « Il nous a quittés » mais « Il nous a parlé » ?, Sandrine Campese

Madame Campese explique pourquoi ce n’est pas comme « Il nous a parlé » :

Dans le cas précédent, nous avons vu qu’il modifiait l’accord car il était COD (question « qui ? »). Quelle est sa fonction ici ? On pose la question « il a parlé à qui ? », « à nous » ! « Nous » est complément d’objet indirect (COI). Par conséquent, le participe passé parlé reste invariable.

Je comprends la différence entre un COD et un COI. Mais je ne suis pas complètement convaincu. On peut écrire :

Elle a quitté Sandrine et Bob.

On n’écrit pas « quittés » ici. Mais si on posait la question de Mme Campese, « Elle a quitté qui ? », on écrirait « Elle leur a quittés. » Encore une fois, je comprends la question d’ordre. Mais vous aurez remarqué ce qui n’apparaît pas sur la pierre tombale :

Dalida a quitté qui ?

En linguistique, on construit souvent de tels tests pour l’existence d’une structure. Il y a l’idée d’une « trace », un objet qui n’est pas dit à haute voix, mais qui bloque l’introduction d’un mot à sa place. On la démontre comme ça :

Je mange une pomme.

Qu’est-ce que je mange (trace) ? ✅

Qu’est-ce que je mange une pomme ? ❌

La première phrase montre que « mange » peut prendre un objet après. La deuxième montre l’idée de la trace, qui est là dès que l’objet bouge pour devenir une question. Si la trace n’était pas réelle, la troisième phrase aurait du sens, car on pourrait insérer un objet après le verbe, tout comme on a vu avec le premier exemple. Je suis bien satisfait que les traces sont réelles.

Mais ce jeu de traces et de tests, c’est ce qui fait un linguiste. La personne lambda ne pense pas comme ça ; pourtant, nous avons deux structures, apparemment identiques, qui ne peuvent pas être distinguées sauf par cette méthode. En tant que linguiste, je le comprends. En tant qu’être humain (tout autre chose), je ne l’aime pas.

Juste pour être sûr, la mienne va dire « Tout seul encore ? Mince ! »

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour écrire dans la vide mesure de mes moyens.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Du n’importe quoi

C’est en faisant n’importe quoi, qu’on devient n’importe qui

Rémi Gaillard

Peut-être que vous avez remarqué que j’ai une grande faiblesse pour certaines expressions qui expriment un manque d’intérêt pour les détails. N’importe quoi, quel que soit, quoi que ce soit, etc. Malheureusement, c’est loin de dire que je les utilise correctement.

Il y a deux semaines, M. Descarottes a écrit « La règle est « Quel que dise Justin, il a tort ». — M. Descarottes ». La lectrice vanadze17 m’a corrigé que c’était en fait « Quoi que dise ». ([On penserait qu’elle m‘avait corrigé, mais mes fautes sont toutes à lui. — M. Descarottes]). Évidemment, la règle où que et quel deviennent quoi en tant qu’objet s’applique, et je l’ai ratée. Mais j’aurais juré que j’avais vu « quel que ce soit » (mettons de côté la réponse « en tant qu’erreur »), alors tout ça m’a envoyé direction Google.

J’étais ravi à découvrir, grâce au Figaro, qu’en quelque sorte, je ratais mes opportunités de faire tout autre erreur, à cause d’un mot que je ne connaissais pas. Il s’avère qu’il y en a qui écrivent « quoique soit », et ça, c’est complètement faux :

«Quoique je dise, ça ne va pas», «Tu peux nous demander ce que tu veux, quoi que ce soit», «Non pas qu’il y ait à lui reprocher quoique ce soit», écrivait encore ce 14 avril Médiapart. On le voit, les termes homophones «quoique» et «quoi que» sont partout et le couac est très vite arrivé quand il est question de les écrire. Quand faut-il en effet utiliser le premier mot plutôt que le second? Comment éviter l’impair?

«Quoique» ou «Quoi que» : ne faites plus la faute !, par Alice Develey

Il fait chaud au cœur d’apprendre que des écrivains professionnels peuvent faire une telle erreur. Pas à cause d’un désir tordu de les voir gênés, juste que ça veut dire qu’il me reste un peu d’espoir. Mais il faut avouer que je n’ai jamais écrit ça, car je ne savais pas que « quoique » était un couac un mot.

