Cette semaine, Langue de Molière a été reportée d’un jour sans explication à cause de la situation unique. C’est la fin de nos traversées hexagonales, alors c’est le temps pour le truc qui me rend le plus fou de tous les tics verbaux de la langue française :
Pourquoi dit-on l’Hexagone ?
Ce n’est pas en fait une question inutile ou sans sa propre polémique. Mais d’abord, commençons avec ce que je vois en regardant la carte, si on doit mettre un polygone autour du pays :

Évidemment, j’ai dessiné ça avec tout mon manque de compétences artistiques habituel (en utilisant Keynote sur mon iPhone), mais vous avez l’idée. ([C’est pas chez Marie-Luce ici. — M. Descarottes]) Il me semble qu’un pentagone convient le plus à la forme en question. Mais, et ce sera important, pas un pentagone régulier — si on va insister sur des côtés et des angles identiques, ça posera d’autres problèmes.
Voici la version proposée sur Wikipédia :

Voilà, c’est un hexagone bien régulier. Mais comme j’ai dit à ma prof d’espagnol quand elle a esquissé la péninsule Ibérique en disant « Voici l’Espagne », « Mais où est donc passé le Portugal ? » (En fait, j’ai dit plutôt « Dónde está Portugal ? », mais laissez tomber.) Ici, c’est la même chose, avec la Bretagne, les Pyrénées-Atlantiques, et une belle tranche de la Provence à la place du Portugal.
Bien sûr, je ne dis pas que le mien réussite à tout capturer non plus. Mais avant de continuer, il faut que j’ajoute que le reste de ce qui suit vient de ma lecture d’un article du magazine Pour La Science, intitulé « Peut-on vraiment appeler la France « l’Hexagone » ? » L’article de Wikipédia le suit plutôt évidemment en plus, mais ne le cite qu’une fois.
Les auteurs commencent en disant qu’ils ont vérifié les réponses d’étrangers qui ne connaissaient pas cet usage :
Or nous avons demandé à des collègues et amis étrangers « innocents » (ceux qui ne savaient pas que la France devrait être un hexagone !) à quoi ressemblait, selon eux, la carte du pays.
Et quelles étaient les réponses ? 27 % ont dit un pentagone, 8 % un octogone, et la plupart, des formes pas du tout polygonales — une tête de chien, ou un fantôme. Mais selon les auteurs, « personne n’a évoqué d’hexagone, régulier ou non ».
Il s’avère que cette idée a ses racines dans la XIXe siècle, en particulier les années 1880, alors vos arrière-arrière-grands-parents n’ont pas parlé d’une France hexagonale. Les miens pas non plus, mais ça avait probablement plus à voir avec le fait qu’ils étaient tous des agriculteurs pauvres et sans instruction en Russie et en Pologne. Nos auteurs continuent :
Si certains géographes ont préféré un pentagone, comme Théophile-Sébastien Lavallée sous le Second Empire et Emmanuel de Martonne sous la Troisième République, ou un octogone, comme Élisée Reclus à la fin du xixe siècle, l’hexagone semble l’avoir emporté parce qu’il incluait plus explicitement l’Alsace et la Moselle !
Certains ont justifié ce choix en parlant de « six points saillants ». Il est incontestable que six points du plan, choisis plus au moins arbitrairement, forment un hexagone irrégulier, mais cela est peu informatif : si l’on choisissait huit points, la France ressemblerait à un octogone, et plus on choisit de points sur le contour de la France, mieux ils représenteront la France et ils formeront toujours un polygone.
Et ce dernier paragraphe est au cœur du problème, n’est-ce pas ? On peut choisir n’importe quelle combinaison de points de la carte et le nombre de points imposera le choix de polygone.
Pour illustrer l’absurdité, les auteurs ont numérisé une carte Michelin du pays, sur une échelle 1/1 000 000. En tirant les points des bords de la figure résultante, ils ont « obtenu ainsi 5 250 points espacés de 1,2 ± 0,9 kilomètre ». On peut les relier avec de petites lignes, mais personne ne parlera du « cinq-mille-deux-cents-cinquantagone ».
Après des calculs pour trouver le « barycentre », le point qui correspond le mieux au centre de tous les autres, ils ont testé plusieurs polygones pour chercher le polygone qui couvrirait le plus de territoire. C’est une question simple de maths. Et le gagnant ? Si on les suivait, on parlerait désormais des quatre coins du carré.
Cependant, les auteurs sont un physicien, un mathématicien, une infographiste et un bio-infornaticien, et c’est ici où je dirais que le linguistique prend sa place. C’est une question d’usage. Les m’as-tu-vus qui ont prêté attention à l’école vous diront avec suffisance que les tomates et les avocats sont des fruits. Mais personne n’appelle pas la guacamole « salade de fruits ». C’est ainsi dans ce cas — pour autant que je sois d’accord que la France ne me rappelle pas un hexagone, je le dis, car vous le dites.
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine afin d’en rire. Mais rire de quoi ? Vous verrez.



























