« Le Fig » me dit que c’est-à-dire « bien que » ou « encore que ». Ah, quelle pauvreté de vocabulaire de ma part ! On trouve « bien que » parsemé partout ici, mais jamais l’autre expression, également inconnue pour moi. C’est assez évident que l’on ne devrait pas confondre celles-ci avec quelque chose qui veut dire une collection de chose, mais Le Figaro précise quand même :

Concernant la locution «quoi que» les sages nous précisent qu’il est possible de la reconnaître à l’écrit en la remplaçant par «quelle que soit la chose que» ou «peu importe ce que». Exemple: «Quoi que tu fasses, ça ne va pas», comprenez «quelle que soit la chose que tu fasses, ça ne va pas».

Ici, j’aperçois enfin la source de toute ma perplexité. « Quelle que soit la chose que » est plutôt une grosse bouchée, mais on voit clairement que ça remet notre chose inconnue en position sujet ; dans « quoi que ce soit », « ce » est le sujet, alors notre « quel » redevient « quoi ». J’ai été donc aussi ravi d’apprendre qu’il y en a qui écrivent « quelque soit » ; encore une fois, il me reste un peu d’espoir. Tu quoque, comme disent les vieux anglophones. (C’est du latin pour « toi aussi ».)

Whatevs, comme disent les jeunes anglophones. (C’est la traduction plutôt exacte, si argotique, de « peu importe ».)

Au moins on a tous appris un peu de quoi que ce soit, n’est-ce pas ?

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec la dernière leçon de Dalida.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Zaphod est juste un type, tu sais ?

Je ne sais pas combien d’entre vous sont fans de l’auteur britannique Douglas Adams et sa série « Le guide du voyageur galactique ». Pour une chose, l’humour des livres est si britannique qu’il n’a guère du sens pour d’autres sortes d’anglophones. Autre chose, ses jeux de mots comptent extrêmement sur une bonne compréhension de l’anglais, au point où je ne suis pas sûr si les livres sont vraiment traduisibles.

Pourtant, l’une des premières choses que je voulais savoir — et je n’ai toujours pas la réponse « officielle » — est comment se traduit une citation en particulier. Faire le bilan des livres est impossible, alors je dirai juste qu’il y a un homme à deux têtes, Zaphod, qui vole un vaisseau spatial, et son psychologue est interviewé à propos de lui. Le psychologue termine l’interview en disant « Zaphod’s just this guy, you know? » Je mets les mots qui m’intéressent en gras, mais ce n’est pas le cas dans l’original.

Duolingo m’a dit que « type » était la bonne traduction de « guy », avec des exemples comme « Un type m’a frappé dans la rue ». J’en ai donc tiré la traduction, « Zaphod est juste un type, tu sais ? » (Veuillez rappeler qu’à mon avis, « tu » est la seule et unique traduction de « you » en anglais, à moins que ce soit la reine Elizabeth II qui parle.) « Type » est aussi un mot en anglais, qui veut dire tout autre chose, et certainement pas cette signification. Il m’était donc difficile à adopter cet usage. Pourtant, je l’aime mieux que « mec » dans ce cas ; il me semble plus ce que dirait un britannique qui parle français.

J’étais donc étonné récemment à apprendre qu’en fait, « type » veut aussi dire beaucoup des mêmes choses qu’en anglais. Je cherchais le bon mot pour ce que l’on appelle en anglais « font » ou « typeface » — on dit habituellement « police de caractères » sur un ordinateur, mais je voulais l’objet physique pour les imprimer. Et ça, c’est apparemment « type ». Ce n’était pas complètement choquant en soi ; nous disons tous les deux « typographie » (juste avec un -y en anglais).

Mais c’est tellement pire que ça. C’est un synonyme de « sorte » ou « genre » :

Ouais, on utilise « type » exactement comme ça en anglais. Et il y a une version plus spécifique, pour un modèle ; il s’avère que ça existe aussi en français :

J’aurais dû savoir ça — certains avions de Breguet se nommaient « Type (nombre) ».

Mais on utilise aussi « type » pour dire des caractéristiques personnelles que l’on trouve attirant. Le français dit ça avec « type » en plus :

Les deux sont de si parfaits synonymes qu’il ne me reste qu’une question :

COMMENT EST-IL ARRIVÉ QUE VOUS DITES AUSSI UN MEC INCONNU AVEC CE MOT ?

Nan, mais sérieusement, cette signification ne tient pas du tout avec toutes les autres que la version française partage avec la version anglaise !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine avec une belle dose de quoi que ce soit.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Vaut mieux m’en vouloir

Il y a deux semaines, j’ai écrit dans un billet, « Pour ce qu’il vaut, elle est d’origine niçoise » en parlant de la prof de français de La Fille. Agnès de LeyArts, qui laisse souvent des commentaires ici, m’a corrigé sur BlueSky :

Source

Pour vous rappeler, il ne me dérange jamais quand vous corrigez ma grammaire. C’est comment on apprend. Mais à son tour, ce…euh… « skeet », comme dit les utilisateurs de BlueSky (sky + tweet), m’a rappelé quelque chose qui me rend perplexe depuis deux ans déjà.

Quand j’étais en France en 2022, j’ai acheté un numéro du magazine Marianne. Vers l’arrière, il y a une colonne intitulée « Mieux vaut en rire ». Je ne peux plus trouver le magazine, mais c’est assez facile de rechercher sur Google avec l’expression « mieux vaut en rire Marianne » et beaucoup de liens comme celui-ci se trouveront parmi les résultats. L’important, c’est qu’il n’y a pas de sujet.

Plus tard, j’ai trouvé l’opposé. En particulier, ce podcast a croisé mon chemin :

Source

Il n’y a pas de sujet ici non plus. Mais vous voyez sûrement que j’ai désormais deux problèmes : quel est le sujet, et quel est le bon ordre ? Et vous connaissez encore plus sûrement assez de vos concitoyens pour savoir que l’histoire ne se termine pas ici.

Naturellement, j’ai recherché le problème. Ça m’a mené à une page du Projet Voltaire, ce qui m’a expliqué qu’il ne faut pas écrire « il faut mieux » pour « il vaut mieux ». Super, je n’étais pas perplexe sur la question de falloir ou valoir. Avant. Mais peut-être que je ratais quelque chose ? Je dirai que ceci est une fausse piste, car on n’a pas épuisé les chemins du verbe « valoir ».

Dans le magazine Cerveau & Psycho, on trouve le gros-titre « Mieux vaut en rire qu’en pleurer », censé être un proverbe. Pourtant Le Parisien et Ouest France le rendent également « Mieux vaut rire que pleurer ». Mieux faut garder l’objet ou pas ? C’est comment on joue à ce jeu ? Pour sa part, Radio France le rend « Il vaut souvent mieux en rire qu’en pleurer »

Mais cette enquête s’est lancée sur un coup de « ça vaut », n’est-ce pas ? Et si Faustine Bollaert me disait que « Ça vaut le coup », qui serais-je pour ne pas être d’accord ? Cependant, Lawless French, un site bien réputé parmi les élèves anglophones, dit qu’en fait on peut dire « il/elle vaut », mais seulement dans des cas personnels et avec le subjonctif, donc :

Il vaut le coup que tu le lises. 

Athènes est une ville intéressante, elle valait le coup que nous y allions.

D’autre part, Reverso, un site qui collectionne des exemples d’usage partout sur le web, offre plusieurs exemples d’un « il vaut » impersonnel :

Source

Mais j’ai gardé le pire exemple pour la fin. Le site « La langue française », parfois cité ici, explique ainsi le proverbe « Mieux vaut tard que jamais » :

On peut remonter la piste du proverbe « Mieux vaut tard que jamais » jusqu’au lointain XVe siècle, mais il faut attendre Les Curiosités françoises d’Antoine Oudin, en 1640, pour en lire la première définition, sous la forme « Il vaut mieux tard que jamais »

« Mieux vaut tard que jamais » : signification et origine du proverbe

Chouette, « mieux vaut » descend de « il vaut mieux » sans la moindre remarque !

D’habitude, j’aime tirer une leçon de mes explorations linguistiques. Mais cette fois, vous m’avez bel et bien battu. J’ai de bonnes sources pour « mieux vaut » et « vaut mieux », et pour des formes personnelles et impersonnelles. S’il y a une règle, je suis la mauvaise personne pour la discerner.

([C’est pourtant évident. La règle est « Quel que dise Justin, il a tort ». — M. Descarottes])

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler d’un type.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

De la géométrie

Cette semaine, Langue de Molière a été reportée d’un jour sans explication à cause de la situation unique. C’est la fin de nos traversées hexagonales, alors c’est le temps pour le truc qui me rend le plus fou de tous les tics verbaux de la langue française :

Pourquoi dit-on l’Hexagone ?

Ce n’est pas en fait une question inutile ou sans sa propre polémique. Mais d’abord, commençons avec ce que je vois en regardant la carte, si on doit mettre un polygone autour du pays :

Image originale : Départements français, Image par Nilstilar, CC BY-SA 4.0

Évidemment, j’ai dessiné ça avec tout mon manque de compétences artistiques habituel (en utilisant Keynote sur mon iPhone), mais vous avez l’idée. ([C’est pas chez Marie-Luce ici. — M. Descarottes]) Il me semble qu’un pentagone convient le plus à la forme en question. Mais, et ce sera important, pas un pentagone régulier — si on va insister sur des côtés et des angles identiques, ça posera d’autres problèmes.

Voici la version proposée sur Wikipédia :

Hexagone, Image par Jberkel modifiant une autre de Régis Freyd, CC BY-SA 4.0

Voilà, c’est un hexagone bien régulier. Mais comme j’ai dit à ma prof d’espagnol quand elle a esquissé la péninsule Ibérique en disant « Voici l’Espagne », « Mais où est donc passé le Portugal ? » (En fait, j’ai dit plutôt « Dónde está Portugal ? », mais laissez tomber.) Ici, c’est la même chose, avec la Bretagne, les Pyrénées-Atlantiques, et une belle tranche de la Provence à la place du Portugal.

Bien sûr, je ne dis pas que le mien réussite à tout capturer non plus. Mais avant de continuer, il faut que j’ajoute que le reste de ce qui suit vient de ma lecture d’un article du magazine Pour La Science, intitulé « Peut-on vraiment appeler la France « l’Hexagone » ? » L’article de Wikipédia le suit plutôt évidemment en plus, mais ne le cite qu’une fois.

Les auteurs commencent en disant qu’ils ont vérifié les réponses d’étrangers qui ne connaissaient pas cet usage :

Or nous avons demandé à des collègues et amis étrangers « innocents » (ceux qui ne savaient pas que la France devrait être un hexagone !) à quoi ressemblait, selon eux, la carte du pays. 

Et quelles étaient les réponses ? 27 % ont dit un pentagone, 8 % un octogone, et la plupart, des formes pas du tout polygonales — une tête de chien, ou un fantôme. Mais selon les auteurs, « personne n’a évoqué d’hexagone, régulier ou non ».

Il s’avère que cette idée a ses racines dans la XIXe siècle, en particulier les années 1880, alors vos arrière-arrière-grands-parents n’ont pas parlé d’une France hexagonale. Les miens pas non plus, mais ça avait probablement plus à voir avec le fait qu’ils étaient tous des agriculteurs pauvres et sans instruction en Russie et en Pologne. Nos auteurs continuent :

Si certains géographes ont préféré un pentagone, comme Théophile-Sébastien Lavallée sous le Second Empire et Emmanuel de Martonne sous la Troisième République, ou un octogone, comme Élisée Reclus à la fin du xixe siècle, l’hexagone semble l’avoir emporté parce qu’il incluait plus explicitement l’Alsace et la Moselle !

Certains ont justifié ce choix en parlant de « six points saillants ». Il est incontestable que six points du plan, choisis plus au moins arbitrairement, forment un hexagone irrégulier, mais cela est peu informatif : si l’on choisissait huit points, la France ressemblerait à un octogone, et plus on choisit de points sur le contour de la France, mieux ils représenteront la France et ils formeront toujours un polygone.

Et ce dernier paragraphe est au cœur du problème, n’est-ce pas ? On peut choisir n’importe quelle combinaison de points de la carte et le nombre de points imposera le choix de polygone.

Pour illustrer l’absurdité, les auteurs ont numérisé une carte Michelin du pays, sur une échelle 1/1 000 000. En tirant les points des bords de la figure résultante, ils ont « obtenu ainsi 5 250 points espacés de 1,2 ± 0,9 kilomètre ». On peut les relier avec de petites lignes, mais personne ne parlera du « cinq-mille-deux-cents-cinquantagone ».

Après des calculs pour trouver le « barycentre », le point qui correspond le mieux au centre de tous les autres, ils ont testé plusieurs polygones pour chercher le polygone qui couvrirait le plus de territoire. C’est une question simple de maths. Et le gagnant ? Si on les suivait, on parlerait désormais des quatre coins du carré.

Cependant, les auteurs sont un physicien, un mathématicien, une infographiste et un bio-infornaticien, et c’est ici où je dirais que le linguistique prend sa place. C’est une question d’usage. Les m’as-tu-vus qui ont prêté attention à l’école vous diront avec suffisance que les tomates et les avocats sont des fruits. Mais personne n’appelle pas la guacamole « salade de fruits ». C’est ainsi dans ce cas — pour autant que je sois d’accord que la France ne me rappelle pas un hexagone, je le dis, car vous le dites.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine afin d’en rire. Mais rire de quoi ? Vous verrez.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Où ça ?

Il y a des mois, Langue de Molière a parlé de louer, et j’ai mentionné que ça vient du latin, locare, qui est également derrière le mot anglais, « location ». Sauf qu’en anglais, « location » n’a rien à voir avec louer, et veut dire plutôt « endroit ».

Je reviens rarement deux fois sur le même sujet dans Langue de Molière, mais il y a deux semaines, la traduction de ce mot, « location », est revenue pour me mordre dans le cul, comme on dit en anglais. (Ne me croyez pas sur parole, comme d’hab — « bite me in the rear« . En français, on dit plutôt « retomber sur la gueule ».)

Je voulais vous expliquer dans « Carte postale » que j’avais visité plusieurs magasins de la même chaîne de pharmacies, CVS. (Une activité que je déconseille fortement — de tous les magasins de ce genre aux États-Unis, ils sont le plus voleur.) Mais je cherchais un mot encore plus générique que « magasin », car il n’est pas toujours le cas que les lieux liés à une chaîne sont des magasins. Une banque, par exemple, ou une chaîne de restos. En anglais, on dit souvent « location » pour ce sens générique, mais je savais déjà que l’on n’utilise ni « lieu » ni « endroit » de cette façon. (Mon dictionnaire Oxford est complètement inutile ; peut-être que les britanniques ne le disent pas non plus.)

J’ai donc cherché sur les sites de plusieurs grandes entreprises françaises, sans succès. Chez Pharmabest, on dit « pharmacie », trop spécifique pour mon but :

Chez Leroy Merlin, « magasin » — encore une fois, trop spécifique :

Chez Buffalo Grill, ce que j’approuve fortement car ils viennent de me suivre sur Instagram sans que je les connaisse avant, ils disent « restaurant », qui ne s’applique qu’aux restos :

Chez Crédit Lyonnais, c’est « agence », aussi trop spécifique :

Puis il me semblait que je vous devait une preuve que l’on utilise un tel mot en anglais. Et il s’est avéré une tâche plus difficile qu’attendu !

Chez Home Depot, notre Leroy Merlin, on cherche un store — non, c’est l’anglais pour « magasin », même si on peut y acheter des stores.

Chez CVS, ils disent aussi « magasin » au lieu de pharmacie. D’autre part, si vous voyiez combien d’espace est consacré à la pharmacie et combien à des bibelots, vous choisiriez aussi le même mot.

Finalement, chez Hertz, une marque de location de voitures que je sais existe aussi chez vous, j’ai trouvé ce que je cherchais :

Mais peut-être que vous ne me croirez pas, car c’est…comment dire ça…la location pour la location. Je vous jure, ce mot n’a rien à voir avec la location de voitures ! C’est juste pour dire où trouver leurs endroits pour le commerce.

Je dois dire que cet effort a fini par un échec pour moi, car je n’ai pas trouvé le mot générique que je cherchais en français. Mais c’est aussi une expédition de pêche, car je sais que quelqu’un parmi vous tous — mais je ne sais pas qui — va me dire soit que le mot n’existe pas soit quel est le bon mot.

Mais complètement par hasard, vu que l’on parle de la carte postale, j’ai des nouvelles. Je vérifie le compte Facebook de l’EHPAD tous les jours depuis une semaine, et hier, j’ai enfin appris ce que je voulais savoir :

Source

Est-ce un peu difficile à voir la carte dans la 4e photo ? Oui, alors laissez-moi vous aider :

Source

C’est bien la mienne ! (La 8e photo de leur post aussi.) Je l’ai laissé un commentaire sous la photo, avec un lien vers mon post, et ça m’a mené à une autre bonne nouvelle :

Source

Je doute que beaucoup d’entre vous se souviennent d’avecunaccent, mais elle était une très chère lectrice de la première année du blog. Elle reste une abonnée, mais je crois que ça fait au moins 2 ans depuis la dernière fois où elle a laissé un commentaire ici. Je l’ai mentionnée dans le 1 000e post du blog, et c’était à cause d’elle que j’ai dîné chez Le Procope la nuit du voyage fou (ce qui s’y est passé n’était pas sa faute !). Je suis ravi qu’elle soit passée par ici à nouveau !

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour partager encore une autre histoire d’ambition contrariée.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Ard

Langue de Molière est en retard car on s’est endormi en l’écrivant.

La semaine dernière, je vous ai dit que j’allais écrire sur le mot préféré de La Fille. Après tout, ce n’est pas un secret qu’à partir de 2020, je lui ai appris certaines expressions impolies, car les enfants profitent de ce genre de connaissance. Bien sûr, j’ai oublié que j’avais déjà noté son amour de « n’importe quoi ». Mais on parle certainement d’un autre parmi ce que vous les anglophones appellent « le best of ».

Plus la nouvelle année scolaire approche, plus je rappelle La Fille de ne pas utiliser ces choses à l’école. Étant ado, je sais qu’elle sera gravement tentée. Mais c’est une chose si on hurle « Connard ! » contre un autre chauffeur quand nous sommes dans la voiture ; c’est autre chose si son prof l’entend. Pourtant, elle adore « connard » — il y a tant de monde qui le méritent (on a beaucoup de Tesla ici, pour une chose), et il y a toujours un frisson quand on utilise un mot étranger dans une conversation et personne ne le connaît.

Mais récemment, dans un fil de mon groupe d’utilisateurs de Duolingo, je me suis trompé en l’expliquant à quelqu’un qui avait demandé sur « con ». J’avais répondu que c’était tronqué de « connard ». Un ami m’a écrit en MP pour me dire que ça venait en fait dans l’autre sens, que « con » est le mot original et se combine avec « -ard ».

Naturellement, j’ai consulté le Trésor de la Langue française. Et voilà, le mot a deux entrées. Une dans l’article pour con, et une autre dans l’article pour le suffixe -ard.

Honnêtement, en quelque sorte j’ai raté que « -ard » est productif. On le trouve dans un gentilé — savoyard — et il y a « vieillard » et « clochard », mais de tout ça, j’en tire au pire que « -ard » veut dire « un type qui est quel qui arrive devant le suffixe ». Et c’est un peu ça, mais il faut le gérer soigneusement. Le Trésor nous dit tout d’abord :

Suff. péj. formateur d’adj. ou de subst. qualifiant ou désignant des personnes

-Ard

En premier, c’est donc péjoratif, et il y a plein d’exemples qui va avec : bâtard, béquillard, pantouflard, etc. Le Trésor signale en plus que la base n’est plus toujours évidente : « cafard », par exemple, part du mot arabique « kafir » C’est un infidèle, ça !

Ne me croyez pas sur parole, le Trésor dit ailleurs que :

Empr. à l’ar.  « incroyant » qui prit le sens de « converti à une autre religion que la sienne », d’où « faux dévot », proprement part. prés. de kafara « être incroyant », le suff. péj. -ard* ayant remplacé la finale insolite.

Cafard

Quand on ajoute « -ard » aux adjectifs, le résultat peut être soit nom soit adjectif ; par exemple, « connard » :

C’était intéressant d’apprendre que l’on peut échanger -ard avec -eux en tant que suffixe. Pourtant, si on m’avait donné « tubard » avant, je n’aurais jamais deviné qu’il est venu de « tuberculeux ».

Cet article est un véritable mine d’or genre le capitaine Haddock, avec une centaine de mots que je connaissais pas, souvent introuvables dans mon pauvre dictionnaire Oxford. On y recherche sans succès pour « bafouillard », « amusard », et « songeard » — mais pour ce dernier, les éditeurs à travers la Manche auraient dû faire plus d’attention. Après tout, voici l’exemple du Trésor :

Pas très gentil vers les britanniques, il me semble !

Je remarque qu’à la fin, il n’y a pas de sens péjoratif quand « -ard » va chez les animaux. Un « têtard » n’est que les larves des batraciens, qui comprennent les grenouilles et les crapauds. Un épaulard — bien que j’aie du mal à trouver ses épaules — n’est que l’orque, ce que l’on appelle à tort une « baleine tueuse » (killer whale) en anglais. Mais, et c’est ici où j’ai honte de ne jamais l’avoir remarqué, qu’est-ce que l’on appelle l’espèce qui caquète, ou cane ?

Un canard.

Oups. Comme on disait anciennement sur ce blog, si vous avez aimé cet article, abonnez-vous au Canard enchaîné.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler de mes problèmes de location.